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Archive pour la catégorie 'TOURNEUR Jacques'

La Féline (Cat People) – de Jacques Tourneur – 1942

Posté : 27 février, 2015 @ 4:04 dans 1940-1949, FANTASTIQUE/SF, TOURNEUR Jacques | Pas de commentaires »

La Féline

C’est un peu le maître étalon du film d’épouvante des années 40, le film qui a réinventé l’esthétique du genre, et représente le mieux la « marque » de la RKO. Suggérer plutôt que montrer… Prenant le contre-pied des films de monstre de la Universal, Jacques Tourneur et le producteur Val Lewton imaginent une autre forme de peur, basée sur l’imagination du spectateur.

La Féline est un film imparfait, qui n’évite pas certaines longueurs, et n’a pas la profondeur de Vaudou, autre film du tandem Lewton-Tourneur. Les personnages, d’ailleurs, manquent un peu de profondeur, à l’exception de celui de Simone Simon, dans le rôle de sa vie, qui la marquera à jamais. Fascinante, l’actrice trouve l’équilibre parfait entre l’innocence la plus pure et la hantise d’un mystérieux héritage.

Immigrée venue d’un pays de l’Est, son personnage est marqué par une vieille malédiction qui prive les jeunes femmes de vivre leurs histoires d’amour. Après une introduction pas vraiment palpitante, le film prend une autre dimension lorsque cet héritage mystérieux prend forme, avec l’apparition d’une femme au physique très félin dont l’unique mot prononcé dans une langue étrangère glace le sang…

C’est évidemment quand il s’agit d’évoquer la peur que le film touche au génie, dans une série de séquences étirées à l’extrême et absolument formidables. Celle de la piscine, surtout, est un véritable chef d’œuvre, jouant merveilleusement sur les ombres, les reflets de l’eau sur le plafond, et le son pour souligner la peur de la jeune femme menacée par une forme féline que l’on ne fera qu’entrapercevoir… et faire naître celle du spectateur.

Le choix de suggérer plutôt que de montrer fut sans doute dicté par les contraintes budgétaires du film (comme Minnelli le montrera dans Les Ensorcelés, clin d’œil à peine masqué au tournage de La Féline). Mais c’est bien ce choix qui fait de La Féline un monument du genre, malgré ses quelques faiblesses. Devant la caméra de Tourneur, un simple trottoir filmé de nuit devient le lieu le plus angoissant du monde ; un bureau familier se transforme en théâtre dont le moindre recoin devient menaçant…

Pour leur troisième film en commun, L’Homme Léopard (la référence féline est évidente) Tourneur et Lewton s’inscritont ouvertement dans la droite lignée de La Féline. Mais en ne gardant que l’approche presque théorique : en simplifiant l’intrigue à l’extrême, Tourneur proposera différentes manières de mettre en scène la peur. Le grand sujet de ce pan passionnant de sa carrière si riche.

•Un beau coffret collector deux DVD réunit les trois films RKO du duo Jacques Tourneur – Val Lawton (La Féline, Vaudou et L’Homme Léopard), avec un livret un peu léger et une poignée de documentaires et d’entretiens assez passionnants. Aux Editions Montparnasse.

Angoisse (Experiment Perilous) – de Jacques Tourneur – 1944

Posté : 22 septembre, 2013 @ 9:13 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, TOURNEUR Jacques | Pas de commentaires »

Angoisse (Experiment Perilous) – de Jacques Tourneur – 1944 dans * Films noirs (1935-1959) angoisse

Moins connu que ses trois grands classiques du film d’épouvante que sont La Féline, L’Homme léopard, et Vaudou, Angoisse est pourtant l’une des œuvres les plus fascinantes de Tourneur fils, une sorte de lien parfait entre le film d’angoisse et le film noir, autre genre auquel il a donné l’une des plus grandes réussites (Out of the past).

