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Les Trois Singes (Üç maymun) – de Nuri Bilge Ceylan – 2008

Posté : 30 novembre, 2023 @ 8:00 dans 2000-2009, CEYLAN Nuri Bilge | Pas de commentaires »

Les Trois Singes

Jamais Nuri Bilge Ceylan ne s’est autant rapproché du film de genre qu’avec ces Trois Singes, le plus méconnu de ses films, une sorte de transition entre ses premiers films nourris de sa propre vie, et ses grandes fresques à venir. Après ça, le plus grand cinéaste vivant enchaînera avec quatre chefs d’œuvre absolus. En attendant le cinquième…

On n’en est pas tout à fait là, et Les Trois Singes est un film à la fois formidable, et un peu en deçà des précédents et (surtout) des suivants. Sans doute la photo saturée et quasi monochrome des premières séquences est-elle pour quelque chose dans la sensation initiale d’assister à une espèce d’essai qui ne serait qu’à peu près abouti. Cela dit, cette sensation ne dure pas, tant le style de Ceylan semble s’épanouir au fur et à mesure que le film avance.

D’ailleurs, un Ceylan en deçà vaut bien mieux qu’à peu près n’importe quel autre film. Et celui-ci a une intensité folle, basée pour une fois sur une intrigue et une narration plus classiques qu’à l’accoutumée, Ceylan flirtant même avec les stéréotypes du noir, femme fatale, sale type et antihéros à l’appui. Un chauffeur qui accepte n’endosser la responsabilité de l’accident mortel causé par son politique de patron, ce dernier profitant de la peine de prison de son larbin pour coucher avec sa femme.

Sans attendre la puissance des grands chefs d’œuvre du cinéaste, cette première partie inattendue a quelque chose d’assez radical, qui pousse à rêver d’un authentique film de genre que réaliserait Ceylan. Ce qui, on en a bien conscience, n’arrivera sans doute jamais. Première partie excitante donc, mais c’est dans la seconde moitié que l’on retrouve vraiment le génie du cinéaste.

Lorsque le mari sort de prison et qu’il retrouve sa femme et leur fils… Trois êtres largués et à la croisée des chemins, effrayés chacun à leur manière par l’avenir qui les attend. Le mari, rongé par la jalousie. Le fils, incapable de se projeter dans la vie, et confronté à un sentiment ravageur de trahison. L’épouse et mère, surtout, le plus beau personnage du film, une femme entre deux âges qui se raccroche à une aventure sans lendemain comme pour prolonger cette vie de femme désirable qui lui échappe.

C’est là, en se recentrant sur cette cellule familiale bouffée par les mensonges et les non-dits, que l’art de Ceylan s’exprime avec le plus d’intensité, dépassant les quelques fulgurances esthétiques qui parsèment son film. Oui, il a fait plus fort, et il fera encore plus fort. Mais même avec ce film transitoire imparfait, Ceylan est grand, et son cinéma unique et précieux.

Koza (id.) – de Nuri Bilge Ceylan – 1995

Posté : 12 octobre, 2023 @ 8:00 dans 1990-1999, CEYLAN Nuri Bilge, COURTS MÉTRAGES, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Koza

C’est le tout premier film de Nuri Bilge Ceylan, son unique court métrage (21 minutes), et déjà une merveille, d’une puissance qu’il est difficile d’expliquer. Pourquoi ce film, sans un seul mot prononcé, au motif narratif flottant, procure-t-il une telle charge émotionnelle ? Il y a beauté des images d’abord, fulgurante, qui rappelle constamment que Ceylan est aussi un grand photographe.

Sa manière de filmer les visages, ou le vent dans les herbes hautes, les portes qui se referment, les corps qui ne se croisent pas… Dès ce premier film, Ceylan dévoile une incroyable maîtrise de son art, et dont il est le seul maître : réalisateur, scénariste, cameraman, chef opérateur. Pas surprenant que tout, ici, annonce les motifs de ses grands films à venir.

