Play it again, Sam

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De l’or pour les braves (Kelly’s heroes) – de Brian G. Hutton – 1970

Classé dans : 1970-1979,EASTWOOD Clint (acteur),HUTTON Brian G. — 23 février, 2011 @ 11:28

De l'or pour les braves

Mais qu’est-ce qui manque donc à Kelly’s heroes pour être un bon film ? Un parti-pris, sans doute, parce qu’en slalomant continuellement entre la comédie et le drame de guerre, entre le burlesque et la reconstitution historique, le film finit par passer à côté de toutes les cibles. Ce n’est pas un film honteux pour autant, non : quelques scènes sont franchement réussies, et Hutton (déjà réalisateur de Quand les aigles attaquent, l’année précédente) signe une mise en scène propre et de beaux cadrages, qui mettent parfaitement en valeur les moyens visiblement démesurés de cette production.

En fait, Kelly’s heroes tient dans la carrière pre-Dirty Harry d’Eastwood sensiblement la même place que La Kermesse de l’Ouest, tourné lui aussi l’année précédente : la star en devenir y est le héros curieusement passif d’une énorme reconstitution historique, dans un film de genre (le film de guerre ici, le western là) au ton étrange. Un film malade qui, à défaut d’être particulièrement inspiré, affiche clairement ses moyens à l’écran.

Le film manque aussi d’un vrai personnage-pivôt : Eastwood est le héros, bien sûr (c’est lui, le Kelly du titre original), mais il traverse le film sans jamais vraiment donner l’impression de s’intéresser à ce qui se passe, comme emprunté par cette grande carcasse dont il ne fait rien. Donner l’impression de ne rien faire avait particulièrement réussi à l’acteur, dans les western-spaghettis de Sergio Leone. Ici, on en est loin, même si Hutton s’amuse à citer régulièrement l’homme sans nom¸ en particulier dans les rues de Clermont, vers la fin du film, qu’il transforme en ville de western. On peut d’ailleurs imaginer que le réalisateur n’a choisi Eastwood que pour ces citations, tant il semble ne pas savoir quoi en faire durant la majeure partie du film.

Hutton est bien plus inspiré par ses seconds rôles, bien mieux mis en valeur que son héros. Deux acteurs, surtout, portent le film vers le haut : Don Rickles et Donald Sutherland. Ce dernier est un soldat à la folie réjouissante. L’acteur retrouvera Eastwood trente ans plus tard tout juste pour le nettement plus réussi Space Cow-Boys.

Minority Report (id.) – de Steven Spielberg – 2002

Classé dans : 2000-2009,CRUISE Tom,FANTASTIQUE/SF,SPIELBERG Steven — 23 février, 2011 @ 11:23

Minority Report

Une affiche de rêve : Tom Cruise, superstar à la carrière passionnante, dirigée pour la première fois par Steven Spielberg, cinéaste génial quand il s’attaque au film de genre, dans l’adaptation d’une nouvelle de science fiction du grand Philip K. Dick, à qui on doit quand même des œuvres comme Total Recall (voir ici pour la version 2012) et Blade Runner… Les promesses d’une telle affiche pouvaient-elles être tenues ? Eh bien oui, à 100% oui. Minority Report est l’un d’un meilleurs films de SF de la décennie (disons avec Les Fils de l’homme), et l’un des meilleurs Spielberg tout court (disons, après Les Dents de la mer et Les Aventuriers de l’arche perdue). Ce n’est quand même pas rien.

Côté SF pure, Spielberg nous offre une vision audacieuse, mais pourtant terriblement crédible de ce que le futur nous prépare. Les publicités personnellement interactives, les écrans tactiles, les véhicules guidés par satellites… on est réellement dans un cinéma d’anticipation « sérieux », et documenté. Bref, cet aspect du film est franchement bluffant, et assez fascinant. Pourtant, le principal intérêt de Minority Report n’est pas là, mais dans tout le reste.

Le film est en partie une variation passionnante autour d’un thème classique du film noir, qui a déjà donné lieu à quelque chef d’œuvre (La Grande Horloge en tête) : l’enquêteur qui devient le principal suspect. Ici, c’est Tom Cruise, charismatique et puissant, qui se retrouve la victime d’un système miraculeux et effrayant dont il était jusqu’alors le principal ambassadeur.

