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Archive pour la catégorie 'CHAPLIN Charles'

Le Dictateur (The Great Dictator) – de Charles Chaplin – 1940

Posté : 24 mars, 2020 @ 8:00 dans 1940-1949, CHAPLIN Charles | Pas de commentaires »

Le Dictateur

Curieux hasard : Chaplin est né tout juste quatre jours avant Hitler. Autre point commun : cette moustache qui les caractérise tous deux si fortement. Chaplin et Hitler, deux figures diamétralement opposées de la première moitié du 20e siècle : l’incarnation de la bonté dans ce qu’elle a de plus universelle, contre celle du Mal dans de qu’elle a de plus abjecte. Un parallèle dont joue Chaplin pour ce qui restera l’ultime apparition de Charlot.

Mais est-ce vraiment Charlot ? Il en a la démarche, le courage, les mimiques, la moustache, le chapeau. Mais quatre ans après Les Temps modernes, ce Charlot là parle, vraiment. Et ça change tout. Si Chaplin s’était refusé jusqu’à présent à doter son personnage de la parole, c’est parce que Charlot est universel, qu’il représente l’homme modeste, où qu’il vive, quelle que soit sa langue. C’est d’ailleurs l’une des raisons de son succès, que ce soit en Amérique, en Europe ou en Afrique : tout le monde s’identifie au little tramp.

Mais à la toute fin des années 30, qu’en est-il de l’universalité des peuples ? Le monde est au bord de l’explosion, et la fraternité semble de plus en plus une notion abstraite. Qui, d’ailleurs, se soucie vraiment du sort des Juifs, et de l’Europe toute entière, dans cet Hollywood d’avant Pearl Harbor ? Pas grand-monde, au sein des grands studios. Chaplin est l’un des premiers à signer une grosse production anti-nazie, jouant de ses points communs avec Hitler pour le ridiculiser, en tenant un double-rôle : celui du barbier juif, et celui d’Hynkel, double grotesque du dictateur.

Chaplin lui-même expliquera plus tard qu’il n’aurait pas pu rire de ce monstre s’il avait connu l’existence des chambres à gaz, et de l’extermination systématique des Juifs. Pourtant, quelle force, quelle puissance, quelle émotion déchirante dans ce plaidoyer pour la paix. Dans le fameux grand discours final, on retrouve tout l’humanisme de Chaplin, cette charmante naïveté qui touche au sublime par la sincérité et la ferveur du propos.

Il y une note d’optimisme, une volonté farouche de ne pas se laisser abattre. Mais même en 1940, sans connaître toute l’ampleur de la tragédie qui se noue, Chaplin affiche dans ce film une conscience extrême de la gravité de la situation. Le barbier juif, de retour chez lui après des années d’absence et d’amnésie, découvre que son quartier est devenu un ghetto où les siens sont persécutés. Les gags qui en découlent sont drôles, évidemment, mais ils sont aussi teintés d’une cruauté qui sert le cœur.

Cette émotion prend une dimension plus forte encore lors de ce qui ressemble fort à la Nuit de Cristal. La manière dont Chaplin filme les regards, même de dos, des habitants du ghetto qui assistent aux exactions des soldats, est déchirante. Ce qui se frappe le plus dans ces moments où le rire, soudain, se tait, c’est la dignité de ces personnages, et l’universalité que Chaplin leur donne.

Les scènes dans le ghetto sont sublimes, avec un terrible accent de vérité. Celles dans le palais de Hynkel sont radicalement différentes, démesurées, grotesques, hilarantes : entièrement tournées vers l’entreprise de démolition d’Hitler, transformé en pantin ridicule dans une suite de scènes inoubliables, du défilé militaire (hors champs) au concours de domination de Hynkel et Napoleoni (Jack Oakie, truculent), en passant bien sûr par la danse avec le globe terrestre, grand moment où comique, poésie et tragédie s’incarnent autour d’une belle idée quasi-abstraite.

Un chef d’œuvre, évidemment, où le génie de Chaplin apparaît dans toute sa richesse, à la fois burlesque et totalement ancré dans le monde, fidèle à son style de toujours et en avance sur la plupart des autres cinéastes, irrésistible et tragique. Le Dictateur est un film fort et courageux, qui marque aussi la disparition du plus grand personnage de l’histoire du cinéma. La fin d’une époque.

