Play it again, Sam

tout le cinéma que j’aime

The Pilgrim (id.) – de Frank Borzage – 1916

Classé dans : 1895-1919,BORZAGE Frank,COURTS MÉTRAGES,FILMS MUETS,WESTERNS — 18 novembre, 2018 @ 8:00

The Pilgrim Borzage

A ses débuts, Borzage a réalisé un paquet de petits westerns, de ceux qu’on tournait à la chaîne dans ces années 10 à Hollywood, bandes sans prétention qui se contentaient le plus souvent d’enchaîner les poursuites, fusillades et bagarres sur un semblant de scénario. Borzage, lui, se distingue déjà, au moins dès ce Pilgrim (son dizième film, si mon compte est bon).

Pas l’ombre d’une fusillade ici, ni même d’une chevauchée sauvage d’ailleurs. Et une seule bagarre, qui n’arrive qu’au début de la seconde bobine. Et quelle bagarre ! Un assaut en deux temps, le premier se limitant à un unique coup de poing expéditif, et le second étant totalement caché de la caméra (et du spectateur, donc) par une haie de figurants !

Et c’est passionnant, plus rythmé que la plupart des films d’action pure de l’époque. La caméra est très fixe, encore, avec quelques cadrages très larges qui fleurent encore les tout premiers pas du cinéma. Mais Borzage multiplie aussi les gros plans, sur des visages passionnants.

Le sien pour commencer, parce que c’est en tant qu’acteur qu’il a fait ses premiers pas dans le cinéma, d’abord pour d’autres, puis pour ses propres films. Dans The Pilgrim (le pèlerin, dans le sens de celui qui voyage sans avoir d’attaches particulières), il s’offre un rôle de taciturne laconique que n’aurait pas renié Clint Eastwood un demi-siècle plus tard.

Mal rasé, vêtu de sombre, peu liant, il est embauché par le contremaître débonnaire d’un ranch mais préfère dormir dehors avec son cheval. Quant à sa première conversation, elle se limite à une réjouissante série de « Yep ». L’homme n’est pas du genre à se livrer, ni à s’expliquer. Et le réalisateur est un homme d’images, pas de paroles…

La partie « roucoulades » qui vient clore le film n’est pas tout à fait aussi convaincante (un comble pour le futur prince du mélodrame), mais Borzage referme son western sur des images que n’aurait pas renié le jeune John Ford (dont les premiers films n’ont pas encore été tournés), notamment pour l’usage très symbolique qu’il fait d’une barrière. Un auteur est né.

L’Invasion des profanateurs de sépulture (Invasion of the Body Snatchers) – de Don Siegel – 1956

Classé dans : 1950-1959,FANTASTIQUE/SF,SIEGEL Don — 17 novembre, 2018 @ 8:00

L'Invasion des profanateurs de sépulture

Dans le genre « fantastique paranoïaque », ce Siegel est définitivement un grand cru, bien supérieur à tous les remakes qu’il a engrangé. Une sorte de modèle souvent copié, donc, mais dont le caractère flippant n’a pas pris une ride.

Le genre est souvent associé à une évocation à peine cachée de la société américaine, alors en pleine Chasse aux sorcières. En l’occurrence, le message politique est très nuancé, dénonçant tout à la fois le système en place qui traque les individus « déviants », mais aussi une forme de pensée globale. Bref, ce sont des valeurs telles que l’Amérique les revendique depuis toujours qui sont mises en valeurs, et en danger.

On en viendrait même à soupçonner Siegel (ou les producteurs) de n’avoir choisi l’acteur principal que pour son patronyme : Kevin McCarthy, qu’il s’appelle. McCarthy ? Sérieusement ? C’est en tout cas le rôle le plus marquant de l’acteur, au charisme discutable, mais qui joue plutôt bien le monsieur tout le monde qui refuse d’abandonner sa part d’humanité.

C’est donc un médecin qui revient dans sa petite ville après quelques jours de vacances, et qui découvre que certains habitants semblent avoir changé. Avant de réaliser que des doubles presque parfaits, sortis de mystérieuses cosses, prennent la place des vrais habitants dans leur sommeil.

