Play it again, Sam

tout le cinéma que j’aime

Je veux voir – de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige – 2008

Classé dans : 2000-2009,DOCUMENTAIRE,HADJITHOMAS Joana,JOREIGE Khalil — 14 octobre, 2025 @ 8:00

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Il y a quelque chose de magnifique avec Catherine Deneuve, c’est cette curiosité et cette ouverture qui semblent sans fin. Alors que d’autres (Delon, pour ne citer que lui) se sont enfermés dans leur statut d’icône, elle, qui a pourtant sa place depuis des décennies parmi les icônes, ne cesse de s’aventurer en terres inconnues.

C’est le cas avec cet objet filmique étonnant, qui ne répond au fond qu’à une envie : celle de ses deux réalisateurs libanais de filmer leur pays tel qu’il est au lendemain de la guerre de 2006 face à Israël, de s’aventurer entre les ruines du Liban pour tenter d’y retrouver la beauté enfouie sous les décombres.

Le procédé est proche du documentaire. Catherine Deneuve, dans son propre rôle donc, arrive à Beyrouth pour recevoir un prix, et insiste pour être emmenée dans le Sud, où les combats ont été les plus violents. « Je veux voir », lance-t-elle en guise d’explication. Elle est accompagnée par l’acteur Rabih Mroué (dans son propre rôle itou), et suivie par une équipe de cinéma menée par Joana Hadjithomas et Khalil Joreige eux-mêmes.

Ces derniers s’effacent la plupart du temps, et ne réapparaissent que pour rappeler qu’on n’est pas dans une fiction. Pas totalement dans un documentaire non plus, même si le film est largement improvisé, et que c’est le regard de Deneuve découvrant les traces de la violence qui est le fil rouge. Une sorte d’entre deux un peu bancal dans un premier temps, mais qui finit par créer comme un étrange envoûtement.

Ce mini road-trip (quelques heures dans une même journée) vers le Sud, vers la frontière avec Israël, c’est aussi la rencontre de deux acteurs : l’un comédien libanais, l’autre star internationale, qui découvrent ensemble les ravages de la guerre, la peur des mines, le ballet impressionnant des avions israéliens, et ce village en ruines où Rabih n’arrive pas à retrouver la maison de son enfance. Bouleversant.

Pas d’autre histoire que celle-là : la rencontre de deux artistes que tout sépare dans une terre pleine de beautés et de gravas. Le sourire de Deneuve qui s’épanouit dans les derniers instants du film vaut à lui seul le voyage.

Un trou dans la tête (A hole in the head) – de Frank Capra – 1959

Classé dans : 1950-1959,CAPRA Frank — 13 octobre, 2025 @ 8:00

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C’est difficile à imaginer aujourd’hui, mais La Vie est belle a été un échec à sa sortie, précipitant la chute de Liberty Bells, la société de production de Frank Capra, et par la même occasion l’indépendance du cinéaste multi-oscarisé. Quelques films en demi-teinte plus tard, Capra est même resté absent des plateaux de tournage pendant plusieurs années. Avant de faire un retour (bref) avec Un trou dans la tête.

L’incomparable rythme des comédies de Capra est toujours au rendez-vous. Mais d’une certaine manière, on a le sentiment que le cœur n’y est plus vraiment. En tout cas jusqu’au dernier quart d’heure, bouleversant et euphorisant comme… ben oui, comme La Vie est belle, Monsieur Smith au Sénat et tous les grands chefs d’œuvre de Capra.

Cette conclusion capraesque en diable ferait presque oublier la première heure et demie en demi-teinte, qui oscille entre la comédie très sympathique et l’impression de redite maladroite. Techniquement, pourtant, Capra innove : Un trou dans la tête est à la fois son premier film en couleurs, et son premier film en Cinemascope, deux nouveautés qu’il maîtrise d’emblée parfaitement. Dans l’air du temps, il dirige aussi l’une des grandes stars du moment : Frank Sinatra, qu’il fait chanter à plusieurs reprises (notamment High Hopes, qui deviendra un tube oscarisé, et l’hymne de la campagne de JFK).

