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Archive pour la catégorie 'TAVERNIER Bertrand'

Des enfants gâtés – de Bertrand Tavernier – 1977

Posté : 15 août, 2021 @ 8:00 dans 1970-1979, TAVERNIER Bertrand | Pas de commentaires »

Des enfants gâtés

Après trois premiers longs métrages qui sont autant de petits classiques, dans des genres très différents (L’Horloger de Saint-Paul, Que la fête commence, Le Juge et l’assassin), Bertrand Tavernier signe avec Des enfants gâtés son premier film ouvertement politique. Pas que ses premiers pas aient été dénués d’engagement, loin de là. Mais cette fois, le jeune cinéaste se débarrasse des atours du film de genre ou des costumes pour un film social et contemporain, presque totalement dénué d’une véritable intrigue.

C’est aussi son premier film sans Philippe Noiret, dont les deux comparses de Que la fête commence, Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle, chantent la formidable chanson générique (signée Caussimon, comme un clin d’œil à Le Juge et l’assassin) sans pour autant apparaître dans le film. Comme s’il lui fallait se priver de son meilleur alter ego pour s’engager frontalement. En l’occurrence contre le mal logement et les abus de propriétaires exploiteurs, dans un Paris dont Tavernier ne filme que les tours et les barres d’immeubles, et les chantiers gigantesques qui, déjà en 1977, semblent chasser les habitants vers les quartiers périphériques.

Tavernier se débarrasse tellement des atours du film de genre qu’il fait de Michel Piccoli, son personnage principal, un cinéaste occupé à écrire son prochain film. Un cinéaste dont le plus grand succès s’appelle La mort en direct, qui sera justement le film suivant de Tavernier. Pour écrire ce film, donc, Piccoli s’installe dans un appartement qu’il espère tranquille pour pouvoir travailler au calme loin de sa famille, mais qui se retrouve embarqué dans le combat des locataires contre les excès de leur puissant propriétaire.

Sitôt le générique terminé, Tavernier confronte Piccoli à toute une galerie de parasites : un agent immobilier bien décidé à ne faire aucun effort pour placer des appartements qui, de toute façon, trouveront preneurs (Michel Blanc, toute la bande masculine du Splendid suivra, Lhermitte, Clavier et surtout Jugnot dans un beau rôle de premier plan) ; le notaire hautain et arrogant pour les mêmes raisons ; et un agent dont on ne sait trop ce qu’il vient faire si ce n’est encaisser une commission…

Les portraits sont féroces, frôlant même le trop-plein, dans quoi Tavernier versera d’ailleurs brièvement lors de la confrontation finale avec le tout puissant propriétaire. Sans doute manque-t-il d’un rien de mesure (même si j’avoue ne pas maîtriser la réalité du logement dans ces années 70), mais la charge est efficace, et réjouissante. Le film trouve un bel équilibre entre une certaine ironie et une vraie gravité : Tavernier a ce talent pour filmer des personnages fragiles et en souffrance, qui restent debout malgré tout, ne baissant la garde que subrepticement, par des regards soudain déchirants.

Celui accablé de Gérard Jugnot justement, qui prend conscience d’avoir cherché à profiter d’une situation à son avantage, en prêtant de l’argent à la jolie Christine Pascal. Un brave type, qui l’espace d’un instant s’est laissé aller à vouloir donner un peu d’air à son existence. Avec ces tours, ces immeubles qui bouchent l’horizon et contraignent le ciel, Tavernier crée un sentiment d’étouffement constant, voire d’aliénation. Un film plein d’empathie, passionné et généreux, à l’image de son réalisateur.

La Vie et rien d’autre – de Bertrand Tavernier – 1989

Posté : 13 août, 2021 @ 8:00 dans 1980-1989, TAVERNIER Bertrand | Pas de commentaires »

La Vie et rien d'autre

Oh le sujet fun que voilà ! Deux ans après la Grande Guerre, des soldats sont chargés d’exhumer les victimes des champs de bataille, d’identifier les cadavres, de donner un nom aux blessés amnésiques… Tâche immense, inhumaine. Bien avant Capitaine Conan, Bertrand Tavernier signe un grand film sur la Grande Guerre, sans rien en montrer d’autre que les fantômes, les effets, les dégâts.

