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Archive pour la catégorie 'MANN Anthony'

Two o’clock courage (id.) – d’Anthony Mann – 1945

Posté : 6 septembre, 2012 @ 1:23 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, MANN Anthony | Pas de commentaires »

Two o'clock courage

Anthony Mann a près de 40 ans lorsqu’il réalise ce Two o’clock courage, mais c’est encore une œuvre de jeunesse : il ne s’agit que de son septième long métrage derrière la caméra, et il faudra attendre Desperate, en 1947, pour qu’il soit enfin le principal auteur de ses films, dont il supervisera désormais les scénarios.

Dans cette petite production RKO, on retrouve tout de même son goût pour la concision et un montage serré, son sens déjà bien acéré du rythme, ainsi que son penchant pour les ambiances nocturnes, tout ce qui sera sa marque de fabrique dans la série de chef d’œuvre du film noir qu’il signera à la fin de cette décennie. Pas encore, toutefois, ces ombres et cette obscurité qu’il filmera mieux qui quiconque avec son chef op John Alton, dans d’autres productions RKO. Pas non plus la sécheresse hyper-percutante de ses plus grands « noirs ».

Ici déjà, en tout cas, Mann ne tergiverse pas, et nous fait entrer directement dans l’action, et d’une manière particulièrement originale. Les premières images nous montrent un homme blessé à la tête, titubant dans la nuit, dans les rues désertes d’une grande ville. Un taxi manque de le renverser. Le chauffeur en descend : c’est une charmante jeune femme (Ann Rutherford, magnifique), qui décide aussitôt de venir en aide à cet inconnu qui a tout oublié de qui il était et ce qui lui est arrivé. La belle est sous le charme de ce grand dadais aux faux airs de George Sanders (normal, c’est Tom Conway, le frère du susmentionné).

Une introduction choc, mais la suite est un peu plus convenue. L’enquête prend de nombreux chemins de traverse. Toute le suspense repose sur l’identité de l’assassin qui a tué un célèbre producteur et évidemment, tout semble désigner Tom Conway. Est-il le véritable coupable ? Ou est-ce l’un des nombreux personnages secondaires qu’il croise sur son chemin au fil de cette nuit pas comme les autres ? Les fausses pistes se succèdent, ce qui finit par lasser et perdre un peu, mais qui donne un gag récurrent assez réjouissant : un journaliste qui suit l’affaire n’en finit plus de donner des infos qui se contredisent à un rédacteur en chef au bord de la crise de nerf…

Mann ne prend visiblement pas trop au sérieux cette intrigue tarabiscotée et sans grand intérêt. Il préfère mettre l’accent sur l’aspect humoristique, quasi parodique des situations. Il faut reconnaître qu’il sera plus à l’aise dans le noir le plus noir… Two o’clock courage n’a pas l’aspect cinglant de ses chef d’œuvre à venir, mais c’est une fantaisie policière légère et finalement réjouissante, qui ne manque ni de charme, ni de rythme.

Côte 465 (Men in War) – d’Anthony Mann – 1957

Posté : 2 avril, 2012 @ 2:21 dans 1950-1959, MANN Anthony, RYAN Robert | Pas de commentaires »

Côte 465

« Dieu nous protège ! C’est des types comme toi qui gagneront cette fois. »

Attention, chef d’œuvre ! Mann n’est pas seulement l’un des plus grands auteurs du film noir et du western, il a aussi à son actif l’un des plus grands films de guerre de l’histoire du cinéma. De la guerre elle-même, on ne voit pourtant pas grand-chose dans ce Côte 465 qui se déroule en pleine guerre de Corée : une série d’explosions, des coups de feu dont les auteurs sont invisibles, de rares silhouettes de soldats coréens…

La toute première scène donne le ton : on découvre un bataillon de 17 soldats américains totalement isolés, sans moyen de transport, arrivés là on ne sait comment. La nature est belle et calme, et le groupe s’accorde un moment de repos. L’un d’eux, surtout, semble parfaitement calme, profondément endormi. Apaisé. Mais lorsque l’un de ses frères d’arme s’approche, il découvre… deux trous rouges au côté droit ? Presque : une plaie béante dans le dos.