Sinatra dans un rôle taillé sur mesure pour lui : un séducteur, flambeur, père de famille immature. A ses côtés, la vieille garde incarnée par Edward G. Robinson et Thelma Ritter, vieux couple irrésistible, et quelques réjouissants seconds rôles. Parce que le plaisir est là, sans aucun doute, mais constamment restreint par ce sentiment que Capra n’a plus cette magie qui faisait de ses meilleurs films des classiques instantanés (ou en tout cas éternels).

Mais bon, je ne fais la fine bouche que parce que c’est un film de Capra. Signé par un autre, Un trou dans la tête serait avant tout une charmante comédie entraînante et émouvante. Mais c’est signé Capra, et ce constat n’en fait qu’une charmante comédie. Entraînante et émouvante, mais très mineure dans la filmographie du grand homme.

Je verrai toujours vos visages – de Jeanne Herry – 2023

Classé dans : 2020-2029,HERRY Jeanne — 12 octobre, 2025 @ 8:00

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La justice réparatrice consiste à faire dialoguer, avec l’aide d’un médiateur neutre et formé, une victime et l’auteur d’une infraction. Elle vise la reconstruction de la victime, la responsabilisation de l’auteur de l’infraction et sa réintégration dans la société. C’est pas moi qui le dit, mais le site Internet du Ministère de la Justice.

Cette définition officielle est le cœur même du film de Jeanne Herry. Et à travers ce film à thèse forcément plein d’empathie, c’est à un projet qui dépasse largement le cadre cinématographique que s’attaque la réalisatrice : oser aborder la délinquance en sortant du traditionnel point de vue simpliste et outrancier du populisme tout-sécuritaire.

Y a-t-il des coupables ? Et des victimes ? Oui, bien sûr. Mais la réalité est peut-être un tout petit peu plus complexe que ce postulat de base, que Jeanne Herry ne nie pas. Mais sans la moindre naïveté, ni la moindre complaisance, c’est un constat profondément et totalement humain qu’elle dresse d’une société trop dominée par la violence, à travers la confrontation… Non : la rencontre, entre des victimes, et des coupables.

C’est le procédé central du film : un groupe de rencontres qui met en contact des prisonniers condamnés pour des attaques aux personnes, et des victimes d’attaques similaires dont la vie a été détruite par ces quelques minutes de violence. D’un côté comme de l’autre, le dialogue semble d’abord impossible, tant le comportement des uns et la douleur des autres semblent incompréhensibles au regard de l’autre camp.

Sujet casse-gueule, qui donne lieu à des échanges d’une humanité et d’une simplicité bouleversantes, qui remuent profondément, incarnés par des acteurs comme transcendés : Gilles Lellouche, Fred Testot, Jean-Pierre Darroussin, Miou-Miou, Leïla Bekhti, Suliane Brahim (de la Comédie Française)… et l’étonnant Dali Benssalah, dont la présence taiseuse en repris de justice impassible est d’une intensité rare.

Ces rencontres sont entrecoupées par un autre face-à-face : celui entre une jeune femme abîmée (Adèle Exarchopoulos) et le grand frère qui l’a violée quand elle n’était qu’une enfant et lui un ado (Raphaël Quenard). Un sujet qui touche au cœur et aux tripes de l’auteur de ce blog. Qui sort de ce face-à-face et de ce film pour le moins bousculé, pour ne pas dire bouleversé.

Dans un état, en tout cas, qui rend difficile la capacité de prendre du recul. Mais le faut-il ? Je verrai toujours vos visages, bien au-delà de son casting huit étoiles, est un film qui prend aux tripes, mais aussi un film remarquable d’intelligence et de sensibilité. Un film, en tout cas, qui ne peut pas laisser indifférent.

Adieu Chérie – de Raymond Bernard – 1946

Classé dans : 1940-1949,BERNARD Raymond,DARRIEUX Danielle — 11 octobre, 2025 @ 8:00

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Une soirée arrosée à Montmartre, un jeune héritier promis à un mariage arrangé trouve une idée de génie pour échapper à son sort, lorsqu’il rencontre une belle entraîneuse… Et si elle s’invitait dans sa famille à lui en se faisant passer pour une jeune femme de bonne famille ? Et s’ils feignaient de tomber amoureux ? Et s’ils se mariaient, le temps d’éviter au jeune homme un mariage qu’il ne souhaite pas, pour mieux divorcer après ?

