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Archive pour la catégorie 'SIRK Douglas'

Jenny, femme marquée (Shockproof) – de Douglas Sirk – 1949

Posté : 30 octobre, 2021 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, SIRK Douglas | Pas de commentaires »

Jenny femme marquée

Qu’il soit dans sa période allemande, dans sa première période américaine, ou dans son âge d’or hollywoodien, Douglas Sirk est un cinéaste enthousiasmant. C’est dit. Bien sûr, il y a les mélodrames, sublimes et indispensables. Il y a aussi une poignée de comédies, un western même, et quelques films noirs précieux. Jenny, femme marquée n’est pas un film parfait. La conclusion, sans rien en dévoiler, est quelque peu tirée par les cheveux. Mais quand même, résumons ça en une formule : c’est une merveille.

Le couple au cœur de l’histoire est assez original, mais pas totalement révolutionnaire sur le papier : une jeune femme qui sort de prison, et qui rencontre son officier probatoire. Lui est un homme droit aux principes immuables. Elle est une femme au passé difficile, fidèle à un amant pour qui elle s’est sacrifiée, mais qui l’a attendue pendant toutes ses années derrière les barreaux. Bref, tous les oppose, et forcément, ils vont tomber amoureux.

A se borner à raconter l’histoire, on ne trouverait rien, strictement rien, qui n’aurait déjà été filmé au cinéma. On retrouve ce thème de la chute sociale propre au film noir, l’impossibilité aussi d’avoir une seconde chance après avoir été « marqué » par la justice. De tour à Je suis un évadé, la filiation est aussi longue qu’exceptionnelle. Pourtant, Sirk signe un film aussi fort que singulier, et c’est dans les détails que ça se joue.

La première rencontre entre l’officier, joué par Cornel Wilde, et l’ex-prisonnière, Patricia Knight, est déjà d’une justesse magnifique. La raideur de la justice face au désespoir d’une jeune femme sortie trop brutalement de ses rêves d’enfants, qui réalise que son cauchemar n’a pas de fin, quel que soit le visage qu’il arbore. D’un beau scénario coécrit par Samuel Fueller (qui signe cette même année son premier film de réalisateur, J’ai tué Jesse James), Sirk tire un film d’une vérité rare, qui ne tombe jamais dans les sentiments faciles.

On sent bien que l’histoire d’amour va se développer, mais le chemin est long, et tortueux. Et Sirk évite consciencieusement l’habituel combat entre le bien et le mal, deux notions très hypothétiques et très surévaluées : c’est à mi-chemin que ces deux là vont se rencontrer, une fois qu’elle se sera débarrassée de son mauvais ange, et lui de ses principes désuets. Beau, puissant, et aussi très triste mine de rien, tant les idéaux ou les rêves de jeunesse tiennent la dragée haute à l’amour, même si on y glisse un grand A.

Sirk évoluera sur le sujet, mais sans rien renier de cette vision-là, d’une acuité et d’une beauté déjà renversantes. Et qu’importe la fin, tellement expédiée qu’elle laisse à peine une vague marque de persistante rétinienne. Pas de quoi gommer la force de ce film noir romantique et authentique, qui vous prend aux tripes, avec sincérité et une force que le désespoir lattant n’entame jamais vraiment. Même avant ses très grands films, Sirk signait de grands films. C’est beau.

Qui donc a vu ma belle ? (Has anybody seen my gal ?) – de Douglas Sirk – 1952

Posté : 26 octobre, 2021 @ 8:00 dans 1950-1959, SIRK Douglas | Pas de commentaires »

Qui donc a vu ma belle

Dix ans après ses débuts hollywoodiens, Sirk peaufine ce style inimitable qui fera la beauté des grands mélos qu’il n’allait pas tarder à enchaîner avec bonheur. Une petite ville de province, des couleurs automnales, une manière si chaude et élégante d’utiliser les saisons… Le ton est encore très différent, mais une image, surtout, annonce presque à l’identique l’un des plus beaux plans de Tout ce que le ciel permet : la jeune héroïne, qui voit ses rêves s’envoler, observe avec mélancolie la neige qui se met à tomber derrière une large baie vitrée.

