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Archive pour la catégorie 'LEAN David'

La Route des Indes (A passage to India) – de David Lean – 1984

Posté : 26 janvier, 2016 @ 8:00 dans 1980-1989, LEAN David | Pas de commentaires »

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Quatorze ans : c’est le temps qu’il aura fallu à David Lean pour livrer cet ultime film, une œuvre qui clôt merveilleusement le cycle de ses grandes fresques romanesques et historiques. Plus encore que dans La Fille de Ryan, son précédent film, Lean s’y montre comme un cinéaste apaisé, qui n’a plus besoin de la furie et de la violence visuelles pour illustrer le souffle de l’histoire.

Son goût pour les ailleurs, sa critique cinglante de l’impérialisme, et son profond humanisme sont plus que jamais au cœur de son cinéma. Un cinéma qui, dans ces années 80 dominées par les pop-corn movies, devait avoir des allures de dinosaure. Pourtant, La Route des Indes passe merveilleusement l’épreuve du temps. Sans doute parce qu’il est en dehors de toute mode.

Formellement, le film n’aurait sans doute pas été bien différent si Lean l’avait tourné vingt ans plus tôt. Et même si certains passages manquent un peu de ce souffle qui balayait ses précédents films, cette œuvre testamentaire porte clairement son empreinte : celle d’un cinéaste qui sera resté jusqu’au bout fidèle à sa vision du cinéma… et d’un certain humanisme.

Une nouvelle fois, c’est dans un best-seller qu’il trouve son inspiration : celui d’Edward Morgan Forster qui raconte la découverte de l’Inde coloniale par la jeune fiancée d’un fonctionnaire anglais en poste là-bas depuis plusieurs années. Avec sa future belle-mère, la jeune Adela découvre une société clivée, et des Britanniques se comportant avec condescendance et brutalité avec ces Indiens avec lesquels les deux nouvelles arrivantes se découvrent de vraies affinités.

On comprend sans problème ce qui a attiré David Lean dans ce roman, qui correspond en tous points au cinéma qu’il a toujours fait depuis Lawrence d’Arabie. Les discrimations raciales, la peinture d’une autre culture, l’amitié entre deux êtres que tout oppose, et le combat pour, si ce n’est l’indépendance, en tout cas la reconnaissance de l’égalité de tous.

Définitivement en dehors de toutes modes, Lean soigne ses personnages, sans tomber dans la tentation d’un romantisme hollywoodien qui aurait ruiné le propos. Le rôle principal, surtout, était particulièrement complexe : une jeune femme ouverte et curieuse, qui finit par devenir la représentante de tout ce qu’elle déteste… Dans le rôle, Judy David est sublime. Toute jeune, pas encore woody-allenisée, la jeune actrice trouve là son premier rôle marquant. On fait pire, comme débuts…

Lean trouve le parfait équilibre entre spectaculaire (les émeutes finales, ou ce train qui traverse la nuit) et intime (la belle amitié entre l’enseignant anglais et le médecin indien). Des êtres complexes ballottés par l’histoire. La Route des Indes, sur lequel plane l’ombre de la mort, du temps qui passe, et du poids des actions individuelles, est une superbe manière pour David Lean de faire ses adieux au cinéma, même si le film n’a pas été conçu comme tel…

* DVD disponible chez Carlotta, dans une édition simplement accompagnée d’une analyse relativement courte par Pierre Berthomieu.

Le Docteur Jivago (Doctor Zhivago) – de David Lean – 1965

Posté : 12 novembre, 2015 @ 12:47 dans 1960-1969, LEAN David | Pas de commentaires »

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David Lean est un grand cinéaste, que ses envies de grandeur n’ont jamais coupé de l’humanité la plus intime. Docteur Jivago est l’un de ses très grands films, un immense (dans tous les sens du terme) mélodrame que sa sensibilité et son lyrisme transcendent trois heures durant, trois heures qui filent comme ce souffle irrésistible de l’histoire qui balaye tout sur son passage.