Et puis, comme dans ses deux premiers longs, Kasaba (son seul autre film en noir et blanc) et Nuages de mai, Ceylan dirige ses parents, Fatma et Mehmet Emin, dont les visages creusés par les ans sont la raison d’être de Koza. Il y a bien une vague intrigue : un ancien couple séparé par la vie dont les brèves retrouvailles seront décevantes. Mais le vrai sujet : ce sont ces visages, et ces corps vieillis.

C’est à la fois troublant et bouleversant : la manière dont Ceylan filme le temps passé, la mort qui rode, la vie qui s’accroche, le souvenir, la lassitude, la nostalgie. Chaque plan (tous sublimes) semble capter un moment en suspens, dont l’humanité de ces personnages dont on ne sait rien, qui ne disent rien, apparaît dans toute sa complexité.

Impossible de parler de coup d’essai devant ce premier film qui procure une émotion folle, et dont la moindre image donne envie de s’y arrêter, comme devant un tableau de grand maître. C’est d’ailleurs ce qu’est Ceylan dès Koza : un grand. La suite ne fera que le confirmer.

Uzak – de Nuri Bilge Ceylan – 2002

Posté : 7 octobre, 2023 @ 8:00 dans 2000-2009, CEYLAN Nuri Bilge | Pas de commentaires »

Uzak

C’est avec Uzak que le public français a découvert Nuri Bilge Ceylan. Grand Prix et double-prix d’interprétation masculine à Cannes, le film peut être considéré comme le troisième volet d’une trilogie informelle, qui a commencé avec Kasaba, le premier long métrage de Ceylan. Nuages de mai en était une sorte de making-of, dont Uzak ressemble à une suite qui ne dit pas son nom.

On y retrouve le personnage interprété par Mehmet Emin Toprak, cousin et complice incontournable de Ceylan dans ses premiers films, dont c’est l’ultime apparition puisqu’il meurt dans un accident de voiture avant même la projection à Cannes. Dans Nuages de mai, il était ce jeune homme paumé qui rêvait de partir pour Istambul. Dans Uzak, son nom a changé, mais on jurerait que c’est le même jeune homme paumé qui arrive à Istambul…

Il y est hébergé, le temps qu’il trouve un boulot, par un vague cousin, qui est surtout un ancien du même village, installé lui à Istambul depuis de nombreuses années. D’emblée, une sorte de malaise s’installe entre les deux hommes, entre le « rat de ville » et le « rat des champs », qui ont si peu à se dire. Le premier multiplie les gestes qui montre au second à quel point sa présence est importune.

Le Nuri Bilge Ceylan de ces années-là n’est guère bavard : le cinéaste a souvent dit qu’il se sentait alors peu adroit avec les dialogues. Ce qui changera radicalement et de façon spectaculaire dans ses grands chefs d’œuvre à venir. Uzak est ainsi un film franchement taiseux, et ce silence souvent pesant illustre parfaitement le rapport des deux hommes, reliés uniquement par un village lointain que tous deux ont cherché à fuir

Plusieurs moments mettent en scène l’exaspération de Mahmut (Muzaffer Özdemir, lui aussi présent dans les deux premiers films de Ceylan), dont la seule ambition semble être de retrouver son calme et de pouvoir se mater un porno tranquille. Cette exaspération, il la tait, mais il la fait sentir par des silences, des regards, une manière d’aller ostensiblement éteindre une lumière laissée allumée, ou fermer une porte laisser ouverte.

Si, côté dialogues, Ceylan est loin de son état de grâce à venir, côté visuel, le génie du cinéaste est déjà à son apogée. Pas une image anodine dans Uzak, dont on pourrait encadrer chacun des photogrammes. Ceylan filme les paysages enneigés et les visages en gros plans comme personne, enfermant ses personnages dans une tension grandissante, et dans une solitude abyssale.

Visuellement somptueux et d’une profondeur extrême, comme tous les films de Ceylan, Uzak est aussi une œuvre très personnelle pour le cinéaste, qui s’inspire de sa propre vie, filme des membres de sa famille, et tourne dans son propre appartement. Ou comment transformer de petits riens, des sensations plus que des sentiments, en des moments de très grand cinéma…

Nuages de mai (Mayis Sikintisi) – de Nuri Bilge Ceylan – 1999

Posté : 30 septembre, 2023 @ 8:00 dans 1990-1999, CEYLAN Nuri Bilge | Pas de commentaires »

Nuages de mai

Une scène, au cœur de Nuages de mai, dit beaucoup de l’œuvre tout entière de Nuri Bilge Ceylan : le personnage principal, alter ego du cinéaste, lui-même réalisateur revenu d’Istanbul pour tourner un film dans son village d’origine, tourne sa caméra sur sa mère et son père, les filmant longuement.