C’est beau. Triste et beau. Et ce court moment romantique mais chargé d’amertume porte la marque du grand cinéaste qu’est, déjà, Sirk. A partir de All I desire, l’année suivante, la comédie n’aura plus beaucoup de place dans son œuvre. Voire même plus du tout à vrai dire. Il s’y montre pourtant très à l’aise, avec un style qui lui est propre. On aurait un peu vite tendance à le comparer à Frank Capra ici, pour certains thèmes et motifs au cœur du film : cette petite ville qui évoque le Bedford Falls de La Vie est belle, le vieux grippe-sous qui se découvre un grand cœur, le pouvoir de l’argentMais non. Sirk le romantique filme certes une histoire pleine de bons sentiments, mais avec une bonne dose d’acidité franchement réjouissante.

Le vieux grippe-sou, donc, c’est l’excellent Charles Coburn, réjouissant dans le rôle (presque omniprésent) d’un homme richissime qui a l’intention de léguer sa fortune à la famille qu’a eu celle qu’il a aimé sans retour, bien des années plus tôt. Mais avant de signer son testament, il décide de mener incognito une sorte d’enquête de moralité auprès de cette famille qu’il ne connaît pas. Une famille parfaite, joyeuse, pleine de vie, de bonté, qu’un mystérieux chèque anonyme va bouleverser.

Le message n’est pas franchement léger. La manière dont cette famille si attachante est transformée par une soudaine fortune est mise en scène avec un excès assumé. Mais qu’importe : Sirk n’est pas là pour prendre son temps. Tout est mouvement dans son film. On ne cesse d’entrer ou de sortir du cadre, les groupes se font, se défont. On chante et on danse, même, comme dans une comédie musicale. Quand on gravit les échelons de la société, on le fait en gravissant une colline, et quand on touche le fond, c’est dans une cellule située au sous-sol…

En vieil ange gardien joyeusement indigne, Charles Coburn trouve l’un de ses très grands rôles. A ses côtés, Piper Laurie est une irrésistible bourrasque, que le pauvre Rock Hudson a bien du mal à retenir. Il est encore très en retrait, mais ce film contribuera à faire de lui une star. Il marque surtout le début d’une grande collaboration avec Sirk, qui le dirigera encore à six reprises (et pas dans n’importe quoi : du Secret magnifique à La Ronde de l’aube, que de chefs d’œuvre).

Et tant qu’on en est aux presque débutants, on remarquera le temps d’une très courte scène l’apparition d’un tout jeune James Dean, qui a droit à une dizaine de secondes de présence à l’écran, mais dans un plan rien que pour lui et avec un monologue très enthousiaste.

L’Aveu (Summer Storm) – de Douglas Sirk – 1944

Posté : 9 octobre, 2013 @ 10:32 dans 1940-1949, SIRK Douglas | Pas de commentaires »

L’Aveu (Summer Storm) – de Douglas Sirk – 1944 dans 1940-1949 laveu

Ce merveilleux drame amoureux sur fond de Russie tsariste moribonde est le deuxième film américain de Sirk, après l’exceptionnel Hitler’s madman. C’est aussi l’unique véritable film noir du cinéaste, qui fait de Linda Darnell l’une des grandes femmes fatales, et des acteurs (George Sanders en tête) les victimes consentantes idéales de cette manipulatrice aussi désirable que détestable. Mais c’est un film noir étonnant, qui s’inscrit dans ce contexte historique exceptionnel : celui de la Russie de 1912, cinq ans avant la révolution soviétique.

Les personnages soulignent le déclin de cette société séculaire que l’on sait condamnée. Des nobles totalement décadents qui boivent du champagne et baisent les domestiques pour oublier leur ennui, et des paysans pauvres et sales, qui s’abîment dans la vodka et « vendent » leur fille contre une poignée de roubles.

Et puis il y a Linda Darnell, fille pauvre mais belle à damner, qui sait qu’elle a une arme absolue pour grimper dans la hiérarchie sociale : son corps. Pas de beaux sentiments pour elle, mais un désir farouche de posséder. Pas une révolutionnaire : une ambitieuse, et une intriguante. Autour d’elle, les hommes succombent. Elle épouse un honnête travailleur, qu’elle trompe avec un juge, avant de jeter son dévolu sur un comte, l’homme le plus riche et le plus puissant de la région…

L’histoire étant racontée en flash-backs, par l’intermédiaire d’un manuscrit découvert en 1919 par l’une des protagonistes, l’absurdité de cette « ascension » rajoute à la cruauté de la belle : elle se rêve comtesse, mais ne sait pas encore que les titres et les fortunes n’allaient pas tarder à être confisqués par la révolution. Une absurdité qui souligne la cruauté et le gâchis de ces amours voués à l’échec.