Dans cette ouverture particulièrement forte, tout ce qui fait la richesse de ce film sublime est déjà là. Avec cet ennemi quasiment invisible qui se confond avec une nature belle et apaisante, on prend toute la mesure de l’absurdité de la guerre. Bien avant Terrence Malick, qui en fera le sujet (et le style) de ses films, Mann illustre merveilleusement cette violence absurde que l’homme s’inflige et inflige à son environnement. Côte 465 préfigure, avec quarante ans d’avance, La Ligne rouge

A vrai dire, ce bijou intemporel est la matrice de nombreux (grands) films de guerre à venir. Outre Malick, Steven Spielberg (Il faut sauver le soldat Ryan) ou Clint Eastwood (Mémoires de nos pères) se sont clairement inspirés de ce film.

Elevé à la bonne école de la RKO et de la Eagle Lion, Mann sait tirer le meilleur d’un budget minuscule. Il l’a prouvé dans les années 40 avec ses films noirs. Ici, Mann filme au plus près ses acteurs, dans une nature qui semble si familière, et avec une intelligence de chaque instant. Ils ne sont pas si nombreux les cinéastes qui ont su aussi bien filmer la solitude des soldats pris dans une guerre qui n’a rien de commun avec ce qu’ils sont, avec leur vie. Absurde : c’est le sentiment de ces hommes qui se savent condamnés à mourir loin de ceux qu’ils aiment, et de ce qui est leur véritable environnement.

Constamment tourné vers les personnages et leurs émotions, Mann filme des hommes qui se battent pour garder ce qui leur reste d’humanité. « Dieu nous protège ! C’est des types comme toi qui gagneront cette fois », lance un Robert Ryan qui perd ses dernières illusions après avoir vu Aldo Ray sauver la vie de ses hommes en abattant froidement des ennemis que lui-même aurait épargnés.

Ryan, qui trouve l’un de ses meilleurs rôles, est un héros magnifiquement désabusé. L’antagonisme qui se crée entre ce personnage d’officier humaniste, et le sous-officier à la gâchette facile, annonce une nouvelle ère dans le cinéma américain. Le mythe du héros absolu et sans tâche a vécu. L’Amérique n’est plus ce pays qui gagne toutes ses guerres. Désormais, le doute et le cynisme sont bien présents, dans ce cinéma américain qui se penche sur sa propre histoire, basée sur l’humanisme et la cruauté.

• Le film est disponible chez Wild Side Video dans une très belle édition (également disponible dans un indispensable coffret de six films de Michael Mann). En bonus : une analyse du film assez passionnante par Jean-Claude Missiaen, cinéaste ayant bien connu Mann.

La Rue de la Mort (Side Street) – d’Anthony Mann – 1950

Posté : 17 mars, 2012 @ 10:01 dans * Films noirs (1935-1959), 1950-1959, MANN Anthony | Pas de commentaires »

La Rue de la mort

Dernier film noir d’Anthony Mann avant son grand cycle consacré au western, La Rue de la Mort marque une rupture de style assez marquante avec ses précédents chef d’œuvre du genre. Comme pour Incident de frontière, le cinéaste adopte un style quasi-documentaire avec un tournage en extérieur, et une image épurée, moins âpre et stylisée. Mais ici, il va plus loin encore. Avec un nouveau chef opérateur (Joseph Ruttenberg remplaçant le grand John Alton), Mann signe un film presque clinique, sur la descente aux enfers d’un jeune homme incapable de trouver sa place dans une ville aussi vampirisante que New York.

La Big Apple tient un rôle primordial dans ce film qui, ce n’est pas un hasard, commence par d’impressionnants plans aériens de la ville. Le poids de cette mégalopole se fait continuellement sentir, et c’est parce qu’il ne peut se résoudre à n’être qu’une minuscule partie de ce tout gigantesque que notre jeune héros va frôler la tragédie…

Jeune facteur sans le sou, Farley Granger rêve en grand. Il veut le meilleur pour son épouse (Cathy O’Donnell, déjà sa partenaire dans Les Amants de la Nuit de Nicholas Ray) et leur futur enfant. Alors un jour, il vole une enveloppe qu’il croit contenir quelques billets. Mais ce sont 30 000 dollars qu’il vient de dérober, et il ignore encore que cet argent appartient à un gang de kidnappeurs et de tueurs. Poursuivi par les gangsters, poursuivi par la police, poursuivi par sa mauvaise conscience, il ne fera que de mauvais choix, refusant de se rendre à des policiers tout prêts à le croire, et faisant confiance à un barman qui s’empressera de le trahir…

