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Archive pour la catégorie 'SCORSESE Martin'

LIVRE : Martin Scorsese, mes plaisirs de cinéphile – collectif – 1998

Posté : 7 janvier, 2019 @ 8:00 dans LIVRES, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

LIVRE Martin Scorsese mes plaisirs de cinéphile

Un petit livre passionnant qui se picore ou se dévore, au choix, mais avec gourmandise : la même gourmandise avec laquelle Scorsese évoque son travail, ses collaborations ou ses plaisirs de cinéphile, pour reprendre le titre du livre. Un livre qui est en fait une sorte de compilation de textes et entretiens parus dans Les Cahiers du cinéma entre 1995 et 1998, essentiellement à l’époque de Casino et de son documentaire fleuve Voyage à travers le cinéma américain.

Scorsese sait parler de son cinéma mieux que la plupart des autres cinéastes. Il sait aussi parler du cinéma en général mieux que quiconque, avec une manière toute personnelle en tout cas, en mettant constamment ses expériences de spectateur en parallèle avec sa vie et son environnement. Ce pourrait être égocentré, mais c’est passionnant, parce que ça dit beaucoup de ses propres films, de ses propres recherches formelles et thématiques.

Scorsese évoque sa collaboration privilégiée avec DeNiro, film après film. Il rend hommage à d’autres grands noms du cinéma, à l’occasion de leur disparition ou de programmations qui leur sont dédiées : d’Ophüls à Hitchcock en passant par Orson Welles ou Abel Ferrara, ce qu’il dit de ces cinéastes éclaire toujours sa propre vision de cinéaste. La manière dont il met en parallèle James Stewart et Robert Mitchum, disparus à quelques jours d’intervalle, est également brillante.

Que les textes (écrits par Scorsese lui-même ou par d’autres, comme ce passionnant entretien sa monteuse Thelma Schoonmaker) parlent des films de Scorsese ou du cinéma qui l’a marqué, il y a toujours cette même capacité à évoquer des images nettes et des plaisirs de cinéphiles, qui reviennent page après page. L’art du réalisateur est abordée avec force et passion.

La place du cinéphile aussi, et c’est assez fascinant de voir tout ce qui a changé depuis une vingtaine d’années. En cette fin des années 90, Scorsese évoque longuement la difficulté de découvrir certains réalisateurs un peu oubliés comme Anthony Mann, Phil Karlson ou d’autres. En creux, ces constats disent beaucoup sur l’évolution récente de la cinéphilie, due notamment à l’explosion du DVD dans un premier temps. Les propos de Scorsese ne perdent pourtant rien de leur pouvoir évocateur. Et ce livre donne une furieuse envie de revoir tous ses films, et tant d’autres…

Raging Bull (id.) – de Martin Scorsese – 1980

Posté : 25 novembre, 2018 @ 8:00 dans 1980-1989, DE NIRO Robert, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

Raging Bull

Martin Scorsese ne voulait pas réaliser Raging Bull. Il avouait ne rien comprendre à la boxe, et ne pas aimer ce personnage autodestructeur qu’était Jake La Motta. Pourtant, ce film voulu par DeNiro a sans doute sauvé la carrière, et la vie, de Scorsese, empêtré dans la drogue et la dépression. Et puis, bien sûr, Raging Bull est devenu l’un des chefs d’œuvre du cinéaste, et l’un des plus grands films de boxe.

Scorsese ne s’est pas contenté de céder aux désirs de De Niro, il s’est approprié le sujet et a inventé une nouvelle manière de filmer la boxe. Des nouvelles manières, d’ailleurs : chaque combat a sa propre signature visuelle, mais toujours au plus près des corps, des visages, stylisé jusqu’à frôler l’abstraction. Jamais pourtant des combats de boxe n’avaient été aussi percutants, sentant la sueur et le sang.