Ceci étant dit, c’est aussi dans ce film que se trouve, sans doute, le passage le plus indéfendable de toute sa filmographie. Le plus détestable, et même honteux : cette ultime séquence des retrouvailles ratées entre Julie Christie et Omar Sharif, pour laquelle Lean, mystérieusement, laisse soudain libre cours à sa grandiloquence en oubliant toute la retenue et l’humilité qui font pourtant du film une merveille… jusque là.

Cette scène laisse un goût d’autant plus amer que durant trois heures, c’est du grand cinéma leanien que le réalisateur de Lawrence d’Arabie nous offre. Une fresque adaptée d’un roman anti-soviétique qui raconte les ravages d’un système niant l’individu et perdant ainsi toute humanité, dans la Russie de la guerre et de la révolution.

Il s’agit bien d’une charge féroce contre le régime communiste, mais ce n’est pas la politique qui intéresse Lean, qui se concentre sur les destins croisés de deux êtres balayés par cette folie ambiante, et sur les regards incroyables de ses deux acteurs principaux, victimes impuissantes et tragiques.

Les scènes épiques ne manquent pas, et Lean les réussit toutes magistralement. Pourtant, c’est dans les détails que le film touche au sublime. Dans ce lent et long voyage en train à travers l’immense plaine glacée surtout, parsemée de purs moments de grâces. Cet instant où la porte s’ouvre et révèle une sorte de tombeau de glace. Ou, surtout, ce bouleversant regard que Klaus Kinski, prisonnier politique grande gueule et arrogant, pose sur la tendresse d’un vieil homme envers sa femme. Peut-être le plus beau moment du film.

Lawrence d’Arabie (Lawrence of Arabia) – de David Lean – 1962

Posté : 12 juin, 2014 @ 2:18 dans 1960-1969, LEAN David | Pas de commentaires »

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Décidément, le monument de David Lean est bien à la hauteur de sa légende. Film déraisonnable, fresque démesurée balayée par le souffle de l’histoire, Lawrence d’Arabie est bel et bien un immense chef d’œuvre aux images impressionnantes. Souvent très inspiré par des lieux clos au début de sa carrière, Lean utilise ici merveilleusement l’immensité du désert, avec cette image si large qu’elle semble ne plus en finir, notamment lors de ce plan fixe extraordinaire   où Lawrence, à dos de dromadaire, traverse l’écran pour aller retrouver un homme perdu dans le désert.

Pourtant, malgré sa démesure, Lawrence d’Arabie est un film profondément intime : le portrait fascinant d’un homme qui plonge dans la folie. D’ailleurs, Lean n’en rajoute jamais dans la surenchère, préférant souvent coller au plus près des visages plutôt que de se complaire dans un trop-plein de violence L’attaque de la colonne de Turcs est sans doute le passage le plus violent du film, mais cette violence est moins montrée (elle l’est tout de même) que suggérée par des gros plans sur Peter O’Toole, illuminé, et Omar Sharif, horrifié. Tous deux, paradoxalement, semblant avoir une conscience accrue de ce qu’ils sont en train de faire, de la frontière qu’ils franchissent.

Avec ce film, Lean a voulu évoquer la folie d’un homme trop conscient de son destin, débordé par l’ampleur de ce que ses décisions entraînent. En cela, le film rappelle bien souvent l’œuvre de Conrad dans Au cœur des ténèbres (adapté par Coppola avec Apocalypse Now). Par la même occasion, Lean l’engagé s’attaque aussi, comme il l’a souvent fait (La Route des Indes, La Fille de Ryan), au cynisme et à l’inhumanité de l’empire colonialiste, et des dérives qu’il entraîne.

Lawrence est un personnage hors normes, qui finit par ne plus être à sa place où que ce soit. Il y a une scène magnifique à la fin de la première partie, lorsque Lawrence, au mess des officiers, se retrouve face à tous ses semblables en uniforme, alors que lui est en habits arabes, seul, séparé des autres par une baie vitrée. Ces images soulignent le fossé qui sépare les militaires de l’empire et cet homme.