L’intrigue est clairement celle d’un film noir, et Farley Granger est une figure inoubliable du genre. On est constamment tiraillé entre l’envie de baffer ou de prendre dans ses bras ce type immature, définitivement trop modeste et fragile pour faire le poids face à un environnement aussi oppressant que le sien. D’ailleurs, le film a bien des points communs avec les grands films noirs stylisés de Mann, le réalisateur adoptant une nouvelle fois une voix off qui présente l’histoire comme une affaire parmi d’autres que la police a à traiter (c’était déjà le cas pour La Brigade du Suicide, par exemple).

La grande différence ici est la manière dont Mann utilise la ville. D’innombrables plans en contre-plongée font des buildings de grandes murailles omniprésentes ; l’intimité est un luxe que Farley Granger est bien incapable de s’offrir (y compris sur les toits des immeubles ou dans sa propre chambre) ; le danger semble aussi présent dans les rues ensoleillées et gorgées de monde que dans les ruelles étroites et sombres…

Et puis il y a cette incroyable course poursuite finale, tournée également en décors naturels, dans les rues soudain désertes de Manhattan. Mann utilise à merveille les grandes façades des immeubles pour accentuer l’impact de ses images. Haletante et impressionnante, cette préfigure les grandes course-poursuites à venir : celles de French Connection ou de Bullitt, pour ne citer que les plus fameuses.

Le Livre noir (Reign of Terror / The Black Book) – d’Anthony Mann – 1949

Posté : 14 mars, 2012 @ 10:02 dans 1940-1949, MANN Anthony | Pas de commentaires »

Le Livre Noir

Situé au carrefour entre ses films noirs et ses westerns, ce film en costume est l’une des œuvres les moins connues d’Anthony Mann. Pas sa moins réussie : comme Incident de frontières, tourné la même année et qui utilisait tous les codes du film noir pour traiter d’un sujet social fort (le sort des travailleurs clandestins au Sud des Etats-Unis), Le Livre noir est l’occasion pour le cinéaste d’appliquer tous les codes du genre dont il est alors l’un des maîtres, à un genre a priori radicalement différent, en l’occurrence le film en costumes. Résultat : un chef d’œuvre atypique, qui porte indéniablement la marque de Mann.

Loin, très loin, des films en costume que le réalisateur tournera vers la fin de sa carrière (de grosses productions, celles-là, tournées dans un technicolor flamboyant), Le Livre noir renoue avec les jeux d’ombre, les angles de caméra agressifs et les gros plans hallucinants qui avaient fait la force de Marché de brutes ou de La Brigade du Suicide. D’ailleurs, Mann s’attache une nouvelle fois les services de John Alton, son génial chef opérateur.

Historiquement, le film est sans doute très discutable, mais qu’importe. En situant son action à Paris durant la Terreur, Mann choisit avant tout une toile de fond inquiétante où le danger est omniprésent. Ces rues parisiennes de l’après Révolution française n’ont rien à envier, en terme de décor inquiétant, aux rues interlopes des grandes villes américaines des années 40. Quant à la pègre et aux policier corrompus, ils sont bel et bien présents, mais portent ici les noms de Robespierre, Fouché ou Saint-Just.

Loin de se sentir emprisonné par cette toile de fond historique, relativement peu portée à l’écran, Mann se sent visiblement pousser des ailes, et laisse éclater son génie comme rarement. Formellement, le film est une splendeur. Les ombres sont profondes (la scène introduisant le héros joué par Robert Cummings se déroule même dans une obscurité quasi-totale), les gros plans inquiétants, et Mann n’a pas son pareil pour composer des plans qui sont à la fois d’une grande épure, et totalement virtuoses.

Le scénario fait de Robespierre (Richard Basehart, l’inoubliable tueur de Il marchait dans la nuit) un salaud manipulateur et cruel, ivre de pouvoir et prêt à tous les crimes pour obtenir ce qu’il veut, et conserver la main-mise sur la Convention toute puissante. Face à lui, un mouvement clandestin qui souhaite dénoncer les crimes de Robespierre, et redonner le vrai pouvoir au peuple. Robert Cummings, sorte d’espion infiltré dans l’entourage du révolutionnaire, est amené à jouer double, voire triple-jeu.