C’est aussi l’un des plus complexes de tous les films de Spielberg, basé sur une idée (imaginée par Dick, donc) formidable : Cruise est flic en chef d’une unité expérimentale chargée d’arrêter les meurtriers… avant qu’ils commettent leurs crimes. Pas besoin d’avoir une maîtrise de philo pour imaginer la question sous-jacente : même si le système est infaillible, un meurtrier doit-il être puni avant d’avoir commis un meurtre ? Il y a là-dessous l’enjeu du destin et du libre-arbitre, thèmes maintes fois rabachés, certes, mais traités ici avec une intelligence et une ouverture d’esprit assez rare.

Le piège, avec de tels thèmes, serait de tomber dans la tentation du film à thèse. On en est loin, fort heureusement : Spielberg ne donne pas plus de leçon qu’il n’apporte de réponses aux questions qu’il laisse en suspens. Ce système de « precrime », qui fonctionne grâce à trois jeunes gens dotés de pouvoirs médiumniques et présentés comme des demi-divinités privées de leur humanité, est à la fois parfait (pas un seul meurtre commis depuis sa mise en place six ans plus tôt), et rappelle les méthodes des pires régimes totalitaires. La sécurité, oui, mais à quel prix.

La toile de fond suffit, et Spielberg n’en rajoute pas, se concentrant plutôt sur la fuite en avant désespérée de ce flic du futur, qui semble lui aussi sortir d’un film noir d’antan : embarqué dans une course-poursuite qui le dépasse un peu, John Anderton est aussi un homme dévasté par ses démons intérieurs, le souvenir de ce fils disparu des années plus tôt, sans doute enlevé par un tueur, et dont on ne retrouvera jamais la piste. Un homme vrai, un héros à l’ancienne. Parce que peu importe les révolutions techniques, la variable humaine, elle, ne change pas.

C’est sans doute ce qu’il y a de plus beau dans Minority Report (comme dans Les Fils de l’homme, tiens) : la toile de fond a beau être futuriste, les personnages, eux, pourraient être ceux d’un film des années 40. Anderton/Cruise, donc, mais aussi l’ex-femme (Kathryn Morris, future Lily Rush de la série Cold Case), le flic ambitieux de la police des polices (Colin Farrell, détestable comme il le faut) et le mentor qui cache un trouble secret (l’inoxydable Max Von Sydow).

Tom Cruise et Steven Spielberg avaient mis des années avant de se trouver enfin. Leur rencontre tient toutes ses promesses. La seconde sera pour La Guerre des Mondes. Pas exactement un nanar non plus…

Le Roman comique de Charlot et Lolotte (Tillie’s punctured romance) – de Mack Sennett – 1914

Classé dans : 1895-1919,CHAPLIN Charles,FILMS MUETS,SENNETT Mack — 23 février, 2011 @ 11:11

Le roman comique de Charlot et Lolotte

• Titres alternatifs (VO) : Tillie’s nightmare, Marie’s millions, For the love of Tillie, Tillie’s big romance

• Titres alternatifs (VF) : Un roman d’amour dégonflé, L’extravagante aventure de Charlot

De tous les films tournés par Chaplin au cours du second semestre 1914, à la Keystone, celui-ci est le seul qu’il n’ait pas lui-même mis en scène. Ce n’est pas la seule particularité de ce film, qui appartient à l’histoire : il est en effet considéré comme le tout premier long métrage comique de l’histoire du cinéma. Côté drame, Griffith était lui-même passé au six-bobines quelques mois plus tôt seulement, avec La Conscience vengeresse.

Bon, son importance historique mise à part, Tillie’s punctured romance n’a pas vraiment de quoi rentrer dans les annales. C’est une comédie tantôt drôle, tantôt poussive, qui porte indéniablement la marque de Marck Sennett : celle que le patron de la Keystone a donnée aux centaines de courts métrages tournés par le studio depuis sa création, deux ans plus tôt.

Dans l’évolution personnelle de Chaplin, ce film est pour le moins anecdotique. Ou plutôt, c’est une parenthèse dans sa construction, de plus en plus précise à cette époque, du personnage de Charlot : Chaplin, ici, joue un rôle de composition totalement différent. Et c’est la dernière fois, en tant qu’acteur, qu’il s’éloigne du personnage de Charlot avant Monsieur Verdoux, plus de trente ans plus tard. Ce personnage-ci ne tue pas des jeunes femmes, contrairement à Verdoux. Il est pourtant bien plus détestable.