Les Temps modernes (Modern Times) – de Charles Chaplin – 1936

Posté : 18 octobre, 2019 @ 8:00 dans 1930-1939, CHAPLIN Charles, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Les Temps modernes

Encore un classique, encore un chef d’œuvre, encore un film indémodable… Chaplin est décidément immense, et ce Modern Times, sorti cinq ans après City Lights, est une nouvelle démonstration éclatante de son génie, basé à la fois sur un sens unique du spectacle (aucun temps mort, aucune baisse de rythme), sur une inventivité folle, et sur une conscience absolue de la société qui l’entoure.

Parce que Chaplin a beau rester fidèle au muet, à peu près totalement disparu depuis presque une décennie, son film n’a rien de passéiste. Bien au contraire : chaque rebondissement, chaque gag, s’inscrit ouvertement dans cette rude période de la Grande Dépression. Modern Times est, de fait, l’un des films les plus graves de Chaplin. On rit bien sûr, franchement et par moments très forts, mais le rire est constamment teinté d’une trame sociale d’une grande force, qui place le film au niveau d’un Wild Boy of The Road ou du futur Raisins de la colère. Rien que ça.

Le génie de Chaplin est d’aborder un sujet aussi grave que la Grande Dépression sans se départir de ce sourire d’une élégance folle que son personnage arbore dans les situations les plus dures. La comédie pour dénoncer la déshumanisation… Que ce soit dans la séquence inaugurale du travail à la chaîne, avec les allers-retours constants de Charlot entre la prison et la « liberté », ou avec ces brèves périodes de travail qu’il enchaîne entre deux errements, Chaplin multiplie les gags rentrés dans l’histoire, tout en rendant dramatiquement tangible la souffrance des chômeurs et des laissés pour compte.

Le film brasse de nombreux sujets qui s’entremêlent dans un mouvement d’une cohérence totale. Et qui, tous, mettent en évidence les dérives de la modernité face à l’individu. Ce qui permet à Chaplin de régler une nouvelle fois ses comptes avec le cinéma parlant. On parle, dans Les Temps modernes, mais toujours par machines interposées, et toujours au détriment de vrais rapports humains. Et quand Charlot fait entendre sa voix, c’est en chantant une chanson inoubliable, dans une langue qu’il invente et qui ressemble à une sorte d’esperanto : loin de se plier aux exigences de son époque, Chaplin réaffirme sa foi dans un cinéma universel, qui dépasse la frontière de la langue.

Tout est visuel dans ce film, que l’on pourrait voir sans les intertitres sans qu’il perde de sa force. Chaplin y multiplie les trouvailles visuelles, qu’elles soient narratives (le drapeau qu’il ramasse et qui le fait passer pour le meneur d’une manifestation d’ouvriers) ou purement gagesques (la vertigineuse scène des patins à roulette, vingt ans après Charlot patine).

Ce qui frappe aussi, c’est l’optimisme qui se dégage du film, et qui doit sans doute beaucoup à son actrice principale, Paulette Goddard, que Chaplin filme en sauvageonne avec un regard amoureux. C’est qu’il est heureux, à l’époque des Temps modernes. Et ce bonheur se ressent plus que jamais, tout comme sa foi inébranlable en l’humanité. Grave, ancré dans la réalité, ce bijou est aussi euphorisant.

Les Lumières de la Ville (City Lights) – de Charles Chaplin – 1931

Posté : 10 octobre, 2019 @ 8:00 dans 1930-1939, CHAPLIN Charles, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Les Lumières de la ville

On a tout dit sur ce film lumineux, classique indémodable, chef d’œuvre absolu, sommet de la carrière de Chaplin (qui en compte d’autres, des sommets). Et ne comptez pas sur moi pour ne pas crier avec la foule, parce que, oui, Les Lumières de la ville est un film merveilleux.

Il y a bien sûr la beauté foudroyante de son dernier plan, le plus beau peut-être de Chaplin, peut-être aussi le plus beau gros plan sur un regard d’homme de toute l’histoire du cinéma. Après l’avoir vu dix fois (quinze fois ?), et même en me préparant et en me disant que, cette fois, je ne verserai pas ma larme, eh bien si, l’émotion jaillit encore, aussi pure et aussi intense.