Une mécanique bien huilée pour ces deux jeunes inconséquents, bien décidés à garder leur vie de fêtes et de liberté. Et sans surprise, cette belle mécanique va se heurter à un impondérable qu’on voit arriver avec ses gros sabots : l’amour, le vrai, qui va remettre tout ça en cause et poser bien des questions.

Une autre question, tiens, que Raymond Bernard a dû se poser en s’attelant à ce film, c’est le ton qu’il devait lui donner. Adieu Chérie, de fait, semble constamment hésiter sur la direction à prendre, et cette valse hésitation pèse un peu sur la réussite du film, avec un aspect presque farce (le personnage caricatural de la marâtre qui veut marier sa fille trop gourde) qui sied mal aux tourments autrement plus ambigus du personnage d’entraîneuse découvrant l’amour que joue Danielle Darrieux, évidemment magnifique.

Darrieux, dont le personnage rompt joliment avec l’ingénue qu’elle jouait souvent dans ses films d’avant-guerre. C’est d’ailleurs son tout premier rôle après la fin du conflit, de même pour Raymond Bernard. Elle en sort avec une image quelque peu ternie, contrairement à Bernard qui, lui, a passé une partie de la guerre dans le maquis.

Après quelques années d’inactivité cinématographique, Bernard n’a plus tout à fait la dimension qu’il avait dans les années 20 et 30. Adieu Chérie est bien loin de grosses productions ambitieuses comme Les Croix de Bois ou Les Misérables (la plus belle adaptation de Hugo, c’est à lui qu’on la doit). Mais cette comédie/drame/bluette ne manque pas de charme. Des seconds rôles comme Gabrielle Dorziat, Pierre Larquey et Louis Salou n’y sont pas étrangers.

Pour la peau d’un flic – d’Alain Delon – 1981

Classé dans : * Polars/noirs France,1980-1989,DELON Alain — 10 octobre, 2025 @ 8:00

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C’était probablement contractuel. Dès qu’Alain Delon incarnait un policier, ou même un ex policier comme ici, le mot flic devait figurer dans le titre. Ce qui donne le sentiment que l’acteur a eu une furieuse tendance à bafouiller et à se répéter durant toute une partie de sa carrière. Ce n’est pas tout à fait faux, et on retrouve dans Pour la peau d’un flic quelque chose de l’atmosphère des films de Jacques Deray.

Delon acteur est dans sa zone de confort. Plutôt très juste, surtout lorsqu’il donne la réplique à Anne Parillaud, assez calamiteuse, mais sans la moindre surprise. La star se contente de capitaliser sur son image, sur ses précédents rôles de flics, et sur ce qu’il pense que le public attend de lui. Il apporte d’ailleurs une certaine intensité à son personnage de « privé » embarqué dans une enquête complexe et violente.

Mais Delon est aussi, pour la première fois, derrière la caméra. « Mis en scène et réalisé par Alain Delon », peut-on lire au générique (où son nom apparaît d’ailleurs une demi-douzaine de fois, histoire de bien rappeler que c’est un film d’Alain Delon). Il ne renouvellera l’expérience qu’une seule fois (Le Battant, autre polar réalisé deux ans plus tard), mais ces premiers pas sont plutôt prometteurs.

Adapté d’un roman de Jean-Patrick Manchette, auquel Delon est alors habitué (Trois hommes à abattre l’année précédente, Le Choc l’année suivante), le film révèle à la fois l’ambition de Delon cinéaste, et ses limites de débutant. L’ambition d’abord : le film est pavé de bonnes intentions, la recherche constante d’une atmosphère de film noir et de modernité, que la musique très présente incarne parfaitement. Mais des limites, parce que Delon échoue à créer un véritable sentiment anxiogène. Son film, malgré quelques accès de violence, reste toujours très sage.

De solides seconds rôles masculins (Ceccaldi, Auclair) assurent un plaisir à l’ancienne. Le rôle de potiche assigné aux rares femmes provoque une gêne certaine. Mais ces premiers pas imparfaits révèlent quand même l’efficacité et le sens du rythme du réalisateur Delon. De quoi donner envie de (re)voir son second opus.