Ni vraiment film d’épouvante, ni vraiment film noir, Angoisse s’inscrit dans une lignée de films qui rencontrent un franc succès au milieu des années 40 : comme le Laura d’Otto Preminger, tourné la même année, le narrateur (ici George Brent, dans le rôle d’un médecin psychanalyste) est fasciné par une femme au cœur d’un mystère qu’il tente de résoudre. Comme dans Le Secret derrière la porte de Fritz Lang (1948), la folie est là, cachée derrière une apparence de normalité, instillant une angoisse sourde au quotidien…

Cette folie est au cœur du film, sans que l’on sache vraiment d’où elle vient. C’est tout le sel de ce film : Tourneur installe une atmosphère dérangeante tout en nous laissant dans l’ombre jusqu’à la dernière partie, et en laissant planer le doute. La jeune et belle Allida est-elle folle, comme son riche mari l’explique au docteur Bailey (Brent) ? Ou la réalité est-elle plus complexe, plus inquiétante ?

La démarche de Tourneur est très loin de celle de ses précédents films d’angoisse, exercices de style d’où émergeaient de purs moments de terreur. Ici, la peur est plus insidieuse, plus discrète, mais tout aussi forte et dérangeante. Elle s’installe par de petites touches discrètes, par de petits détails sans incidences que Tourneur filme sans en avoir l’air. Des rails qui font mine de s’effondrer sous un train lors d’un violent orage, une silhouette qui apparaît dans une rue déserte par une nuit neigeuse, le rideau d’un box de restaurant qui s’agite…

Dans une mise en scène élégante et romanesque, qui évoque les grands films hollywoodiens en costumes (l’histoire se passe en 1903), ces petits détails créent le malaise et soulignent le sentiment d’insécurité. L’interprétation totalement décalée d’Heddy Lamar, tranchant avec le jeu beaucoup plus direct et convenu des autres comédiens, fait également merveille, avec le même effet : renforcer le malaise.

A première vue, tout semble normal dans ce beau film. Mais Tourneur sème des tas de petits signes qui nous réaliser que rien n’est vraiment évident, et que tout peut arriver. A l’image de ce final spectaculaire, qui tranche brutalement avec l’angoisse sourde du film, plongeant littéralement George Brent au cœur de l’explosion d’un immeuble. Les trucages sont simples, mais l’effet est bluffant.

Et qu’importe si la toute dernière scène n’est pas à la hauteur : Angoisse est un film qui porte parfaitement son titre français.

• Encore une merveille à découvrir en DVD dans la collection bleue RKO des éditions Montparnasse, avec une présentation par Serge Bromberg.

Vaudou (I walked with a zombie) – de Jacques Tourneur – 1943

Posté : 12 janvier, 2013 @ 10:23 dans 1940-1949, FANTASTIQUE/SF, TOURNEUR Jacques | Pas de commentaires »

Vaudou (I walked with a zombie) – de Jacques Tourneur – 1943 dans 1940-1949 vaudou

De tous les films de zombies tournés avant ou depuis, le Vaudou de Tourneur reste sans doute le plus marquant, le plus fascinant, le plus effrayant aussi, le temps de quelques séquences minimalistes et géniales, typiques du réalisateur de La Féline. Si Vaudou est à ce point marquant, c’est d’ailleurs parce qu’il prend le contre-pied des grands films de morts-vivants à la Romero, violents et morbides. Ici, Tourneur signe un film délicat, élégant et mystérieux. Sans méchant, ni hémoglobine, et pourtant terrifiant.

Terrifiant, parce qu’il fait du Vaudou, cette pratique des Antilles entre sorcelleries et religion, davantage que le sujet du film : son décor. La jeune héroïne, qui arrive du Canada pour servir d’infirmière à une femme ayant perdu l’esprit, découvre un monde fascinant où le romantisme apparent (un décor idyllique, un hôte plein de charme, une matriarche totalement dévouée aux autres) dissimule une espèce de no man’s land entre la vie et la mort.