Dans le fond et dans la forme, le film est une totale réussite, impressionnante, bouleversante et troublante. Pas la moindre image anodine, tout au long de ces presque quatre heures de projection, jusqu’à l’ultime image : Lawrence traversant une dernière fois le désert pour retourner chez lui, précédé par une moto cruellement prémonitoire, annonçant sa mort à venir loin de cette terre dont la postérité lui accordera le nom.

• Le blue ray édité chez Sony est une merveille : l’image est somptueuse, et un second disque propose un long documentaire passionnant entre autres bonus.

La Fille de Ryan (Ryan’s daughter) – de David Lean – 1970

Posté : 26 décembre, 2013 @ 10:48 dans 1970-1979, LEAN David, MITCHUM Robert | Pas de commentaires »

La Fille de Ryan

Après une série de grands classiques, David Lean signe un nouveau chef-d’œuvre. Beaucoup plus méconnu que Lawrence d’Arabie ou Docteur Jivago, La Fille de Ryan relève pourtant de la même ambition : réaliser un grand film romanesque et intime à la fois, dans un pays déchiré par l’histoire en marche. Le résultat : une transposition à peine voilée de Madame Bovary, et l’un des films les plus beaux, les plus forts, sur l’Irlande des années 10.

Comme dans tous ses films, le lieu joue un rôle majeur. En l’occurrence, une petite ville de la côte irlandaise, sous domination anglaise, durant la Grande Guerre. On est loin de Dublin, où des affrontements sanglants se multiplient pour l’Indépendance. On est loin aussi du conflit qui fait rage sur le continent. De ces combats, on ne verra rien, mais ils sont pourtant omniprésents, pesant sur les habitants de cette terre déchirée (dans tous les sens du terme) et éloignée de tout, dont Lean signe un portrait formidable.

Les paysages, austères et magnifiques à la fois, romantiques et dangereux, donnent le ton du film. Son village est un lieu désœuvré, qui se cherche un héros. Coupés du monde et de ses enjeux, les villageois vivent repliés sur eux-mêmes. Ils ne se réveilleront que lorsqu’un leader indépendantiste choisira leur plage pour récupérer des armes destinées aux rebelles. Cela se passe lors d’une journée de tempête hyper spectaculaire, que Lean a mis plusieurs mois à tourner. Il y met en scène une unité soudaine qui s’improvise d’une manière totalement romantique face aux éléments. C’est magnifique, fulgurant et tragique à la fois.

La Fille de Ryan est aussi un film intime, peuplé de personnages fascinants : celui du prêtre (imposant Trevor Howard, à mille lieues de Brève rencontre) ; ou celui, bouleversant, de Michael « l’idiot du village » interprété par John Mills, visage grotesque et corps déformé, présence omniprésente qui se révèle le plus conscient des drames qui se nouent). C’est aussi une belle et complexe histoire d’amour.

Une jeune villageoise tombe amoureuse d’un homme plus âgé que lui qu’elle épouse, mais qui réalise vite qu’il lui manque quelque chose. Lean filme le couple constamment séparé par quelque chose : une porte, une chemise, ou simplement de la musique trop forte… Ce quelque chose qui lui manque, elle le trouve auprès d’un officier anglais en garnison, avec qui elle vit une passion sulgurante. Devant la caméra de Lean, tout disparaît autour d’eux : le décor s’efface, pour ne laisser la place qu’aux deux corps qui s’enlacent…

Dans le rôle principal, Sarah Miles est une belle héroïne romantique, emportée par le souffle de son époque. Dans celui de son mari, Robert Mitchum trouve l’un de ses très grands rôles. S’il est un film qui prouve définitivement que la star n’est pas le je-m’en-foutiste qu’il affirmait être, c’est bien celui-là. Son interprétation de cet instit effacé et trop doux, est absolument magnifique.

