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Archive pour la catégorie 'DUVIVIER Julien'

La Divine Croisière / Le Miracle de la mer – de Julien Duvivier – 1929

Posté : 17 juin, 2022 @ 8:00 dans 1920-1929, DUVIVIER Julien, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

La Divine Croisière

Voilà pourquoi Duvivier est le plus grand des réalisateurs français. La Divine Croisière est encore nimbé de religion, le scénario est hautement improbable (la fille d’un armateur tyrannique décide de prendre la mer pour retrouver le bateau disparu de celui qu’elle aime). Mais pourtant, le film est un chef d’œuvre, visuellement splendide, et d’une puissance extraordinaire.

Le film est beau à tous points de vue. Et il n’en manque pas (de points de vue). Film d’aventure, film ésotérique, film social engagé, film quasi-documentaire sur une petite cité de pêcheurs… Cela pourrait partir dans tous les sens, c’est juste extrêmement dense, mais parfaitement tenu.

Impossible de faire le tour de toutes les beautés du film. Commençons par l’utilisation de la lumière, motif omniprésent qui semble conduire vers l’apogée du film : le « miracle » en haute mer. Une lanterne qui éclaire la nuit, un début d’incendie… Duvivier s’autorise toutes les audaces visuelles avec une maîtrise parfaite.

Plus qu’une maîtrise, à vrai dire : le film est d’une grande virtuosité, constamment au service du récit et des émotions. Duvivier souligne les grands mouvements romantiques comme les soudains aspects de rage, et nous offre des ruptures de tons parfois radicaux. Parfois dans le même temps d’ailleurs : un beau montage parallèle met en regard l’euphorie de retrouvailles et l’horreur d’une mort violente.

La violence est rare, mais elle marque la rétine, comme cet homme inconscient passé par-dessus bord, vision glaçante qui rompt avec la bonhomie de certaines séquences, notamment celles mettant en scène le bon prêtre, jovial et généreux. Tout l’opposé du puissant armateur, qui casse une grève naissante avec froideur.

Duvivier prend évidemment le parti des petits, les marins exploités dont il filme les visages en très gros plans d’une expressivité sublime. Il y a dans ces portraits une vérité incroyable. On peut ajouter des séquences impressionnantes de tempête, avec une belle utilisation de maquettes. Ou encore une belle direction d’acteurs, qui évite le piège de la béatitude que le thème pouvait laisser craindre.

Duvivier met en scène ce qui ressemble fort à un miracle, avec apparition divine. Mais son cinéma est entièrement tourné vers les personnages, vers ce milieu des marins dans lequel il nous plonge intimement. Et c’est absolument magnifique.

Pendant plus de quatre-vingt-dix ans, le film était considéré comme perdu en grande partie. Sa version complète a finalement été retrouvée et reconstituée grâce à Lobster, la précieuse société de Serge Bromberg. Le film, superbement restauré, figure dans le coffret consacré aux premiers chefs d’œuvre de Duvivier. Indispensable.

Le Diable et les dix commandements – de Julien Duvivier – 1962

Posté : 17 mai, 2022 @ 8:00 dans 1960-1969, DARRIEUX Danielle, DUVIVIER Julien | Pas de commentaires »

Le Diable et les dix commandements

Entre Duvivier et la religion, c’est une longue histoire d’amour et de défiance. D’amour d’abord, avec quelques films marqués par la foi. Puis de défiance, de plus en plus marquée, jusqu’à ce que son cinéma devienne l’un des symboles d’un athéisme joyeusement irrespectueux. Il y a eu Don Camillo bien sûr, mais aussi ce film à sketch, inégal par essence, mais traversé par une constante ironie.

Le procédé narratif très vague et la voix off du diable en personne (Claude Rich, tout en suavité) ne sont que prétextes à une suite de saynètes dévoilant ce que l’homme (et la femme) a de moins glorieux. Encore que, là aussi, les péchés ne sont pas tous traités de la même manière. Et celui qui commet un homicide est finalement filmé avec nettement plus de compréhension que celle qui se donne pour un bijou. Entre les tables de la loi et la morale qu’assume Duvivier, il y a parfois un monde…

Une dizaine d’histoires de suivent, donc, inégales mais marquées par des dialogues souvent réjouissants (signés tantôt Jeansson, tantôt Barjavel, tantôt Audiard) et une distribution exceptionnelle. Ce qui est inhérent au genre du film à sketchs. On ne va pas se lancer ici dans un name dropping qui n’en finirait pas. Mais un film où un tout jeune Delon rencontre sa mère naturelle interprétée par Danielle Darrieux ne peut pas être inintéressant.