Chaque combat est vu comme une étape dans le parcours de La Motta, petit gars plein d’ambition et de morgue, qui ira jusqu’au sommet grâce à une foi inextinguible en lui-même, et qui descendra très bas à cause d’une paranoïa cultivée très tôt. Avec un point de rupture filmé avec force symbolique : la correction infligée par Sugar Ray Robinson, qui provoque son déclin, et que Scorsese filme comme s’il filmait la Passion du Christ, la corde du ring d’où goutte son sang évoquant la couronne d’épine… ou les barbelés en temps de guerre, c’est selon.

Sans bêtes jeux de mots, Raging Bull est un film coup de poing qui garde toute sa puissance de frappe aujourd’hui, définitivement à part à la fois dans la longue série des biopics comme dans celle des films de boxe. Un film à part aussi pour De Niro, dont la métamorphose physique dans le film (il a pris plus de trente kilos pour les dernières scènes) a souvent été mise en avant, au détriment de l’intensité de son jeu. Habité et immense, l’Oscar qu’il a décroché pour ce rôle à Oscar est, pour le coup, totalement mérité.

Il fallait un acteur de sa trempe pour rendre supportable, voire touchant (par moments), ce personnage névrosé possédé par une violence à fleur de peau, qui bat sa femme et domine son frère. Ses face-à-face avec Joe Pesci sont édifiants, brutaux, et émouvants. Raging Bull, c’est aussi, et surtout, une histoire de famille.

Le Temps de l’innocence (The Age of Innocence) – de Martin Scorsese – 1993

Posté : 15 novembre, 2018 @ 8:00 dans 1990-1999, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

Le Temps de l'innocence

Pas une goutte de sang dans ce Scorsese là, tourné entre Les Nerfs à vif et Casino qui, eux, ne lésinaient pas. Pourtant, Le Temps de l’innocence est un film d’une violence tout aussi radicale. Une violence sociale pour le coup, où la question des sentiments, et les rapports humains en général, font d’autant plus de dégâts qu’il importe de faire bonne figure malgré tout dans cette société là.

Cette société, c’est la haute du New York des années 1870. Entre les coups de couteaux de Gangs of New York et les exécutions des Affranchis, c’est donc chez les gens du monde qu’on se montrait impitoyable. A cause du poids des « convenances » bien sûr : on a vu ça dans des tas de films et de romans. Mais aussi et surtout à cause d’un hallucinant manque d’empathie.

Ah ils sont beaux, tous, à l’image de Winona Ryder, au sommet de sa carrière (cette année-là, elle est aussi l’héroïne du Dracula de Coppola). Belle… et parfaitement glaciale, son visage si doux contrastant cruellement avec son humanité très corsetée. Face à elle, Michelle Pfeiffer est une belle victime expiatoire, à la fois libre et prisonnière de ce monde inhumain. Et entre les deux belles, Daniel Day Lewis, tout sauf un héros, un type dont la révolte apparente n’enlève rien au fait qu’il subit constamment son environnement.

Scorsese filme ce microcosme comme il filme la mafia : comme une sorte de grande famille castratrice où chacun, à tout moment, doit respecter les règles en vigueur, immuables. Le style visuel qu’il adopte est constamment au service de son propos : montage, inserts, gros plans, et même des caches (de lumière) comme aux premiers temps du cinéma, qui soulignent constamment les regards omniprésents, et l’impossibilité d’être seul dans ce New York aristocratique, étouffant. C’est dur, et magnifique.

Taxi Driver (id.) – de Martin Scorsese – 1976

Posté : 17 septembre, 2016 @ 8:00 dans 1970-1979, DE NIRO Robert, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

Taxi Driver

« You’re talking to me ? » De Niro mimant un dialogue devant son miroir… Cette scène n’est pas juste la plus célèbre de Taxi Driver, l’une de celles que les cinéphiles se répètent en boucle depuis quarante ans. Elle illustre parfaitement le destin de Travis Bickle, vétéran du VietNam incapable de trouver sa place dans la société, paumé confronté à la solitude qui s’invente une destinée hors du commun.