Vacances à Venise (Summertime) – de David Lean – 1955

Posté : 13 août, 2013 @ 12:52 dans 1950-1959, LEAN David | Pas de commentaires »

Vacances à Venise (Summertime) – de David Lean – 1955 dans 1950-1959 vacances-a-venise

Le grand Lean disait de Summertime que c’était son film favori. C’est en tout cas une œuvre charnière dans sa carrière, une production britannico-américaine qui fait le trait d’union entre les films anglais du cinéaste et ses grands films américains à venir. Après avoir élevé le tournage en studios au rang de grand art, c’est aussi avec ce film qu’il plonge pour la première fois au cœur de son décor naturel, comme il le fera avec le désert de Lawrence d’Arabie ou avec les paysages russes du Docteur Jivago.

Ce film-ci est d’une grande simplicité. Katherine Hepburn, Américaine vieillissante, tente de rompre sa solitude en passant quelques jours de vacances à Venise. Elle est heureuse comme tout de découvrir la sérénissime. Un peu exubérante, elle arpente les ruelles et les canaux avec émerveillement. Les premières minutes du film sont déconcertantes : une espèce de carte postale aux couleurs vives, une ville pleine de clichés que Hepburn découvre comme la touriste qu’elle est, passant d’ailleurs son temps à filmer ce qu’elle voit.

Et puis une rupture, a priori sans importance : alors que la touriste s’émerveille de ce qu’elle voit, du calme et de la pureté de la ville, la surface du canal est troublée par des détritus jetés par une fenêtre. Ce n’est rien, mais ce simple geste vient bouleverser le ton du film, cassant l’image d’Epinal et fragilisant le sourire presque béat d’Hepburn.

L’actrice est filmée comme Venise : avec amour, mais avec ses contradictions. Le romantisme de la ville se révèle terrible pour cette femme seule qui, alors qu’elle est assise sur une terrasse de la place Saint-Marc, prend soudain conscience de sa profonde solitude, et s’invente maladroitement un compagnon.

La caméra de Lean plonge dans le cœur de Venise, comme dans celui de l’actrice. Et le fossé entre l’image que l’une et l’autre veulent bien donner, et leur réalité profonde, est abyssal. Rien ni personne n’est aussi pur et simple que l’image qu’il donne. Le beau prince n’est finalement qu’un homme avec ses contradictions. Le romantisme désespéré de Brève rencontre, autre liaison extraconjugale filmée dix ans plus tôt par Lean, a des allures bien différentes ici.

Katherine Hepburn est formidable, parce qu’elle donne vie à la lutte intérieure à laquelle se livre cette Américaine pleine des beaux principes et de la fierté de son pays qui, peu à peu, accepte de laisser éclater son humanité, ses désirs et ses fêlures.

• Souvent exigeant dans le choix de ses bonus (et de ses films), Carlotta joue la sobriété avec le DVD édité en 2011. Au menu : la bande annonce, et une courte présentation par le toujours passionnant Pierre Berthomieu.

Oliver Twist (id.) – de David Lean – 1948

Posté : 8 janvier, 2013 @ 2:05 dans 1940-1949, LEAN David | 1 commentaire »

Oliver Twist (id.) – de David Lean – 1948 dans 1940-1949 oliver-twist-lean

Après le succès de Great Expectations, Lean adapte un autre roman de Dickens, le plus célèbre peut-être. La parenté entre les deux films est évidente, et saute aux yeux dans les premières séquences : les deux films commencent dans une lande déserte et laide, sous un ciel menaçant plastiquement impressionnant. Ce qui était réussi dans le film précédent touche carrément au sublime ici.

Lean creuse le même sillon, mais va plus loin, à l’image de ces nuages de la première séquence, plus gros, plus menaçants, plus impressionnants. Tout dans Oliver Twist est « plus ». Plus tragique, plus émouvant, plus spectaculaire, plus rythmé… Le roman (le premier de Dickens) se prête parfaitement à cette ambition grandissante, avec une histoire qui pousse particulièrement loin les limites du mélodrame, et nous entraîne dans les bas-fonds de l’humanité, éminemment cinégéniques.

Et Lean se donne les moyens de donner vie à ces décors glauques. L’asile où Oliver grandit, les rues mal famées de Londres où il se réfugie, la planque de Faggin qui en fait un voleur… Les décors, tous reconstitués en studio, font partie des plus impressionnants de l’histoire du cinéma, foisonnants de détails, humides et menaçants. Lean les met en valeur merveilleusement.