Et ce face à face est l’un des plus grands moments du film : Delon, jeune étudiant fatigué des engueulades constantes de ses parents (Madeleine Robinson et Georges Wilson), qui apprend que sa vraie mère est une actrice (Darrieux, donc), qu’il s’empresse d’aller rencontrer, et qui se révèle un sommet d’égoïsme et d’inconséquence. Elle est formidable, Darrieux, tout en désinvolture glaçante. Et la scène où Delon retrouve ceux qui l’ont élevé est un très joli moment de tendresse filiale.

Dans les autres segments, Duvivier va un peu dans tous les sens. Il offre surtout des rôles taillés sur mesure pour ses acteurs. On retiendra notamment Michel Simon, truculent en homme à tout faire d’un couvent, jurant comme un charretier, qui réalise que l’évêque qui vient en visite est un copain d’enfance perdu de vue depuis si longtemps. Ou Louis De Funès en braqueur volé par sa victime (Brialy). Ou Aznavour en jeune prêtre défroqué jurant de venger sa sœur, prostituée par un sale type joué par Lino Ventura.

Entre le très léger et le très sombre, c’est un peu les montagnes russes que propose Duvivier. Avec quelques moments moins convaincants, comme ce « bon dieu » joué par Fernandel qui débarque dans une maison de montagne, comme un clin d’œil au moine de L’Auberge rouge. Mais cette suite d’histoires incarnées par une bonne partie de ce que le cinéma français compte de grands acteurs est assez réjouissant.

Golgotha – de Julien Duvivier – 1935

Posté : 16 mai, 2022 @ 8:00 dans 1930-1939, DUVIVIER Julien, GABIN Jean | Pas de commentaires »

Golgotha

Gabin en toge dans le rôle de Ponce Pilate… Voilà une curiosité qui, sur le papier, fait craindre le pire. La première apparition de l’acteur en toge ne rassure d’ailleurs pas tout à fait : c’est Gabin avec son phrasé de Français populo, un peu plus en retenue simplement. Et puis finalement, le charme opère, et c’est tout le parti-pris de Julien Duvivier qui se résume dans cette incarnation sobre et dénuée d’effet.

Duvivier n’en est pas à son premier film « religieux ». De L’Agonie de Jérusalem à La Vie miraculeuse de Thérèse Martin, sa période muette compte quelques œuvres mystiques importantes. Il reviendra à la figure christique avec son Don Camillo, mais c’est une autre histoire, qui n’est toutefois pas sans rapport : sa comédie à venir rappelle que la crise de foi du cinéaste a vite tourné court. Son Golgotha, mise en images de la Passion du Christ, est un peu à la croisée des chemins.

Duvivier s’y montre très respectueux de l’histoire telle que racontée dans le Nouveau Testament, mais se défait autant que possible de l’imagerie religieuse traditionnelle, pour filmer les événements avec le sens du vrai et du vivant qui caractérise son cinéma. C’est là que son film est le plus passionnant : dans la capacité qu’a le cinéaste de rendre palpable l’atmosphère de cette Jérusalem là, grouillante de vie et remplie d’intrigants.

C’est à la fois spectaculaire dans la forme, et édifiant sur le fond. Dans la forme, Duvivier filme Jérusalem plus encore qu’il ne filme Jésus lui-même (Robert Le Vigan, habité). Il alterne habilement les plans larges de foules, impressionnants, et les gros plans sur des visages pleins de passions. Et devant sa caméra, Jérusalem a le même accent de vérité que la Casbah de Pépé le Moko ou les forêts glacées de Maria Chapdelaine.