L’Aveu a l’esthétique et le ton de ses films allemands, évoquant tout autant La Fille des marais et Les Piliers de la société. Comme dans ce dernier film, Sirk s’empare d’un roman très marqué par la culture d’un pays qui n’est pas le sien (en l’occurrence, l’une des rares nouvelles de Tcheckov), et le porte à l’écran d’une manière étonnamment intime, comme si cette culture était la sienne… Malgré l’accent le port so british de George Sanders, malgré le doux sourire si américain d’Anna Lee, la Russie existe bel et bien devant la caméra de Sirk, aidée par la superbe musique de Karl Hajos.

Le film donne une image plutôt sympathique de la Russie soviétique, dans le prologue et l’épilogue (Hollywood, en 1944, aidait volontiers l’Amérique à faire les yeux doux à l’URSS). Mais la vision de la Russie tsariste, si décadente soit-elle, n’est pas non plus totalement antipathique : l’absence de morale de la plupart des personnages s’apparente moins à de la médiocrité qu’à de l’infantilisme. Celui du comte est particulièrement frappant : en confiant ce personnage pourtant dramatique à Edward Everett Horton (plus habitué aux rôles comiques, notamment chez Lubitsch), Sirk donne un ton étonnant, presque léger, à la tragédie et à la déchéance.

Pas d’angélisme pour autant dans l’approche de Sirk, qui filme de vrais destins tragiques, réservant à George Sanders une dernière séquence d’un cynisme absolu.

• Longtemps introuvable, L’Aveu vient de sortir en DVD chez Sidonis, premier film d’une nouvelle collection consacrée aux « grands auteurs ». En bonus : des présentations du film par Patrick Brion, et surtout Bertrand Tavernier qui s’étend longuement sur la production, les qualités et les défauts du film, et ses propres souvenirs liés à sa découverte du deuxième film américain de Sirk…

La Ronde de l’aube (The Tarnished Angels) – de Douglas Sirk – 1958

Posté : 12 août, 2013 @ 11:13 dans 1950-1959, SIRK Douglas | Pas de commentaires »

La Ronde de l’aube (The Tarnished Angels) – de Douglas Sirk – 1958 dans 1950-1959 la-ronde-de-laube

« I need this plane like an alcoholic needs his drink »

Dans une petite ville américaine du début des années 30, un meeting aérien se prépare. Les pilotes vivent difficilement de shows à hauts risques et de la bonne volonté des populations locales. Parmi eux, un vétéran de la Grande Guerre, sa jeune épouse terriblement belle, leur jeune fils et son mécanicien, amoureux depuis toujours de la belle épouse. Cette étrange famille où règne le non-dit rencontre un journaliste local qui tombe lui aussi sous le charme de cette femme si désirable.

L’immense Douglas Sirk arrive au terme de sa carrière américaine (il n’y réalisera plus que deux films, Le Temps d’aimer et le temps de mourir et Mirage de la vie) lorsqu’il s’empare du roman Pylône de William Faulkner. On ne fait pas forcément de grands films avec de grands livres, mais Sirk a l’intelligence de s’approprier totalement l’histoire du roman pour en tirer un film profondément sirkien, qui respecte pourtant l’univers de Faulkner.

Un film visuellement magnifique, tourné dans un noir et blanc d’une grande profondeur qui souligne le poids de la grande Dépression, omniprésent, qui sert de cadre au film, même si on n’en parle jamais vraiment. Le quatuor au cœur de l’histoire dégage un mal-être abyssal, chaque personnage à sa manière.

Rock Hudson, dirigé pour la dernière fois par Sirk, trouve un nouveau grand rôle, très étonnant : celui du journaliste, un observateur étranger qui sert de liant et de révélateur des sentiments les plus enfouis, mais reste constamment extérieur à ce triangle amoureux atypique.

Robert Stack, dans le rôle de sa vie, est à la fois odieux et bouleversant. C’est le rôle inoubliable d’un type en pleine décadence, incapable de se laisser aller à ses sentiments, et qui se comporte comme la pire des ordures, jouant la femme qu’il aime aux dés, ou l’envoyant s’offrir à son pire adversaire. Il est d’autant plus bouleversant qu’on le sent dégoûté par soi-même, constamment à la limite de la fracture.