Jamais peut-être un film n’a aussi bien souligné la solitude d’un homme dans la ville. New York, bien sûr, filmée comme une étuve nocturne où se croisent tout ce que l’humanité fait de plus tordu, dépravé, minable. Des pervers, des proxénètes (Harvey Keitel), des putes de 12 ans (Jodie Foster) des maris qui ne pensent qu’à tuer leur femme (Scorsese lui-même, visiblement sous l’influence d’une substance non autorisée dans une apparition hallucinante)… et Travis / De Niro en témoin écœuré de cette meute déshumanisée.

Il est formidable, De Niro, d’une sobriété qui paraît aujourd’hui bien étonnante. Intense et superbe anti-héros, jeune homme abîmé par son époque, sans repère ni horizon. Un homme capable de belles déclarations romantiques, mais qui emmène l’élue de son cœur (Cybil Sheperd) dans un cinéma porno. Parce que c’est là le seul univers qu’il connaisse vraiment. Un homme dont la folie grandissante et un coup du sort fera de lui un authentique héros à l’Américaine. Pas réintégré dans la société, mais enfin en paix, malgré tout.

Plus que le fil conducteur (la « mission » de Travis), c’est la déambulation sans fin de De Niro qui fascine, la caméra de Scorsese transformant les rencontres nocturnes de son chauffeur de taxi en trip glauque et halluciné dans une ville rongée par le vice, la misère et la solitude. Un chef d’oeuvre transcendé par Scorsese, mais qui vient pourtant d’un autre talent : celui du scénariste Paul Schrader, qui a tiré cette « histoire » de ces propres années de galère et de solitude dans une New York cruelle pour les solitaires.

C’est aussi la dernière musique originale de Bernard Herrmann, mort fin 1975 avant la sortie du film. Le compositeur attitré avait commencé sa carrière 35 ans plus tôt en signant le score de Citizen Kane. Avec Taxi Driver, il clôt de la plus belle des manières son impressionnante filmographie, avec une musique jazzy portée par des sax fascinants.

Les Affranchis (Goodfellas) – de Martin Scorsese – 1990

Posté : 8 juillet, 2016 @ 8:00 dans * Films de gangsters, 1990-1999, DE NIRO Robert, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

Les Affranchis

« Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être gangster… » En une phrase culte, prononcée sur l’image arrêtée de son visage en gros plan, Ray Liotta rentre dans la légende. Acteur de second plan, vaguement remarqué dans Jusqu’au bout du rêve et quelques autres films, Liotta dévore l’écran dès cette séquence d’ouverture hallucinante, d’une violence et d’une brutalité sauvages.

Sa carrière par la suite n’atteindra jamais de tels sommets, mais Ray Liotta est un acteur formidable. Robert De Niro est magnifique, Joe Pesci est littéralement monstrueux… Mais c’est bien Liotta qui porte sur ses épaules ce monument indépassable de Scorsese, le sommet peut-être de sa filmographie, le film dans lequel le style du cinéaste atteint son apothéose, sa forme la plus parfaite et la plus radicale.

Il est de toutes les scènes, ou presque, Liotta, incarnant avec la même puissance la jeunesse superbe et « héroïque » et l’âge mur de la déchéance de Henry Hill, personnage réel dont l’histoire a inspiré le roman de Nicholas Pileggi : le destin entre gloire et amertume d’un mafieux devenu témoin sous protection.

De cette histoire vraie, Scorsese a tiré une sorte d’opéra filmé. Du cinéma total où tout est rythme et émotion. La bande son hallucinante, le montage explosif, les longs mouvements de caméra, la voix off inoubliable (celle de Liotta)… Tout atteint la perfection dans ce film : cet inouï plan-séquence présentant les « gueules » des mafieux, cette longue série de meurtres qui semble tous participer du même mouvement, les scènes consacrées aux horribles épouses trop maquillées et trop exubérantes…

Au cœur du film, il y a ce sentiment d’appartenance qui rend ces personnages curieusement attachants. Il y a aussi, et surtout, cette atmosphère d’une rare violence parfois latente, parfois explosive. La prestation de Joe Pesci contribue évidemment à rendre cette violence si inoubliable, lui qui emprunte le couteau de cuisine de sa mère (jouée par celle de Scorsese) pour achever l’une de ses victimes ; lui qui dessoude un jeune serveur qui l’a envoyé chier.