Sur le fond, Duvivier fait de Jésus un objet de désir ou de dégoût, c’est selon. Mais son sort est clairement entre les mains de politicards, de personnages lâches ou mesquins. On sent bien que c’est moins Jésus lui-même qui intéresse le cinéaste que tous ceux qui ont son sort entre leurs mains, que ce soit le puissant et grotesque Hérode (Harry Baur, grandiose le temps d’une unique séquence) ou un simple anonyme dont les convictions oscillent au rythme de la foule.

Et Pilate, donc, dont Gabin fait un homme simple et même médiocre, un type qui a plutôt bon cœur, et qui ne veut fâcher ni la foule dont la colère pourrait lui coûter sa place, ni sa femme (Edwige Feuillère), qui ne veut pas qu’on touche au Messie, et dont la colère pourrait lui coûter la paix de l’esprit. Il s’en lave les mains, donc. Ce geste historique est filmé comme toutes les étapes de la Passion : avec une certaine distance, qui révèle curieusement l’humanité profonde des personnages.

Le Mariage de Mademoiselle Beulemans – de Julien Duvivier – 1927

Posté : 29 avril, 2022 @ 8:00 dans 1920-1929, DUVIVIER Julien, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Le Mariage de Mlle Beulemans

Le cinéma de Duvivier ne cesse de surprendre par ses qualités ethnologiques qui évitent systématiquement toutes les images cartes-postales. Le Mariage de Mademoiselle Beulemans surprend donc dès les premières minutes, par son introduction qui sonne comme un aveu rigolard : oui, il va cette fois jouer avec les clichés du pays dans lequel il pose ses caméras, en l’occurrence la Belgique.

Çcommence donc par cinq minutes touristiques : en guise de générique, Duvivier tourne les pages d’un livre consacré à la Belgique et à ce qu’il faut en connaître. Défilent alors des images de Bruxelles, de Bruges, d’Anvers ou de Gand, des gravures évoquant le goût du peuple belge pour la bonne chaire et la bonne bière. Et c’est dans le milieu des brasseurs de bière qu’il pose ses caméras, flirtant décidément avec les clichés liés à la Belgique.

La pièce dont le film est l’adaptation (et dans laquelle Julien Duvivier avait joué quelques années plus tôt) était en grande partie basée sur la langue et l’accent belges ? Duvivier contourne les contraintes du muet en basant son film sur l’atmosphère des brasseries et sur la truculence très visible de ses personnages. L’accent lui-même est remarquablement bien rendu par l’utilisation très habite des intertitres, pourtant parcimonieux.

Une comédie : il n’y en a pas tant que ça dans la carrière de Duvivier, surtout des comédies si légères et simples. Il s’y révèle très à l’aise, signant un film vif et plein d’esprit, qui oppose les postures élégantes d’un jeune Parisien de passage à Bruxelles, et l’aspect brut de coffrage de ce microcosme des brasseurs belges.

De son triangle amoureux assez classique, Duvivier fait un portrait vivant et irrésistible de ce petit monde. C’est donc l’histoire d’une jeune femme, fille d’un des grands brasseurs de la ville, qui hésite entre le fils d’un autre brasseur à qui elle est promise, et un Parisien de passage qui peine à trouver sa place dans ce monde qui n’est pas le sien.

Le film est plein de scènes de foules, notamment de tavernes, tellement vivantes qu’on a le sentiment d’entendre le brouhaha. Une séquence, surtout, impressionne : le concours de pipe, dans une pièce de plus en plus enfumée. A l’image de la toute dernière scène, qui mêle l’intime de la situation au gigantisme de la mise en scène, Duvivier joue constamment sur ces deux tableaux : une histoire basée sur une poignée de personnages, et un contexte grouillant de vie et d’excès. C’est totalement irrésistible.

Anna Karénine (Anna Karenina) – de Julien Duvivier – 1948

Posté : 17 avril, 2022 @ 8:00 dans 1940-1949, DUVIVIER Julien | Pas de commentaires »

Anna Karénine

Ils ne sont pas tellement nombreux à avoir été tendres avec cette adaptation du roman de Tolstoï, la troisième après celle avec Greta Garbo… et celle avec Greta Garbo. Julien Duvivier lui-même semble n’avoir pas gardé un très grand souvenir de cette nouvelle expérience internationale : une production britannique cette fois, après quelques films hollywoodiens pendant la guerre, et un bref retour en France avec l’un de ses chefs d’œuvre, Panique.