Chaplin, avec une petite moustache fine et une redingote élégante, joue un petit voyou fiancé à Mabel Normand, qui décide de séduire l’imposante Tillie pour lui voler ses quelques billets. Le forfait commis, il retrouve sa belle. Mais quand Tillie devient l’héritière désignée d’un richissime oncle, il tente de remettre la main sur le magot…

Tillie, c’est Marie Dressler, totalement tombée dans l’oubli aujourd’hui, mais qui était une grande vedette de l’époque. Cette comédienne gargantuesque avait créé le personnage sur scène, et c’est bien autour d’elle que tourne le film. La filiation entre l’opérette et le film est d’ailleurs clairement revendiqué par Sennett, avec un lever et un tomber de rideau inattendus.

Le Fils du Pendu (Moonrise) – de Frank Borzage – 1948

Classé dans : * Films noirs (1935-1959),1940-1949,BORZAGE Frank — 23 février, 2011 @ 10:22

Le Fils du pendu

De l’immense Borzage, on connaît surtout ses grands films des années 30 et ses chef d’œuvres muets (a-t-on fait plus beau que L’Heure suprême de toute l’histoire du cinéma ?). Mais jusqu’au bout, borzaigui (c’est comme ça qu’il faut dire, paraît-il) a été un cinéaste passionnant. Et ce Moonrise n’est pas loin d’être le bout de sa carrière : son échec cuisant et sans appel y a mis un terme presque définitif. Il faudra attendre sept ans pour qu’il fasse un timide retour par la case télévision, et il ne signera plus, officiellement, que deux longs métrages.

L’échec de Moonrise est évidemment profondément injuste, injustice que la postérité s’est chargée de réparer en partie : le film fait désormais l’objet d’un petit culte auprès des cinéphiles. Parce qu’il est brillant, bien sûr, mais aussi parce que c’est l’ultime très grand film de l’un des plus grands cinéastes du monde. Echec injuste, donc, mais qu’on peut facilement comprendre, tant Borzage évite consciencieusement les chemins balisés.

Moonrise est en effet un pur cheminement mental : tout le film se concentre sur l’état d’esprit du « héros », interprété par le sympa-mais-sans-plus Dane Clark. Fils d’un homme pendu pour avoir tué le médecin ayant laissé mourir sa femme, ce jeune homme vit depuis son enfance dans l’ombre envahissante de ce père pendu. Mis au ban de la société, par les autres autant que par lui-même, il se sent marqué par la malédiction du pendu. Lorsqu’il tue accidentellement un homme (Lloyd Bridges, dans un tout petit rôle marquant), il croit être rattrapé par son destin.

Pour le spectateur, il n’y a guère de suspense dans cette histoire : on sait bien vite que notre héros sera démasqué. Mais ce que Borzage filme ici, c’est le cerveau en ébullition de ce « fils du pendu », rongé par la culpabilité, persuadé d’avoir une nature de criminel, et oppressé par les regards scrutateurs de cette petite ville de province dans laquelle il vit. Il faudra l’amour d’une jeune institutrice, l’amitié d’un vieux noir vivant en reclus dans les marais et d’un sourd-muet considéré comme un attardé (deux laissés pour compte de cette petite communauté), et la clairvoyance d’un shérif aux airs de bouseux limité, pour que le « criminel » montre enfin son vrai visage : celui d’un homme bon, victime des circonstances.

Le film est d’une intelligence assez rare. Il est aussi visuellement éblouissant, et dès la première séquence : une caméra virtuose, cadrant les pieds, nous montre un homme conduit à l’échafaud. Fondu-enchaîné : l’ombre d’un pendu semble planer sur le lit d’un petit enfant… En quelques plans muets, Borzage a installé le socle de son film. C’est tout simplement magnifique.

