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Archive pour la catégorie 'BORZAGE Frank'

Le Cargo maudit (Strange Cargo) – de Frank Borzage – 1940

Posté : 16 avril, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Le Cargo maudit

Un prisonnier multiplie les tentatives pour s’évader du bagne de Guyane où il croupit, et rencontre une belle entraîneuse de cabaret… Clark Gable, brutal et mal rasé ; Joan Crawford, vénéneuse et impeccablement maquillée même au milieu des marécages…

Borzage renoue avec le cinéma d’aventures, genre qui a marqué ses débuts derrière la caméra, et qu’il avait déserté depuis une bonne quinzaine d’années. Une récréation dans l’œuvre du cinéaste ? Le signe d’une panne d’inspiration ? L’envie d’un cinéma moins personnel ? Les premières minutes laissent effectivement penser que Borzage est, pour le coup, un simple faiseur sur ce véhicule taillé pour le couple star, réuni pour la huitième (et dernière) fois.

Et puis non. Certes, Borzage remplit le cahier des charges du bon film d’aventures, avec ses personnages rudes, son couple glamour, son suspense et ses scènes d’action. Mais avec Strange Cargo, le cinéaste signe aussi son film le plus mystique. Le plus religieux, même. La bascule se fait après la première évasion de Gable, et la soudaine apparition du personnage de Cambreau, sorti d’on ne sait où pour prendre la place de l’évadé dans les rangs des prisonniers…

Qui est ce Cambreau ? Un homme, un ange, un diable ? Borzage ne laisse guère planer le doute, multipliant les références bibliques par la seule force des images : la lumière qui vient frapper son visage à plusieurs reprises semble venir du Ciel ; celle, ouvertement christique, de Cambreau dans l’eau, comme crucifié, enfonce le clou. Ian Hunter est l’interprète idéal de ce personnage inattendu, lui à qui Borzage confiera encore un rôle de quasi-Saint de Billy the Kid, puis de révérend dans Smilin’ through.

Borzage n’est pas le seul cinéaste américain à accorder une si grande place à la religion et à la foi, loin s’en faut. Mais lui est peut-être le seul à savoir le faire aussi frontalement sans jamais tomber dans la niaiserie, et même en touchant du doigt la pure beauté. Grâce à sa délicatesse infinie, et à sa manière de faire naître l’intimité entre ses personnages. C’est encore une fois l’une des grandes forces de ce film, notamment sur la longue séquence du bateau, où la mise en scène et les cadrages font naître les couples en les isolant.

Ou comment faire d’un film de série taillé pour un couple de stars une œuvre originale, belle et personnelle…

Trois camarades (Three comrades) – de Frank Borzage – 1938

Posté : 14 avril, 2019 @ 8:00 dans 1930-1939, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Trois camarades

Confrontée aux chaos de l’époque (l’Allemagne des années 1920), les trois amis du titre n’échapperont pas aux tragédies, pas plus qu’ils n’apaiseront la société torturée dans laquelle ils vivent, ou n’éviteront le drame mondial qui se profile. Pourtant, et c’est toute la magie de Borzage, il se dégage de ce film dur et bouleversant une sorte d’optimisme intangible, mais bien réel.

Peut-être cet optimisme repose-t-il sur la camaraderie sans faille qui unit ces trois hommes (Robert Taylor, Robert Young et Franchot Tone) et cette jeune femme qui épouse l’un d’eux tout en complétant merveilleusement ce petit groupe. Sur le fait que ces humanistes, tous pacifistes à leur propre manière, restent constamment fidèles à leurs convictions profondes. Et sur la solidité à toute épreuve des sentiments, que la mort même ne peut pas remettre en question, ni même faire vaciller.

Oui, c’est du Borzage dans ce que cela peut avoir de plus pur et de plus beau. Une sorte de chaînon manquant entre Seventh Heaven et The Mortal Storm pourrait-on dire, même si le film fait partie d’un triptyque cohérent et sublime avec ce dernier et Little Man what now ?, où c’est l’apparition du Nazisme que filme Borzage à travers le triple destin de Margaret Sullavan, actrice magnifique de ces trois films.

Film typiquement borzagien donc, où une voiture est personnifiée comme le taxi de L’Heure suprême, où la pureté des sentiments a quelque chose de profondément mystique, et où le lyrisme contrebalance les remous impitoyables de l’histoire. On y est directement ici, avec cette histoire de trois vétérans de la Grande Guerre qui décident de prolonger dans la vie civile cette fraternité qu’ils ont trouvée sur le front.

Borzage est génial lorsqu’il s’agit de faire ressentir la vérité des personnages et de leurs sentiments. Il l’est tout autant lorsqu’il filme une époque, avec des images qui peuvent sembler caricaturales (le Paris de L’Heure suprême) mais qui, au contraire, concentrent la substantifique moelle de l’époque. Three comrades, chef d’œuvre intemporel, n’est pas un film qu’on peut qualifier de réaliste. Il s’en dégage pourtant une vérité bouleversante.