Filmés dans un noir et blanc très contrasté, proche de l’expressionnisme, ces décors sont omniprésents dans la narration voulue par Lean, qui soigne ses cadrages comme jamais. Agressifs et souvent désaxés, les cadres somptueux soulignent l’environnement oppressant et violent dans lequel Oliver grandit, et font du film une splendeur visuelle.

Les acteurs sont formidables. Les personnages, il est vrai, ont de la matière. Derrière l’aspect grand-guignol de Faggin par exemple (Alec Guinness, méconnaissable derrière un nez crochu qui avait déclenché des tonnerres de protestation aux Etats-Unis, où le film avait finalement été interdit parce que ce personnage serait une caricature de juif…), on devine le pathétique du personnage. La jeune Nancy, voleuse dont l’humanité éclate face au destin cruel d’Oliver, bouleverse par son destin tragique… Autour d’Oliver, qui disparaît quasiment du film dans la seconde moitié, tous les personnages « secondaires » ont leur vie propre. C’est l’une des forces de cette merveille, qui n’a pas pris une ride.

Les Grandes Espérances (Great Expectations) – de David Lean – 1946

Posté : 7 septembre, 2012 @ 12:37 dans 1940-1949, LEAN David | 2 commentaires »

Les Grandes Espérances (Great Expectations) - de David Lean - 1946 dans 1940-1949 les-grandes-esperances

Le chef d’œuvre de Dickens a été plusieurs fois porté à l’écran. Cette adaptation, signée Lean (qui reviendra à Dickens dès l’année suivante avec Oliver Twist), est sans doute à la fois la plus fidèle, et la plus réussie.

Avec cette œuvre visuellement somptueuse, Lean signe un magnifique film sur le passage à l’âge adulte, et sur le difficile deuil de l’enfance. Derrière son aspect de conte un peu naïf, le film est d’une richesse impressionnante. Il dresse des liens complexes entre l’adulte et l’enfant qu’il fut. En devenant un homme (un passage difficile marqué par une rupture totale de cadre de vie), Pip, le héros, réalisera que les bonnes fées de son enfance ne sont pas ce qu’il pensait, pas plus que le croquemitaine qu’il avait rencontré par une nuit brumeuse et cauchemardesque.

La bonne fée, alias l’étrange Miss Haversham, n’est qu’une imposture ; le monstre, bagnard évadé, est bien moins monstrueux qu’il en a l’air… C’est tout l’univers imagé, naïf et manichéen de l’enfance qui explose, mine de rien. Et la perte de l’innocence ne se fait pas sans douleur…

L’histoire de Pip est racontée en deux époques : l’enfance d’abord, puis le début de l’âge adulte. Et c’est passionnant de voir les changements visuels et narratifs que Lean adopte d’une époque à l’autre. Pour l’enfance, son style est proche de l’expressionnisme, avec des ombres inquiétantes, des plans désaxés très marqués, et de grands ciels nuageux qui surplombent d’immenses espaces vides et inquiétants; des marais baignés de brumes… On pense à L’Aurore, de Murnau. On pense aussi à l’utilisation des paysages dans Lawrence d’Arabie, que Lean tournera quelques années plus tard. La couleur et le cinémascope en moins.

Cette première partie est du pur Dickens : Pip, jeune orphelin, grandit dans une maison perdue dans un environnement hostile, élevé par une sœur qui ne l’aime pas et le bat à longueur de journées… De la même manière, l’apparition du forçat évadé à qui Pip vient en aide un peu malgré lui évoque les grandes figures machiavéliques dickensiennes, mais aussi la créature de Frankenstein (pas étonnant que De Niro ait joué les deux personnages dans les années 90 – voir le Frankenstein de Branagh).

Changement de style et de ton avec le passage à l’âge adulte. Finies les brumes inquiétantes et les grands paysages : Pip hérite d’un mystérieux donateur (qu’il croit à tort être Miss Havisham), et part apprendre les bonnes manières à Londres… où il apprendra surtout le cynisme, la débauche et la snobinerie, avant d’être rattrapé par son enfance avec une apparition inattendue. Là, l’approche de Lean se veut moins onirique, plus ancrée dans la réalité, et dans ce Londres grouillant de vie.