Oui, l’histoire est assez improbable, et on a même un petit moment de déconcertation quand les personnages principaux comprennent la situation, sans avoir l’air plus surpris que ça. Une période de flottement qui dure… 30 secondes, max. Parce que peu importe les raccourcis scénaristiques, les zones d’ombre qui demeurent, Siegel réussit à nous filer une peur bleue à peu près dès la première minute du film.

L’angoisse monte, la peur s’installe, sans cesse réactivée par des images glaçantes (une mère qui enlace son enfant), des moments de pure suspense (cette course poursuite d’anthologie jusque dans la mine), ou des effets de surprise qui reposent sur trois fois rien : un simple baiser peut ainsi vous glacer le sang durablement.

Chef d’œuvre de la série B horrifique, Invasion of the Body Snatchers fait figure d’OVNI dans la carrière de Don Siegel. De quoi faire regretter que le cinéaste ne se soit pas penché d’avantage sur le genre.

Pièges – de Robert Siodmak – 1939

Classé dans : * Polars/noirs France,1930-1939,SIODMAK Robert — 16 novembre, 2018 @ 8:00

Pièges

« La chance est une femelle. J’ai su la dompter. » C’est Maurice Chevalier qui balance cette réplique dans Pièges. Hallucinant bien sûr, à une époque (aujourd’hui) où je n’ose même pas écrire que cette réplique m’a fait rire. Mais particulièrement éloquent, parce que derrière le côté charmeur (et il a un charme fou) de Chevalier, le film montre que l’égalité des sexes est un leurre, dont personne ici n’est vraiment dupe.

Siodmak est dans sa période française, avant donc les grands chefs d’oeuvre noirs qu’il signera à Hollywood. Mais on sent déjà le grand auteur de film noir, dans sa manière de créer des atmosphères angoissantes avec les jeux d’ombres qui dominent, ou qui tremblent à la lueur du feu.

Surtout, le film est admirable dans sa capacité à passer de la plus grande légèreté à la gravité la plus lourde. D’une comédie tirant sur le musical, avec deux numéros chantés réjouissants de Maurice Chevalier, à un drame sombre et à une histoire de tueur en série.

Pièges est pourtant, d’une remarquable cohérence, une sorte de condensé des émotions humaines où la lumière et l’ombre ne sont jamais très loin l’une de l’autre. La légèreté qui semble dominer dans la première partie n’est jamais dénuée d’une certaine violence des sentiments. Les rapports hommes-femmes sont ainsi particulièrement rudes.

Remarquable aussi, la construction en épisodes successifs. Marie Déa, danseuse transformée en suppléante de la police, rencontre tour à tour différents hommes qui recherchent des femmes seules par petites annonces. Les rencontres sont parfois amusantes, parfois inquiétantes, parfois déstabilisantes comme Erich Von Stroheim qui organise un défilé devant un parterre… de chaises vides.

OK, on voit venir le dénouement d’assez loin. Mais ce mélange de comédie, de drame et de suspense fonctionne formidablement bien. Et les comédiens sont tous formidables. Pierre Renoir bien sûr, mais Maurice Chevalier aussi. Et surtout. Plus que Marie Déa, parfaite, c’est lui qui donne le ton au film. Son apparition tardive donne un rythme fou. Il cabotine ? A peine, et avec une justesse totale.

Le Temps de l’innocence (The Age of Innocence) – de Martin Scorsese – 1993

Classé dans : 1990-1999,SCORSESE Martin — 15 novembre, 2018 @ 8:00

Le Temps de l'innocence

Pas une goutte de sang dans ce Scorsese là, tourné entre Les Nerfs à vif et Casino qui, eux, ne lésinaient pas. Pourtant, Le Temps de l’innocence est un film d’une violence tout aussi radicale. Une violence sociale pour le coup, où la question des sentiments, et les rapports humains en général, font d’autant plus de dégâts qu’il importe de faire bonne figure malgré tout dans cette société là.

Cette société, c’est la haute du New York des années 1870. Entre les coups de couteaux de Gangs of New York et les exécutions des Affranchis, c’est donc chez les gens du monde qu’on se montrait impitoyable. A cause du poids des « convenances » bien sûr : on a vu ça dans des tas de films et de romans. Mais aussi et surtout à cause d’un hallucinant manque d’empathie.