Le Sixième Sens (Manhunter) – de Michael Mann – 1986

Classé dans : * Thrillers US (1980-…),1980-1989,MANN Michael — 17 février, 2011 @ 2:24

Le Sixième Sens (Manhunter) - de Michael Mann - 1986 dans * Thrillers US (1980-…) le-sixieme-sens

Chez Michael Mann, le bonheur est bleu et sent bon l’iode. Dans tous ses films, ou presque, les personnages trouvent la paix dans des maisons aux larges baies donnant sur la mer, baignées dans une lumière bleutée qui contribue à la quiétude des lieues. C’est le cas dans Heat, Collateral ou Miami Vice. C’était déjà vrai dans ce Manhunter qu’on a trop vite oublié, enterré par la réussite du Silence des Agneaux cinq ans plus tard. Quel rapport, me direz-vous ? Ce premier bijou noir de Mann est l’adaptation de Dragon Rouge, le premier roman de Thomas Harris dans lequel apparaît un certain Hannibal Lecter (Lektor, dans le film). Le succès du Silence des Agneaux et de sa suite, Hannibal, poussera d’ailleurs feu Dino de Laurentiis à produire une seconde adaptation de Dragon Rouge, éponyme cette fois, et avec Anthony Hopkins dans le rôle du médecin cannibale. Franchement, il n’y a pas à hésiter : autant Dragon Rouge, le film, est grotesque et aussi vite vu qu’oublié ; autant Manhunter est une œuvre profondément marquante.

Pas parfaite, non. D’un point de vue narratif, on sent Mann encore un peu approximatif, parfois. Mais esthétiquement, son univers est déjà bien en place. Et le cinéaste a un talent fou pour créer une atmosphère, en quelques secondes seulement. Dès le premier plan, magnifiquement composé, on comprend que le calme de se bord de mer sera rapidement troublé. Que cet ami (Dennis Farrina dans le rôle de Jack Crawford, que reprendra Scott Glenn dans le film de Jonathan Demme) vient mettre un terme à la retraite du héros. Avant même que la première parole soit prononcée, ce simple plan suffit à instiller ce sentiment d’angoisse qui ne retombera pas…

Le héros, c’est William Petersen (le flic du culte Police Fédéral Los Angeles de Friedkin, et le Gil Grissom des Experts), acteur au charisme trop peu exploité au cinéma. Son personnage, Will Graham, est le meilleur profiler du FBI, celui qui a permis l’arrestation d’Hannibal Lecter trois ans plus tôt, et qui a failli y laisser sa peau. Depuis, il a démissionné, mais les meurtres sauvages de deux familles sans histoire le poussent à reprendre du service.

Il y a un plan, qui n’a l’air de rien, mais qui résume bien le parti-pris du film (qui ne sera pas celui de Demme pour Le Silence des Agneaux). Lorsque Crawford tend les photos des victimes à Graham, celui-ci marque une pause avant de les regarder, se préparant à replonger dans l’horreur. On pense alors que les photos que l’on va voir sont celles des corps mutilés. Mais non, ce sont de simples photos de familles heureuses… Et c’est bien pire : ces images hantent le spectateur, et Graham, qui ne peuvent qu’imaginer leurs derniers instants. Mann prouve que la surenchère gore n’est pas l’outil le plus terrifiant qui soit, pour un vrai réalisateur.

Grand cinéaste visuel, Mann signe un film très peu bavard, incarné par des comédiens qui ne sont jamais aussi bon que dans les silences. Non pas qu’ils soient limités dans les dialogues, remarquez. Mais l’écriture visuelle du film est sans doute plus maîtrisée que l’écriture des scènes dialoguées. William Petersen apporte profondeur et douleur à un personnage qui en finit par être dérangeant, tant il s’identifie au tueur en série qu’il poursuit. A l’inverse, ce tueur, aussi horrible soit-il, devient touchant, tant on ressent ses fêlures. L’imposant Tom Noonan lui apporte une humanité inattendue, qui provoque un profond malaise…

La distribution du film est assez exceptionnelle, puisqu’on retrouve aussi Joan Allen en jeune aveugle qui attendrit le cœur de notre tueur (c’est son premier rôle important), Stephen Lang en journaliste dégueulasse, et Brian Cox dans le rôle d’Hannibal. Mais il faut bien l’admettre : sa prestation souffre énormément de la comparaison a posteriori avec l’interprétation qu’en fera Anthony Hopkins.