Comme souvent chez Lean, les personnages, et leur évolution, sont intimement liés aux décors dans lesquels ils évoluent. C’était le cas avec la maison de Heureux mortels, la gare de Brève rencontre ou la chambre de Madeleine ; ce sera évidemment le cas pour ses grandes fresques à venir (du Pont de la Rivière Kwai à La Route des Indes). Ici, peut-être plus encore que dans ses autres films, Lean fait des décors des personnages à part entière. Il oppose le clinquant hypocrite de Londres à l’authenticité simple de la maison du marais, et cela suffit pour montrer les égarements d’un Pip en quête d’identité.

Lorsque Pip retrouve Estella dans le château sans vie de Miss Haversham, il sait que le bonheur n’a pas sa place dans cette demeure vide et figée dans le passé. Et quand il se réveille après une longue maladie qui marque la fin de son « apprentissage », c’est « à la maison » que Joe, son forgeron de père adoptif, l’a ramené…

Beau film sur le deuil de l’enfance, ce Great Expectations est du pur Dickens, et du pur Lean.

Madeleine (id.) – de David Lean – 1950

Posté : 25 avril, 2012 @ 9:57 dans 1950-1959, LEAN David | Pas de commentaires »

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Lean nous livre là une petite merveille de mise en scène, un film magnifique dominé par quelques séquences extraordinaires. Loin de ses grosses productions à venir, le cinéaste compose chacun de ses plans magistralement, et utilise comme personne la profondeur de champs, les contre-plongées et les différences de niveau : la rue qui surplombe la chambre de Madeleine, la jeune femme qui gravit le raide escalier qui la mène au cœur du tribunal, le rendez-vous galant au sommet d’une corniche… Un jeu perpétuel qui souligne le décalage du personnage par rapport à son entourage, et par rapport au regard qu’on pose sur elle.

Le sujet semblait tailler sur mesure pour le réalisateur de Brève rencontre. Pourtant, David Lean n’était pas enthousiasmé par ce film, qu’il n’a tourné que pour accéder à la demande pressante de celle qui était alors sa compagne. Ann Todd (déjà héroïne du très beau Les Amants passionnés) s’était prise de passion pour Madeleine Smith, jeune femme de la haute société écossaise du milieu du XIXème siècle, qui avait été au cœur d’un procès resté célèbre.

Accusée d’avoir empoisonné son amant, Madeleine avait déchaîné les passions, divisant l’opinion publique. Le procès, d’ailleurs, avait débouché sur un verdict sans précédent : ni coupable, ni innocente, la jeune femme avait été libérée car les preuves avaient été jugées « sans fondement ». Le mystère reste entier, et c’est la personnalité complexe qui a visiblement fasciné Ann Todd, qui l’avait déjà interprété sur scène, et qui rêvait d’en tirer un film.

Avec une délicatesse infinie, David Lean s’attache à illustrer cette complexité. Et il y arrive formidablement bien (à l’exception, peut-être, d’un dernier regard faussement ambigü et un peu lourdingue, qui rappelle les pires erzats du cinéma hitchcockien). Jeune femme bien sous tout rapport, Madeleine/Ann Todd n’a en fait rien d’une pudibonde. Avec toute la bienséance qu’il convient, Lean filme pourtant un personnage taraudé par le sexe, et pas uniquement par des amourettes de midinette.

Les censeurs s’y sont peut-être trompés à l’époque, mais aujourd’hui, les non-dits sautent aux yeux des spectateurs. La découverte de sa future chambre par Ann Todd est particulièrement évocatrice : en regardant ce soupirail qui donne sur le trottoir de la rue, elle réalise à quel point cette pièce en sous-sol sera un baisodrome parfait pour elle. Dans l’atmosphère romantique de ce Glasgow aux pavés humides, Lean nous montre une jeune femme qui semble être l’incarnation même de l’héroïne romantique, mais qui en est tout l’inverse.