Il offre à Philippe Noiret, son compagnon des premiers temps, le beau rôle du commandant de cette unité d’identification. Un vétéran, marqué dans sa chair et dans son âme, pour qui la guerre ne peut pas être finie. Pas avec les horreurs qui continuent à être son quotidien. Il est magnifique, Noiret, regard triste comme incapable de tourner cette page si lourde.

De ce sujet austère et lourd, Tavernier signe un film beau et puissant. Un film grave, bouleversant, et pourtant plein de vie. Jamais pesant, jamais misérabiliste, Tavernier saisit l’horreur absolue de la guerre sans le bruit et la fureur. L’effet n’en est que plus saisissant : il passe par la dignité des douleurs, par ces silhouettes lourdes qui hantent les champs de bataille à la recherche de proches disparus, mais aussi par cette vie qui cherche constamment son chemin.

Une séquence, surtout, est d’une beauté renversante. Le commandant, Noiret, est dans un cabaret avec Sabine Azéma, femme d’un soldat disparu, dont il est tombé raide dingue. Une « chanteuse parisienne » est sur scène, et tous deux échangent des premiers regards amoureux, dévoilant sans rien dire leurs sentiments respectifs. Les regards se croisent, puis se fuient, Noiret, au premier plan, devient flou… Plus tard, dans leur voiture qui traverse la nuit, elle l’invite à prononcer les trois mots qui changeront tout. Et lui, enfin : « Je vous… écoute ». C’est bouleversant.

C’est le genre de moments qui font la beauté du cinéma Tavernier : des regards, des dialogues qui frappent, une musique qui emporte tout. Comme lors de la scène, historique, où le cercueil du Soldat inconnu est choisi, et où le personnage de Noiret arriver en retard. « J’étais en retard », justifie-t-il. « En retard de quoi ? » interroge son supérieur. « De tout. »

Un dimanche à la campagne – de Bertrand Tavernier – 1984

Posté : 12 août, 2021 @ 8:00 dans 1980-1989, TAVERNIER Bertrand | Pas de commentaires »

Un dimanche à la campagne

Bertrand Tavernier était un immense passeur. Si sa mort a eu un tel impact sur le cinéphile que je suis, c’est avant tout parce que sa disparition ressemble à une grande et belle porte que l’on referme sur le cinéma de patrimoine. Sale année pour le septième art. Mais Tavernier était aussi un grand cinéaste. Revoir Le Juge et l’Assassin et Coup de torchon était déjà une belle manière de s’en assurer. Découvrir (très tardivement, certes) Un dimanche à la campagne l’est encore d’avantage.

C’est peut-être le plus beau de ses films, et pourtant il ne s’y passe rien. Ou presque. C’est le récit d’une simplicité totale d’un dimanche à la campagne, au début du XXe siècle, de ces dimanches d’aimable ennuie que les enfants devenus grands viennent passer avec leur père devenu vieux. Et où les fantômes de la jeunesse disparue affleurent, de cette vie de famille depuis longtemps disparue, et que le vieux père tente de rattraper par bribes.

C’est simple, remarquablement dépourvu d’effets spectaculaires, et c’est d’une beauté stupéfiante. En état de grâce, Tavernier (et sa voix off à la Truffaut) capte l’émotion, le temps qui a passé, les petits malaises, les rancœurs mal ravalées, l’harmonie passée, l’angoisse du temps qui passe… Dans le rôle du patriarche, Louis Ducreux trouve le rôle de sa vie, celui d’un peintre habité par son art, et par les souvenirs de ce temps où sa femme était vivante et ses enfants autour de lui.

Il est une sorte de figure de sagesse, mais qui peine à accepter le temps qui passe… et les nouveaux venus qu’il apporte. « J’ai toujours voulu vivre avec mon temps, mais… » Mais sa bru, pourtant si aimante, fait un peu figure d’intruse. Comme ces petits-enfants qui l’agacent bien un peu lorsqu’ils se mettent à courir partout, ou qu’il ignore lorsque la fillette lui tend un dessin.

Tavernier capte ces failles, ces moments en suspens, ces douleurs tues. Sans éclat, sans excès, il filme un dimanche qui s’écoule sans histoire, et attrape au vol les signes de fêlures. Le regard du fils, Michel Aumont, qui encaisse sans rien dire les petites réflexions de son père. Celui de Sabine Azéma surtout, dans la guinguette, gros plan bouleversant de son visage derrière la voilette de son chapeau.