Et surtout, il y a Dorothy Malone, actrice magnifique trop vite oubliée, qui trouve elle aussi son plus beau rôle, celui du fantasme faite femme, d’une sensualité absolument hallucinante, mais dont le corps si désirable cache, mal, les rêves d’enfant d’une jeune femme qui n’aspire qu’au bonheur et à la pureté. Cette sensualité est une malédiction pour elle, et menace les derniers rêves de cette femme si amoureuse de son mari. Le baiser qu’elle finit par donner à Rock Hudson est suivi par l’irruption d’un fêtard portant un masque de mort. Glaçant…

La dernière partie est une sorte de veillée funèbre déchirante et inoubliable, qui nous hante longtemps. La Ronde de l’aube est un chef d’œuvre absolu.

• Comme beaucoup de films de Sirk, La Ronde de l’aube a été édité chez Carlotta, avec de passionnants bonus. Marguerite Chabrol, enseignante à l’université Paris X, évoque notamment la manière dont Sirk s’est emparé de l’univers de Faulkner.

Les Piliers de la Société (Stützen der Gesellschaft) – de Douglas Sirk (Detlef Sierck) – 1935

Posté : 8 octobre, 2012 @ 7:00 dans 1930-1939, SIRK Douglas | Pas de commentaires »

Les Piliers de la Société (Stützen der Gesellschaft) - de Douglas Sirk (Detlef Sierck) – 1935 dans 1930-1939 les-piliers-de-la-societe

C’est l’un des premiers films de Sirk (qui s’appelait encore Detlef Sierck), et l’une des plus personnelles de ses œuvres de jeunesse. Ce Danois installé en Allemagne adapte en effet l’une des œuvres les plus célèbres d’Ibsen, et dépeint une bourgeoisie du Danemark complexe, à la fois pilier incontournable d’une société à qui elle donne un cadre et une direction, et rongée par l’hypocrisie et le mensonge.

Le consul Bernick résume parfaitement la complexité du propos : lui qui aime se présenter comme le plus important de cette société, armateur qui fait vivre des centaines de personnes sur ses chantiers, le fait au détriment de centaines d’autres, qu’ils conduit à la ruine, voire à la mort (les deux vont souvent ensemble). Quant à son empire et à son statut social, il les doit à un double mensonge, fait au détriment de son beau-frère qui – la belle aubaine – était parti vivre dans les grands espaces américains, loin de cette société étouffante. Sauf que le beauf, après des années d’exil, est de retour…

Stylistiquement parlant, Sirk est encore un peu brouillon. La force, déjà réelle, de sa mise en scène, n’a pas l’élégance de ses grands mélos à venir. Et on le sent peu à l’aise avec le grand moment de bravoure : un naufrage durant une tempête dont on ne voit que des gros plans de vagues qui se répètent, et viennent frapper le pont d’un bateau vaguement reconstitué en studio. Au niveau du rythme, c’est parfait ; mais l’impression de sympathique bricolage nous laisse un peu en marge du drame qui se noue.

Les personnages, eux, inspirés d’Ibsen, sont la grande force du film. Le consul, en particulier, est un personnage proprement monstrueux. Physiquement imposant (on pense au Falstaff de Welles), il est d’une complexité rare, monstre d’égoïsme qui se voit comme un bienfaiteur, mais n’agit au fond jamais pour le bien général. Egoïste qui s’ignore, il réalise trop tard la portée de ses décisions (et l’impact de sa fortune) sur la vie des petites gens…

Sirk n’atteindra la pleine valeur de son art qu’aux Etats-Unis, plus d’une dizaine d’années plus tard. Mais il y a dans ces Piliers… les bases d’une œuvre géniale et très cohérente.

Capitaine Mystère (Captain Lightfoot) – de Douglas Sirk – 1955

Posté : 22 mars, 2012 @ 4:04 dans 1950-1959, SIRK Douglas | Pas de commentaires »

Capitaine Mystère (Captain Lightfoot) – de Douglas Sirk – 1955 dans 1950-1959 capitaine-mystere

On a trop tendance à réduire Sirk à ses mélos. Certes sublimes, ces films ne doivent pas faire oublier que le cinéaste a à son actif quelques trop rares films d’aventure, comme ce Captain Lightfoot, méconnu et réjouissant, film d’une vigueur rare dont l’énergie communicative crève l’écran.