Au fond, même si elle se convainc du contraire, les histoires d’amour n’intéressent pas Madeleine, qui leur préfère les aventures clandestines. Les choix qu’elle fait sont parfaitement anti-romantiques : son mari, un homme bon et aimant, est sacrifié au profit d’un petit aventurier détestable et calculateur. Cette Madeleine nous laisse un drôle de goût, l’impression de nous être attachés à une jeune femme qui est loin d’avoir révélé tous ses secrets.

Les Amants passionnés (The Passionate Friends) – de David Lean – 1949

Posté : 23 janvier, 2012 @ 6:36 dans 1940-1949, LEAN David | Pas de commentaires »

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Après ses deux adaptations de Dickens (Les Grandes Espérances et Oliver Twist), Lean revient à un genre qui lui avait bien réussi avec Brève rencontre, quatre ans plus tôt. D’ailleurs, la présence en tête d’affiche de Trevor Howard rend la comparaison entre les deux films inéluctables : Les Amants passionnés serait une version « high society » de Brève rencontre, dont il reprend l’un des thèmes principaux, le personnage principal féminin étant tiraillé entre son mari et le jeune homme (Howard dans les deux films) dont elle est tombée amoureuse.

Mais Les Amants passionnés est bien plus qu’une simple variation sur le même thème. La construction, pour commencer, est bien plus complexe, faite de flash-backs qui s’imbriquent les uns dans les autres, pour donner une densité immense à ce mélodrame bouleversant. Brève rencontre était une épure absolue. Les Amants passionnés pousse beaucoup plus loin les ficelles du mélo, en faisant intervenir le destin implacable (les deux amants d’autrefois se retrouvent par hasard dans un hôtel près du Lac de Genève), en mettant en scène un mari que l’on prend plaisir à haïr (Claude Rains, qui révèle une humanité de plus en plus touchante), ou encore en plantant l’histoire dans des décors typiques du genre.

Aucun conformiste dans ce film, pourtant : les personnages sont complexes et fascinants, et la construction gigogne donne tout le poids de cet amour clandestin d’une vie, un sentiment de gâchis et d’inéluctabilité qui prend aux tripes. Car dès le début, on sait que le personnage de Mary (Ann Todd, qui était alors la femme de Lean) a fait le choix de sacrifier son amour au profit d’une ambition à l’issue forcément malheureuse. Cette détresse dans laquelle plonge Mary au fil des années est attendu, il n’en est que plus bouleversant.

Lean joue avec les codes du genre, faisant du mari le stéréotype du mari cocu (la scène où il comprend que sa femme le trompe est un modèle de mise en scène), pour mieux surprendre le spectateur. Finalement, c’est peut-être lui la vraie victime du film, le plus grand amoureux aussi, celui capable d’attendre des années que l’amour qu’il donne lui soit rendu.

Plus complexe que Brève Rencontre, Les Amants passionnés appartient indubitablement à la même famille. On y retrouve de nombreuses images jumelles : les petits moments de bonheur au bord de l’eau, les rendez-vous au spectacle (le cinéma dans le film de 1945, le théâtre ici), et bien sûr la tentation de se jeter sous un train, dans une scène qui là encore, prend le contre-pied de la retenue de rigueur dans Brève rencontre. L’approche est différente, mais l’émotion tout aussi immense.

Brève rencontre (Brief Encounter) – de David Lean – 1945

Posté : 24 novembre, 2011 @ 11:08 dans 1940-1949, LEAN David | Pas de commentaires »

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C’est la quatrième et dernière collaboration entre le jeune David Lean et le dramaturge Noel Coward, qui lui avait donné ses premières chances en lui demandant de co-réaliser avec lui Ceux qui servent en mer, puis en lui confiant les adaptations de deux de ses pièces : Heureux mortels et L’Esprit s’amuse. Brève rencontre est aussi le sommet de cette riche collaboration, et l’un des plus grands classiques du cinéma anglais d’après-guerre. Des quatre films, c’est aussi celui que Lean a su le mieux faire sien, faisant d’une pièce qui se déroulait exclusivement dans un café de gare une œuvre intime, mais lyrique, l’une des plus belles (et déchirantes) histoires d’amour que l’on ait pu voir.