L’émotion apparaît parfois sans que l’on comprenne vraiment pourquoi. Comme dans ce court flash-back d’un pique-nique en famille, où la caméra se dirige vers une assiette blanche et vide, posée sur un drap blanc. Pourquoi donc ce simple mouvement prend-il à ce point aux tripes ? Peut-être parce qu’il manque quelque chose, soudain : les couleurs, la richesse des compositions d’image.

Louis Ducreux incarne un peintre amoureux de Renoir, Caillebote ou Van Gogh. Et c’est loin d’être anodin : Un dimanche à la campagne est aussi le plus pictural des films de Tavernier, véritable manifeste impressionniste où chaque plan semble donner vie à un tableau, ou former un tableau. Un plan, notamment, révèle l’inspiration de Tavernier : Sabine Azéma, qui vient d’arriver chez son père, est filmée seule dans la maison, à la fenêtre, avec des mouvements de caméra qui donnent le sentiment de passer d’un tableau à un autre, comme si les arts de Renoir père et fils ne faisaient plus qu’un.

Coup de torchon – de Bertrand Tavernier – 1981

Posté : 11 août, 2021 @ 8:00 dans 1980-1989, TAVERNIER Bertrand | Pas de commentaires »

Coup de torchon

Amoureux de la culture américaine et tellement Français… Bertrand Tavernier signe l’un de ses chefs d’œuvre avec cette adaptation tellement inattendue d’un (grand) roman noir. Avec son coscénariste Jean Aurenche, Tavernier transpose l’action du 1275 de Jim Thompson du Texas le plus profond à une petite ville de l’Afrique coloniale. Pari audacieux, et coup de génie scénaristique dont le cinéaste fait une sorte de rêverie cynique et une critique acide de l’arrogance coloniale.

Tavernier cinéaste est également au top, flirtant constamment avec le film de genre, signant mine de rien l’un des films les plus mordants sur la France coloniale, avec ces gueules pitoyables ou ridicules. Des gueules soigneusement choisies. Tavernier, qui ne dirigeait pas vraiment ses acteurs, sait pourtant en tirer le meilleur. Philippe Noiret, forcément, est formidable dans le rôle de ce « shérif » passif et un rien pathétique.

« Je ne dis pas que tu as tort, mais je ne dis pas non plus que tu as raison. »… « Alors là, je ne suis pas sûr d’être tout à fait d’accord avec toi. » se défend-il en se faisant humilier à longueur de journée. Le récit intime d’un humilié qui en a trop longtemps encaissé, et qui s’imagine une âme de chevalier blanc. Cynique, cynique, cynique…

Cynique et réjouissant. Coup de torchon est un film d’une noirceur hallucinante. C’est aussi l’un des plus ouvertement réjouissants, avec son humour noir tranchant et ses personnages très hauts en couleurs. Le tandem Jean-Pierre Marielle / Gérard Hernandez est délicieusement odieux. Mais c’est surtout la chouette maisonnée de Noiret que l’on retient : l’horrible épouse Stéphane Audran (géniale) et son « frère » Eddy Mitchell (son rôle le plus marquant?). Inoubliable famille castratrice… Ajoutons Isabelle Huppert, belle incarnation d’une certaine innocence…

Coup de torchon est un film formidable, un pur plaisir de cinéma qui ne cesse de surprendre par son esprit et sa méchanceté, vision après vision. Le genre de films qui vous accompagne toute la vie.

La Fille de D’Artagnan – de Bertrand Tavernier – 1994

Posté : 9 août, 2021 @ 8:00 dans 1990-1999, TAVERNIER Bertrand | Pas de commentaires »

La Fille de D'Artagnan

Inattendu dans la carrière de Tavernier (qui ne manque pas de surprises, c’est vrai), ce film de cape et d’épées était conçu comme un hommage cinéphile au genre, et comme une manière pour le cinéaste de redonner du travail à Riccardo Freda, qui n’avait plus tourné depuis quatorze ans. Mais le vétéran italien n’avait plus la fougue nécessaire pour canaliser une Sophie Marceau très impliquée, et très désireuse de s’offrir un écrin à sa mesure.