C’est bien le seul bémol que l’on puisse faire à ce film qui, malgré une musique très datée « années 80″ (un peu trop présente par moments), soutient largement la comparaison avec Le Silence des Agneaux. Il serait peut-être temps de mettre enfin ce Manhunter à la place qu’il mérite…

Charlot papa (His Trysting Place) – de Charles Chaplin – 1914

Classé dans : 1895-1919,CHAPLIN Charles,COURTS MÉTRAGES,FILMS MUETS — 15 février, 2011 @ 2:20

Charlot papa

• Titre alternatif (VO) : Family House, The Ladies Man, The Hempecked Spouse, Very much married

• Titres alternatifs (VF) : Charlot en famille

C’est peut-être le meilleur des courts métrages tournés par Chaplin à la Keystone : à la fois l’un des plus drôles, et l’un des mieux construits. Chaplin, qui ne cesse de s’améliorer depuis qu’il est seul maître de ses films, signe là un film à la narration parfaitement maîtrisée, vif et fluide. L’histoire pourrait être celle d’un banal vaudeville : deux hommes (Chaplin et Mack Swain) échangent malencontreusement leurs manteaux. Leurs épouses respectives (Mabel Normand et Phyllis Allen) découvrent pour l’une une lettre destinée à une autre femme (qui fait penser à Mabel que Charlot a une maîtresse), et pour l’autre un biberon (qui fait penser à Phyllis que Ambrose, alias Swain, a un bébé illégitime).

L’intrigue de ce deux-bobines est entièrement basé sur ce quiproquo, qui tient toutes ses promesses, jusqu’à une conclusion réjouissante avec les quatre protagonistes enfin réunis dans un parc. Mais l’humour dépasse largement ce strict cadre.

Le plus drôle, dans ce film, est ailleurs : dans la manière dont Chaplin se filme en père de famille. Un père très, très loin de celui qu’il sera dans Le Kid. Charlot attrapant son fils comme il le ferait avec un chat, ou s’installant dans le berceau de son fils après avoir posé ce dernier par terre… toutes les scènes où Chaplin côtoie le gamin sont à mourir de rire. Avec un rôle assez ingrat pour Mabel, mère de famille qui enchaîne les tâches ingrates pendant que son mari ne cherche qu’à se la couler douce.

On peut juste regretter que Chaplin n’ait pas davantage délaissé le côté vaudeville, pour se concentrer davantage sur son rôle de père et de mari. S’il l’avait fait, Charlot papa aurait trouvé sa place au côté des meilleurs courts métrages tournés pour la Essanay ou la Mutual au cours des années suivantes.

Charlot déménageur (His musical Career) – de Charles Chaplin – 1914

Classé dans : 1895-1919,CHAPLIN Charles,COURTS MÉTRAGES,FILMS MUETS — 15 février, 2011 @ 2:17

Charlot déménageur

• Titre alternatif (VO) : The Piano Movers, Musical Tramps

• Titres alternatifs (VF) : Charlot livreur de pianos, Les Déménageurs de pianos

Charlot déménageur n’est pas représentatif des mois passés par Chaplin à la Keystone : le film évoque davantage ses années Essanay ou Mutual. Moins grossier que la plupart des films Keystone, cette petite comédie d’une bobine est aussi d’une grande simplicité, dont l’humour est totalement basé sur le nouveau métier de Charlot : déménageur de piano. Le jeu d’acteur de Charplin est formidable dans cette comédie très, très drôle. Qu’il joue avec ses « muscles » (dans une petite scène irrésistible), ou qu’il dévale les escaliers d’une maison sur le derrière (il faudrait faire une étude, un jour, sur l’imagination sans borne de Chaplin face aux escaliers de toutes sortes), iln tire le meilleur des situations qu’il imagine.

Il y a aussi dans ce Charlot déménageur un gag désopilant, digne de ses meilleures courts métrages : l’âne qui tire le chariot de déménagement, emporté par le poids du piano qu’il tire, est soulevé du sol à deux reprises. C’est simple, réalisé sans trucage comme on dit, et comme l’âne s’en sort sans heurt (« aucun animal, etc, etc… »), on rit franchement devant ce plan aussi fugace qu’inattendu.

Et puis il y a le duo que Chaplin forme avec Mack Swain, qui fonctionne parfaitement bien ici. Toujours à propos des partenaires de Chaplin à l’écran, citons Charles Parrot, le futur Charley Chase, dans le rôle du patron du magasin de pianos. Est-ce un hasard ? En 1932, Laurel et Hardy seront les héros de Livreurs, sachez livrer, une courte comédie très réussie, inspirée de ce Charlot déménageur, et réalisée par James Parrott… le frère cadet de Charles.