Cette scène, muette et bouleversante, c’est une manière pour Ceylan de capter pour l’éternité la vérité de ses propres parents. Son père Emin, surtout, qu’il avait déjà dirigé dans Kasaba, et qui apparaît ici comme un personnage fascinant, et comme une figure clé pour son cinéaste de fils.

Ceylan est alors dans sa veine « autofiction », au cœur d’une trilogie informelle commencée avec Kasaba et qui se terminera avec Uzak, dont le personnage-fil conducteur serait un jeune homme paumé, qui rêve de quitter la campagne pour aller vivre à Istanbul, mais qui ne trouve pas les ressources pour concrétiser son rêve.

Central au début du film, il ne tarde pas à s’effacer, à se confondre avec le décor. Le personnage du cinéaste aussi, d’ailleurs, qui s’efface bientôt derrière ses sujets. Les Ceylan en l’occurrence, parents du réalisateur, personnages fascinants, ne serait-ce que pour ce qu’ils disent de la personnalité du cinéaste lui-même.

Ceylan dédie ce film à celui qui hante tout son cinéma : Tchekhov, dont la tutelle est constamment présente, dans la manière de filmer des personnages qui ont leur part d’ombre, et dans la manière de jouer avec le climat, et avec l’environnement.

La nature joue un rôle primordial dans son cinéma. Nuages de mai ne fait pas exception, avec des plans sur les feuilles des arbres, le vent, la brume ou le soleil levant, qui évoquent parfois les grands maîtres impressionnistes.

Avec ce deuxième long métrage, le premier en couleurs, Ceylan confirme déjà qu’il est un grand cinéaste, et que c’est une œuvre qu’il construit, cohérente et constamment renouvelée.

Kasaba (id.) – de Nuri Bilge Ceylan – 1997

Posté : 28 septembre, 2023 @ 8:00 dans 1990-1999, CEYLAN Nuri Bilge | Pas de commentaires »

Kasaba

Il a fallu attendre l’apogée de Nuri Bilgan Ceylan (au moins trois chefs d’œuvre absolus d’affilée dont une Palme d’Or) pour que son premier long métrage ait droit à une sortie en salles en France. Et finalement ce n’est peut-être pas si mal : pas sûr qu’on aurait apprécié à sa juste valeur ce coup d’essai (ou presque : juste un court métrage avant ça) d’un cinéaste largement autodidacte.

Il y a dans Kasaba, non pas une opacité, mais une espèce d’abstraction qui ne sera plus de mise dans ses grands films à venir. Et c’est à l’aune de ces derniers que Kasaba, film ramassé (qu’on n’aurait le temps de voir deux fois avec une pause-sieste de trente minutes au milieu pendant une projection des Herbes sèches) flirtant vaguement avec l’idée de narration, prend toute sa dimension, révélant d’emblée les obsessions et les thèmes d’un grand cinéaste en gestation.

Les premières minutes évoquent ainsi assez fortement Les Herbes sèches. Le décor est très similaire : une petite ville (la tradition de « Kasaba », comme un clin d’œil à La Grande Ville de Satyajit Ray) paumée dans l’Est de la Turquie. Le personnage qui paraît alors central aussi : un enseignant qui semble s’ennuyer ferme dans sa classe, rêvant à des lendemains sans doute plus urbains. La saison, enfin : un hiver glacial, avec la neige qui recouvre tout, y compris les bruits et les rêves.