Le livre noir du titre est un mystérieux carnet sur lequel Robespierre aurait inscrit tous les noms de ceux qu’il a décidé de conduire à la guillotine, qu’ils soient ennemis de la Révolution avérés, ou proches qu’il juge gênants. Ce carnet, rendu public, dévoilerait la véritable nature manipulatrice de Robespierre. La mission de notre héros est donc de le retrouver et de le présenter à la Convention. Mais l’amour s’en mêle…

Film d’aventure, suspense, portrait d’une époque tourmentée, film noir, film d’espionnage, film sur un monde en mutation (l’avenir apparaît fugitivement sous les traits du futur Napoléon), Le Livre noir ne ressemble à aucun autre film, mais fonctionne comme un pur plaisir de cinéma. Mann accumule les séquences haletantes (notamment une incroyable scène d’évasion), sur un rythme trépidant qui ne laisse aucun répit. Comme ces grands feuilletons populaires du XIXème siècle, auquel Mann semble rendre hommage ici. Un hommage génial à découvrir de toute urgence.

• Peu connu en France, Le Livre noir vient d’être édité en DVD par Artus Films, un indispensable dénicheur de raretés plutôt spécialisé dans le nanar des années 50, mais qui frappe très fort avec ce chaînon manquant de la filmographie de Mann.

Desperate (id.) – d’Anthony Mann – 1947

Posté : 13 mars, 2012 @ 2:23 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, MANN Anthony | Pas de commentaires »

Desperate

C’est avec ce petit film noir que Mann a mis son premier pied dans la cour des très grands. A partir de ce Desperate, et pendant à peine trois ans, le réalisateur allait signer une série impressionnante de six chef d’œuvres noirs (de La Brigade du Suicide à Incident de frontière).

On est ici dans la plus pure tradition du genre : le héros est un monsieur tout le monde à l’image de la masse laborieuse américaine, un chauffeur routier prêt à accumuler les heures sup pour faire vivre sa petite famille, alors que sa jeune épouse est enceinte de leur premier enfant. Un homme qui se retrouve, bien malgré lui, partie prenante d’un hold up sanglant. Et comme dans tout bon film noir, notre héros, interprété par un Steve Brodie parfaite incarnation de l’Américain moyen, accumule les mauvais choix.

Appelé un soir pour assurer une livraison urgente, il se retrouve piégé par un camarade d’enfance qui, lui, a choisi la mauvaise voie. C’est Raymond Burr, futur voisin criminel de Fenêtre sur cour, et déjà bad guy incontournable du cinéma noir. Burr à l’écran, lors de cette décennie 40, c’est une silhouette massive qui ne contient que de la hargne et de la cruauté. Ici, peut-être encore plus que dans ses autres films : car on sent chez ce personnage une véritable délectation à sacrifier celui qui a grandi dans le même quartier défavorisé que lui, et qui a fait le choix de s’en sortir.

Desperate, c’est le destin croisé de ces deux hommes nés sous la même étoile, mais ayant fait des choix de vie radicalement différents. Réunis autour d’un hold-up qui tourne mal, tous deux se retrouvent confrontés à un double enjeu. Pour le premier, il s’agit d’échapper à tout le monde (la police dont il est persuadé qu’elle ne le croira pas, et la pègre déterminée à le retrouver), tout en protégeant sa jeune épouse et leur futur bébé. Le second, également acculé par la police, doit mettre la main sur le camionneur, dont il se persuade qu’il peut sortir son jeune frère de prison en lui faisant porter le chapeau ; tout en voulant avant tout liquider ce type dont l’avenir semble plus radieux que le sien.

Fortement ancré socialement, comme tous les grands films noirs, Desperate est donc un film sur le libre arbitre, sur le destin qui n’appartient qu’à soi. Un film purement américain, et finalement assez classique dans le fond.
Mais ce qui frappe ici, dans ce qui est encore un film de jeunesse pour Mann, c’est la maîtrise formelle du cinéaste. Même sans John Alton, qui sera son chef op pour ses films noirs à venir, Mann signe un film visuellement splendide, magnifiquement photographié par George E. Diskant, qui sera un collaborateur régulier de Nicolas Ray (Les Amants de la nuit, notamment). La première moitié du film, surtout, essentiellement nocturne, est impressionnante.