D’une délicatesse infinie, le film raconte la brève passion d’une jeune femme bien mariée avec un médecin qu’elle rencontre par hasard sur un quai de gare, et qu’elle revoit semaine après semaine. Lorsqu’ils se déclarent enfin leur amour, c’est déjà le début de la fin : l’un comme l’autre sont rongés par la culpabilité, et par les mensonges qu’ils doivent faire à leurs conjoints respectifs, pour la première fois de leur vie.

Le film ne laisse pas planer le suspense : on sait dès le début que leur histoire se termine par une rupture, grâce à une scène d’adieu déchirante où l’émotion redouble avec l’intrusion d’une commère intarissable qui vole aux deux amants leurs ultimes minutes ensemble. Une main délicate posée sur une épaule, et les grands yeux bouleversants de Celia Johnson… il n’en faut pas plus à Lean pour réussir l’une des plus belles scènes d’adieux de l’histoire du cinéma, tout simplement.

Les yeux de Celia Johnson… Il faudrait écrire un livre sur ce regard immense et triste, qui passe de la gêne au rire, de la résolution aux pleurs, en un clin d’œil… merveille d’actrice à qui Lean a été l’un des seuls à savoir mettre en valeur, dans Heureux mortels et surtout dans ce Brève rencontre, évidemment le rôle de sa vie. Loin des canons de beauté habituels, Celia Johnson incarne mieux que quiconque l’Anglaise moyenne, avec son visage sans attrait particulier, mais qui en devient beau tant il est émouvant. Dommage qu’elle n’ait pas fait une plus grande carrière par la suite…

Face à elle, Trevor Howard trouve son premier grand rôle au cinéma. Lui qui avait jusqu’à présent privilégié le théâtre (depuis une vingtaine d’années) est absolument formidable, avec un jeu d’un naturel assez sidérant. La réussite de ces deux personnages fait évidemment beaucoup pour la force du film, qui peut se résumer platement : c’est l’histoire on ne peut plus banale de deux êtres on ne peut plus banaux. C’est simple, et c’est sublime.

Les seconds rôles sont également particulièrement réussis. Le mari de Celia Johnson pour commencer, un peu ennuyeux certes, mais profondément bon et sensible. Lean lui offre d’ailleurs quelques belles scènes, en particulier la toute dernière du film. On aimerait pouvoir détester ce mari trompé, histoire de se donner bonne conscience. Mais ce n’est bien sûr pas aussi simple. Et ce sentiment de culpabilité, Laura (Celia Johnson) le paiera au prix fort.

Même si le film se déroule la plupart du temps loin du café de la gare, le décor unique de la pièce originale reste le lieu autour duquel l’histoire s’articule. Sa « faune » donne également une caution non pas comique, mais plus légère au film, avec cette romance inattendue et enthousiasmante entre la très élégante tenancière au passé un peu mystérieux (Joyce Carey, figure de la scène londonienne), et le chef de gare bonhomme et jovial (le très sympathique Stanley Holloway, qui était lui aussi dans Heureux mortels, dans le rôle du voisin).

Quant à la mise en scène de Lean, elle est rien moins que brillante, tout comme la construction du film, Celia Johnson imaginant (en voix off) qu’elle raconte à son mari son histoire d’amour, dans une longue série de flash backs. Dans un noir et blanc somptueux, avec des allers et retours incessants des trains qui donnent au film un mouvement presque ininterrompu et le sentiment que cette passion ne pourra pas s’installer, le cinéaste signe une œuvre qui évoque la beauté du « réalisme poétique » du cinéma français des années 30.

Et comme les films de Carné ou Grémillon, ce réalisme poétique s’inscrit parfaitement dans son époque : celle de l’Angleterre de l’immédiat après-guerre. Cette toile de fond est discrète, mais elle ne fait que souligner l’aspect tristement anecdotique de cette romance sans lendemain, mais inoubliable. Comme ce chef d’œuvre absolu.

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