Du coup, Tavernier a dû remplacer Freda, l’occasion pour lui de diriger une dernière fois son vieux complice Philippe Noiret. Ce qui est quand même l’aspect le plus enthousiasmant du film, dynamique mais mineur. La musique (de Philippe Sarde) est chouette, comme toujours dans les films de Tavernier. Les acteurs sont formidables, comme toujours dans les films de Tavernier. Noiret est surprenant et joyeusement gouleyant, Marceau est belle et investie, Claude Rich fait un méchant irrésistible…

Il faut saluer la générosité de l’entreprise, cette manière de s’ancrer dans une tradition du cinéma populaire depuis longtemps tombée aux oubliettes : des rebondissements, des scènes d’action, des poursuites, des duels à l’épée, des faux-semblants, une escalade clin-d’œil au Capitan… Un hommage décomplexé, mais qui manque aussi de ce supplément d’âme que l’on retrouve dans quasiment tous les Tavernier. Quasiment.

A vrai dire, le cinéaste semble moins intéressé par le personnage principal de son film, la fameuse fille de D’Artagnan, que par les mousquetaires eux-mêmes, vieilles badernes vieillissantes qui renouent avec l’aventure après des années de repos. Dans cette sympathique suite tardive, Noiret en D’Artagnan, quand même, voilà une idée de casting aussi inattendue qu’excitante, qui domine de loin les autres mousquetaires (Sami Frey quand même, est très bien en Aramis arrogant).

Petite curiosité fort sympathique, disons, et petite madeleine incontournable pour les quadra d’aujourd’hui.

Le Juge et l’assassin – de Bertrand Tavernier – 1976

Posté : 5 juillet, 2021 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1970-1979, TAVERNIER Bertrand | Pas de commentaires »

Le Juge et l'assassin

A la fin du XIXe siècle, dans le Sud-Est de la France, un ancien soldat assassine jeunes filles et jeunes garçons au hasard de ses voyages sur les chemins. C’est un authentique fait divers qui est à l’origine du troisième long métrage de Bertrand Tavernier, mais l’ambition du jeune cinéaste est déjà bien ailleurs. Certes, il est question d’un tueur en série, de sa traque et de son jugement. Mais ces crimes ne sont pour Tavernier que le prétexte à un portrait acide et dérangeant de cette France là, autoritaire, colonialiste, antisémite.

L’œuvre de Tavernier est, peut-être plus encore que celle de Spielberg pour les Etats-Unis, une sorte de comédie humaine consacrée à l’histoire moderne de la France. Ses films sont bien souvent des plongées d’une vérité troublante dans une époque malade, avec ses dérives, ses tares, ses grandeurs parfois (mais pas souvent) : de la cour de Philippe d’Orléans dans Que la fête commence aux coulisses du Quai d’Orsay, en passant par les cadavres de la bataille de Verdun de La Vie et rien d’autre ou par le Paris de l’occupation de Laissez-passer.

Le Juge et l’assassin est une étape importante dans cette démarche, parce que le film est une merveille, totalement en dehors du temps. Tavernier nous plonge dans cette France de la fin du siècle d’avant, il s’y plonge lui-même, avec une force rare. Cela passe par les paysages grandioses de l’Ardèche, qui ont rarement été aussi cinégéniques qu’ici. Cela passe par les tensions dreyfusardes que l’on ressent constamment. Cela passe par les costumes, le langage, étonnants de vérité. Cela passe aussi par ces chansons signées (et chantées) par Jean-Roger Caussimon, complaintes fascinantes qui semblent avoir traversé le temps, mais qui ont bel et bien été écrites pour le film.

Michel Galabru trouve le rôle de sa vie bien sûr. C’est même tellement une évidence que revoir le film pointe une nouvelle fois du doigt le gaspillage de son talent. Pourquoi donc n’a-t-il jamais retrouvé un rôle d’une telle ampleur que ce tueur, dont Tavernier fait une sorte de symbole de ce que cette société peut engendrer de pire. Une victime, en fait, sorte de double de Monsieur Verdoux. L’exergue que Tavernier place à la fin de son film renvoie directement au plaidoyer de Chaplin au pied de l’échafaud : Bouvier a tué douze enfants entre 1893 et 1898. « Durant la même période, plus de 2500 enfants de moins de 15 ans périrent dans les mines et les usines à soie, assassinés ! »

Bouvier/Galabru est un assassin ? Oui, inquiétant et pathétique. Mais une victime aussi, sans doute violé dans son enfance au sein de cette église si puissante, rejeté par toutes les institutions, et manipulé par ce juge cynique et ambitieux, grand rôle pour Philippe Noiret, magnifique dans la mesquinerie, symbole de cette société des injustices dont Isabelle Huppert, elle aussi superbe, représente l’autre pan. Qui finira par se dresser en héritière de la Commune dans une dernière scène puissante et belle.