Il y a aussi l’intelligence de la mise en scène, cette perfection du langage cinématographique dans ce qu’il a de plus pur, ce refus affiché par Chaplin de céder aux sirènes du parlant auxquelles tout le monde, pourtant, a répondu depuis plusieurs années déjà. Pas Chaplin, pour qui le parlant marque la fin de l’universalité du cinéma. Il le disait : si Charlot parlait anglais, il ne représenterait plus qu’une partie des laissés-pour-compte. Or, son personnage n’est pas Américain, ni Anglais, il est universel. Chaplin enterrera d’ailleurs Charlot définitivement avant de tourner son premier vrai film totalement parlant : ce sera Monsieur Verdoux… en 1947, vingt ans après Le Chanteur de jazz !

Pour l’heure, et comme il le fera d’avantage encore avec son film suivant Les Temps Modernes, Chaplin reste fidèle au muet tout en ironisant sur le parlant. Car Chaplin n’est pas réfractaire au progrès : son film est sonore, ce qui lui permet de se moquer des dialogues grésillants des films de l’époque lors de la scène inaugurale, discours grotesques et inintelligibles lors de l’inauguration d’une statue. On ne comprend rien de ce que disent ces hommes de pouvoir fats et arrogants. Mais on comprend tout des mimiques et de la gestuelle de Charlot qui apparaît sous le drap recouvrant la statue, étrange et réjouissant lever de rideau.

Refusant toutes les facilités qu’offre le parlant, Chaplin s’est cassé la tête pendant des mois pour trouver l’idée grâce à laquelle son histoire fonctionne : comment la jolie vendeuse de fleurs aveugle en arrive-t-elle à croire que Charlot est un homme riche ? La solution est géniale, parce qu’elle paraît d’une simplicité et d’une évidence absolues, totalement cohérente avec ce qu’est le personnage, avec sa liberté, avec son refus des conventions et des barrières qu’impose la société.

Génie de la mise en scène, Chaplin s’autorise aussi ici des mouvements de caméra comme il en a finalement peu utilisés. L’hilarante séquence de la boîte de nuit en est un bon exemple. Chaplin cinéaste y révèle un dynamisme surprenant… Et les séquences s’enchaînent avec la même inventivité et la même efficacité. Que ce soit dans la comédie pure (la scène du combat de boxe) ou dans le drame (la sortie pathétique de prison, avec un Charlot soudain privé de sa canne et de son plastron, donc de sa dignité), le film est une merveille, optimiste et lucide à la fois. Eh bien oui, un chef d’œuvre.

Le Cirque (The Circus) – de Charles Chaplin – 1928

Posté : 1 mai, 2019 @ 8:00 dans 1920-1929, CHAPLIN Charles, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Le Cirque

Une évidence : Chaplin, le plus grand des clowns, grand passionné de cirque jusqu’à son dernier souffle, pouvait-il ne pas plonger son personnage de vagabond dans l’univers circassien ? Non, bien sûr. Il le fait, et il en tire une sorte de perfection. Le Cirque n’est pas le chef d’œuvre de Chaplin, non (d’autres films sont sur les rangs pour ce titre, The Kid, Les Lumières de la Ville, Les Temps modernes…). Mais c’est paradoxalement peut-être le plus parfait de tous.

Parfait, parce que le génie de Chaplin se mélange avec le sujet de son film : ce cirque où le vagabond un peu vil (il pique la nourriture d’un enfant, il vole, il profite des faiblesses de ses adversaires), un peu maladroit, et très inadapté à la société, trouve un théâtre à sa mesure, le lieu idéal où ses éclats de génie (involontaires pour le personnage, mûrement réfléchis pour le cinéaste) peuvent s’exprimer.

C’est particulièrement flagrant dans la scène où Charlot déboule en plein milieu d’une représentation, déclenchant les fous-rires des spectateurs en tentant d’échapper au policier qui le poursuit. Comme si le personnage, après des dizaines de films, arrivait enfin à destination, là où il sera bel et bien à sa place.