A quoi doit-on la fraîcheur du film ? Au Cinemascope utilisé à merveille par Sirk ? Au Technicolor flamboyant ? A un Rock Hudson éclatant de santé et de dynamisme ? Au tournage en Irlande, loin des studios hollywoodiens, et aux décors naturels magnifiques ? Aux seconds rôles « locaux » qui donnent à ce film de genre un aspect « terroir » rafraîchissant ? Sans doute à tous ces éléments à la fois. Une chose semble acquise : Sirk a pris un plaisir fou à tourner ces aventures, et ce plaisir est l’essence même d’un film qui ne se prend jamais au sérieux.

Rock Hudson interprète un jeune Irlandais impulsif et impétueux du début du XIXème siècle, membre de l’un de ces comités révolutionnaires qui étaient omniprésents alors, et dont il regrette l’immobilisme. Recherché par les polices de l’occupant anglais, il se réfugie à Dublin, où un homme le prend sous son aile. Il ne sait pas encore qu’il s’agit du capitaine Thunderbolt (Jeff Morrow), le principal héros de la révolution en marche. A ses côtés, il gagnera en maturité, saura canaliser son énergie, et trouvera l’amour avec la fille de son mentor, interprétée par Barbara Rush, une habituée du cinéma de Sirk qui la filme très joliment.

Scène particulièrement marquante : une fessée mémorable qu’administre vigoureusement Hudson à Rush, et qui déclenche semble-t-il un sentiment amoureux irrépressible chez la jeune femme. Allez comprendre… Mais mine de rien, cette incroyable fessée donne le ton d’un film qui respecte tous les codes du film d’aventure (l’attaque d’un château, l’évasion d’une prison, les course-poursuites, les bagarres… rien ne manque), tout en s’en amusant ouvertement. Captain Lightfoot n’est jamais loin de la comédie pure, même si la tension dramatique n’est pas prise à la légère.

Ainsi, le château à assiéger a tout d’une résidence de villégiature, la rivière sauvage où notre héros manque de se noyer ressemble d’avantage à un cours d’eau tranquille qu’à la rivière sans retour du film de Preminger, les méchants sont volontiers caricaturaux, et les coups ne sont jamais fatals…

Mais même lorsqu’il signe un pur divertissement familial et bourré d’action, Sirk est un immense cinéaste. Chacun de ses plans est admirable, que ce soit dans les séquences d’action ou dans les moments de calme. Les décors irlandais sont utilisés à merveille : la manière dont Sirk filme Hudson devant ces enfilades de maisons blanches, ou dans ces champs entrecoupés de murets de pierres, est d’une beauté incroyable. Plus encore que dans ses autres films, Sirk laisse libre cours à son imagination concernant l’utilisation de cadres dans le cadre, procédé omniprésent ici, et qu’il utilise avec une intelligence extrême (Hudson sortant Barbara Rush du cadre étroit de paravent pour enfin l’embrasser…).

Avec cette parenthèse flamboyante dans son cycle de mélodrame (le film est tourné entre Le Secret magnifique et Tout ce que le ciel permet, deux chef d’œuvre avec Rock Hudson), Sirk réussit un pari difficile : associer un pur de plaisir de spectateur à une superbe démonstration de génie cinématographique.

La Fille des Marais (Das Mädchen vom Moorhof) – de Douglas Sirk (Detlef Sierck) – 1935

Posté : 3 novembre, 2011 @ 12:48 dans 1930-1939, SIRK Douglas | Pas de commentaires »

La Fille des Marais (Das Mädchen vom Moorhof) - de Douglas Sirk (Detlef Sierck) - 1935 dans 1930-1939 la-fille-des-marais

Même si, visuellement, il y a un monde entre l’univers bucolique en noir et blanc proche du réalisme poétique alors en vogue en France, et les couleurs vives de ses grands mélos hollywoodiens des années 50, il y a déjà tout Sirk dans cette histoire d’amour entre deux êtres que tout sépare, et en particulier à travers le personnage de Helga, jeune servante prête à sacrifier son bonheur pour celui qu’elle aime en secret, et pour respecter les règles de la société. Un thème qui reviendra tout au long de l’œuvre sirkienne…