Voyage à travers le cinéma français – de Bertrand Tavernier – 2016

Posté : 22 novembre, 2018 @ 8:00 dans 2010-2019, DOCUMENTAIRE, TAVERNIER Bertrand | Pas de commentaires »

Voyage à travers le cinéma français

Qu’on aime ou pas le cinéaste (et moi je l’aime), Bertrand Tavernier est l’un des plus grands amoureux du cinéma du monde. Un cinéphile acharné dont la passion et les connaissances encyclopédiques semblent sans fin, l’équivalent français d’un Martin Scorsese en quelque sorte.

La comparaison n’est pas choisie au hasard : jusque dans son titre, ce Voyage à travers le cinéma français est une déclinaison revendiquée du grand-œuvre cinéphile de Scorsese, réalisé dans les années 90, Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain. Dans ce long cheminement thématique au fil de ses souvenirs personnels de spectateur, Scorsese dessinait une histoire forcément très subjective du cinéma américain, celui qui l’a inspiré.

Tavernier va peut-être plus loin encore dans la subjectivité. Son film, qui évoque le cinéma français jusqu’au début des années 1970 (son parti pris est d’arrêter au moment où lui-même devient réalisateur), parle en fait autant de lui-même que du cinéma. Cet exercice, loin de tomber dans l’autocélébration, s’avère être un merveilleux révélateur de ce que les films peuvent avoir de plus beau.

Forcément, il y a des manques, des absences, des impasses, des choix contestables. En trois heures, impossible d’évoquer toutes la richesse de ce cinéma français si riche. Mais le choix du cœur fait mouche dès les premières secondes. Le film s’ouvre par une succession d’extraits, très courts, de L’Atalante, Casque d’Or, Le Jour se lève, Panique… Une poignée de plans, sans commentaire, dont la simple présence et l’agencement donnent d’emblée l’envie de tous les revoir.

C’est tout Tavernier, ça : une gourmandise communicative. Même s’il n’était pas un cinéaste passionnant, Tavernier serait tout de même un passeur exceptionnel qui parle mieux que quiconque de Jacques Becker, cinéaste majeur du cinéma français et de son propre panthéon. C’est à lui qu’il consacre la première partie de son film, racontant que, à 6 ans, son premier choc était un film policier qu’il a tardivement (25 ans plus tard) identifié comme étant un film de Becker (Dernier atout).

Ce premier choc, il n’en gardait que des images nettes, dont il a longtemps ignoré de quel film elles étaient tirées. En commençant son documentaire par ces images, et cette découverte tardive, Tavernier se met immédiatement dans la poche les cinéphiles qui ont connu ce genre de redécouverte, l’émotion immense de retrouver par hasard un film qui nous a marqué si profondément. Pour moi, ça a été Le Reptile, comme je l’évoquais dans ma chronique il n’y a pas si longtemps. Mais tous les films ont eu des chocs similaires.

Tavernier signe aussi une magnifique déclaration d’amour à Jean Gabin. Celui de l’avant-guerre bien sûr, qui enchaîna en cinq ans dix des plus grands films du cinéma français, mais aussi celui de l’après-guerre, qu’il réhabilite intelligemment et efficacement, démontrant que, jusqu’au bout, et malgré une tendance à s’entourer de réalisateurs et de techniciens avec lesquels il se sentait bien au risque de paraître pantouflard, Gabin a fait des films passionnants. Oui.

Pendant trois heures, Tavernier passe d’une personnalité à une autre au fil de ses souvenirs personnels, tirant un fil qui mène à un autre. On ne sera pas surpris d’y croiser Meville, que Tavernier a connu personnellement, assistant à ses engueulades avec Belmondo ou Ventura. Ou Godard. Ou Sautet.

Tavernier remet aussi dans la lumière des cinéastes plus oubliés comme Edmond T. Gréville. Plus surprenant, il déclare son admiration pour Eddie Constantine, ce qui donne aussi très envie de jeter un œil sur toute une partie du cinéma français qui, a priori, n’attire plus personne. Il évoque l’importance du producteur Georges de Beauregard. Ou celle du compositeur Maurice Jaubert, notamment pour la musique inoubliable de Quai des Brumes

Forcément, c’est frustrant à force d’être fragmentaire. Mais c’est aussi totalement réjouissant. Ce voyage là donne envie d’aimer les films, d’aimer ceux qui les ont faits, d’aimer Tavernier lui-même. Et de se plonger au plus vite dans la série documentaire qui prolonge et complète ce long métrage.