Mann a une manière particulièrement frappante de filmer ses personnages, en gros plans aux angles improbables qui apportent un dynamisme incroyable au film, ou en utilisant des objets inattendus en premier plan : une chaise à barreaux devant le visage inquiétant de Raymond Burr, des masques de carnaval qui cachent les fugitifs…

Très remarqué à sa sortie, ce film tourné pour la RKO a attisé l’intérêt des dirigeants de la Eagle Lion, une autre petite firme moins connue aujourd’hui, mais dont les films noirs à petits budgets sont tout aussi remarquables. C’est pour elle que Mann tournera, dès les mois suivants, une série de chef d’œuvre parmi lesquels Marché de brutes et La Brigade du Suicide.

Incident de frontière (Border Incident) – d’Anthony Mann – 1949

Posté : 9 février, 2012 @ 4:28 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, MANN Anthony | Pas de commentaires »

Incident de frontière

Après une série de polars urbains sublimes (Railroaded, T-Men, Raw Deal…, tournés pour la petite firme Eagle Lion), Anthony Mann délaisse les rues sombres et humides pour les grandes étendues arides de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, avec ce premier film tourné pour la MGM. Changement a priori radical, mais pas tant que ça : ce qui change surtout dans ce film, par rapport aux précédents, c’est le rythme : inspiré par ses grands espaces et un décor autrement moins effervescent que les villes de ses films précédents, Mann impose un rythme un rien plus nonchalant. Un rien…

Cela dit, la faune qui peuple ce nouveau bijou est très comparable, et l’atmosphère est définitivement très noire dans cette nouvelle histoire de flic infiltré qui n’est pas sans évoquer celle de T-Men (La Brigade du Suicide), le film dont le succès avait imposé le talent d’Antony Mann auprès des producteurs. Les deux films sont en effet inspirés des dossiers authentiques de la police (c’est en tout ce qu’on nous annonce), et mettent en scène deux flics infiltrés qui doivent démanteler un réseau de gangsters : des faux-monnayeurs dans le film de 1948, un gang exploitant les travailleurs mexicains clandestins ici.

Les scénarios des deux films sont étonnamment semblables. Dans l’un comme dans l’autre, par exemple, on assiste à une scène cauchemardesque hyper cruelle où l’un des deux flics infiltrés est assassiné sauvagement devant les yeux impuissants de son collègue et ami.

Et puis il y a aussi l’incontournable chef opérateur John Alton, véritable star (et génie) de sa profession, qui fait le lien entre les deux films : Alton est aussi à l’aise pour éclairer ces décors dépouillés, austères et poussiéreux, qu’il l’était pour sublimer les rues baroques et humides des bas-fonds.

Dans la lignée de ses polars passés, Border Incident annonce aussi par moments les westerns à venir de Mann : sa manière, en particulier, d’utiliser les décors naturels dans lesquels il pose sa caméra (le film, comme T-Men, est tourné en grande partie en extérieurs) est déjà formidable. Elle préfigure très nettement ses grands westerns : la fusillade finale, en particulier, est une vision nocturne très proche de celle, baignée de soleil, de L’Appât.

D’une certaine manière, Border Incident représente donc un pont entre le passé urbain et l’avenir d’homme de l’Ouest du cinéaste. Il confirme surtout le talent immense d’un cinéaste qui sait formidablement bien créer une atmosphère de violence latente, et filmer des hommes d’une grande cruauté.

Cette cruauté, dans Border Incident, prend une dimension sociale inédite dans l’œuvre de Mann. Très engagé socialement, le film dénonce le « trafic » et le drame quotidien des clandestins mexicains, exploités par de riches propriétaires américains sans morale. Toute la première partie, d’ailleurs, est étonnamment dénuée de rebondissements : Mann y est bien plus tenté par l’aspect sociologique que par la trame policière, qui n’est réellement exploitée que dans la seconde moitié du film. Dans la première, on assiste essentiellement, de l’intérieur, au quotidien de ces clandestins, condamnés à risquer leur vie pour un maigre profit, pour faire vivre leur famille. Une vision dure et sans concession, qui marque durablement les esprits.