On le sent près à exploser à n’importe quel moment. D’où l’inoubliable et étouffante séquence de « Je te fais rire ? Je te fais rire comment ?… » face à un Ray Liotta ahuri. De Niro, lui, apporte sa stature comme un contrepoint presque sage, force pas si tranquille. Un grand trio d’acteurs en état de grâce. Un immense chef d’œuvre.

Shutter Island (id.) – de Martin Scorsese – 2010

Posté : 31 mars, 2016 @ 8:00 dans * Thrillers US (1980-…), 2010-2019, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

Shutter Island

Grand fan de Dennis Lehane, je dois avouer que Shutter Island est à peu près le seul de ses romans à m’être tombé des mains. Pas pour le style, impeccable, mais pour le fameux rebondissement final, très à la mode à l’époque après le succès de Sixième Sens (celui très oubliable de M. Night Shyamalan), le genre de trucs renversant qui doit t’arriver comme une claque, et que en l’occurrence j’avais senti dès la page 30.

Bref, un peu agacé d’emblée, l’adaptation qu’en avait signé Scorsese m’avait fait à peu près le même effet lors de sa sortie en salles. Le revoir quelques années après, en ayant bien assimilé le procédé narratif, m’oblige à revoir le jugement que j’en faisais. Justement parce que Scorsese, contrairement à Lehane, ne joue pas sur cette révélation finale. Son film, fascinant, est un voyage mental aux tréfonds de la folie. Un trip hallucinant et visuellement splendide.

J’essaye de ne point trop spoiler le film, qui est de ceux dont il est difficile de parler sans en dire trop, justement. Disons simplement que la première scène nous montre un bateau sortir de la brume. A son bord, le marshall Teddy Daniels et son nouveau partenaire, qui arrivent sur une île isolée sur laquelle est construit un asile qui abrite de dangereux pensionnaires instables. L’une de ces pensionnaires a disparu mystérieusement. Les deux flics enquêtent.

D’emblée, le comportement de Daniels est étrange : un homme dont la femme est morte et qui semble constamment sur le fil, au bord de la rupture. Soupçonnant tout le monde, doutant de tout. Leonardo DiCaprio est exceptionnel, d’une intensité ahurissante. Sa prestation ne trompe jamais le spectateur ; elle l’entraîne avec lui dans sa terrible descente aux enfers.

Tourné comme un film noir, truffé de costumes et de répliques trop clichés pour être honnêtes, Shutter Island est pur objet cinématographique. Scorsese y glisse des indices troublants et souvent à peine perceptibles, qui incitent à revoir et revoir le film, et qui laissent une sensation troublante. Le même trouble provient de la beauté des images, qui nous entraîne dans une contrée étrange entre réalisme et onirisme. Avec Shutter Island, Scorsese s’autorise un authentique exercice de style. Brillant, inquiétant et bouleversant.

La Valse des pantins (The King of Comedy) – de Martin Scorsese – 1983

Posté : 27 juin, 2014 @ 4:39 dans 1980-1989, DE NIRO Robert, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

La Valse des pantins

En filmant des personnages borderline, incapables de trouver leur place dans la société, ou à la frontière de la folie, Scorsese a souvent créé le malaise dans ses films, de Taxi Driver à Shutter Island. Mais c’est peut-être dans cette satire en apparence plus anodine que le malaise est le plus grand, dans ce portrait d’un apprenti comique trop sûr de lui, qui se heurte à la réalité d’un monde pour lequel il n’est pas taillé. Du moins de l’avis général…

Tourné après le phénomène Raging Bull, qui avait consacré Scorsese comme l’un des plus grands cinéastes du moment, et Robert DeNiro comme l’acteur le plus doué de sa génération, La Valse des pantins peut semble plus anecdotique. La forme est ainsi nettement plus classique, même si le réalisateur joue habilement avec les codes de la télévision et du cinéma pour explorer les fantasmes de son personnage. Et le sujet lui-même ne semble pas très sérieux.