L’Horloger de Saint-Paul – de Bertrand Tavernier – 1974

Posté : 5 avril, 2014 @ 3:45 dans * Polars/noirs France, 1970-1979, TAVERNIER Bertrand | Pas de commentaires »

L’Horloger de Saint-Paul

Premier film de Bertrand Tavernier, qui tourne entièrement en décors réels dans sa ville de Lyon. Avec Pierre Bost et Jean Aurenche (à qui il rendra un bel hommage dans Laissez-passer, des années plus tard), Tavernier transpose dans la France de 1974 le roman américain de Simenon L’Horloger d’Everton. Simenon lui-même doutait de l’opportunité d’une telle adaptation. Mais Tavernier le passionné a su le convaincre. Avec raison : le film est une totale réussite.

Philippe Noiret, déjà tête d’affiche pour celui qui allait devenir son réalisateur de prédilection, interprète un horloger sans histoire qui mène une vie simple et sans histoire, jusqu’au jour où il apprend que son fils, qu’il a élevé seul après le départ de sa femme, est recherché pour avoir tué un patron pourri. Alors que la police enquête, lui tente de comprendre un fils qui s’est éloigné de lui au fil des années…

Noiret est bouleversant dans le rôle de ce père totalement paumé qui assiste, impuissant, à la déroute d’un fils inconnu mais qu’il aime par-dessus tout. Un fils auquel il s’ouvre de plus en plus, devenant celui que la bonne société ne comprend plus. Symbole de cet ordre établi, Jean Rochefort est lui aussi excellent, en particulier lors de ses moments de trouble, face à ce père du suspect dont il ne comprend plus les réactions paternelles. Ses face-à-face avec Noiret sont de purs plaisirs de cinéma.

La grande force du film est d’avoir su imbriquer à ce point l’intimité de cette relation père-fils pleine de non-dits, et une critique violente et sans concession d’une France embourgeoisée qui préfère ses voitures à sa jeunesse. Le dialogue final entre Noiret et son pote Antoine (excellent Julien Bertheau), émouvant et particulièrement fort, vient crever ce sentiment d’étouffement qui pèse depuis l’irruption de la police, au début du film.

L’Horloger de Saint-Paul a obtenu le prix Louis Delluc. Amplement mérité.

Quai d’Orsay – de Bertrand Tavernier – 2013

Posté : 28 novembre, 2013 @ 1:13 dans 2010-2019, TAVERNIER Bertrand | Pas de commentaires »

Quai d'Orsay

Thierry Lhermitte en ministre des Affaires étrangères inspiré de Villepin, personnage un peu grotesque et caricatural, vieux beau qui brasse de l’air au point de provoquer des tornades dès qu’il ouvre une porte… La première impression est pour le moins mitigée : l’humour est un peu lourd et franchement pas très drôle.

Mais rapidement, il se passe quelque chose d’assez magique : Tavernier réussit à imposer une atmosphère, une ambiance, et un ton. Au final, sa première vraie comédie (depuis Que la fête commence en tout cas) est une bulle de légèreté qui trouve l’équilibre parfait entre le comique et l’intelligence. Ses personnages sont grotesques ? Ils gagnent vraiment à être connus, et révèlent une profondeur et une aura qu’on ne leur soupçonnait pas.

Lhermitte en premier, double pour de rire mais génial de Villepin, qui trouve son meilleur rôle depuis dix ans. Et rappelle en passant que sa carrière est quand même majoritairement un vaste gâchis : bien dirigé, l’ex-Splendid est un comédien formidable, capable d’incarner le privé cynique et tragique d’Une affaire privée, aussi bien que de donner une vraie dimension à cette curieuse bête politique.

Tavernier est toujours impeccable quand il s’agit de diriger des comédiens. Autour de Lhermitte et de Raphaël Personnaz, les seconds rôles sont épatants, à commencer par Niels Arestrup, en éminence grise d’un calme absolu, qui gère les plus grandes crises, pique des micro-siestes, et s’amuse des manies de son ministre de patron.