La courte séquence, très belle, de la traversée en bateau, donne le ton. Lorsqu’elle admire, émerveillée, la beauté de la mer et du ciel, son compagnon de voyage lui dit que cette beauté est issue de la mort et de la putréfaction : les étoiles meurent, et les reflets de l’eau ne sont que des milliers de petites créatures mortes pourrissant au clair de lune. Charmant…

Sur l’île, les habitants eux-mêmes semblent être dans une non-vie permanente, hantés par leurs fantômes. La mort, la vie… la frontière entre les deux est ténue, et ne répond plus aux mêmes règles, comme l’explique l’un des personnages : le pays est hanté par le malheur, depuis l’époque de l’esclavage. La vie est un fardeau perpétuel, c’est pourquoi on pleure à une naissance, et on fait la fête aux funérailles.

Tourneur filme merveilleusement bien cette atmosphère inquiétante et irréelle. Et puis bien sûr, il sait mieux que quiconque créer l’effroi à partir de pas grand-chose. L’héroïne et la « zombie » traversent un champ de cannes à sucre balayé par le vent dans la nuit, l’apparition d’un « géant » immobile, des bruits de tam-tam au loin… Il n’a pas son pareil pour filmer une bonne suée.

Dans Vaudou, il remplit largement son quota d’effroi. Mais il le fait dans une atmosphère lancinante et fascinante, qui nous plonge dans une torpeur impressionnante.

La Griffe du Passé / Pendez-moi haut et court (Out of the Past) – de Jacques Tourneur – 1947

Posté : 23 décembre, 2010 @ 12:14 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, DOUGLAS Kirk, MITCHUM Robert, TOURNEUR Jacques | Pas de commentaires »

La Griffe du passé

Après avoir réalisé quelques-uns des plus grands films d’angoisse de l’histoire (de La Féline à Vaudou), Tourneur junior aurait-il signé le plus grand des films noirs ? Out of the Past peut sans rougir prétendre à ce titre, malgré (ou en raison de) son apparent classicisme. Sur le papier, le film ne se démarque pas des dizaines d’autres qui sortaient sur les écrans depuis le début des années 40. On retrouve, sans en oublier aucun, tous les ingrédients du parfait film noir : la femme fatale, le détective intègre, une machination machiavélique, la petite bourgade tranquille, et même la voix off, qui rythme une partie du film.

Tourneur respecte à la lettre le cahier des charges, et ne raconte même pas son histoire au deuxième degré. Et pourtant, Out of the Past se démarque nettement de la plupart des autres films noirs de l’époque, par la beauté des images, par la qualité de ses dialogues et de l’interprétation, et par une construction plutôt originale, qui scinde le film en deux parties. La première est un flash-back dans lequel le héros, Jeff Bailey (Robert Mitchum) raconte à sa fiancée les événements qui l’ont poussé à se retirer, sous un faux nom, dans une petite ville. La seconde se déroule « en direct » sous nos yeux. L’une des grandes forces du film réside dans la rupture de ton très brutale entre ces deux parties : la première est d’une simplicité absolue, totalement linéaire, presque simpliste ; la seconde est nettement plus machiavélique et complexe, chaque personnage déployant des trésors d’imagination pour être le plus malin. La question n’est plus « à qui peut-on faire confiance ? », mais « qui sera le plus retors ? ».

Pas d’issue heureuse possible dans ce panier de crabes, où la douceur de la blonde Rhonda Fleming, seul élément d’innocence, s’apparente à un eden inaccessible, une sorte de fantasme irréaliste, auquel se raccroche un héros en quête de rédemption (comme Penelope Ann Miller pour Al Pacino dans L’Impasse, de Brian De Palma).