Rupert Pupkin, donc, qui se rêve en nouvelle vedette du one-man-show, fait partie d’une meute de fans hystériques qui chassent les autographes, et parvient miraculeusement à approcher son idole, Jerry Langford (Jerry Lewis, qui parvient à insuffler une vraie humanité à ce personnage peu aimable, et réduit au rang d’icône désincarnée). Pour se débarrasser de cet emmerdeur, la star lui propose de prendre rendez-vous à son bureau. Sauf que, appel après appel, visite après visite, la porte reste fermée à Pupkin, dont personne ne parvient jamais à prononcer le nom.

Le film laisse entrapercevoir des bribes du quotidien solitaire de la star. Mais c’est surtout le personnage de Pupkin qui fascine Scorsese : ce type tellement persuadé de son destin, qui fantasme d’hypothétiques conversations à sa gloire, lance ses vannes devant le poster d’une foule en délire en imaginant ses applaudissements, et sourie seul à ses plaisanteries… Un homme si déterminé qu’il va toujours de plus en plus loin dans les situations embarrassantes. Pour le spectateur en tout cas, toujours plus mal à l’aise, à l’image de Rita, l’amour de jeunesse qui accepte de le suivre pour un week-end chez Jerry, où Rupert assure avoir été invité.

La première heure est absolument formidable, mais totalement inconfortable, tant Scorsese filme des personnages navrants : une star du rire trop seule et trop aigrie, une groupie prête à tout et hystérique (Sandra Bernhard, hallucinante), une ex-reine de beauté sans un avenir dans un rade paumé, et cet apprenti comique ridicule et totalement inadapté à la société.

Sauf que tout n’est pas si simple. Pupkin / De Niro est bien prêt à tout, et enlèvera cette star qui lui a refusé la chance qu’il espérait, et ira au bout de sa « folie » pour obtenir ce qu’il veut. Cynique, Scorsese clôt son film sur une victoire inattendue, sorte de miroir inversé de la fin de Raging Bull, et porte ouverte vers une nouvelle ère pour le cinéma et la télévision, d’une froide modernité. De Niro, qui a porté le projet du film pendant dix ans, est exceptionnel dans le rôle de ce faux ringard à la folie déstabilisante.

• Carlotta vient d’éditer un double DVD du film (restauré en 2013), et des bonus passionnants : un documentaire dans lequel Scorsese et Sandra Bernard reviennent sur le tournage ; une interview passionnante de Thelma Schoonmaker, la monteuse attitrée de Scorsese ; plus d’une demi-heure de scènes coupées ; et une longue conversation entre De Niro, Scorsese et Jerry Lewis filmée en 2013 en clôture du festival de Tribeca, où la version restaurée du film avait été présentée.

Les Nerfs à vif (Cape Fear) – de Martin Scorsese – 1992

Posté : 25 août, 2012 @ 1:41 dans * Thrillers US (1980-…), 1990-1999, DE NIRO Robert, MITCHUM Robert, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

Les Nerfs à vif 92

Tout juste trente ans après le classique de Jack Lee Thompson, Martin Scorsese en tire un remake remarquablement fidèle dans la trame. A quelques nuances près, l’histoire est la même. Mais ces nuances ne sont pas anodines.