Pourtant, le rire est une nouvelle fois teinté d’une profonde amertume dans Le Cirque. Chaplin, amoureux transi, est trop inadapté pour pouvoir prétendre au bonheur. Même dans un cadre comme celui-ci, il reste condamné à être le chevalier au grand cœur… qui reste dans l’ombre. Ce qui donnera l’une de ces fins déchirantes et pourtant pleines d’un certain espoir dont Chaplin a le secret.

Entre-temps, les moindres recoins du cirque ou de la fête foraine sont autant de sources d’inspiration pour le génie comique du grand Chaplin. Et les scènes mythiques s’enchaînent : celle de la cage aux lions, celle des singes agrippant à Charlot funambule, ou encore celle du palais des glaces, qui précèdent de vingt ans (et dans un autre registre) celle de La Dame de Shanghai de Welles, ce dernier n’ayant jamais caché être un grand admirateur de Chaplin.

Le Cirque n’a peut-être pas la beauté fulgurante des Lumières de la Ville, la force humaniste des Temps modernes, ou l’amertume grinçante de La Ruée vers l’or. Mais sa simplicité apparente, la perfection de sa narration, en font une nouvelle que l’on ne se lasse pas de voir et revoir, à tous les âges, et avec le même immense plaisir.

La Ruée vers l’or (The Gold Rush) – de Charles Chaplin – 1925

Posté : 28 avril, 2019 @ 8:00 dans 1920-1929, CHAPLIN Charles, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

La Ruée vers l'or

Après l’échec commercial de L’Opinion publique, Chaplin renoue avec Charlot, pour le premier vrai long métrage de son personnage fétiche. Un film ambitieux à plus d’un titre : pour son ampleur d’abord, notamment avec cette première scène du passage du col, qui a nécessité des centaines de figurants dans des conditions extrêmes. Mais aussi pour la gravité inattendue de l’arrière plan.

Depuis The Kid (et quelques autres courts ou moyens métrages avant), on connaissait le goût de Chaplin pour le mélange entre le rire le plus franc et l’émotion la plus pure. On le retrouve ici encore, avec des tas de gags mémorables que l’on connaît par cœur (la cabane au bord du gouffre, le repas à base de chaussure, la fameuse danse des petits pains, ou encore l’apparition de l’ours au début du film), mais aussi des moments nettement plus graves qui font partie des plus beaux de sa filmographie.

Chaplin sait donner corps aux oubliés de la société, à travers son personnage. La scène où il se filme de dos, regardant la foule s’amuser et danser dans le saloon, est un sommet du pathétique sublime qu’il sait mieux que personne mettre en image. Mais le plus beau plan du film, c’est peut-être celui où, après avoir attendu durant des heures ses invitées pour le réveillon, il sort de sa cabane et observe, derrière la fenêtre, l’effervescence du réveillon. C’est déchirant, d’une beauté fulgurante.

Mais la gravité du film prend d’autres formes, plus rudes encore. Notamment lorsque le comparse de Charlot, Big Jim (le fidèle Mack Swain, dans son rôle le plus mémorable), rendu fou par la faim, tente de tuer son compagnon pour le manger. La séquence est filmée sous l’angle de la comédie bien sûr, mais avec un arrière-goût bien amer.

L’amertume tourne parfois radicalement au drame : à plusieurs reprises, Chaplin filme la mort, ce qu’il n’avait jamais fait jusqu’à présent (et ne refera quasiment plus jusqu’aux Feux de la rampe), dans ce qu’elle peut avoir de plus brutale. Dans la scène inaugurale d’abord, où il montre l’un des pionniers s’effondrant durant l’ascension de la passe, dans l’indifférence générale.

Puis avec l’affrontement mortel des deux policiers et du méchant Black Larsen (Tom Murray, lui aussi dans son rôle le plus mémorable ; le hasard voudra qu’il meure deux jours après Mack Swain, en 1935), parenthèse violente et sombre entre deux éclats de rire. Un mélange des genres dont Chaplin tire l’essence de cette nouvelle réussite, chef d’œuvre intemporel, hilarant et bouleversant. Chaplin, quoi…

A la fin de sa carrière, Chaplin a resorti le film dans une version sonorisée, avec quelques prises alternatives qui changent légèrement le cadrage sans changer grand-chose au fond. La principale différence repose plutôt sur la voix off de Chaplin lui-même, qui narre l’histoire pendant qu’elle se déroule tout en prêtant sa voix à l’ensemble des personnages. Une curiosité qui a son charme. Entre la version purement muette et celle-ci, à laquelle la voix chaude du cinéaste apporte une dimension inattendue, mon cœur balance…