Last Stop : Yuma County (The Last Stop in Yuma County) – de Francis Galluppi – 2023

Classé dans : * Thrillers US (1980-…),2020-2029,GALLUPPI Francis — 9 octobre, 2025 @ 8:00

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J’aurais aimé l’aimer sans réserve, ce film. Pour plein de raisons. D’abord parce qu’il s’inscrit dans le genre du néo-noir, ou du néo-western et que le film de genre à l’ancienne a tendance à me réconcilier avec le cinéma américain actuel. Ensuite parce que le réalisateur et scénariste Francis Galluppi rêve de le porter à l’écran depuis fort longtemps. Ensuite parce que le regard hyper-référencé du jeune cinéaste évoque un certain Tarantino, référence évidente de ce premier film.

J’aurais aimé, mais non. Last Stop : Yuma City est un film trop plein de ces qualités qui en faisaient quelque chose de très prometteur. Trop référencé surtout, avec des références trop hétéroclites pour que le résultat soit pleinement convaincant. Tarantino, Spielberg, Peckinpah, Hitchcock, ou même le John Dahl des débuts… On sent bien que derrière chaque scène, chaque plan, et même chaque dialogue du film, il y a des souvenirs de cinéphiles.

Ça peut marcher : dès son premier long métrage, Tarantino n’a cessé de citer les films qu’il aime, dans des genres souvent radicalement différents. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une signature immédiatement reconnaissable, un univers singulier et personnel. Sans préjuger de ce que sera la carrière de Galluppi, disons que ce premier long métrage n’est pas aussi prometteur que Reservoir Dogs. Et pas aussi cohérent.

Au-dessus de toutes les références déjà citées, on sent bien que c’est le cinéma des frères Coen qui est la matrice de Last Stop. Problème : Galluppi est influencé autant par Fargo que par Raising Arizona, voire même par The Ladykillers ou Miller’s Crossing. Et surtout, il manque clairement d’un regard propre pour donner de la cohérence à son film.

C’est bien dommage, parce que l’histoire elle-même, qui donne le sentiment d’avoir déjà été vue cinquante fois, ne suffit pas : un type sans histoire se retrouve coincé dans un restaurant au milieu du désert, où deux grands méchants prennent tous les clients en otage. Collection de gueules improbables du cœur de l’Amérique, explosion de violence, ironie sanglante…

Ce pourrait être un noir noir et sanglant à la Red Rock West. Ce pourrait être une vision parodique et grotesque à la Raising Arizona. Galluppi hésite visiblement et veut en faire un Fargo caniculaire, sans comprendre le miracle du film des Coen. Son film est au final très anecdotique, échouant aussi bien à glacer le sang (y compris dans la séquence du bébé, inutilement amorale) qu’à faire rire (malgré des personnages bien gratinés dont la crétinerie reste superficielle). Assez plaisant, mais très vain, le film donne l’impression qu’il sera oublié dès le lendemain matin. On en reparle demain ?

A l’intérieur (Inside) – de Vasilis Katsoupis – 2023

Classé dans : * Thrillers US (1980-…),2020-2029,KATSOUPIS Vasilis — 8 octobre, 2025 @ 8:00

A l’intérieur (Inside) – de Vasilis Katsoupis – 2023 dans * Thrillers US (1980-…) 54829141268_48a348b037

Un cambrioleur visiblement très expérimenté s’introduit dans un appartement high tech de New York pour dérober des tableaux de maîtres. Lorsqu’il veut sortir, un bug informatique l’enferme dans ce qui se révèle vite une véritable forteresse inviolable, d’où il est impossible de s’évader…

Voilà où en est la narration au bout d’environ deux minutes de métrage, expédié avec l’urgence du réalisateur qui veut visiblement passer à autre chose. Autre chose, c’est-à-dire pas un film d’évasion, encore moins un thriller de plus. La référence qui vient en tête dans un premier temps viendrait plutôt du film de survie, genre All is Lost.

Mais à la vision presque clinique du naufrage (dans tous les sens du terme) que proposait le film de JC Chandor, le premier long métrage Vasilis Katsoupis préfère quelque chose de plus extrême et de plus immersif : une vision intime et sensorielle de l’expérience extrême que vit le cambrioleur reclus, incarné par un Willem Dafoe qui est de toutes les scènes, de tous les plans, souvent seul à l’écran.