C’est une production britannique (d’Alexander Korda), mais ce Anna Karénine ressemble à s’y méprendre à l’un de ces grands mélodrames qui ont fait la gloire d’Hollywood. L’ambition de cette adaptation, l’ampleur de la mise en scène et de la reconstitution, la musique grandiose même… Tout contribue à faire du film l’une de ces grosses machines parfaitement huilées qui sont finalement plutôt l’œuvre d’un producteur que celle d’un réalisateur.

C’est en partie vrai, mais seulement en partie. Certes, il y a quelques passages dont on sent qu’ils pourraient être réalisés par à peu près n’importe quel habile cinéaste. Mais il y a aussi tous les autres, ces moments où l’intime s’impose dans un gigantisme de façade. C’est sans doute la patte de Duvivier : cet air russe qui résonne au loin, ce choix de ne filmer un prestigieux mariage que par une succession de gros plans sur des visages, cette manière qu’il a de faire surgir la passion amoureuse d’un pan d’ombre, ou d’un grand silence…

L’adaptation, signée Duvivier lui-même et Jean Anouilh, entre autres, est relativement fidèle à l’intrigue du roman de Tolstoï : Anna, femme d’un haut fonctionnaire de la Russie tsariste, tombe amoureuse d’un jeune officier qui l’aime en retour. Mais sa passion à elle est totale, irréfléchie, sans retour. Tout au bout, rien d’autre que la tragédie. Et cette tragédie donne lieu à une longue séquence finale d’une beauté sidérante, et déchirante, portée à la fois par l’incarnation troublante de Vivien Leigh, décidément sublime, et par la mise en scène très inspirée de Duvivier.

La manière dont il filme les trains et les gares tout au long du film dans une série de scènes clés est passionnante. Il utilise tous les outils du cinéma : plans larges ou très serrés, ombres profondes, neige de studio, et même des maquettes filmées en gros plan… C’est une beauté picturale saisissante, et c’est d’une efficacité absolue, parce que l’esthétique même de ces scènes adopte totalement le point de vue de l’héroïne : ses espoirs, ses passions, ses doutes et son désespoir.

L’Agonie de Jérusalem – de Julien Duvivier – 1927

Posté : 8 avril, 2022 @ 8:00 dans 1920-1929, DUVIVIER Julien, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

L'Agonie de Jérusalem

Un anarchiste en rupture avec la société va connaître la rédemption en suivant les pas de Jésus dans Jérusalem. Sur le papier, L’Agonie de Jérusalem n’est pas franchement exaltant : encore un film mystique qui promet d’appuyer lourdement sur les symboles et les beaux sentiments. C’est le cas : Duvivier, aux manettes, est lui-même en pleine crise mystique quand il écrit et tourne le film, prenant le parti comme il en a l’habitude de tourner sur les lieux mêmes de l’action, où il espère d’ailleurs connaître une sorte de révélation qui ne viendra pas, ce qui contribuera à lui faire passer sa crise de foi.

A vrai dire, seule la dernière partie appuie lourdement sur le côté mystique de l’histoire, en plaçant littéralement le personnage principal, contemporain, dans les pas de Jésus, à grand renfort de reconstitutions historiques. On est quand même très loin d’une vision à la Cecil B. De Mille, et ce qui frappe surtout, c’est l’extraordinaire maîtrise technique et artistique de Duvivier, qui joue avec le langage cinématographique avec une invention et une intelligence déjà remarquables.

Qu’il filme les paysages du Monts des Oliviers ou les ruelles de Jérusalem, ou l’effervescence de milieux interlopes parisiens, Duvivier fait preuve d’un sens de l’espace et de la mise en scène exceptionnel. Bien sûr, le thème lui-même est parfois déroutant, voire irritant, et les effets de mise en parallèle entre la rédemption du héros et le martyr de Jésus a un côté à la fois convenu et vieillot. Mais il y a tout le reste.

Et dès les premières images, le talent de Duvivier est éclatant : cette manière qu’il a de présenter le héros, sortant de prison dans un sublime plan tout en plongée et en ombres portées. Puis la vie qu’il donne à ce petit milieu des anarchistes qu’il filme avec un beau sens du détail qui « sonne vrai ». Un travelling arrière pour introduire le personnage féminin, un plan plein d’humour pour évoquer la ressemblance entre l’oncle célibataire et attachant, et un bulldog… Il y a dans ce film une invention constante et une maîtrise qui en font une œuvre passionnante, même si mineure dans la filmographie de Duvivier.