L’Opinion publique (A Woman of Paris) – de Charles Chaplin – 1923

Posté : 24 avril, 2019 @ 8:00 dans 1920-1929, CHAPLIN Charles, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

L'Opinion publique

Premier film tourné pour la United Artist, et premier long métrage pour Chaplin, qui se lance un double défi : outre la durée, sans précédent pour lui, il lui fallait convaincre sans les frusques de Charlot. Sans apparaître à l’écran, même : car à part une furtive apparition en porteur de bagages à la gare (il y est méconnaissable), Chaplin reste derrière la caméra. Il se sent d’ailleurs obligé de prévenir le public par un carton qui ouvre le film.

Peine perdu : L’Opinion publique, encensé par la presse à l’époque, a été un cinglant échec public pour Chaplin, qui ne s’essayera plus jamais au drame pur comme il le fait ici, avec cette tragédie que n’aurait pas renié Cecil B. De Mille : l’histoire d’une jeune femme de la campagne qui fuit un père tyrannique et part tenter sa chance à Paris, laissant derrière lui un fiancé qu’elle retrouvera bien plus tard, bien trop tard.

C’est une expérience unique dans la carrière de Chaplin. C’est aussi un magnifique cadeau d’adieux qu’il offre à Edna Purviance, sa partenaire privilégiée depuis une dizaine d’années, qu’il juge alors trop mure pour continuer à jouer les emplois comiques, et à qui il tente d’offrir une nouvelle carrière d’actrice dramatique. Hélas, entre l’échec de L’Opinion publique et la perte du mythique A Woman of the Sea de Von Sternberg (1926), dont les copies ont semble-t-il toutes été détruites, cette nouvelle carrière est morte dans l’œuf.

Hélas, parce qu’elle est formidable, dans L’Opinion publique (qui aurait dû être le titre original du film, avant que Chaplin n’opte pour A woman of Paris pour calmer les censeurs d’Hollywood), en jeune femme déshumanisée par sa découverte du « Gai Paris », à qui sa nouvelle vie facile fait oublier les sentiments les plus purs qui l’animaient autrefois. Elle est formidable parce qu’elle semble toujours un peu en retrait : perdue face à la colère qui l’entoure dans un premier temps, puis elle-même indifférente à ce qui l’entoure.

Au premier abord, L’Opinion publique est un film étonnamment modeste, avec une histoire simple et linéaire, et une poignée de personnages seulement. Mais la simplicité apparente cache en fait la maîtrise totale de Chaplin, qui emmène le spectateur (et les personnages) où il veut, comme il le veut, en se moquant constamment des stéréotypes et des certitudes du spectateur (comme de ses personnages).

L’héroïne est par moment assez odieuses. Son ancien fiancé est, lui, un être faible, guidée par une vieille mère qui, sous ses airs de grand-mère idéale (c’est un peu la Lilian Gish de La Nuit du chasseur), contribue largement à faire naître la tragédie. Quant au riche oisif aux crochets duquel vit Edna (une jeune femme entretenue, donc), celui qui est censé être le méchant de l’histoire, il se révèle le personnage le plus attentionné, le plus compréhensif. C’est Adolphe Menjou, acteur suave qui trouve ici l’un de ses meilleurs rôles, qu’il ne cessera de décliner avec plus ou moins de bonheur par la suite.

Chaplin filme avec délectation les soirées de débauche de ce Gai Paris, pour lequel il n’a visiblement pas beaucoup de goût. Et on jurerait que c’est aux mœurs d’Hollywood qu’il s’attache au fond, dans ce film cruel et beau qui marque une fois pour toute sa liberté totale. Et son génie de cinéaste, souvent en retrait au profit de l’acteur et de la poésie des personnages, qui prend toute son ampleur ici, et notamment lors d’un plan magnifique, tout en économie : le départ d’Edna qui s’apprête à monter dans le train, train dont on ne voit que les lumières des fenêtres se projetant sur elle.