« Les » saisons, plutôt : comme il le fera souvent dans son œuvre, Ceylan souligne à la fois la lenteur et le passage inexorable du temps par le changement de saison. Son film qui s’ouvre en plein hiver se poursuit bientôt à la belle saison, et se recentre sur d’autres personnages qu’on avait alors croisé comme par hasard : une fillette qui arrivait en classe avec un goûter moisi, ou un jeune homme qui errait sans but dans les rues désertes…

Après de longues et fascinantes errances quasi-muettes, Ceylan réunit ses personnages, membres d’une même famille, dans une étonnante séquence qui est le cœur du film, et celle qui évoque le plus fidèlement ce qui sera son cinéma à l’avenir. Trois générations de cette famille sont réunies dans une clairière où ils vont passer la nuit, et où les longues discussions, tout autant que les longs silences, révèlent les blessures et les espoirs déçus de chacun, avec, déjà, cette profondeur et cette délicatesse qui font la richesse du cinéma de Ceylan.

Ça et la beauté des images. Et dès ce premier film, toute petite production (le générique final doit durer trente secondes, et il ne défile pas vite) dont Nuri Bilge Ceylan apparaît comme l’unique auteur (scénariste, réalisateur et chef opérateur), la beauté des images est saisissante. En noir et blanc pour une fois, mais avec un contraste magnifique, et ce sens du cadre si élégant et si profond du cinéaste.

Un certain mystère se dégage quand même de ces portraits croisés. Mais les sensations sont immenses : la nostalgie, omniprésentes chez Ceylan, la douleur renfermée et les espoirs sourds. Et cette ultime image d’une main qui plonge dans l’eau vive d’une rivière, qui dégage sans que l’on comprenne vraiment pourquoi une émotion intense.

Les Herbes sèches (Kuru Otlar Üstüne) – de Nuri Bilge Ceylan – 2023

Posté : 12 septembre, 2023 @ 8:00 dans 2020-2029, CEYLAN Nuri Bilge | Pas de commentaires »

Les Herbes sèches

Enchaîner deux chefs d’œuvre absolus, c’est déjà rarissime dans l’histoire du cinéma. Mais trois, quatre, voire plus ? Je serais assez tenté d’en conclure que Nuri Bilge Ceylan est le plus grand cinéaste vivant. D’abord parce que je le pense profondément. Ensuite parce que c’est encore une fois dans un état indescriptible que je sors de son nouveau film. Comme pour Le Poirier sauvage. Comme pour Winter Sleep.

Avec cette sensation d’avoir touché du doigt la beauté formelle la plus pure, en même temps que d’avoir été plongé au plus intime de l’âme humaine. Sublime, profond, et d’une intensité absolue… Voilà que je dis des Herbes sèches ce que je disais des précédents films de Ceylan, comme si son cinéma empruntait toujours les mêmes chemins. C’est à la fois vrai (il y a des thématiques récurrentes bien sûr), et injuste : chacun de ses films est une expérience inédite, toujours plus complexe, plus vraie, et plus rude…

Dans la salle de ma toute petite ville de province, une quinzaine de spectateurs, ce qui est plutôt très bien pour un film turc de 3h17. A la sortie, j’entends l’un d’eux glisser au directeur « c’est très beau mais un peu trop long ». Je me contente d’un regard complice avec ledit directeur, incapable de dire un mot encore… Mais non : Les Herbes sèches n’est pas trop long. Ces 3h17 d’émerveillement et de malaise paraissent même a posteriori d’une grande intensité.

Il ne s’y passe pourtant objectivement pas grand-chose. Mais la vérité, l’intensité, la profondeur sont telles que le film paraît touffu, voire étouffant. Parce que le personnage principal, comme souvent chez Ceylan, n’est pas très aimable. Et qu’il évoque chez nous (chez moi) des échos très personnel, et très dérangeant.

Le « héros » de Winter Sleep était arrogant, mais séduisant. Celui du Poirier sauvage était attachant, mais arrogant. Cette fois, difficile d’aimer cet homme quasi-omniprésent à l’écran, enseignant dans le collège d’un bled très paumé du fin-fond de l’Anatolie, dont le comportement invoque rapidement un terme psychanalytique : pervers narcissique.

Ceylan n’est pas homme à juger. En tout cas, il n’est pas homme à s’arrêter à une simple catégorie (une longue conversation au cœur du film est en cela fascinante). Pervers narcissique ? Oui, notre « héros » met mal à l’aise, et agit avec ses élèves comme avec ses amis d’une manière objectivement assez répugnante. Mais si ce personnage, aussi excessif soit-il, éveillait chez le spectateur des réminiscences qu’il ne pouvait nier… ?