Dans la seconde partie, Mann redonne toute sa chair au film de genre, et à un suspense oppressant, à travers toute une série de séquences remarquables : que ce soit la scène de l’exécution au milieu des champs, ou celle des retrouvailles clandestines des deux flics, Mann s’amuse à reprendre les règles du film noir urbain et à les appliquer à un décor aux antipodes. Un peu comme Hitchcock le fera dix ans plus tard avec la fameuse séquence de l’avion dans La Mort aux trousses.

Marché de brutes (Raw Deal) – de Anthony Mann – 1948

Posté : 27 janvier, 2012 @ 10:14 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, MANN Anthony | Pas de commentaires »

Marché de brutes

Quelle année pour Anthony Mann et le film noir : en quelques mois seulement, il enchaîne He walked by night (officiellement signé Alfred Werker), et surtout T-Men et ce Raw Deal, deux films sombres et brutaux interprétés par l’excellent Dennis O’Keefe, et photographiés par l’immense John Alton, chef opérateur qui, pour reprendre le titre de son propre texte, « peignait avec la lumière ». Le génie d’Alton est encore une fois éclatant ici, associé avec le sens incroyable du cadrage et du rythme de ce Mann première génération.

Comme dans T-Men, Mann filme un univers d’hommes violent et enragé, où les gros plans sur des visages déformés par la grimace et la haine renforcent l’absurdité des situations. Mais Raw Deal est très différent. Parce qu’il n’est pas une description presque clinique d’une enquête de police, adoptant le point de vue d’un gangster. Et surtout parce que ce monde d’hommes est curieusement dominé par deux femmes…

O’Keefe incarne une petite frappe condamné à trois ans de prison, qui s’évade grâce à l’aide de sa petite amie et, croit-il, de l’ami qu’il a refusé de dénoncer. Ce qu’il ignore, c’est que ce dernier (interprété par le massif Raymond Burr, secondé par le toujours sadique John Ireland) espère bien que la police le tuera avant qu’il puisse réaliser qu’il l’a trahi. Dans sa cavale, le fugitif embarque l’assistante de son avocat, dont il est secrètement amoureux.

La petite amie du gangster, un peu vulgaire, soumise et sans scrupule… L’apprentie avocate, douce et élégante, pleine de principes… Avec ces deux-là, on peut s’attendre à un triangle amoureux assez classique. Que nenni : Mann brouille les pistes et s’applique à compliquer la situation. La douce jeune femme (Marsha Hunt) n’est pas si innocente que ça, et s’amourache elle aussi du fugitif. Et surtout, la petite amie, jouée par Claire Trevor, stéréotype du personnage que l’on aime généralement mépriser, est bien plus complexe que prévu…

C’est d’ailleurs elle le véritable personnage central du film. Elle qui raconte le film avec une voix off très présente, qui souligne ses propres sentiments, ses doutes, ses espoirs… et révèle une humanité inattendue, et une sensibilité à fleur de peau. Cette petite amie aux allures vulgaires se révèle être une amoureuse prête à tout subir pour celui qu’elle aime, jusqu’au sacrifice. C’est un destin de tragédie que Mann filme ici, et c’est ce choix (on s’attendrait davantage à ce que la voix off soit celle du fugitif, ou de la jeune innocente) qui fait la grande force du film.

Ça, et la tension grandissante qui ne nous lâche pas, et que l’on partage constamment avec le personnage de Claire Trevor : lorsque la caméra la filme en gros plan alors qu’elle attend l’évasion de son ami ; lorsqu’elle se demande, soumise, si sa rivale va descendre de la voiture ou partir avec Dennis O’Keefe ; ou, surtout, lors de cette superbe scène sur le bateau, où Claire Trevor touche enfin du doigt son rêve absolu, tout en réalisant qu’elle se doit de dire la vérité à son homme, et que cette vérité la privera de lui… Ce plan sublime, gros plan immense qui envahit l’écran sur un fond noir dont ne ressort qu’une horloge implacable, est bouleversant.