Ah ils sont beaux, tous, à l’image de Winona Ryder, au sommet de sa carrière (cette année-là, elle est aussi l’héroïne du Dracula de Coppola). Belle… et parfaitement glaciale, son visage si doux contrastant cruellement avec son humanité très corsetée. Face à elle, Michelle Pfeiffer est une belle victime expiatoire, à la fois libre et prisonnière de ce monde inhumain. Et entre les deux belles, Daniel Day Lewis, tout sauf un héros, un type dont la révolte apparente n’enlève rien au fait qu’il subit constamment son environnement.

Scorsese filme ce microcosme comme il filme la mafia : comme une sorte de grande famille castratrice où chacun, à tout moment, doit respecter les règles en vigueur, immuables. Le style visuel qu’il adopte est constamment au service de son propos : montage, inserts, gros plans, et même des caches (de lumière) comme aux premiers temps du cinéma, qui soulignent constamment les regards omniprésents, et l’impossibilité d’être seul dans ce New York aristocratique, étouffant. C’est dur, et magnifique.

Blue Velvet (id.) – de David Lynch – 1986

Classé dans : * Thrillers US (1980-…),1980-1989,LYNCH David — 14 novembre, 2018 @ 8:00

Blue Velvet

Un rideau rouge inquiétant, des musiques envoûtantes jouées dans des bars interlopes, une jeunesse apparemment tranquille qui cache des tourments secrets, l’imagerie d’une Amérique presque fantasmée héritée des glorieuses fifties, le bitume qui défile dans la nuit… Blue Velvet est le film qui révèle définitivement les plus grandes obsessions de David Lynch. Après Elephant Man et Dune, ce film très personnel annonce les grands chefs d’œuvre, de Twin Peaks (la série)… à Twin Peaks (le retour).

Revoir ce film fondateur après le choc énorme qu’a provoqué le sublime retour de la série phénoménale de Lynch (j’ai décidément envie de multiplier les superlatifs dès que j’évoque Twin Peaks) a quelque chose de troublant. Comment ne pas penser à Cooper et Diane en voyant Kyle McLachlan et Laura Dern s’enlacer. Mais trente ans plus tôt, les deux acteurs semblent à peine sortis de l’adolescence.

Avant la période des grands chefs d’œuvre, donc, Blue Velvet étonne a posteriori par la linéarité de son scénario. Mais cette simplicité n’est qu’un trompe l’œil : le malaise vient justement de quantités de détails qui ne paraissent pas à leur place. Un rideau qui vole, une chanson qui revient comme un mantra, l’image étonnante de cette famille fantasmée à la fin du film, sans même mentionner une oreille coupée dans un terrain vague…

Le malaise vient aussi des réactions inattendus, de caractères déviants. Isabella Rossellini est bien barrée dans son rôle de victime qui se transforme lors d’une scène hallucinante en bourreau hyper sexuée. Quant à Dennis Hopper, il est carrément ravagé, en psychopathe qui se dope à l’oxygène et qui souffre d’un sérieux complexe d’Œdipe. Comment voulez-vous que ce type ait pu jouer autre chose que des mecs dangereux après ça ?

Blue Velvet est parsemé de moments envoûtants. Porté aussi par la présence jamais si anodine de McLachlan, qui excelle à jouer les types pas si transparents. Et toutes les obsessions de Lynch sont là. Mais le cinéaste ira nettement plus loin, et avec une maîtrise de plus en plus affirmée qui lui permettra de s’affranchir chaque fois d’avantage des codes du récit cinématographique.

Sahara (id.) – de Zoltan Korda – 1943

Classé dans : 1940-1949,BOGART Humphrey,KORDA Zoltan — 13 novembre, 2018 @ 8:00

Sahara

En plein dans sa période « privés », Bogart troque l’imperméable et le chapeau contre l’uniforme et la casquette, et ça lui va plutôt bien. Intense et tout en nuances, il est le pivot de cet excellent film de guerre méconnu. Tourné après l’entrée en guerre des Etats-Unis, le film ne se cantonne pas au patriotisme habituel, mais marque surtout pour l’importance qu’il donne à la rencontre des cultures.

