Copie conforme (Roonevesht barabar asl ast) – d’Abbas Kiarostami – 2010
Abbas Kiarostami aime le flou, les frontières poreuses, jouer avec la perception. On le sentait déjà dans Le Goût de la cerise, qui a valu la Palme d’Or. C’est le sujet même de Copie conforme, film magnifique, à la fois très simple et tortueux, limpide et opaque. Une promenade douce-amère en Toscane, en compagnie d’une femme et d’une homme, deux étrangers l’un à l’autre, à moins que non.
Ce n’est pas un grand divulgâchage d’évoquer cette incertitude, qui plane d’emblée sur ces deux-là : elle, mère française d’un ado qui manque de cadre ; lui, auteur anglais misanthrope sur les bords. Se croisent-ils par hasard à l’occasion d’une conférence de ce dernier, comme toute la première partie le laisse croire ? Ou sont-ils des intimes, voire un couple, qui aurait perdu ce qui faisait la magie de leur rencontre ?
Le thème de la conférence (et le titre du film) donne une piste : la copie et l’original dans l’art. Avec ce constat : quelle importance qu’une copie soit une copie, ou qu’un original ne le soit pas, ce qui compte, c’est le regard que l’on porte sur l’œuvre d’art. C’est selon la perception qu’on en a que sa valeur change. Voir ces deux là revenir dans la petite ville proche de Florence, quinze ans après, est une manière de les confronter à ces différences de perception.
On se perdrait facilement à essayer de capter en quelques mots le sentiment que procure le film de Kiarostami. Et on en perdrait sans doute l’essence, tout reposant sur cette espèce d’entre-deux, sur l’incertitude de ce qu’on voit et vit, sur l’incertitude du présent, mais aussi du passé, et encore plus de l’avenir. Au-delà du sens, c’est le mélange de douceur extrême et de violence des sentiments qui frappe, et qui bouleverse.
Juliette Binoche, prix d’interprétation à Cannes, est sublime dans le rôle de cette femme trop seule, qui se raccroche à ses souvenirs, ou à ses envies, tantôt libre et solaire, tantôt étouffant et cynique. Face à elle, ou à ses côtés, William Shimell séduit d’emblée par sa prestance et sa belle voix de ténor, comédien novice (il est effectivement chanteur d’opéra) et présence magnétique, dont le jeu limité est un atout magnifique.
Parce que l’homme ne sait pas se livrer, et qu’il n’est au fond qu’une présence dont tous les gestes semblent gauches. Comme cette main maladroitement posée sur l’épaule de Binoche (un conseil donné par Jean-Claude Carrière dans une scène étonnante et touchante), peut-être le moment le plus bouleversant du film, celui où enfin les frontières semblent pouvoir tomber. La violence de la scène suivante n’en est que plus terrible.
Tout en nuances, le film est aussi, formellement, une merveille. Kiarostami, grand cinéaste, atteint ici une sorte de perfection esthétique et narrative, sa caméra se rapprochant et s’éloignant au fil des déambulations de ces deux êtres dans des paysages qui s’imposent ou s’estompent. On en sort sans être bien sûr de ce que Kiarostami a voulu dire, mais conquis et profondément ému par tant d’élégance, de beauté, d’intelligence, et de sensibilité. Oui, tout ça.