On ne s’attend pas à une fin heureuse, bien sûr, et le dénouement est à la hauteur de ce petit chef d’œuvre : une explosion de violence où un homme sort de nulle part (dans une ruelle baignée dans la brume) pour affronter son destin qui a tous les atours de l’Enfer, avec des flammes qui annoncent le climax du White Heat. Comme James Cagney dans le film de Raoul Walsh, Dennis O’Keefe aura touché son rêve du doigt (« j’ai eu ma bouffée d’air frais »). C’est la fin la plus heureuse dont on pouvait rêver…

La Brigade du Suicide (T-Men) – de Anthony Mann – 1948

Posté : 26 janvier, 2012 @ 3:58 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, MANN Anthony | Pas de commentaires »

La Brigade du Suicide

Tourné la même année que He walked by night, T-Men participe de la même démarche : également produit par la Eagle Lion, petite firme à cette époque particulièrement prolifique et passionnante, les deux films décrivent avec un réalisme cru et une approche quasi-documentaire la réalité du terrain pour les forces de l’ordre américaine. D’ailleurs, T-Men est clairement placé sous le patronage du Département du Trésor, dont l’ancien patron apparaît face caméra pour introduire l’histoire, tirée des archives du fisc américain. Alors forcément, les flics ont le beau rôle, et apparaissent clairement comme des héros prêts à se sacrifier pour la bonne cause. Placé dans les mains de n’importe qui, une telle démarche pourrait donner un résultat lénifiant.

Mais Anthony Mann n’est pas n’importe qui (il l’avait déjà prouvé en signant officieusement les plus belles scènes de He walked by night). Pas plus que son chef opérateur, le génial John Alton. Ensemble, les deux hommes font des merveilles, dans ce film âpre et violent, qui transcende largement son sujet par la grâce d’images parfois proches de l’expressionnisme. Gueules cadrées en gros plan sentant la rage et la sueur, ombres inquiétantes, silhouettes qui se dessinent dans la nuit… L’approche est quasi documentaire, mais le style est impressionnant, et implacable.

Il contrebalance parfaitement la construction du film, basée non pas sur les rebondissements ou le suspense (encore que suspense il y a !), mais sur la méticulosité de la reconstitution. Mann n’évite rien dans sa description du quotidien de deux agents chargés d’infiltrer un gang de faux-monnayeurs : ni les scènes de documentation dans l’atmosphère anti-spectaculaire au possible d’une bibliothèque ; ni les longues scènes de filature…

Pourtant, Mann parvient à instaurer un climat d’angoisse permanent sur son film, alimenté par de nombreuses explosions de violence, ou des séquences où la tension devient presque insoutenable. Cette tension trouve son apogée avec cette inoubliable scène au cours de laquelle l’un des flics est assassiné devant le regard impuissant de son partenaire, qui ne peut que baisser la tête et laisser l’ombre de son chapeau l’entraîner dans ses ténèbres….

T-Men est un film fauché, mais il fait partie de ces petites productions qui tirent le meilleur de leurs contraintes budgétaires. Mann n’a pas les moyens de montrer des quantités de détails ou des décors spectaculaires ? Il multiplie les séquences nocturnes à peine éclairées, qui renforcent à la fois l’aspect réaliste du film, et son côté percutant et inquiétant. Dennis O’Keefe en est l’incarnation parfaite.

Il marchait dans la nuit (He walked by night) – de Alfred Werker (et Anthony Mann) – 1948

Posté : 26 janvier, 2012 @ 1:25 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, MANN Anthony, WERKER Alfred | Pas de commentaires »

Il marchait dans la nuit

A en croire Stéphane Bourgoin, grand spécialiste du film noir (et observateur obsessionnel de la noirceur de l’âme humaine), Anthony Mann aurait réalisé la plus grande partie de ce polar sombre, réaliste et très percutant. En tout cas toutes les séquences les plus marquantes du film. En réalité, chaque spécialiste a son opinion, et il est bien difficile de savoir ce qu’a réellement tourné Anthony Mann de ce film officiellement réalisé par Alfred Werker, cinéaste à la mauvaise réputation : Werker est surtout resté dans l’histoire pour avoir accepté de terminer Hello Sister (et d’en retourner la majorité des scènes), dénaturant ainsi totalement ce qui devait être le dernier film de Erich Von Stroheim. On fait mieux, comme carte de visite.

Alors évidemment, la paternité de Mann fait peu de doute, d’autant que le film évoque furieusement un autre film tourné (officiellement cette fois) par le cinéaste cette même année : La Brigade du Suicide. Il y a dans He walked by night la même approche quasi-documentaire, et la même ambition esthétique, avec une nuit qui dévore l’écran et n’en laisse ressortir que les éléments essentiels. La Brigade du Suicide raconte à grand renfort de détails authentique l’enquête en sous-marin d’un flic du fisc américain ; Il marchait dans la nuit sort des cartons une enquête également authentique concernant un mystérieux tueur en série.

