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Archive pour la catégorie 'MELVILLE Jean-Pierre'

L’Aîné des Ferchaux – de Jean-Pierre Melville – 1963

Posté : 15 novembre, 2021 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1960-1969, MELVILLE Jean-Pierre | Pas de commentaires »

L'Aîné des Ferchaux

Le film s’ouvre sur une scène de boxe d’un rare tragique. La voix off de Belmondo le précise : ce combat est sa chance de devenir professionnel, à condition qu’il le gagne. On sait bien qu’il le perdra… Belmondo n’a peut-être jamais été aussi proche d’un anti-héros de film noir américain que dans ce film, dont l’action se déroule justement en grande partie de l’autre côté de l’Atlantique, sur les routes d’une Amérique populaire, loin des clichés glamours, mais si proche de l’image qu’en donne le film noir.

Belmondo, jeune homme qui fait le deuil de la vie qu’il aurait pu avoir, embauché comme « secrétaire particulier » par Charles Vanel, vieil homme qui fait le deuil de la vie qu’il a eue. Lui est un tout puissant banquier poussé à prendre la fuite pour éviter la prison qu’un scandale provoqué par son arrogance lui promet. Les deux hommes se trouvent, d’une certaine manière, tous deux cyniques et dénués de toute empathie. A ceci près que le vieux est riche et acculé, et le jeune pauvre et affamé.

Comment voulez-vous qu’une telle rencontre donne lieu à un semblant d’optimisme. Ce n’est clairement pas la vision de Melville, qui adapte ici un roman de Simenon, le seul de sa carrière, l’un de ses grands hommages au cinéma américain qui l’a tant nourri. Il y est question de Frank Sinatra, de Marlon Brando. Mais c’est plutôt la silhouette d’Alan Ladd ou de Robert Mitchum que l’on entrevoit derrière la démarche lasse de Belmondo, superbe dans le dernier de ses trois Melville.

Melville filme l’Amérique comme peu de cinéastes français l’on fait, à travers un road trip fascinant, qui dévoile le pathétique de ce « couple » improvisé dans l’urgence : deux hommes opposés sur à peu près tout si ce n’est le cynisme et l’indifférence, et qui se replient peu à peu l’un sur l’autre. L’Aîné des Ferchaux n’est pas le plus typique des films de Melville. Pas le plus aimable non plus, avec ses longues scènes d’affrontement silencieux entre deux personnages antipathiques.

Mais la longueur de ces scènes et le côté inconfortable de l’entreprise font beaucoup pour rendre palpable le sentiment d’enfermement ressenti par les deux hommes, magnifié par la belle musique de Georges Delerue. Et puis il y a Vanel et Belmondo, formidables malgré les conditions du tournage (Belmondo a, au mieux, viré le Stetson et les lunettes noires de Melville après que ce dernier s’en est pris un peu trop violemment à Vanel, incident qui a marqué la rupture définitive entre le cinéaste et le jeune acteur). Leur rencontre, pathétique et tendue, est une raison bien suffisante pour redécouvrir le film.

Le Doulos – de Jean-Pierre Meville – 1962

Posté : 16 février, 2015 @ 4:59 dans * Polars/noirs France, 1960-1969, MELVILLE Jean-Pierre | 2 commentaires »

Le Doulos

« Salut les hommes, et tant pis si je me trompe. » Cela sonne presque comme du Audiard, mais c’est à Melville qu’on doit cette réplique mythique, et c’est Serge Reggiani, raide et mutique, qui la prononce en entrant dans la cellule où va se nouer définitivement son destin, sans qu’il le réalise lui-même avant qu’il soit trop tard.

Le Doulos porte déjà en germe tout ce qui fera la grandeur des grandes œuvres noires et de plus en plus dépouillées du cinéaste, du Deuxième Souffle à Un Flic. Plus il abordera le polar (ou le film de gangster), plus il approchera l’épure, jusqu’à frôler l’abstraction, avec des personnages de plus fermés et silencieux. Et toujours avec cet extraordinaire sens de la mise en scène, et du mouvement dans le cadre.

Il y a déjà tout cela dans Le Doulos : une manière unique de filmer des décors dont on est bien incapable de dire s’ils sont naturels ou de studios ; une tension de chaque instant qui naît des silences ou des non-dits derrière des dialogues viriles ; un sens de l’honneur et une amitié virile où les femmes n’ont pas leur place…

Mais Le Doulos n’a pas encore la simplicité des grands films à venir. Il repose sur des procédés qu’il banira à peu près systématiquement à l’avenir, basant notamment son récit sur des faux semblants, et un mensonge par ommission qui pèse sur la perception que l’on a du personnage du « doulos » (a.k.a. la balance) joué par Jean-Paul Belmondo, dans la période la plus passionnante de sa carrière.

Très originale aussi, la manière dont le point de vue central passe de Serge Reggianni, braqueur fraichement sorti de prison et bien décidé à se venger, à Belmondo, impassible et intense. Une construction qui donne au Doulos une dimension unique dans l’œuvre melvilienne. Bien plus qu’une ébauche : une passionnante étape dans l’élaboration de son style unique.