On découvre Samet, le personnage principal, à son retour de vacances entre deux semestres. C’est l’hiver, un hiver intense et interminable qui recouvre tout, et Samet retrouve (vaguement) ses collègues et (intensément) l’une de ses élèves, avec qui il entretient une relation troublante, dont la nature précise reste mystérieuse. Mais il y a cette lettre d’amour qu’elle écrit, qui lui est confisquée, qu’il récupère, et dont il pense avec une sorte de fierté malvenue qu’elle lui est destinée.

A raison ? A tort ? Ceylan ne tranche pas franchement, et il est assez fascinant de voir que, en lisant les différentes critiques, le ressenti du spectateur peut être différent. Qu’importe à vrai dire. Avec cette adolescente, comme avec le magnifique personnage d’une professeur amputée jouée par Merve Dizdar (Prix d’interprétation à Cannes), Samet ne cherche en fait qu’à exister, qu’à plaire, qu’à retrouver cet état d’innocence qui n’appartient qu’à sa jeunesse évaporée.

Il est odieux souvent, brimant et manipulant ceux qui se dressent entre lui et les regards qu’il cherche à capter, méprisable oui, mais pathétique surtout. Tellement pathétique que conforter son narcissisme désespérée par un passage à l’acte charnel semble inadapté, incongru… Et c’est là que Ceylan s’autorise la scène la plus inattendue de tout son cinéma : le personnage, littéralement, sort de son rôle et quitte la scène pour se réfugier sur le plateau… Parenthèse étonnante qui, loin de briser la vérité du moment, la renforce d’une manière hallucinante.

Ce n’est pas la seule audace esthétique de Ceylan, dont le travail sur le regard trouve une autre apogée ici, en mettant en scène à trois ou quatre reprises les photos d’Anatolie et de ses habitants que prend le personnage principal (sublimes photos de Nuri Bilge lui-même et de son épouse Ebre), dont l’utilisation provoque une émotion que je serais bien incapable de traduire en mots.

C’est d’ailleurs la seule limite au cinéma de Nuri Bilge Ceylan : le sentiment d’impuissance qu’il procure à celui qui tente d’exprimer l’émotion et les bouleversements que son cinéma lui a procuré. Là encore, je serais bien tenté d’abdiquer, de simplement clamer que Les Herbes sèches est un film immense, et de m’y replonger immédiatement…

Le Poirier sauvage (Ahlat Ağacı) – de Nuri Bilge Ceylan – 2018

Posté : 10 octobre, 2018 @ 8:00 dans 2010-2019, CEYLAN Nuri Bilge | Pas de commentaires »

Le Poirier sauvage

Après le sublime Winter Sleep, on l’attendait avec impatience, le nouveau Nuri Bilge Ceylan. Parce qu’au fil du temps, le réalisateur turc s’est imposé comme l’un des plus intenses du moment. Le Poirier sauvage, boudé à Cannes, est pourtant à la hauteur des attentes, et vient clore une sorte de triptyque très informel entamé avec Il était une fois en Anatolie, grandes fresques désenchantées qui, à travers le parcours de personnages déphasés, donnent à voir une Turquie en pleine déliquescence sociale et morale.

Le Poirier sauvage est plus âpre, moins immédiatement séduisant que les deux films précédents. Mais il a cette beauté fulgurante qui marque le cinéma de Ceylan, un cinéma qui sait prendre son temps, et réussit mieux qu’aucun autre à capter la vie de contrées souvent reculées en décalage avec le mouvement des villes, et la beauté perdue de paysages qui n’intéressent plus personnes.

Après l’hôtelier-artiste de Winter Sleep, bien installé, c’est un tout jeune homme sans le sous qui aspire à être écrivain, qui est au cœur du Poirier sauvage. Une sorte de double inversé en quelque sorte, qui partage la même arrogance, le même côté amoral, la même vision biaisée de la société aussi.