Bogart y est un officier perdu au milieu du Sahara avec son char et ses hommes, qui rencontre des soldats venus d’Angleterre, de France, d’Amérique du Sud ou d’Amérique du Sud, et même de l’Italie mussolinienne. Des catholiques, des juifs, des musulmans… Tous apprenant à se connaître et à s’apprécier, découvrant que ce qui les rapproche est nettement plus important que ce qui les éloigne.

Un film ouvertement humaniste, c’est déjà beau en soit. Et comme tout ça bénéficie d’une superbe photo en noir et blanc de Rudolph Maté, et d’une mise en scène particulièrement inspirée, que c’est raconté sous le couvert du film d’aventure plein de rythme et de rebondissement, le plaisir est total.

Bien sûr, il y a l’ennemi commun, sans surprise : le Nazi, qui a au moins cet avantage de mettre tout le monde d’accord, même si le film évite le manichéisme anti-allemand primaire. Et puis la soif, que l’on finit par ressentir en même temps que les personnages. Un film à voir une bière à la main, donc…

Co-écrit par Philip McDonald, romancier et scénariste (on lui doit l’adaptation de Rebecca notamment), Sahara s’inscrit dans une lignée de films de guerre en plein désert dont La Patrouille perdue, de Ford, est l’un des fleurons. La parenté entre les deux films n’est pas anodine, puisque le film de Ford était adapté d’un roman signé… Philip McDonald.

Quelques années plus tard, son scénario sera transposé assez fidèlement dans l’univers du western, dans l’excellent Le Sabre et la flèche d’Andre De Toth (qui a été réalisateur de seconde équipe sur Sahara) avec Lloyd Bridges dans un second rôle, Lloyd qui est également à l’affiche de Sahara. Rien ne se perd, tout se recycle à Hollywood, parfois pour le meilleur.

Le Mariage de Chiffon – de Claude Autant-Lara – 1942

Classé dans : 1940-1949,AUTANT-LARA Claude — 12 novembre, 2018 @ 8:00

Le Mariage de Chiffon

Que voilà un charmant vaudeville, plein d’esprit et de rythme, beau mélange de légèreté et d’une douce nostalgie.

Léger comme le personnage de Chiffon (Odette Joyeux), jeune fille libre qui s’amuse de l’effet qu’elle fait sur un homme rencontré par hasard tout en dissimulant un amour pour son oncle par alliance.

Doucement nostalgique comme celui du colonel (André Luguet), officier et séducteur vieillissant qui rêve un avenir avec la jeune fille tout en n’étant pas dupe de ses charmes sur le déclin.

Et plein de vie, comme cet oncle (Jacques Dumesnil) qui décide de vivre pleinement sa passion pour l’aviation, qui en fera un pionnier dans le domaine.

Autant-Lara n’est pas Lubitsch, c’est un fait : il lui manque un peu d’élégance, et pas mal de vivacité. N’empêche, on pense furieusement au maître du genre, tant le Français joue avec cette idée de rythme, et surtout ces portes qui s’ouvrent et se referment constamment.

La séquence des chaussures, dans le couloir de l’hôtel, est particulièrement frappante : tout y est question d’ouvertures et de fermetures, et de ce qui se passe dans l’entre-deux. Purement lubitschien, et franchement réjouissant devant la caméra d’un Autant-Lara inspiré comme jamais.

Le plaisir est renforcé par les acteurs, tous « épatants » comme on disait alors. Larquey, Le Vigan, Blier, Raymond Bussières, Louis Seigner. Des seigneurs, dans un film vif et pétillant, comme un bon champagne. Et il me semble bien avoir déjà écrit un truc dans le genre pour un Lubitsch…

Sorority House (id.) – de John Farrow – 1939

Classé dans : 1930-1939,FARROW John — 11 novembre, 2018 @ 8:00

Sorority House

Sororité, en bon français, signifie quelque chose comme « communauté de femmes », ou « solidarité entre femmes ». Merci Google. En anglais, c’est donc la même chose, et le savoir permet de comprendre que le titre, étrange, a un rapport très direct avec ce qui se passe à l’écran.

C’est donc l’histoire d’une jeune fille qui part à l’université grâce aux sacrifices financiers de son père, brave épicier dans une petite ville tranquille. Arrivée à la fac, elle découvre une micro-société qui entièrement autour des clubs d’étudiantes, les « sorority houses » du titre, donc. Elle découvre aussi l’obsession des nouvelles arrivantes pour y être admises.