Finalement, il n’y a qu’un défaut majeur au film : sa musique, que Chaplin a composé à la fin de sa vie, pour une ressortie en salles en 1976. Elle est plutôt belle en soit, mais ne colle que rarement à l’action, devenant même gênante lorsque les moments de pur drame sont accompagnés par des notes guillerettes. Cette musique a toutefois un intérêt historique: elle constitue le tout dernier travail achevé par Chaplin pour le cinéma avant sa mort.

How to make movies (id.) – de Charles Chaplin – 1918

Posté : 20 avril, 2019 @ 8:00 dans 1895-1919, CHAPLIN Charles, COURTS MÉTRAGES, DOCUMENTAIRE, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

How to make movies

En 1918, Chaplin a eu une idée géniale… dont il n’a rien fait pendant quarante ans : filmer la construction de ses propres studios à Hollywood, puis s’y mettre en scène dans son quotidien de création. Au cinéma, seuls deux minutes en seront utilisés en 1959 pour introduire The Chaplin Revue, programme regroupant trois courts métrages. Mais les seize minutes que l’on connaît de ce film jamais réellement achevé sont fascinantes.

Ce n’est pas à proprement parler un documentaire : on sent bien que tout est mis en scène, ne serait-ce que la manière dont les frusques de Charlot sont religieusement transportées d’un coffre fort au bureau de Chaplin. Mais le film montre toutes les étapes de fabrication d’un film, des répétitions au tirage du film, et c’est passionnant de voir Chaplin livrer lui-même ses secrets de fabrication.

C’est même un cas à peu près unique dans l’histoire du cinéma : ce témoignage d’un monument qui dévoile l’envers du décor. On le voit répéter avec Edna Purviance, Henry Bergman, faire faire des essais à une jeune actrice (en flirtant gentiment), ou entrer littéralement dans la peau de Charlot.

L’occasion aussi de placer ces quelques scènes où Charlot fait du golf, probable ébauche d’un court métrage jamais terminé, tourné quelques mois plus tôt (on y voit Eric Campbell, mort fin 1917 avant que le studio soit achevé). Avant que Chaplin, de nouveau habillé « en civil », gratifie le spectateur d’un « au revoir » face caméra.

Une curiosité passionnante et indispensable.

Le Pèlerin (The Pilgrim) – de Charles Chaplin – 1923

Posté : 12 avril, 2019 @ 8:00 dans 1920-1929, CHAPLIN Charles, COURTS MÉTRAGES, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Le Pèlerin

Dernier film de Chaplin pour la First National, The Pilgrim évoque d’une manière très curieuse The Adventurer (Charlot s’évade), le dernier film qu’il a tourné pour la Mutual. Dans les deux cas, Charlot y est un homme recherché par la police, comme si à chaque fois il voulait symboliser son envie de fuir la « prison » que représenterait sa maison de production du moment.

Comparer les deux films revient en tout cas à mesurer le chemin parcouru par Chaplin durant ces six années passées à la First National. Six ans au cours desquels il a pu expérimenter le luxe d’avoir le temps de peaufiner ses films, ses gags, d’enrichir son personnage et le fond derrière l’humour pur. Son rythme n’est alors que d’un ou deux films (courts ou moyens métrages) par an. Du grand luxe à côté du rythme effréné de ses débuts.

Après Jour de paye, Le Pèlerin confirme que Chaplin est au sommet de son art comique, et qu’il maîtrise désormais totalement sa mise en scène de l’action. Une séquence illustre parfaitement cette perfection de la narration : celle du prêche, où Charlot, bagnard évadé qui se fait passer pour un pasteur à la suite d’un concours de circonstance, mime la lutte de David (lui-même) contre Goliath (le monde extérieur). Tout un symbole…

Chaplin n’oublie pas l’humour pur, en multipliant les gags avec une imagination qui semble toujours sans fin (la scène du chapeau-gâteau notamment). Mais l’insolence du cinéaste, son envie profonde d’être un peu plus qu’un clown, sont bien perceptibles. The Pilgrim est une étape importante dans la filmographie de Chaplin : sa dernière comédie pure, son dernier court métrage (ou moyen métrage, disons), la dernière fois aussi où il se filme avec Edna Purviance.