La raison de la colère de Max Cady est, en particulier, nettement plus trouble. Alors qu’il voulait se venger du type qui avait témoigné contre lui dans le film de 62, il s’en prend cette fois à l’avocat qui l’a mal défendu, dissimulant volontairement un rapport qui aurait pu lui éviter la prison, choisissant de bafouer les droits de son client pour éviter qu’un monstre soit remis en liberté.

Cela ne change pas fondamentalement le film, mais cela renforce le personnage de Max Cady, personnification du mal qui résume à lui seul toutes les limites (incontournables) de la loi et de la justice humaines.

Dans le rôle, Robert DeNiro en fait des tonnes (un personnage excessif qu’il ne cessera de singer par la suite, hélas), mais il est absolument terrifiant, à l’image du Robert Mitchum de La Nuit du Chasseur, dont il reprend la folie apparente et l’imagerie biblique (c’est à ce rôle du grand Mitchum, plus qu’à son Max Cady de 62, que ce Max Cady-là fait penser).

La force du personnage, comme dans le film original, réside dans le fait qu’il est à la fois horrible et repoussant, et très attirant (le Mal est souvent séduisant, et c’est ici tout le sujet du film). La fille de Sam Bowden en fera les frais, dans une relation d’attirance-répulsion bien plus sexuellement explicite et dérangeante que dans le film de Thompson. Il faut dire que Juliette Lewis est l’actrice idéale pour lui apporter le trouble qui manquait trente ans plus tôt.

Plus appuyés aussi, les défauts de Sam Bowden, ici interprété par un Nick Nolte parfait, dans un rôle pas facile face au numéro de De Niro. Arrogant et peu aimable sous les traits de Gregory Peck, il est ici un véritable manipulateur un rien méprisable, qui a fait condamner son client sans lui dire ce qu’il pensait de lui, et qui agit avec la même lâcheté dans sa vie privée : un type qui n’a ni le cran de quitter sa femme avec qui il ne s’entend plus, ni celui de coucher avec la jeune femme qui est tombée amoureuse de lui, et avec laquelle il se contente de flirter, pour le plus grand malheur de la jeune femme, et pour le plus bonheur de son ego à lui…

Une évidence : Scorsese est bien meilleur réalisateur que Jack Lee Thompson. Mais le talent du cinéaste ne se sent vraiment que dans la dernière partie, variation nettement plus spectaculaire de celle de 62, climax apocalyptique à couper le souffle.

La première moitié du film est moins concluante : Scorsese donne l’impression d’hésiter entre différents styles, et peine un peu à vraiment installer l’angoisse (qui finit quand même par devenir franchement oppressante).

Mais il y a l’immense plaisir, que nous réserve Scorsese, d’avoir offert de petites apparitions à Martin Balsam et Gregory Peck, et un rôle un peu plus consistant à Robert Mitchum. Une manière pour lui, qui signait son premier film de genre, de dresser un pont avec le Hollywood de sa jeunesse…

Gangs of New York (id.) – de Martin Scorsese – 2002

Posté : 11 octobre, 2011 @ 1:11 dans 2000-2009, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

Gangs of New York

Scorsese l’a porté pendant des années, ce film monstrueux qui ne pouvait sans doute être réalisé que par lui. Un film qui complète avec panache et une extrême brutalité son anthologie de l’histoire de l’Amérique vue par le prisme du crime. New York a toujours été son terrain de jeu de prédilection : Scorsese a réalisé quelques-uns des plus grands films consacrés à la grosse pomme, de Mean Streets aux Affranchis en passant, bien sûr, par Taxi Driver. Dans tous ces chef d’œuvre, le cinéaste en disait plus sur la ville avec ces portraits de gangsters que la plupart des autres réalisateurs.