Là aussi, le film évite au maximum toute tentation sensationnaliste. Collant le plus fidèlement possible à la réalité d’une enquête de police (pas toujours spectaculaire, ni glorieuse), le film met en valeur ces petites détails souvent passés sous silence dans les films policiers. On y voit notamment (avant L’Enfer est à lui de Walsh) l’importance grandissante donnée à la police scientifique. Il marchait dans la nuit peut ainsi être vu comme le précurseur, avec plus d’un demi-siècle d’avance, de la série Les Experts.

Le film a d’ailleurs eu un impact important sur le petit écran, puisqu’il a directement inspiré Dragnet, qui reste l’une des séries policières les plus célèbres et les plus populaires en Amérique. Son créateur et acteur principal, Jack Webb, apparaît d’ailleurs ici dans le rôle du flic de labo.

L’aspect réaliste et cru du film est frappant, d’autant qu’il est servi par une caméra souvent virtuose. Paradoxalement, c’est lorsqu’il s’éloigne du strict point de vue de la police que le film devient le plus passionnant, et le plus impressionnant : lorsqu’il suit le personnage du tueur en série, interprété avec une froideur jubilatoire par Richard Basehart. Cela donne notamment une très longue séquence finale hallucinante, qui commence par la maison du tueur encerclée par la police, et se termine par une course-poursuite dans les égouts qui évoquent évidemment Le Troisième homme de Carol Reed et Orson Welles, tourné… l’année suivante.

L’Engrenage fatal (Railroaded) – de Anthony Mann – 1947

Posté : 26 mars, 2011 @ 7:48 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, MANN Anthony | Pas de commentaires »

L'Engrenage fatal

Anthony Mann est en plein dans sa grande période noire (grosso modo, entre La Cible vivante en 1945, et Incident de frontière en 1949), lorsqu’il signe ce bijou sombre aussi sec qu’un coup de feu dans la nuit. Et dans ce film proche de l’épure, les coups de feu dans la nuit sont de ceux dont on se souvient : dans la scène d’ouverture comme dans celle qui clos l’enquête, la nuit est profonde, à peine trouée par quelques rais de lumière, et la violence fait mal.

Dès cette scène d’ouverture, extraordinaire braquage d’un salon de beauté cachant une activité de paris illégaux, on est frappé par l’économie de moyen et par la force de ces images dont on ne voit pourtant pas grand-chose. Le méchant, dont on ne voit que les yeux inquiétants de John Ireland (dans l’un de ses premiers rôles importants), abat froidement un flic caché par une porte vitrée. De ce flic, on ne saura rien ; on ne le verra même pas, son « exécution » se faisant à travers une porte vitrée. Pourtant, sa mort hantera le film, le gentil flic, et aussi la « garce », comme souvent dans ce genre de films le personnage le plus complexe et passionnant (deux exemples : Gloria Grahame dans Règlement de comptes de Fritz Lang ; et Claire Trevor dans Key Largo de John Huston).

Le couple vedette, lui, n’est guère intéressant. Il y a le flic, interprété par un Hugh Beaumont guère expressif ; et la jeune femme dont il tombe forcément amoureux. C’est Sheila Ryan, charmante mais pas à la hauteur de son rôle, celui d’une fille sans histoire prête à tout pour innocenter son frère, accusé à tort d’avoir tué le policier. On s’intéresse bien davantage au couple un brin sado-masochiste formé par Jane Randolph (pour le côté maso) et John Ireland (évidemment sado).

Mann a surtout un talent fou pour créer une atmosphère, une impression de danger permanent, que ce soit dans les rares scènes très éclairées (celles du club de John Ireland, notamment) ou dans les rues quasi-désertes de la rue, où seuls les visages semblent sortir de la pénombre. D’ailleurs, on sent bien que Mann est bien plus intéressé par l’atmosphère que par l’enquête à proprement parler, qui avance miraculeusement grâce à une découverte énorme (une photo encadrée du méchant dans le sac du témoin du hold-up), le genre de rebondissement que plus personne n’ose plus filmer depuis les années 40. A part Eastwood dans Jugé coupable, peut-être.

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