La Fille des marais est un film de jeunesse : c’est seulement le deuxième long métrage de Sirk (qui s’appelait encore Detlef Sierck), et son premier mélodrame. Le film est à l’époque une production importante pour la UFA, la plus célèbre des firmes de cinéma allemande de l’entre-deux-guerre, qui voulait en faire une adaptation de prestige d’un roman suédois de Selma Lagerlöf, première femme Prix Nobel de littérature. Le film suivant de Sirk-Sierck sera d’ailleurs une autre adaptation d’un classique suédois (Les Piliers de la Société, d’après Ibsen). Moins connus que les films qu’il tournera un peu plus tard en Allemagne avec la star de l’époque, Zarah Leander, ces deux adaptations littéraires sont pourtant bien plus passionnantes, et beaucoup plus personnelles.

La scène d’ouverture est un petit chef d’œuvre à elle seule. Sur une place de village, des fermiers viennent pour la foire aux servantes, variantes à peine plus humaine de la traditionnelle foire aux bestiaux. C’est là qu’on rencontre nos deux futurs tourtereaux : le fils de fermier Karsten Dittmar, venu recruter (ou acheter ?) une nouvelle servante, et la frêle Helga Christmann, venue non pas chercher un emploi, mais défendre son honneur. Elle est attendue au tribunal après avoir porté plainte contre son ancien employeur qui refuse de reconnaître qu’il est le père de son enfant.

Dans ce microcosme très traditionnel et très religieux, la jeune femme, qui a le double handicap d’être d’une famille pauvre, et d’être mère célibataire, est l’objet de toutes les railleries. Mais l’opinion change radicalement lors d’une scène typiquement sirkienne : alors que son ancien patron et amant s’apprête à jurer sur la bible qu’il n’est pas le père, Helga, paniquée, décide de retirer sa plainte pour empêcher le père de son enfant de blasphémer. Un geste salué par tout l’auditoire, et par Karsten qui, du coup, lui propose de venir travailler dans la ferme familiale. La rédemption par l’abnégation… Là aussi, un thème redondant dans la filmographie de Sirk.

Tout le film est aussi brillant que cette première séquence. On fait bientôt la connaissance de l’autre femme importante du film : Gertrud, la fiancée de Karsten, qui ne serait pas une mauvaise personne si elle ne pressentait pas le danger que représente Helga pour son couple. Et puis il y a le père de Karsten, un « taiseux » qui ne parle que quand c’est nécessaire, c’est-à-dire pas avant près d’une heure de film, n’ouvrant la bouche que quand il réalise qu’il a un rôle vital à jouer. On ne dira pas ici quel est ce rôle, mais il donne lieu à une série de retournements de situations qui oscillent constamment entre la légèreté et le désespoir.

Sirk réussit là un tour de force : signer un quasi-premier film qui porte déjà en germes tout son univers. C’est beau et romantique, et il y a dans ces paysages façonnés peu à peu par la main laborieuse de l’homme (c’est un pays de tourbiers) un souffle simple et frais, digne de la culture nordique.

Le Secret magnifique (Magnificent Obsession) – de Douglas Sirk – 1954

Posté : 22 août, 2011 @ 9:13 dans 1950-1959, SIRK Douglas | Pas de commentaires »

Le Secret magnifique (Magnificent Obsession) – de Douglas Sirk - 1954 dans 1950-1959 le-secret-magnifique-sirk

Un playboy égoïste échappe à la mort grâce à l’appareil respiratoire inventé par un grand médecin aimé de tous, qui a passé sa vie à faire le bien autour de lui. Mais ce dernier meurt au même moment, victime d’une crise cardiaque. Lorsqu’il apprend que le médecin aurait pu être sauvé avec son appareil, le playboy décide de se racheter. Il fait connaissance de sa veuve, mais cause sans le vouloir un accident qui rend cette dernière aveugle…

Comment transformer une histoire impossible qui semble tout droit sortie d’un mauvais roman de gare (et je vous passe d’autres passages tout aussi écoeurants sur le papier), en un beau mélodrame délicat et bouleversant ? Douglas Sirk a la recette miracle : sans une seule faute de goût, il signe l’un de ses grands films, un mélo bouleversant, l’un des plus beaux films qui soient sur la rédemption d’un homme qui en avait vraiment besoin, même si cette rédemption implique toute une série de malheurs.

