La Grande Bellezza (id.) – de Paolo Sorrentino – 2013

Le cinéma italien n’a jamais occupé une grande place dans ma vie de cinéphile. Pour des raisons très diverses, et certainement pleines d’a priori, je le confesse bien volontiers (mais on ne peut pas tout voir !). La découverte de La Grande Bellezza pourrait bien être le déclic qu’il me fallait pour me défaire de ces a priori. Vu presque par hasard, sans envie particulière (par amitié, mais je ne vais pas vous raconter ma vie), le film de Sorrentino est une vraie, belle découverte.
Il faut quelques minutes et un regard caméra pour que le charme opère. Les deux premières séquences fascinent et déconcertent en même temps. D’abord, un groupe de touristes asiatiques qui découvrent les beautés de Rome, quand l’un d’eux meurt subitement. Ensuite, une grande fête très techno et très décadente pour célébrer l’anniversaire du roi des mondains. C’est Jep Gambardella (Toni Servillo, le génial acteur fétiche de Sorrentino), qui sort soudain du mouvement des danseurs pour se tourner vers la caméra, vers le public…
En quelques secondes, Sorrentino nous a entraînés dans le monde qu’il nous présentait jusqu’alors comme loin de nous : celui des grandes fêtes mondaines romaines, pleines d’alcool, de drogue, de séduction d’un soir, de légèreté, mais aussi de mensonges, de mesquineries et de cruauté. Un monde dont, à l’image de Jep, on ne sortira plus pendant 2h20, ou juste pour reprendre son souffle : les personnages qu’il filme semblent pour beaucoup n’être que ça, des fêtards traversant l’entre-fêtes comme des zombies, ternes et pleins d’ennuis.
Le regard caméra inaugural l’annonce : ce voyage au cœur de cette Italie des excès est aussi un voyage intérieur pour Jep, ce grand écrivain qui n’a écrit qu’un roman, et qui vit depuis quarante ans dans cette Rome mondaine qui est devenue à la fois son monde et sa raison d’être. Un monde berlusconien, qui semble promis à une disparition prochaine, et dans lequel gravite une galerie de personnages assez horribles, et pourtant bouleversants.
Le regard de Jep y est pour beaucoup : cet homme brillant, attachant, mais pas dupe de lui-même, totalement conscient d’être en représentation constante (la scène de l’enterrement est d’un cynisme assez radical), et qui fait mine de se raccrocher à une femme dont l’authenticité l’attire. Une strip-teaseuse ayant dépassé la quarantaine, qui apparaît comme l’incarnation d’une certaine innocence dans ce monde de faux-culs.
Sorrentino n’épargne personne (et surtout pas l’église) dans ce jeu de massacre. Il filme pourtant ce petit monde fermé avec une étonnante tendresse, comme des hommes et des femmes totalement paumés, qui ne cessent de chercher quelque chose, ou quelqu’un, à quoi ou à qui se raccrocher, dans une série de séquences qui rythment le film.
D’abord, la rencontre avec une artiste performeuse, qui se jette nue la tête la première sur un mur en pierre. Puis, celle avec une espèce de gourou de la jeunesse éternelle qui injecte toujours le même produit à ses « disciples » en demande. Enfin, celle avec une religieuse de 104 ans aux rides profondes, dont le visage impassible a quelque chose de fascinant et de dérangeant.
Surtout, il y a dans La Grande Bellezza un style fou et radical, une envie baroque et jusqu’au-boutiste de cinéma sur laquelle plane l’ombre de Fellini. En filmant la vacuité et la superficialité de ce petit monde décadent, Sorrentino signe un grand moment de cinéma, un film profondément humain, qui sait capter la beauté du monde, des moments et de la ville. Un film qui donne envie de s’arrêter sur les petits moments de grâce de la vie. C’est beaucoup.