Le procédé est radical, et pourrait être fascinant, et glaçant. Il se révèle vite un peu répétitif et lassant. Sans doute le réalisateur n’a-t-il pas l’étoffe de ses ambitions : les dessins que trace le héros sur les murs sont autant d’indices troublants et dérangeants pour dire le désordre intérieur dans lequel il s’installe. Mais Katsoupis peine à donner corps à ce trouble grandissant, et à ce qu’on devine être sa vision.

En gros : nous plonger dans l’esprit qui s’égare de cet homme qui, dans le décor hyper moderne d’un appartement luxueux de Manhattan, se retrouve confronté à des besoins de plus en plus primaux : boire, manger, échanger, penser, espérer… On voit bien l’envie du cinéaste : nous livrer une sorte d’Apocalypse Now à huis clos. Mais le résultat, imparfait, a un petit côté répétitif qui lasse vite, et qui ennuierait s’il n’y avait l’interprétation habitée et hallucinée de Dafoe.

Des feux dans la plaine (Ping yuan shang de huo yan) – de Zhang Ji – 2021-2025

Classé dans : * Polars asiatiques,2020-2029,ZHANG Ji — 7 octobre, 2025 @ 8:00

Des feux dans la plaine (Ping yuan shang de huo yan) – de Zhang Ji – 2021-2025 dans * Polars asiatiques 54828879056_11294825aa_z

Dans la Chine de 1997, un tueur mystérieux s’en prend aux chauffeurs de taxis sans mobile apparent. Les crimes s’arrêtent aussi subitement qu’ils ont commencé, en même temps qu’une jeune femme et son père disparaissent. Des années après, un policier rouvre l’enquête, toujours obsédé par ces meurtres et ces disparitions…

On pense évidemment évidemment à Memories of Murder, avec cette histoire d’obsession policière au long cours. Dans la première partie en tout cas. Parce que, assez vite, c’est une autre influence qui s’impose : celle de Black Coal, polar déjà culte dont le réalisateur Zhang Ji a été le chef opérateur. On retrouve une ambiance très semblable dans ce premier long métrage. Mais aussi un regard singulier qui déjoue toutes les attentes initiales.

A vrai dire, Des feux dans la plaine s’évertue à brouiller les pistes, pour nous emmener là où on ne s’attend pas. Alors que l’enquête criminelle semble sur le point de trouver sa résolution, c’est une toute autre porte qu’ouvre Zhang Ji. Et l’obsession de son personnage principal est finalement moins celle du policier que celle de l’homme, une obsession amoureuse, absolue et possiblement dangereuse.

Amour et mort intimement liés dans cette Chine de fin du monde. Plus la violence se fait brutale, plus la tension est palpable, et plus le récit se recentre sur ces deux amoureux séparés par leur époque : le loubard devenu policier et la jeune fille devenue zombie. Le polar se mue en une romance intime et déchirante, dans un décor de friches industrielles et de bâtiments qui tombent en ruines.

Polar, romance et film social… Zhang Ji entremêle brillamment tous les fils de son histoire, et signe un premier film fascinant et entêtant, qui a bien failli ne jamais sortir. Soumis à la censure chinoise, qui voit d’un mauvais œil des personnages si complexes, le réalisateur a dû se résoudre à inscrire une série de cartons à la fin du film, annonçant que tous les personnages étant sortis du champ de la morale ont, d’une manière ou d’une autre, été punis. Ce qui n’enlève pas grand-chose à la force du film, et ce qui permet de découvrir un cinéaste qu’on a hâte de suivre.

Joker (id.) – de Todd Phillips – 2019

Classé dans : * Thrillers US (1980-…),2010-2019,DE NIRO Robert,PHILLIPS Todd — 6 octobre, 2025 @ 8:00

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Le Joker est un rôle en or. Grâce à lui, Jack Nicholson a gagné une fortune, et Heath Ledger le rôle de sa vie (et un Oscar posthume). Joaquin Phoenix ne fait pas exception : le personnage, dans ses excès et son côté profondément pathétique, est l’occasion pour lui de quelques excès (ce qu’il peine souvent à éviter), mais surtout d’une grande intensité de jeu.