Adapté d’une bande dessinée à succès, le film part du fameux discours de Villepin à l’ONU, sommet de sa carrière et de sa gloire dont le scénario fait le point de mire de toute cette histoire. Ce Villepin d’opérette au nom impossible (Alexandre Taillard de Worms) n’est que le symbole visible du ministère des Affaires étrangères, étrange jungle où se côtoient conseillers, directeur et chef de cabinet, et des dizaines de personnes qui se renvoient la balle à longueur de journée. Une sorte de dédale kafakaesque absurde et incompréhensible, que le héros, jeune homme plein de talent engagé pour « s’occuper du langage », découvre ce fourmillement avec un regard d’abord incrédule.

La force du film est d’adopter le point de vue de ce néophyte de l’ombre. Pas strictement en le mettant constamment au centre de l’action (le ministre interprété par Lhermitte est le vrai cœur de l’histoire), mais en variant le ton du film au fur et à mesure qu’Arthur trouve ses marques dans ce microcosme étonnant.

Le résultat est un film léger et intelligent, qui joue habilement avec l’image que l’on a de la politique et de l’incompétence présumée de ceux qui nous dirigent, avec ce que l’on sait de Villepin et de son expérience au quai d’Orsay, et avec les codes de la bande dessinée. Assez brillant, en fait.

La Princesse de Montpensier – de Bertrand Tavernier – 2010

Posté : 7 novembre, 2013 @ 10:44 dans 2010-2019, TAVERNIER Bertrand | Pas de commentaires »

La Princesse de Montpensier – de Bertrand Tavernier – 2010 dans 2010-2019 la-princesse-de-montpensier

Entre son précédent film (le sublime Dans la brume électrique), adaptation de James Lee Burke, et celui-ci, adaptation de Madame de Lafayette, Tavernier semble faire le grand écart. Mais il y a un trait commun entre ces deux films : la passion du cinéaste pour le cinéma de genre. Amoureux du cinéma américain, le Français a trouvé son Ouest sauvage à lui dans le film en costume, genre en soi auquel il revient régulièrement, l’équivalent pour le vieux continent de la conquête de l’Ouest.

Avec cette  histoire d’une jeune femme avide d’amour et de liberté, Tavernier signe l’un de ces portraits de femmes en rupture avec leur époque qui habitent sa filmographie. C’est le destin de Mlle Mézières (Mélanie Thierry, formidable), contrainte d’épouse le prince de Montpensier (Grégoire Leprince-Ringuet, émouvant et troublant) mais amoureuse du Duc de Guise (fougueux Gaspard Ulliel). Un triangle amoureux qui se déroule dans une France tiraillée par les guerres religieuses.

La reconstitution d’époque est superbe. Pourtant, le film est très intime, avec des personnages qui comptent plus que tout. Tout sonne constamment juste, les pierres ne font pas toc, la langue a des accents désuets mais est portée par de grands comédiens. Colères, jalousie, double jeu… ce sont les alcôves de la Cour que Tavernier présente avec un certain cynisme. Pas besoin de grands moyens pour faire ressentir l’esprit de l’époque. Ainsi, la séquence du massacre de la Saint-Barthélémy est étonnamment modeste. Une poignée de figurants seulement, deux ou trois ruelles, mais un sentiment de violence et d’absurdité imparables.

Aux fastes de la reconstitution, Tavernier privilégie les destins personnels, secoués par l’Histoire et par l’époque. Cette princesse de Montpensier est un personnage taillé pour le cinéaste, le pendant tragique de la fille de D’Artagnan : une féministe avant l’heure, qui tout en jouant la partition qu’on attend d’elle (elle épouse un homme qu’elle n’a pas choisit, et essaye honnêtement de tenir sa place d’épouse obéissante), ne peut accepter de brader sa liberté. Une amoureuse qui préfère se sacrifier plutôt que de se vendre…

Grand directeur d’acteurs (ce n’est pas une nouveauté), Tavernier offre aussi l’un de ses meilleurs rôles à Lambert Wilson, exceptionnel et charismatique comme jamais en « sage » hanté par la violence de l’époque, à laquelle il a lui-même participé longuement avant de prendre conscience de l’absurdité d’une guerre religieuse aveugle.

C’est la guerre en tant que principe de société que le film dénonce. Avec une force d’autant plus grande que cette guerre, les oppositions des différents clans, les logiques politiques, restent très abstraits. Les combats, magnifiquement filmés et d’une brutalité qui fait mal, soulignent un peu plus l’absurdité de la guerre.

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