Jane Wyman, dans le rôle de la veuve qui tente de vivre avec sa cécité, est parfaite. Sobre et juste, elle est excellente dans un rôle pourtant pas facile. Mais c’est le personnage de Rock Hudson qui est le plus intéressant, et de loin. Et l’acteur est absolument formidable, dans ce qui est sans doute son plus grand rôle. Le plus complexe aussi : le film montre comment son personnage arrogant, suffisant et inconséquent, évolue lentement pour devenir un homme bon, à la sensibilité à fleur de peau. Un rôle difficile, dont il se sort parfaitement.

Et pourtant, il faut bien reconnaître que le pari n’était pas gagné à l’avance : difficile de faire croire à la métamorphose d’un homme qui passe en si peu de temps de stéréotype du riche oisif, à celui de grand médecin philanthrope. John Stahl l’avait certes déjà filmée dans une première adaptation du roman de Lloyd Douglas, et plutôt bien. Mais Sirk lui donne une dimension bien supérieure, ce qui sera d’ailleurs le cas de tous les remakes qu’il fera des films de Stahl.

La force de Sirk, dans ses grands mélos en couleur des années 50, c’est peut-être de n’éviter aucun stéréotype du genre. Bien au contraire, il va jusqu’au bout de ces stéréotypes, qu’il filme avec une élégance et une pudeur absolues. Et de film en film, le miracle se répète.

Tout ce que le ciel permet (All the heaven allows) – de Douglas Sirk – 1955

Posté : 20 août, 2011 @ 7:23 dans 1950-1959, SIRK Douglas | Pas de commentaires »

Tout ce que le ciel permet (All the heaven allows) – de Douglas Sirk - 1955 dans 1950-1959 tout-ce-que-le-ciel-permet

Le miracle se répète une nouvelle fois, et comment, avec ce qui est l’un des plus grands mélos de Sirk, dont Todd Haynes signera un quasi-remake avec le magnifique Loin du Paradis, en 2002 (qui s’ouvre sur un plan presque identique, vue plongeante et automnale sur un quartier bourgeois américain). Le film reprend le couple du Secret magnifique, Jane Wyman et Rock Hudson, couple une nouvelle fois impossible : elle est une jeune veuve fortunée (encore) ; lui est un modeste jardinier qui s’occupe de ses arbres depuis des années, mais qu’elle n’a jamais vraiment remarqué. Elle se sent prisonnière d’une vie étriquée, des conventions de sa classe, et de son rôle de mère de deux grands enfants prêts à prendre leur indépendance, qui s’attendent à la voir se remarier avec un vieux bonnet de nuit ; lui vit au milieu des arbres, et mène une existence de liberté sans compromission et sans faux semblant.

Ces deux êtres que tout sépare vont pourtant tombés éperdument amoureux. Un véritable scandale dans cette petite ville où le râgot est une espèce de sport national, d’autant plus qu’elle est beaucoup plus âgée que lui. Le dilemme qui se pose alors à Jane Wyman est bouleversant : tiraillée entre son amour et sa soif de liberté, et ce qu’elle croit être son devoir de mère, elle devient une magnifique héroïne tragique, au bord de l’étouffement dans un univers où elle sent prisonnière.

Après avoir tout sacrifié à sa famille, seul un miracle pourrait sortir Jane de cette prison dorée et insupportable. Mais nous sommes chez Douglas Sirk ; les couleurs vives qui baignent son film rendent perceptible la possibilité d’un tel miracle ; et le titre lui-même est évocateur. Le miracle est possible… Dans ce mélo magnifique, rien n’est vraiment réaliste : tout semble exagéré, et pourtant d’une justesse totale.

La justesse du ton tient aussi à ce que les personnages sont bien plus complexes qu’il n’y paraît. En apparence, celui de Hudson est un pur stéréotype : celui du type bon et simple, ouvert et honnête, et d’une liberté absolue. Mais la vérité est bien plus complexe : son refus de céder aux faux-semblant et son mépris pour les conventions sont en fait des postures simples à assumer, au regard du dilemme de la mère de famille bourgeoise, à qui il demande de quitter ses habitudes de toute une vie, ainsi que la maison dans laquelle ses enfants ont grandi.