De retour dans son village après avoir décroché son diplôme, Sinan est dans une sorte d’entre-deux. Un entre-deux qui est aussi celui de la Turquie, éternel sujet de Bilge Ceylan, cinéaste très ancré dans la réalité et l’actualité de son pays, sans en avoir l’air. Ici, il n’est à peu près question que de ça : ce qui attend les « vrais » Turcs, cette majorité silencieuse oubliée des grands médias, cette Turquie de l’intérieur, loin d’Istanbul et de sa modernité.

Cinéaste politique et cinéaste classique, Nuri Bilge Ceylan signe une grande fresque intime sur son pays, filmée avec un mélange d’assurance et de modestie étonnant. Le Poirier sauvage n’a pas la beauté immédiatement séduisante de Winter Sleep. Plus aride à première vue, le film séduit sur la durée, avec son classicisme, et sa construction quasi circulaire.

C’est l’impression que donne le film : celle d’une circularité du mouvement. Sinan marche. Beaucoup. Et il rencontre des gens. Beaucoup. Avec qui il a des conversations. Longues. Et édifiantes. Et tendues, souvent : ce jeune homme arrogant et pas facile à aimer a des idées très arrêtées sur à peu près tout, et une manière très brusque de les confronter à celles des autres. Il s’affronte ainsi à un imam, à un écrivain qui, lui, a réussi, à une jeune femme qui abandonne la liberté qui la caractérisait, à un homme politique, à un chef d’entreprise…

Le film semble n’être qu’une suite de rencontres qui sont autant de longs dialogues animés. Mais toutes ces rencontres forment une sorte de spirale qui creuse inlassablement les mêmes sillons. Et c’est toute la géographie de la petite ville et de ses alentours qui semble devenir incroyablement familière, au fur et à mesure que l’on plonge dans les espoirs et les doutes de Sinan.

Plus que tout peut-être, le film parle des rapports entre un jeune homme et son père, homme brillant que le jeu a coupé de la vie et de sa famille, et que tout le monde méprise non pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il a abandonné. Cet homme dont le ricanement de hyène souligne la conscience qu’il a du regard que tout le monde pose sur lui. C’est l’histoire d’un cheminement. Non pas vers une réussite sociale hypothétique, mais vers une meilleure connaissance de soit.

Le Poirier sauvage : ce beau titre est comme un phare, qui finira par sortir du cynisme et de l’impasse ce jeune homme que l’on voyait hilare écoutant les mésaventures d’un comparse étudiant. Un ami qui, comme lui, voulait devenir enseignant, mais qui avait fini par devenir policier anti-émeute, « cassant » des manifestants avec une brutalité assumée et une jubilation feinte. Elle n’est pas en très bonne santé, cette Turquie qui fait le cinéma de Nuri Bilge Ceylan. Mais lui en tire de grands films.

Les Climats (Iklimler) – de Nuri Bilge Ceylan – 2006

Posté : 8 juin, 2016 @ 8:00 dans 2000-2009, CEYLAN Nuri Bilge | Pas de commentaires »

Les Climats

Un été brûlant à Kas, cité balnéaire turque : pendant les vacances, un homme quitte celle qui partage sa vie. Un automne pluvieux à Istanbul : l’homme essaye d’oublier la femme et de renouer avec sa vie d’autrefois. Un hiver glacial dans les montagnes d’Anatolie : l’homme tente de renouer avec la femme… jusqu’à l’évocation d’un rêve de printemps.

Après Uzak, où la météo jouait déjà un rôle important, le grand Nuri Bilge Ceylan raconte les errances d’un couple qui se sépare à travers trois saisons lourdes en évocation. Rien de bien neuf sous le soleil, d’ailleurs, si ce n’est la manière avec laquelle le cinéaste filme ces saisons.

Le cinéaste aime les images travaillées comme autant d’œuvre d’art, les longs plans dépouillés où le moindre son a son importance et où chaque mouvement compte. Et il réussit à rendre palpable la chaleur accablante, la pluie pesante, ou le froid paralysant. Autant d’atmosphères qui collent parfaitement à l’état d’esprit de ses personnages.

Pour une fois, Nuri Bilge Ceylan se met lui-même en scène dans Les Climats, comme s’il n’avait voulu imposer à personne ce personnage d’universitaire égoïste et manipulateur, dont l’incapacité à partager a quelque chose de profondément cruel. Un homme qui semble constamment passer à côté de sa vie et des autres, et que l’on sent totalement incapable de s’ouvrir, et encore plus de partager les émotions et les sentiments de ceux qui l’entourent.