C’est une petite chose, qui flirte souvent avec un sujet plus grave : on se dit qu’à force de se sacrifier pour sa fille, il va lui arriver des malheurs, à ce brave père veuf et aimant. Mais non : Sorority House reste léger et optimiste, une petite chose fort sympathique, à laquelle le bon John Farrow donne le rythme qu’il faut. Sans faire partie des grands piliers du cinéma hollywoodien de l’époque, Farrow déçoit quand même rarement.

Et il fallait bien un cinéaste aussi talentueux que lui pour donner du relief à cette histoire cousue de fil blanc, et pleine de bons sentiments : une fois convenu que rien de dramatique ne va se produire (il y a pourtant quelques occasions), on voit bien où tout ça nous mène. Mais on a beau ne jamais être surpris par quoi que ce soit, on a beau trouver la morale du bon papa très… américaine, eh bien on fond quand même devant cette jolie histoire d’apprentissage.

Du bon sentiment ? Des beaux sentiments en tout cas, et une bienveillance parfaitement charmante, et séduisante. Et puis il y a quand même quelques moments mémorables de pure mise en scène, à commencer par la première rencontre entre la jeune héroïne et le beau gosse du campus, avec des trouvailles visuelles autour d’une échelle rétractable que n’auraient pas reniées les grands du cinéma muet.

Et, au passage, un couple de cinéma sans aspérité, mais tout mignon : Anne Sirley, une ancienne enfant star qui fut l’une des Alice de Disney, et que l’on a quand même vue dans City Girl de Murnau, Liliom de Borzage ou Steamboat round the bend de Ford… tout ça avant ses 17 ans ; et James Ellison, le Buffalo Bill qui n’était qu’un second rôle dans Une aventure de Buffalo Bill de De Mille.

Tirez sur le pianiste – de François Truffaut – 1960

Classé dans : * Polars/noirs France,1960-1969,TRUFFAUT François — 10 novembre, 2018 @ 8:00

Tirez sur le pianiste

« Peur… Peur ?… Merde, j’ai peur! » Filmé en gros plan, Charles Aznavour a sans doute là le plus beau plan de sa carrière d’acteur. Le plus intense, et celui où ses talents de comédiens, pas toujours bien servis par ailleurs, paraissent les plus éclatants. Ce petit homme discret, comme étranger au monde qui l’entoure, révèle une humanité à fleur de peau, et une détresse infinie.

La prestation d’Aznavour convient parfaitement au ton que Truffaut donne à son deuxième long métrage, son premier « noir » : une longue errance largement nocturne, sur une partition jazzy fascinante et d’une immense liberté. Ruptures de ton, faux rythmes, décalage entre le drame qui se noue et l’apparente légèreté des dialogues… Il fallait un phare pour ne pas se perdre, et Aznavour tient formidablement ce rôle, bien servi par des dialogues formidables (et l’utilisation fascinante d’une voix off qui semble être sa voix intérieure, mais qui n’est pas celle d’Aznavour).

Paradoxalement, c’est son apparente banalité qui fascine ici, la sensation constante qu’il est dépassé par les événements. Pas uniquement lorsqu’il est pisté par des gangsters d’ailleurs : dans un passage du long flash-back, où on découvre le passé de concertiste de ce petit pianiste au lourd secret, on le découvre trop petit dans son manteau, marchant dans un simple couloir où se joue son avenir, et qui semble prêt à le dévorer.

Aznavour n’a peut-être jamais été aussi bien que dans Tirez sur le pianiste ? Pas étonnant : c’est sans aucun doute son meilleur film, une merveille dans laquelle Truffaut confirme le style à la fois réaliste et littéraire des 400 coups, une caméra qui paraît capter sur le vif des moments de vie, alors que l’ensemble affirme une immense maîtrise. Parce que, avec cette liberté de ton qui le caractérise, Truffaut mène le spectateur exactement où il veut, créant des atmosphères puissantes.