Avec Gangs of New York, Scorsese remonte aux sources de tout, en plongeant au cœur d’un New York encore très jeune (nous sommes en pleine guerre civile), dont les quartiers populaires sont le lieu de guerres de gangs d’une violence inouïe. Ce qui donne lieu à quelques batailles de rue hyper sanglantes et rageuses. Le film commence d’ailleurs par l’une de ces bagarres. La plus sauvage de toutes peut-être : c’est avec cet affrontement entre deux clans pour la suprématie sur le quartier, que le cinéaste présente ses personnages, en particulier les deux principaux antagonistes : Bill le Boucher, saisissant « native » au regard fou, et un jeune garçon dont le père (joué brièvement par Liam Neeson) est tué par Bill. L’enfant réapparaîtra bien des années après sous les traits de Leonardo DiCaprio, bien décidé à venger son père.

Mais rien n’est aussi simple dans les films de Scorsese. DiCaprio (qui tournait là le dos à ses rôles de beau gosse, et révélait la grande puissance qu’on ne faisait que pressentir jusqu’alors) voulait tuer l’assassin de son père, mais il trouve dans cet assassin un père de substitution. Il y a du Freud dans ce Scorsese-là, qui repose sur un trio de personnages étonnamment complexe. DiCaprio, donc, déchiré par sa relation d’amour-haine avec son nouveau mentor, mais aussi entre son désir de se venger et sa tentation de profiter de la vie qui lui est offerte…

Face à lui, Daniel Day Lewis. Pas besoin de rappeler à quel point son interprétation est bluffante, d’une puissance exceptionnelle : il a d’ores et déjà marqué toute une génération d’acteurs, comme l’avait fait avant lui DeNiro dans les films de Scorsese.

Et puis Cameron Diaz, qui trouve là, et de loin, son rôle le plus fort (et sa meilleures interpretation). Scorsese fait pour elle ce qu’il avait fait pour Sharon Stone dans Casino. L’histoire d’amour qu’elle vit avec DiCaprio, jamais convenue et toujours explosive, là aussi marquée par un mélange de désir et de révulsion, est l’une des grandes forces du film.

La reconstitution historique en est une autre. Scorsese a les moyens de ses ambitions : le New York du milieu du XIXème siècle est impressionnant, que ce soit dans sa peinture des bas-fonds ou dans les quartiers huppés. Mais le cinéaste ne se laisse pas tenter par un esthétisme qui aurait été déplacé dans ce monde troublé : le film n’est pas à proprement parler « beau ». A vrai dire, il est même franchement laid, parce que ce que filme Scorsese, mélange de débauche, de corruption, de violence et de cynisme, n’a rien de franchement romantique.

Fasciné par l’Amérique et ses racines, et par ces anonymes venus de tous horizons qui ont fait l’histoire de ce pays, Scorsese n’en est pas moins dupe. Pour témoin cette séquence un peu schématique, mais d’une grande force visuelle, qui montre l’arrivée dans le port de New York de migrants sans avenir, qui sont mobilisés par l’armée dès qu’ils débarquent, et ne sont naturalisés que pour pouvoir revêtir l’uniforme et repartir, vers le front cette fois, tandis que les cercueils morts au combat sont débarqués… Comment raconter en quelques secondes le destin tracé des milliers d’Irlandais qui venaient chercher une autre vie en « terre promise ». Scorsese a parfois fait plus nuancé, mais rarement plus puissant.

Ces migrants/combattants qui ne vont pas plus loin que le port symbolisent bien ce New York qui croit pouvoir vivre loin de la guerre civile, mais qui finira par être rattrapé par l’histoire. Et rarement la petite histoire et la grande histoire n’auront été aussi étroitement liées. Alors que l’affrontement final se prépare entre les antagonistes, l’armée décide de réprimer la révolte qui agite les petites gens, qui refusent d’aller mourir pour une cause dont ils se contrefoutent. Cette double explosion de violence est édifiante. Comme le générique de fin, qui nous montre l’évolution de New York en un peu plus d’un siècle, et nous fait ressentir la modestie de la condition humaine face au destin d’une ville, et s’achève par une image hantée par l’ombre des twin towers…

Gangs of New York, ou un chant d’amour morbide et sans détour à une ville à la fois magnifique et horrible.

 

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