La même année commencera pour lui l’aventure United Artists, grande ère de liberté absolue qu’il entamera avec L’Opinion publique, ses sublimes adieux avec la belle Edna. C’est une autre histoire…

Jour de paye (Pay Day) – de Charles Chaplin – 1922

Posté : 11 avril, 2019 @ 8:00 dans 1920-1929, CHAPLIN Charles, COURTS MÉTRAGES, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Jour de paye

Une date : le dernier deux-bobines de Chaplin, et peut-être (sans doute) son meilleur, son plus drôle, son plus inventif, son plus parfait. L’un des plus représentatifs de son génie et de la richesse de son personnage aussi, même si Charlot n’est ici ni un être solitaire, ni un clochard. Pas « a tramp », donc : il est marié, et a un boulot. Mais sa femme est une sorte de pitbull tyrannique qu’il fait tout pour éviter. Et son job d’ouvrier du bâtiment est idéal pour que les pires mésaventures lui arrivent.

Après l’aventure extraordinaire de The Kid, et en attendant la totale indépendance qu’il s’offrira avec la United Artists, Chaplin doit encore quelques films à la First National. Avec celui-ci, il offre à ses « patrons » et au public exactement ce qu’ils attendent : une succession de gags irrésistibles, d’une inventivité folle, et au rythme imparable. Des gags en trois dimensions sur le chantier, dont il fait un terrain de jeu idéal : le moindre outils, le moindre recoin est source de gag. Et Chaplin est au sommet de sa géniale imagination.

On ne citera que l’usage extraordinaire qu’il fait de l’ascenseur du chantier, transformé en monte-plats inattendu. On retrouve la même inventivité dans la séquence nocturne du retour à la maison, où un Charlot exténué s’accroche aux saucisses pendues d’une épicerie ambulante (tenue par son frère Sidney) comme s’il s’agissait des poignets d’un bus. Ou dans les efforts qu’il fait, chez lui, pour échapper à la vigilance de son ogresse de femme.

Entre The Kid et L’Opinion publique, Pay Day peut avoir l’air d’une simple récréation pour Chaplin. Et ça l’est effectivement, d’une certaine manière : une sorte de parenthèse dans sa quête d’autre chose, d’un cinéma plus ambitieux et plus émouvant. Mais c’est aussi la quintessence du rire made in Chaplin. Peut-être la plus drôle de ses comédies pures.

Charlot et le masque de fer (The Idle Class) – de Charles Chaplin – 1921

Posté : 10 avril, 2019 @ 8:00 dans 1920-1929, CHAPLIN Charles, COURTS MÉTRAGES, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Charlot et le masque de fer

Des quelques films tournés par Chaplin à cette époque de transition, entre le coup d’éclat de The Kid et ses longs métrages, The Idle Class est celui qui semble le plus anodin. Il l’est d’ailleurs en partie, avec cette première moitié qui se contente grosso modo de recycler des situations et des gags déjà testés auparavant.

C’est le cas notamment lors d’une partie de golf où Charlot apparaît sous son jour le plus cynique, le moins tendre : un dandy raté, clochard se la jouant grand seigneur avec une majesté qui n’appartient qu’à lui. Cette partie est en quelque sorte l’aboutissement de tentatives de longue date (comme on peut le voir dans une mystérieuse ébauche de film, Charlot fait du golf).

Le film marque surtout parce qu’il redonne l’occasion à Chaplin de jouer un double rôle. Ce n’est pas une première : il l’avait déjà fait dans A night in the show. En revanche, c’est la première fois qu’il s’amuse avec le thème des sosies, le clochard étant pris pour un riche oisif porté sur la boisson (marié à la belle Edna Purviance). Ce qu’il refera bien sûr une vingtaine d’années plus tard dans Le Dictateur.

On n’est clairement pas sur le même registre, mais ce court métrage ne manque pas d’intérêt, dans ce qu’il dit en creux du pouvoir de l’argent et de l’apparence. Profitant bien malgré lui d’un bal masqué, Charlot peut durant un court moment expérimenter ce bonheur qu’il ne pouvait que rêver en croisant Edna au hasard d’un chemin.

L’espace d’un moment, Charlot le cynique devient tendre et émouvant, baissant la garde et frôlant même le sentimentalisme. Jusqu’à un coup de pied au cul final qui balaye tous ces rêves envolés. Pas si grave tout ça, tant qu’on reste fidèle à ce qu’on est…

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