Un flic – de Jean-Pierre Melville – 1972

Posté : 10 avril, 2014 @ 1:38 dans * Polars/noirs France, 1970-1979, MELVILLE Jean-Pierre | Pas de commentaires »

Un flic

Ultime film de Melville, qui revient au dépouillement absolu et à l’abstraction du Samouraï, son chef d’œuvre. Le cinéaste retrouve d’ailleurs son acteur le plus symbolique : Delon, royal dans la peau de ce flic comme il l’était dans celle du tueur solitaire. Parce que les deux hommes, finalement, ne sont pas si éloignés. Même s’ils se situent de part et d’autre de la loi, ils incarnent une même vision de l’humanité : solitaire, taiseuse, et vivant en marge de la société.

Dès la première apparition de Delon, en plans brefs que le montage intercale dans un long braquage de banque à des centaines de kilomètres de Paris, quelques rares mots prononcés en voix off soulignent le quotidien de ce flic, qui entre en fonction en fin de journée sur les Champs Elysées, mais qui n’existe vraiment que lorsque Paris s’endort…

Delon le flic partage ses nuits avec un coéquipier (Paul Crauchet) avec lequel il n’échange pas le moindre mot. Les rares fois où il semble vivre enfin, c’est lorsqu’il s’éloigne de ces appels téléphoniques qui se suivent sans fin, et qu’il côtoie celui et celle dont il ne sait pas encore qu’ils sont les cerveaux du braquage, propriétaires d’un club de nuit où il a ses habitudes.

Lui, c’est Richard Crenna, le futur colonel Trautman de Rambo, dont le regard laisse transparaître les rêves perdus et surtout le destin inéluctable. Elle, c’est Catherine Deneuve, qui parvient à donner une aura tragique à ce personnage quasi muet et totalement en retrait.

D’ailleurs, tous les personnages sont en retrait, et n’existent vraiment que dans les silences, plus que dans n’importe quel film depuis Le Samouraï. Comme s’il pressentait qu’Un  Flic serait son dernier film, il en fait une œuvre-somme, où l’on retrouve son goût pour les chapeaux et les pardessus, pour les lieux nocturnes où flics et gangsters partagent les mêmes valeurs, et pour les silences qui en disent long.

Il y a bien quelques dialogues, rares et faussement explicatifs. Mais ce sont les silences et les regards qui marquent le plus dans ce sommet du cinéma melvilien. Un regard compréhensif entre le flic et un travesti. Puis, plus tard dans la nuit, un autre regard, dur et résigné, entre les deux mêmes… Melville multiplie les gros plans pour coller à l’évolution des personnages. Avec ces visages pas si impassibles, c’est l’inéluctabilité du drame en marche qu’il met en valeur.

Le Samouraï – de Jean-Pierre Melville – 1967

Posté : 29 novembre, 2013 @ 3:40 dans * Polars/noirs France, 1960-1969, MELVILLE Jean-Pierre | Pas de commentaires »

Le Samouraï

A la jeune génération qui ne voit en Alain Delon que l’incarnation du vieux réac odieux et imbus de lui-même (on se demande d’où vient cette image qui lui colle à la peau), à ceux qui se demandent comment une telle aura peut entourer l’interprète de Jules César dans un pathétique Astérix… A tous ceux-là, une vision du Samouraï s’impose. Avec ce personnage de tueur solitaire et taiseux (et avec une poignée d’autres, dont Plein Soleil et Rocco et ses frères), Delon est entré dans la légende.

Quarante-cinq ans après, on est toujours saisi par la présence sidérante de l’acteur, bloc de marbre dont le verbe est rare, mais dont le regard dit tellement sur la profonde solitude. La première séquence est inoubliable. Une chambre à peine meublée, Delon attendant allongé sur son lit, un moineau qui piaffe dans sa cage, rien d’autre qui puisse évoquer une quelconque attache… Ce Jeff Costello est une ombre, un fantôme. Un tueur à gages dont on ne saura rien du passé, des doutes ou des rêves.

Melville le filme comme un cadavre en marché. Raide, blafard, résigné. Un être tragique que la mort entoure, et qui n’essaye même pas de se raccrocher aux dernières beautés qui l’entourent : une « fiancée » prête à tout pour lui (Nathalie Delon, dans son rôle le plus marquant), et une pianiste de jazz au comportement trouble, qui a été témoin de son crime mais le couvre devant les policiers.

C’est (avec L’Armée des ombres) le chef d’œuvre de Melville. Une marche funèbre dépouillée et fascinante, qui inspirera des tas d’autres cinéastes, et tout particulièrement à Hong Kong : John Woo n’a jamais caché son admiration pour Melville, et s’inspirera du personnage de Delon pour le tueur de The Killer (qui s’appelle même Jeff) ; plus récemment, Johnnie To avait proposé à Delon le personnage principal de Vengeance (hélas interprété par Johnny), lui aussi très inspiré de Jeff Costello.

 

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