A ses côtés, ou plutôt face à lui : Ebru Ceylan, sa femme, à la beauté troublante et fragile. Une actrice magnifique aussi, qui dévoile son mal-être par de minuscules mouvements du visage lors de très longs et très gros plans d’une beauté renversante. Il fallait une grande actrice pour apporter tant d’émotion à ce cinéma-là, si économe en « effets ».

L’émotion, immense, vient de ces gros plans. Elle vient aussi de l’omniprésence de la nature, en particulier dans la séquence « anatolienne » du film. Une nature sidérante de beauté qui semble à la fois réveiller les sentiments et les étouffer. C’est à la fois sombre et lumineux, et c’est magnifique.

Winter Sleep (Kiş Uykusu) – de Nuri Bilge Ceylan – 2014

Posté : 15 août, 2014 @ 3:20 dans 2010-2019, CEYLAN Nuri Bilge | Pas de commentaires »

Winter Sleep

Loin de la déambulation presque irréelle de Il était une fois en Anatolie, son précédent long métrage (un chef d’œuvre), qui était à la limite parfois du burlesque, Nuri Bilge Ceylan revient avec une narration plus classique, plus ancrée dans la réalité, constamment palpable dans ce parcours intime d’un personnage à la recherche d’une impossible paix.

Aydin est un homme entre deux âges, entre deux vies. Un ancien comédien sexagénaire, qui s’est retiré avec sa très jeune épouse dans un hôtel coupé du monde, au cœur de l’Anatolie, qu’il a hérité de son père. C’est l’hiver, les touristes se font rares, disparaîtront bientôt pour de bon jusqu’au printemps, et l’isolement ressert inexorablement le microcosme de Aydin à quelques personnes : son épouse, sa sœur divorcée, son employé, des locataires mauvais payeurs, un ami fermier…

Dans les premières scènes, ce qui frappe d’abord, c’est le bien-être qui semble entourer ce personnage, qui s’est aménagé un havre de paix inattendu au-milieu d’un paysage grandiose et hostile : les vastes plaines d’Anatolie, balayées par les rigueurs de l’hiver. Contrastant spectaculairement avec ces paysages que l’on retrouve régulièrement comme des respirations dans le film (parfois comme de simples et sublimes jeux d’ombres, comme lors des visites nocturnes au cheval), l’hôtel troglodyte où se déroule l’essentiel du film est un intérieur feutré et douillet à la lumière chaleureuse (l’éclairage du film mérite tous les prix du monde), où il fait bon vivre, où Aydin s’adonne à une recherche constante de la beauté, et où le temps semble passer avec douceur et bienveillance.

D’ailleurs, on prend le temps dans cet hôtel où tout ne paraît être qu’harmonie : on prend le temps de parler avec des inconnus de passage, d’écouter ses proches, de s’asseoir autour d’une table et de partager le thé avec les visiteurs à n’importe quelle heure du jour ou du soir. Une atmosphère qui respire la quiétude, comme une bulle coupée du monde.

Mais peu à peu, et c’est là toute la beauté du film, Nuri Bilge Ceylan révèle les aspérités, les petits défauts, et les grandes fêlures. Cet ancien comédien retiré du monde cherche à se construire une vie sans contrainte, faisant abstraction de tous les problèmes du monde extérieur, qu’il délègue systématiquement à son employé. Comme une élégance de vie qu’il brandit avec fierté. Cette posture fonctionne-t-elle durant l’été, lorsque la vie grouille ? On ne le saura pas, mais lorsque l’hiver résume la société à un petit microcosme, la réalité des sentiments ne peut plus se cacher… Et cette élégance, bien sûr, ne peut être perçue que comme l’égoïsme d’un homme trop riche et trop insensible qui s’ignore.