Il y a, surtout, cette scène où le fils se lance dans un pamphlet contre l’autorité parentale, dans une salle bondé où il ignore que son père se trouve. La confrontation entre les deux, dans cette salle soudain chauffée à blanc, est un sommet de tension et d’émotion. On pourrait continuer comme ça longtemps l’énumération des grands moments, des grandes idées de ce film, aussi déroutant par moments que précieux.

D’autant plus précieux que le film a longtemps été perdu. Il est aujourd’hui disponible dans un superbe coffret regroupant neuf films muets de Duvivier, tous restaurés. Serge Bromberg, le précieux patron de Lobster, y raconte comment son équipe a reconstitué L’Agonie de Jérusalem, dont la copie retrouvée dans les années 1970 était une version très transformée pour le public tchèque, l’exploitant ayant inséré des extraits spectaculaires d’autres films pour épicer le spectacle. Le film de Duvivier revient de très loin, et c’est passionnant.

Untel père et fils – de Julien Duvivier – 1940-1943

Posté : 6 décembre, 2021 @ 8:00 dans 1940-1949, DUVIVIER Julien | Pas de commentaires »

Untel père et fils

L’histoire d’une famille ballottée par trois guerres. Untel père et fils, tourné pendant la drôle de guerre, ne sortira qu’en 1943 aux Etats-Unis, et après la libération en France, œuvre de propagande, appel à la réconciliation, film profondément antimilitariste. On connaît l’humanisme de Julien Duvivier, on le retrouve avec une belle sincérité et une grande ambition dans ce film sans doute trop ample, qui cherche à aborder trop de thèmes indispensables en ces temps troublés.

Le film commence pendant le siège de Paris en 1871, pour se terminer presque soixante-dix ans après, alors que l’Allemagne nazie menace l’ordre mondial. Entre-temps : quelques joies, beaucoup de drames, les générations qui passent, les jeunes gens d’hier qui deviennent vieux , avec ou sans leurs espoirs de jeunesse. Le film est riche et dense. Trop peut-être, trop plein de personnages, trop plein de beaux sentiments aussi, comme si Duvivier sentait la nécessité impériale de tout dire avant qu’il soit trop tard.

Il faut absolument remettre dans le contexte historique du tournage pour accepter les faiblesses du film, son côté pot-pourri d’émotions qui serait indigeste s’il n’était parsemé de quelques très beaux moments. La première séquence pour commencer, avec ce gamin, titi gouailleur d’un Montmartre encore rural, qui passe à côté de ses adieux avec son père, joli rôle pour un Louis Jouvet parfait.

Le même Jouvet aura d’ailleurs droit à d’autres très beaux moments, cette fois dans le rôle du titi devenu grand et amoureux malheureux (de Renée Devillers qui formera avec lui l’un des plus beaux couples du cinéma dans Les Amoureux sont seuls au monde). Sa déclaration tardive, à peine déguisée, est bouleversante. Comme l’est son délire presque fatal dans cette Afrique équatoriale où il s’est réfugié.

Untel père et fils est plein de grands drames souvent hors champs : un militaire qui tient les frusques d’un soldat mort, une mère éplorée qui apparaît derrière les vitres d’une salle de classe… Duvivier place la guerre au cœur de sa fresque familiale, mais sans jamais dévier de cette vision familiale : il ne filme que les petits drames et les petites joies, les naissances, les premiers baisers, les disputes, les soirées ratées… Ces petits riens qui devraient suffire à faire une vie, sans la guerre.

Le message est bien passé : Duvivier se fait le porte-parole des sans grades qui enragent de devoir souffrir de ces guerres qu’ils n’ont ni choisi ni voulu. Pour le coup, le message importe plus au cinéaste que la construction de son film, sans doute l’un des moins tenus du point de la narration de la carrière de Duvivier, qui n’évite pas à l’aspect énumération, passant d’une scène à l’autre sans grande cohérence parfois.