Sûr de sa maîtrise, il se permet d’improbables digressions. Le film s’ouvre ainsi sur un homme (Albert Rémy, le « père » d’Antoine Doinel) fuyant des hommes qui le poursuivent dans les rues quasi désertes de la nuit parisienne, et prenant le temps de discuter de la vie avec un quidam rencontré par hasard (Alex Joffé, réalisateur pas franchement proche de la Nouvelle Vague, et acteur occasionnel au débit impossible).

Des parenthèses comme celles-là, il y en a plusieurs dans le film, qui enchaîne ces ruptures de ton inattendues. Dans la nuit, traversée à pied ou en voiture dans de longues séquences assez fascinantes, ce parti-pris renforce l’impression de voir un film fondamentalement jazzy. C’est en tout cas la nuit que Truffaut nous offre quelques scènes inoubliables : la marche silencieuse de Marie Dubois et Aznavour, qui tente maladroitement de lui saisir la main ; la longue route vers le « chalet »…

Seul bémol : un court plan de coupe qui montre une mère foudroyée après que son gangster de fils a juré sur la vie de sa mère qu’il portait un foulard en acier asiatique. Pour le coup, ce n’est pas dans le gag pur que Truffaut révèle toute l’étendue de son talent. Mais ne chipotons pas pour un plan qui ne dure que deux ou trois secondes : Tirez sur le pianiste est un chef d’oeuvre, souvent oublié dans la liste des grandes réussites trufaldiennes.

Madame de… – de Max Ophuls – 1953

Classé dans : 1950-1959,OPHÜLS Max — 9 novembre, 2018 @ 8:00

Madame de…

L’avant-dernier film de Max Ophüls (avant Lola Montes), et une pure merveille. Cette adaptation d’un roman de Louise de Vilmorin est tout à la fois l’histoire d’un amour impossible, le portrait d’un homme qui voit la femme qu’il aime lui échapper, et surtout celui d’une femme qui a tout pour elle, et qui ne rêve qu’à ce qu’elle n’a pas…

Danielle Darrieux, bien sûr, est magnifique dans le rôle. Incarnation même du charme, du désir… et de la frivolité la plus égocentrée, elle est à la fois bouleversante et odieuse, entièrement tournée vers son propre bonheur (ou plutôt son manque), révélant un désintérêt total face au bonheur simple de sa nièce. Egoïste, cruelle, et pourtant d’une innocence désarmante.

On comprend qu’elle fasse tourner les têtes, la Darrieux, d’une beauté fulgurante : celle de son amant joué par Vittorio De Sica, et celle de son mari Charles Boyer, absolument formidable dans le rôle d’un officier droit dont le port altier dissimule de moins en moins les fêlures. Les deux scènes d’adieux dans un train dont il est, à chaque fois, l’un des protagonistes, sont extraordinaires. Il y est d’abord léger et détaché, affable mais cruel. Puis désarmant de douleur et de tendresse contenues. Et ce contraste est bouleversant.

C’est que le film montre merveilleusement l’abîme qui sépare les apparences des sentiments, dans cette société très corsetée. « Notre bonheur conjugal est à notre image : ce n’est que superficiellement qu’il est superficiel », résume le personnage de Charles Boyer. Les dialogues, que l’on doit à Marcel Achard, sont merveilleux, souvent à double sens. « Avez-vous eu de bonnes nouvelles de votre mari ? » demande Vittorio de Sica inlassablement, avec une courtoisie à peine feinte : son regard implore une réponse négative qui ne vient pas.

Dialogues et mise en scène participent d’ailleurs de la même logique : dire ou montrer sans les dire vraiment, et sans vraiment les montrer. Ophüls réussit des ellipses magnifiques (« 4 jours sans vous voir… » ; « 2 jours sans vous voir… » ; « 24 heures sans vous voir… », drôle de compte-à-rebours qui illustre le sentiment amoureux qui ne fait que croître), des hors champs inoubliables (le coup de feu unique, glaçant), et de longs plans d’une élégance à couper le souffle.

C’est le cas dès la première image, plan séquence (presque) subjectif qui s’ouvre sur une penderie remplie de vêtements et de bijoux, avant de s’éloigner pour mieux embrasser le luxe de la chambre, avec cette voix off envoûtante de Danielle Darrieux qui nous plonge immédiatement dans son intimité la plus troublante. Magnifique.

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