Rien n’est simple, mais tout est sublime dans ce très grand film que seul Sirk pouvait réussir aussi bien. Qui d’autre que lui aurait pu rendre si émouvant ce plan qui montre Jane Wyman devant une baie vitrée s’ouvrant sur la campagne enneigée, et où un cerf se promène en toute liberté…

Demain est un autre jour (There’s always tomorrow) – de Douglas Sirk – 1956

Posté : 12 août, 2011 @ 5:34 dans 1950-1959, SIRK Douglas, STANWYCK Barbara | Pas de commentaires »

Demain est un autre jour (There’s always tomorrow) – de Douglas Sirk – 1956 dans 1950-1959 demain-est-un-autre-jour

Sirk, LE grand romantique hollywoodien vient de signer, dans des couleurs flamboyantes, le plus réputé de ses chef d’œuvre (Tout ce que le ciel permet), lorsqu’il réalise ce « petit film » en noir et blanc, prolongement du All I desire qu’il a réalisé trois ans plus tôt, déjà avec Barbara Stanwyck. L’actrice a d’ailleurs un emploi similaire dans ce nouveau film : là aussi, elle est une femme dans la force de l’âge, qui réapparaît des années après, semant le trouble malgré elle dans une famille en apparence idéale.

Ici, elle est une styliste qui, de passage à Los Angeles, retrouve l’homme dont elle a secrètement été amoureuse vingt ans plus tôt, et qui s’ennuie dans une famille qui le délaisse un peu : sa femme semble éviter systématiquement ses projets d’évasion, et leurs enfants ont leurs propres projets… Fatigué de son quotidien sans surprise, ce père de famille, interprété par Fred MacMurray (le couple d’Assurance sur la mort se reforme, plus de dix ans après, et dans un tout autre genre), voit l’apparition de sa vieille amie comme une chance inespérée de renouer, en toute innocence, avec sa jeunesse plus aventureuse.

Sauf que MacMurray tombe amoureux de Stanwyck. En tout cas le croit-il. Mais est-ce vraiment le cas ? Trouvera-t-il le bonheur avec celle qui aurait pu être son premier amour vingt ans plus tôt ? Est-il seulement amoureux de cette femme, ou est-il simplement à la rechercher d’un nouveau souffle de jeunesse ? C’est le cœur-même de ce film d’une justesse et d’une finesse absolues. C’est peut-être là que se révèle le mieux le romantisme si particulier, et si complexe, de Sirk. Toute l’œuvre du grand cinéaste est tiraillée par cette dualité : d’un côté, la pure passion amoureuse ; de l’autre, la beauté d’un vrai foyer… et entre les deux la cruauté du temps qui passe. Rien à voir avec la crise de la quarantaine telle qu’on se l’imagine, un peu vulgaire et puérile : la crise que traverse MacMurray est un profond mal-être.

Il y a dans le film quelques séquences bouleversantes, où on le voit comme un étranger chez lui, étouffé dans l’atmosphère pourtant aimante et vivante de la maison dont il a toujours rêvée. Avec une délicatesse infinie, Sirk filme les affres de cet homme bon et honnête, dont le drame est de regretter les surprises de la jeunesse, qui n’arrive pas à se contenter de ce qui fait le cœur de la vie de sa femme.

Le film est d’un romantisme fou, bien sûr, mais d’un romantisme lesté du poids des ans, et de toute la complexité que cela peut induire. Dans cette étude de caractère, MacMurray est bouleversant. Barbara Stanwyck, plus en retrait, prouve une nouvelle fois à quel point elle est une actrice immense. La rencontre de ces deux êtres abîmés par le temps, dans une sublime séquence de nuit, dans la fabrique de jouet de MacMurray, est un pur moment de grâce, l’un de ces moments qui font la grandeur du cinéma. Et c’est un passage dénué de tout pathos, où le temps est comme en suspens…

Intelligent et honnête, Sirk évite jusqu’au bout de tomber dans la facilité, ou de nous asséner une issue qui aurait gâché tout le film. Il sait que quel que soit le choix que fera MacMurray, il n’y a pas de happy end possible. Et la fin du film (qu’on ne dévoilera pas, vous pouvez continuer à lire) est à la hauteur du film : est-ce une fin heureuse ou tragique ? Pas la moindre idée, et ce doute trotte longtemps dans la tête…

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