Charlot et Mabel aux courses (Gentlemen of nerve) – de Charles Chaplin – 1914

Classé dans : 1895-1919,CHAPLIN Charles,COURTS MÉTRAGES,FILMS MUETS — 15 février, 2011 @ 1:58

Charlot et Mabel aux courses

• Titre alternatif (VO) : Some nerve, Charlie at the races

• Titres alternatifs (VF) : Charlot pâtissier, Pâte et dynamite

La période Keystone de Chaplin peut se diviser en deux catégories : les films bien construits d’un côté, les films improvisés de l’autre. Charlot et Mabel aux courses est clairement à placer dans la seconde de ces catégories : on sent bien que Chaplin, désormais scénariste et réalisateur de tous ses films, est arrivé sur les lieux du tournage avec une simple trame en tête. Une trame bien connue, d’ailleurs : Charlot, nommée « Mister Wow-Wow » pour l’occasion (du nom d’un personnage que Chaplin avait interprété pour la troupe Karno), entre clandestinement dans l’enceinte de l’Ascott Park Speedway où se déroulent des courses d’automobiles, et où il avait déjà tourné Charlot et les saucisses. Il y rencontre une jeune femme, délaissée par son mari pour une grande rombière.

Chaplin retrouve Mabel Normand, qu’il n’avait plus guère côtoyée depuis qu’il avait obtenu d’être le principal maître de ses films. Leur retrouvaille fait plaisir à voir : les deux vedettes semblent éprouver un grand plaisir à jouer ensemble, ce qui était loin d’être évident quelques mois plus tôt, lorsque Mabel était déjà bien installée au sommet de la Keystone, et que Chaplin se faisait rapidement une place.

Le plaisir est d’ailleurs perceptible sur tous les visages : celui de Chaplin, celui de Mabel, mais aussi et surtout sur celui des nombreux figurants de l’autodrome, sans doute venus assister à une course de voitures, et qui se sont retrouvés au cœur d’un tournage de cinéma. De tous les films « improvisés » de Chaplin, tournés en décors naturels, avec figurants, celui-ci est sans doute le plus fascinant. Chaplin, qui se contentait auparavant de se mettre en scène avec les figurants en arrière-plan, comme une toile de fond animée, se place cette fois au cœur du public. Le résultat, d’un strict point de vue de la qualité de jeu et de la mise en scène, est pour le moins approximatif. Mais c’est aussi un film d’une totale fraîcheur, joyeux et décomplexé.

Je n’ai pas tué Lincoln (The Prisoner of Shark Island) – de John Ford – 1936

Classé dans : 1930-1939,CARRADINE John,FORD John — 14 février, 2011 @ 11:31

Je n'ai pas tué Lincoln (The Prisoner of Shark Island) - de John Ford - 1936 dans 1930-1939 je-nai-pas-tue-lincoln

J’aime Ford plus qu’aucun autre cinéaste, et je dois dire que j’ai toujours eu un faible particulier pour ce Ford un peu méconnu, que je revois très régulièrement avec un plaisir qui ne se dément pas. C’est un film de commande, mais on y retrouve pourtant la plupart des obsessions de Ford, à commencer par cette manière qu’il a, en particulier dans les années 30, de parler de la grande histoire de l’Amérique par le biais d’un cinéma de genre purement populaire. Et puis il y a la figure de Lincoln, que Ford considérait comme le personnage le plus important de la construction de l’Amérique, qui est au cœur de trois de ses films (avec Le Cheval de Fer, et surtout Vers sa destinée), et qui apparaît dans la première séquence comme une figure quasi-christique.

Lincoln disparaît rapidement, et pour cause : le film raconte l’histoire d’un médecin accusé  d’avoir participé à son assassinat, assassinat par ailleurs magnifiquement filmé. Mais il est pourtant omniprésent durant tout le film, par l’intermédiaire du regard accusateur que les personnages portent continuellement sur le docteur Samuel A. Mudd.