Quant à Jane Greer, à la fois sublime et inquiétante, elle est une femme fatale idéale : pas difficile d’imaginer qu’un homme puisse se laisser envoûter par une femme qui sait à ce point jouer avec les sentiments des autres. Le grand « méchant » du film apparaît à ses côtés presque comme une victime. Ce méchant, c’est Kirk Douglas, tout jeunôt, dans son deuxième rôle (après L’Emprise du Crime, de Lewis Milestone… pas mal, pour un début de carrière), dont les scènes avec Mitchum fonctionnent formidablement bien : une étrange complicité semble se lier entre les deux hommes, pourtant ennemis mortels.

Et puis il y a Mitchum, plus impassible que jamais, qui élève l’art de ne rien faire au rang de pratique géniale. Est-ce le plus nonchalant ou le plus sensible des acteurs ? Soixante ans après, le mystère demeure…

L’Homme léopard (The Leopard Man) – de Jacques Tourneur – 1943

Posté : 7 octobre, 2010 @ 5:54 dans 1940-1949, TOURNEUR Jacques | Pas de commentaires »

L'Homme léopard (The Leopard Man) - de Jacques Tourneur - 1943 dans 1940-1949 lhomme-leopard-300x226

Dernier des trois films réalisés par Tourneur et produits par Val Lewton pour la RKO, The Leopard Man est le plus méconnu de la série, et aussi le seul à ne pas reposer sur un ressors fantastique. Le film n’est pourtant pas moins intéressant que La Féline et Vaudou, les deux précédents chef d’œuvre. Plus encore que dans les deux précédents films, Tourneur semble n’être intéressé que par la création d’une atmosphère angoissante. L’histoire, d’ailleurs, se résume en quelques lignes à peine : un léopard se sauve dans une petite ville, et peu après, des femmes commencent à se faire tuer. L’animal est-il le seul responsable ? L’intrigue n’est pas plus complexe que cela, et le film comprend relativement peu de personnages. L’Homme Leopard est un pur exercice de style, qui démontre une nouvelle fois l’immense talent de Tourneur.

Le film est surtout marqué par les trois séquences au cours desquelles des femmes se font tuer. Trois moments mémorables autours desquelles tout le récit est construit, même si les séquences de « transition » sont loin d’être inintéressantes. Même si, visuellement, elles sont moins impressionnantes que les trois scènes de mort, elles sont brillamment construites, avec toute la concision, la simplicité et l’efficacité dont le cinéaste sait faire preuve.

On est toutefois essentiellement marqué par la manière dont Tourneur filme, à chaque fois différemment, les morts des trois jeunes femmes. Loin de se répéter, ces moments sont d’une inventivité extrême, et reposent uniquement sur le génie du cinéaste : dans les trois cas, on ne voit qu’une jeune femme à l’écran. Dans un vaste terrain vague pour la première, dans un cimetière pour la deuxième, et dans les rues désertes de la ville pour la dernière. La manière dont Tourneur joue avec les ombres, les regards, et surtout l’invisible, est exceptionnelle. Comme dans La Féline, le cinéaste ne montre strictement rien des morts. Il étire le temps à l’extrême pour faire monter l’angoisse, puis la terreur, mais l’acte final se passe toujours hors champs (derrière une porte, ou derrière un mur)… Et le fait de ne rien voir (si ce n’est deux yeux qui brillent dans la nuit) renforce, évidemment, la trouille qu’inspire le film, et qui nous hante longtemps après.

Le titre le prouve : L’Homme léopard est à l’origine une opération commerciale, qui tente de surfer sur le succès de La Féline. Mais Tourneur a su en tirer une œuvre hypnotique et brillante, visuellement exceptionnelle. Le film se conclut d’ailleurs par une séquence étonnante et fascinante, étrange course poursuite autour d’un cortège funeste qui avance lentement dans le désert, dans une nuit où les nuages sont percés par la lumière du soleil levant. Ces images splendides restent gravées dans les esprits, et installent durablement un délicieux malaise. C’est du grand art…

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