Le film, qui raconte comment un jeune homme mal dans sa peau, mal dans sa vie et aliéné par une ville tentaculaire déshumanisante, se transforme en une sorte d’icône du crime. Bref, on est loin de la version que donna Tim Burton de la naissance du Joker. Mais aussi de la vision qu’il donna des notions de bien et de mal.

Todd Phillips, dont les débuts ne laissaient pas augurer de sa capacité à réussir un tel film (de Starsky et Hutch à la trilogie Very Bad Trip… autre salle, autre ambiance), filme la difficulté de vivre avec une gravité qu’on ne lui attendait pas, et une intensité assez remarquable. Il filme des personnages au mieux paumés, pour qui la violence sera comme une porte de sortie.

L’apparition de Robert De Niro dans un rôle qui fait écho à La Valse des pantins n’est pas un hasard : Phillips flirte du côté de Scorsese dans sa manière de filmer la ville, Gotham ayant clairement des airs du New York de Mean Streets.

Bref, plutôt séduit par ce Joker sombre et assez profond, qui privilégie constamment l’humanité au spectaculaire. Mais quand même : pourquoi raconter avec tant de sérieux la naissance d’un super méchant dont on sait qu’il finira par affronter ce gamin qu’il croise à une grille, et qui deviendra sa nemesis déguisé en chauve-souris ?

Eddington (id.) – d’Ari Aster – 2025

Classé dans : * Thrillers US (1980-…),2020-2029,ASTER Ari,WESTERNS — 5 octobre, 2025 @ 8:00

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Si Eddington était sorti il y a quelques années, peut-être aurions-nous mieux compris ce que devenait l’Amérique : ce qu’elle est probablement depuis toujours. Ari Aster, dont je découvre tardivement le cinéma, nous plonge en tout cas au cœur de ce qu’on présente sans doute un peu hâtivement comme l’Amérique profonde : une petite ville au milieu du désert, loin, très loin de New York ou Los Angeles.

C’est même une sorte de condensé de cette Amérique que, au fond, Hollywood a largement désertée. Et comme le film se déroule en 2020, en plein confinement du Covid, le drame qui se noue cristallise et accentue la fracture qui divise cette micro-société en deux parties incompatibles, symbolisées par deux personnages forts : d’un côté, le maire plutôt progressiste mais proche des puissants (Pedro Pascal), de l’autre le shérif paranoïaque et réactionnaire (Joaquin Phoenix).

Présenté comme un western moderne, Eddington en a effectivement le décorum. Le propos est pourtant bien actuel : dans cette ville qui semble n’avoir changé qu’à la marge depuis l’époque de la « Conquête », la tension gronde, le fossé se creuse, et on sent que le fragile lien qui unit plus ou moins toute cette société depuis toujours est sur le point de rompre, et que le résultat ne peut être qu’explosif et désastreux.

Que le film se déroule en période de campagne électorale n’est évidemment pas anecdotique. Les deux personnages principaux sont en lice pour la mairie, mais on sent bien que c’est de l’Amérique trumpienne que Aster nous cause : cette Amérique au bord de l’implosion, dont au fond personne ne sort grandi. La force du film, au-delà de cette tension extrême qui met tant de temps à exploser (jusqu’à une hallucinante dernière partie), vient du fait que le cinéaste filme ces deux personnages avec le même regard, sans jugement ni parti pris.

Entre le « bon » maire Pedro Pascal, et un shérif Joaquin Phoenix au bord de l’implosion, le choix semble pourtant facile. Mais Aster tire de ces deux personnages, et de tous les seconds rôles, leur humanité la plus profonde, dans toute leur complexité. A vrai dire, la sympathie ne va ni à l’un, ni à l’autre, ni à personne. On assiste à ce face-à-face avec un malaise grandissant, que le massacre sous forme de First Person Shooter ne vient en rien calmer.

Inconfortable, courageux, incarné par des acteurs exceptionnels, Eddington est ce qu’on peut appeler une claque. Jusque dans ces outrances, une vision fascinante de l’Amérique, qui bouscule.

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