Ford, d’ailleurs, s’inspire d’une histoire vraie : les grandes lignes de ce qui arrive au docteur Mudd dans le film sont authentiques (arrêté pour avoir soigné John Wilkes Booth dans sa fuite, il est condamné à l’exil à vie dans une île-prison, mais sera gracié cinq ans plus tard après avoir sauvé des centaines de gardiens et de prisonniers d’une épidémie de fièvre jaune). Le film ne laisse aucune ambiguïté : Mudd est bel et bien innocent, victime de la vindicte populaire et de l’inhumanité de la foule (à ce stade, on n’est pas si loin du Furie de Lang). Aucun doute sur son innocence, même si le personnage est à l’image de Ford : complexe. Présenté comme un homme bon et totalement désintéressé, il est aussi entouré de travailleurs noirs qui, même s’ils sont visiblement heureux de leur sort, ressemblent fort à des esclaves. De toute l’œuvre de Ford, ce docteur Mudd est peut-être le personnage le plus proche du cinéaste, tantôt présenté comme un réac, tantôt comme un défenseur des minorités, grand tueur d’Indiens (à l’écran) et réalisateur des Cheyennes… Un homme complexe et passionnant, tout comme ce personnage interprété par un Warner Baxter qui trouve là le rôle de sa vie.

Visuellement, le film est une splendeur : l’intérêt de Ford pour l’expressionnisme, qui était particulièrement visible dans Le Mouchard, l’année précédente, est toujours présent ici. Il le sera aussi dans Vers sa destinée, en 1939, qui sera consacré à la jeunesse de Lincoln, et qui prolonge l’esprit de ce film.

Le scénario, signé Nunally Johnson, est éblouissant, mélangeant avec un bonheur rare la grande et les petites histoires, les purs rebondissements et le portrait d’un pays en crise. Un portrait original, puisqu’il s’applique sur des laissés pour compte : une colonie pénitentiaire perdue au milieu du golfe du Mexique. Cette prison très esthétique est habitée par deux visages qui, plus que celui de Warner Baxter, hantent le film : celui de John Carradine, qui n’a jamais paru si blafard et émacié que dans ce personnage de gardien, et celui de Harry Carey, qui ajoute au film une pointe de nostalgie et lui donne une valeur toute particulière.

Carey et Ford avaient, à la fin des années 10, tourné ensemble des dizaines de westerns. The Prisonner of Shark Island est leur première collaboration depuis quinze ans. C’est aussi leur ultime film en commun. Et c’est l’une des très nombreuses raisons de considérer ce film comme l’un des plus beaux de la décennie. Si, si…

L’Adieu aux armes (A Farewell to arms) – de Frank Borzage – 1932

Classé dans : 1930-1939,BORZAGE Frank,COOPER Gary — 14 février, 2011 @ 11:27

L'Adieu aux armes

Frank Borzage pouvait-il passer à côté du roman d’Hemingway ? Sans doute pas : l’histoire semble avoir été écrite pour le réalisateur de L’Heure suprême et Lucky Star, deux films sublimes où l’amour dépassait tout, et sauvait les personnages des horreurs de la guerre. Les thèmes de L’Adieu aux armes ne sont vraiment pas éloignés. Pourtant, dès la première image, on voit bien que le Borzage de 1932 n’est plus tout à fait le même que celui qu’il était cinq ans plus tôt. En ouvrant son film sur un plan (magnifique) d’un cadavre reposant, tel le Dormeur du Val, dans un paysage grandiose, Borzage montre qu’il est peut-être un peu plus désenchanté qu’auparavant.

Je ne m’étendrai pas sur les qualités visuelles du film, qui m’ont l’air assez exceptionnelles, mais j’ai vu le film dans une édition DVD absolument calamiteuse (chez Aventi), qui ne permet d’en avoir qu’un jugement parcellaire, hélas… Mieux vaut guetter une autre édition.

En tout cas, le film est dans sa construction, vraiment remarquable, destin parallèle de deux êtres rapprochés par la guerre (lui est un jeune Américain engagé dans l’armée italienne ; elle est une infirmière militaire), et séparés par celle-ci… C’est d’ailleurs ce qui différencie d’abord L’Adieu aux armes de ses chef d’œuvre du muet cités plus tôt : ce couple-là, joliment interprété par Helen Hayes et Gary Cooper, n’est pas seulement séparé par la guerre. Il est aussi un produit de la guerre. Et le ton du film s’en trouve radicalement changé : l’amour est toujours le moteur incontournable des personnages, mais ce qui naît avec la guerre doit mourir avec elle…

Bref, on ne rigole pas des masses devant ce film porté par un Gary Cooper très jeune, et très bien. Il forme un duo pour le moins inattendu avec Adolphe Menjou, dans un rôle très, très éloigné de ceux d’éternel dandy qu’il interprétait durant le muet, notamment dans L’Opinion publique, le magnifique film de Chaplin.

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