Les plaisirs sont partout : Robert Le Vigan domptant l’un des premiers biplans de l’histoire, Raimu faisant régner l’ordre dans toutes les langues et avec bonté dans un immeuble multiculturel, ou Michèle Morgan dévoilant son amour dans un studio d’artiste sous les combles. Il manque du corps, un liant, une ligne, mais ces petits plaisirs, déjà, ce n’est pas rien.

Poil de Carotte – de Julien Duvivier – 1925

Posté : 30 juin, 2021 @ 8:00 dans 1920-1929, DUVIVIER Julien, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Poil de Carotte 1925

Julien Duvivier a tourné deux adaptations du roman de Jules Renard, les deux plus belles, sans conteste. En attendant de revoir la version parlante de 1932, revoir cette première version muette tournée sept ans plus tôt seulement est un plaisir immense. Disons un choc, plutôt, l’histoire de ce gamin malheureux comme la pierre ne poussant pas vraiment à la joie, la plupart du temps.

Modèle de réalisation, modèle de montage, modèle de construction scénaristique, ce Poil de Carotte a à la fois l’aspect feuilletonnant d’une succession de grands moments, et la cohérence d’une grande tragédie qui nous conduit inexorablement vers l’acmé de l’histoire, ce moment où le mal-être de l’aîné des Lepic atteint son point de non-retour.

Le jeune André Heuzé est formidable dans le rôle de ce gamin mal aimé, rejeté de tous, victime de la haine que se vouent ses parents. Il livre sans doute l’une des meilleures performances d’enfants-acteurs, toujours d’une justesse absolue malgré un rôle franchement pesant.

Tous les acteurs ne sont pas dans la même retenue, et c’est la principale (la seule ?) limite du film : Charlotte Barbier-Krauss en fait des tonnes dans le rôle de Mme Lepic, la mère cruelle. Son mari à la ville comme à l’écran Henry Krauss est, en revanche, formidable dans un rôle certes plus humain.

Duvivier est un cinéaste immense, qui réussit dans le même mouvement un portrait d’enfant martyr, et un tableau fort et vrai d’un petit village de montagne, microcosme coupé du monde et enfermé dans des a priori et une certaine dureté d’un autre temps, déjà grand réalisateur-ethnologue. Il filme admirablement paysages et intérieurs. Son film, rude et beau, nous conduit vers une ultime partie d’une beauté qui emporte tout.

Allô Berlin ? ici Paris ! – de Julien Duvivier – 1932

Posté : 8 avril, 2021 @ 9:20 dans 1930-1939, DUVIVIER Julien | 2 commentaires »

Allo Berlin ici Paris

Il y a un truc quand même dingue avec Julien Duvivier, c’est la modernité, l’ouverture et l’intelligence du type. Et, oui, ça fait en fait trois trucs dingues. Grand cinéaste du muet, qui terminait cette première période en apothéose avec un chef d’œuvre, Au bonheur des dames, il se plie aux contraintes du parlant avec une gourmandise, et une maîtrise étonnante.

Quand beaucoup de cinéastes restent encore prisonniers de l’encombrante technique du sonore, et signent des films statiques, lui balade ses caméras avec une liberté jamais entravée. C’est particulièrement flagrant lors de la visite de Paris, réjouissant moment plein d’ironie et de drôlerie. Parce que oui, c’est une comédie que signe Duvivier. Et une comédie vive et enlevée, qui vient clamer avec bonheur que Duvivier n’était pas qu’un cinéaste sombre.

Bien sûr, il y a un fond de gravité, qui apparaît surtout dans la superbe séquence du Lapin Agile, le fameux cabaret de Montmartre, où un chanteur entonne une complainte écrite par Duvivier lui-même (première chanson d’une longue série qu’il écrira pour ses films, tout au long de sa carrière). Chanson fascinante qui souligne le vague à l’âme de la jeune héroïne, déçue par l’homme qui l’accompagne et qu’elle imaginait très différent…

Emballé par le rythme et la vivacité de cette comédie, par le joli minois de Josette Day aussi, j’en oublierais presque d’évoquer l’intrigue, et le titre. « Allô Berlin, ici Paris ! » C’est l’histoire d’amour à distance, dans un premier temps, d’une opératrice de téléphone à Paris et d’un homologue de Berlin, qui ne se sont jamais vus, mais qui sont tombés amoureux l’un de l’autre par la voix, à force de se croiser chaque jour pour mettre en contact d’autres correspondants…