Bientôt, on réalise que le vernis ne demande qu’à craquer. Et lorsqu’il craque, c’est avec une violence psychologique incroyable. La solitude et l’enfermement qui exacerbent les fêlures : le thème rappelle le Shining de Kubrick. On y retrouve cette force de l’isolement, que souligne la longueur du film (3h15), qui participe bel et bien à sa force : cette longueur a un sens, et rend palpable le poids de cet hiver pas particulièrement rigoureux, mais qui coupe du monde cette partie de la Turquie, loin d’un Istambul dont on parle souvent, sans jamais rien en voir.

Amoureux de son pays, Ceylan filme aussi mine de rien une Turquie mal connue, faite d’éléments contradictoires. Son film aborde ainsi la rencontre des générations (le couple que forme l’ancien comédien sexagénaire et sa très jeune femme), celle des nantis et des laissés pour compte, celle des croyants et des athées… Et la quasi-impossibilité pour tous ces êtres de se comprendre, d’autant que derrière sa façade affable, Aydin cache mal une haine viscérale pour tout ce qui représente la société et ses codes : l’imam, l’instituteur…

La cohabitation ne se fait finalement qu’au prix d’efforts constants et de faux-semblants, qui ne peuvent être qu’éphémères. Et lorsque les engueulades éclatent, elles sont définitives. Avec sa sœur, avec sa femme, ou avec l’instituteur, il se dit des choses extrêmement violentes, malgré une façade courtoise et bienveillante.

Si le film est aussi fort, c’est aussi parce que Nuri Bilge Ceylan se révèle, plus que dans aucun autre film peut-être, un formidable directeur d’acteur : les comédiens, jusqu’au dernier seconds rôles, sont tous formidables, avec une présence et une justesse rares. Leurs doutes, leurs colères renfermées, leurs désirs contrariés, sont l’essence même de ce film beau et radical, belle Palme d’Or au dernier festival de Cannes.

Il était une fois en Anatolie (Bir Zamanlar Anadolu’da) – de Nuri Bilge Ceylan – 2011

Posté : 12 juin, 2014 @ 2:34 dans 2010-2019, CEYLAN Nuri Bilge | Pas de commentaires »

Il était une fois en Anatolie

Un meurtre a eu lieu au cœur des steppes d’Anatolie. Des policiers et un juge d’instruction accompagnent le principal suspect à travers les grandes étendues désertes, pour tenter de retrouver le corps de la victime…
Un polar signé Nuri Bilge Ceylan ? Pas si simple, évidemment : à travers cette trame policière assez classique, le grand cinéaste turc signe une odyssée contemplative, parfois à la limite du burlesque, fascinante et souvent bouleversante.

Un meurtrier mutique, un juge malade, un policier rongé par les difficultés de son couple… De ces personnages réunis autour d’une même quête qui semble sans fin, Ceylan tire les portraits intimes d’êtres qui ne se livrent que par petites bribes, et qui tous ensemble crèvent d’un terrible mal de vivre, d’un sentiment de vide (dont cette étrange nuit serait une sorte de parenthèse) et de rêves qui ne s’accompliront jamais.

Pas vraiment la grande joie, donc, même si le film baigne dans un humour à froid qui, il faut bien le dire, ne déclenche pas les fours-rires, renforçant simplement le mal-être de ces personnages qui paraissent curieusement enfermés dans ces immenses espaces. Un sentiment que Ceylan souligne, dans la première partie du moins, en jouant avec l’obscurité et la lumière des phares des voitures qui serpentent sur les petites routes.

Visuellement, le film est d’une beauté sidérante, émaillé de ces moments magiques et hors du temps, où l’humanité de personnages pourtant taiseux et refermés, éclatent littéralement. La plus belle séquence, peut-être, est une parenthèse totalement inutile dans l’histoire : une pause improvisée chez le maire d’un petit village perdu. Alors que les voyageurs partagent un repas en silence, la jeunesse et la beauté de la fille de leur hôte tirent aux policiers et aux criminels des bouffées d’émotion, et même des larmes. Ce visage si pur, éclairé à la chaude lumière d’une bougie, les mettant en face de leurs propres vies.

Après quelques réussites majeures (Uzak, Les Climats), Nuri Bilge Ceylan signait là un pur chef d’œuvre, qui remporta le Grand Prix au festival de Cannes. Pour la Palme d’Or, il devra attendre son film suivant, Winter Sleep.

 

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