Cette belle idée donne aussi la forme du film, fait de constants parallèles entre Paris et Berlin (les deux amoureux sont surveillés de la même manière par leurs supérieurs, sont également trahis par leurs camarades…). Un parti-pris dont Duvivier tire un montage brillant, notamment pour la mise en place du récit, assez formidable. C’est aussi un thème qu’il ne cessera d’aborder : les liens entre les êtres du monde entier, que la culture peut séparer, pas les frontières.

Cette fois, c’est une comédie romantique et enthousiasmante que signe Duvivier. Avec une gravité sous-jacente, certes, mais avant tout une douceur et même une tendresse pour ce couple que tout cherche à contrarier, les envieux comme l’époque. L’amour, il n’y a que ça de vrai…

Panique – de Julien Duvivier – 1946

Posté : 16 février, 2021 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1940-1949, DUVIVIER Julien | Pas de commentaires »

Panique

Pas du genre à se laisser déborder par le dépaysement, Duvivier. En exil aux Etats-Unis durant la guerre, il est l’un des réalisateurs français qui s’adaptent le mieux aux méthodes de travail américaines. De retour en France, il signe d’emblée l’un de ses plus grands films, si ce n’est le plus grand.

Un film immense en tout cas, tourné dans un décor superbe de quartier populaire qui évoque celui du Jour se lève. A ceci près que l’empathie de la foule dans le film de Carné laisse place ici à la pire illustration de la meute, cette foule mesquine et avide, prompte à juger et à condamner.

On a souvent fait de Duvivier un cinéaste pessimiste et sombre, une réputation à laquelle Panique n’est pas étranger. La vie semble si douce à première vue dans ce petit quartier populaire de Paris, où l’harmonie semble régner, et où tout le monde se connaît et s’apprécie. Mais Duvivier n’est pas tendre avec cette société de l’immédiat après-guerre.

Personne, ou presque, ne trouve grâce à ses yeux, dans cette adaptation très cruelle du roman de Simenon Les Fiançailles de Monsieur Hire. Il filme une France de la mauvaise conscience, incapable de comprendre un homme ouvertement en dehors des codes, en l’occurrence Michel Simon, extraordinaire et bouleversant dans le rôle de cet homme solitaire et mal aimable.

La scène où il affronte Alfred (Paul Bernard), ce dernier étant incapable de se tourner vers lui pour le fixer dans les yeux, est une image d’une force incroyable, comme cette terrible séquence dans les auto-tamponneuses, qui en dit déjà si long sur ce que l’effet de groupe peut avoir de déshumanisant. D’une intensité incroyable.

Duvivier donne de la vie à ce quartier qui se réveille avec la découverte d’un cadavre de femme. Il a une manière très simenonienne de mettre en place le drame, d’isoler peu à peu le personnage de Hire, de réduire l’espace de ce quartier d’abord ouvert, pour en faire un lieu étouffant, propice à l’explosion de la violence et à l’étouffement de l’individualité. Il fait monter la tension, jusqu’à cette fin terrifiante où tous les ressentiments, toute la mesquinerie de ce petit monde semblent converger.

Dans ce film superbe et cruel, Michel Simon trouve l’un de ses plus beaux rôles, celui d’un homme pointer du doigt parce qu’il ne répond pas à l’image qu’on attend d’un membre de la communauté : pas marié, pas d’enfant, taiseux… Et comment faire confiance à un homme qui consomme si peu de viande et qui se plaint qui plus est qu’il n’y avait pas assez de sang dans le morceau que le boucher lui a vendu la veille. Si un homme comme ça n’est pas un meurtrier…

Surtout que le vrai meurtrier, lui, est un homme charmant et affable, qui ne jure pas dans le décor. Et qu’il a pour lui une jeune femme qui semble si douce, Viviane Romance, magnifique garce qui réussit à faire apparaître un peu d’humanité derrière ce regard, lors des fiançailles les plus pathétiques du cinéma. Panique est un immense film noir, peut-être le sommet français du genre, un chef d’œuvre.

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