La Tempête qui tue (The Mortal Storm) – de Frank Borzage – 1940

Posté : 3 avril, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BOND Ward, BORZAGE Frank, STEWART James | Pas de commentaires »

The Mortal Storm

Encore un chef d’œuvre à mettre au crédit de Borzage, qui vit alors un second âge d’or de sa carrière, après celui de la fin du muet. Un Borzage très en phase avec les affres de son époque, qui conclut ici une sorte de trilogie informelle consacrée à la montée du nazisme en Allemagne, après Little Man, what now ? (où les premiers signes de haine et de totalitarisme se banalisaient) et Three Comrades (qui allait plus loin encore).

Sublime héroïne tragique de ces trois films, Margaret Sullavan est une nouvelle fois au cœur de The Mortal Storm, pour lequel Borzage fait un petit saut dans le temps. Nous voilà désormais en 1933, dans une petite ville du Sud de l’Allemagne que la proximité des montagnes semble devoir préserver des soubresauts de l’époque. Le film commence d’ailleurs comme une fable bienveillante, où le père de Margaret, professeur respecté et aimé de tous, fête joyeusement ses 60 ans entourés de ses proches.

Mais en plein repas d’anniversaire, la radio annonce l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Et là, un vent glacial semble sortir de la caméra de Borzage qui, sans en rajouter, filme la joie exhubérance des beaux-fils du prof (parmi lesquels Robert Stack) et d’un ami étudiant (Robert Young), et l’angoisse mutique d’un autre étudiant (James Stewart) et du vieux patriarche. Qui n’est pas exactement l’incarnation parfaite du bon Aryen.

Ce repas d’anniversaire flottera comme un fantôme terrible sur la suite des événements… Parce que les vœux d’harmonie perpétuelle ne tardent pas à voler en éclat, chez cette jeunesse qui découvre les bienfaits de l’intolérance et du totalitarisme, face à ce professeur qui découvre avec horreur l’échec généralisé de toutes les valeurs qu’il pensait avoir transmises à ses élèves.

En se concentrant sur ce microcosme comme coupé du monde, loin en tout cas des grands mouvements populaires de Berlin ou des inquiétudes du reste du monde, Borzage signe l’un des films anti-nazis les plus forts et les plus bouleversants qui soit. On n’est qu’en 1940, et l’Amérique reste encore très en retrait des événements qui se déroulent en Europe. The Mortal Storm est ainsi l’un des premiers films hollywoodiens à dénoncer le Nazisme avec autant d’acuité et d’engagement, évoquant déjà les camps et tout l’aveuglement meurtrier du régime nazi.

Peu de films ont décrit avec autant de force l’aliénation d’un pays, et les effets sur la vie d’individus balayés par cette « tempête » soufflée par la folie des hommes. Borzage entremêle l’intime et le spectaculaire, et fait naître l’horreur, la terreur et l’émotion de petits détails, d’un simple regard, d’une ombre sur un mur, ou de ce plan bouleversant des mains de Mme Breitner serrant la coupe de mariage, objet symbolique du film.

Il y a une vérité incroyable qui se dégage du film, et de ses personnages. Pas une faute de goût dans le choix des acteurs. Margaret Sullavan et James Stewart (le couple hongrois inoubliable de The Shop around the corner) forme un couple romantique et tragique. Ils sont tous les deux magnifiques.

Cette femme est mienne (I take this woman) – de W.S. Van Dyke (et Josef Von Sternberg, et Frank Borzage) – 1940

Posté : 1 avril, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank, VAN DYKE W.S., VON STERNBERG Josef | Pas de commentaires »

Cette femme est mienne

Une production chaotique, de multiples interruptions de tournage, une valse des réalisateurs : Von Sternberg débarqué, remplacé brièvement par Borzage, puis par W.S. Van Dyke qui signe le film, un couple d’acteurs qui semble ne pas s’être super bien entendu… I take this woman a toutes les raisons d’être un film bâtard et poussif. Ô miracle, il n’en est rien.

C’est même un très joli film que réussit… ce triumvirat informel. Et un film qui commence fort, avec Spencer Tracy qui met K.O. Hedy Lamar d’un coup de poing en pleine figure tout à fait volontaire, après deux minutes à peine ! Il faut dire que la belle, riche oisive plaquée par son amoureux, était sur le point de se jeter à l’eau, en pleine traversée de l’Atlantique. Il faut dire aussi que Spencer est toubib, et qu’il est donc bien placé pour savoir quand un bon coup de poing est l’unique solution pour calmer une hystérique.

Bien sûr, ces deux-là vont tomber amoureux. Et bien sûr, ces deux-là vivent dans des mondes radicalement différents : lui soigne les pauvres dans une clinique gratuite, et il est particulièrement heureux de sa situation. Elle cherche un sens à sa vie, elle va le trouver grâce à lui… Le thème est très borzagien, ce qui laisse penser que notre cinéaste préféré s’est investi un peu plus que ce qu’on veut bien dire dans la production. Le film s’inscrit d’ailleurs parfaitement dans sa filmographie : on y retrouve son romantisme, le naturel de ses histoires d’amour, mais aussi son refus du manichéisme.

Spencer Tracy aussi, que Borzage a déjà dirigé dans trois très beaux films, et qui est encore une fois formidable de naturel et d’intensité. Le couple qu’il forme avec Hedy Lamar, malgré les tensions sur le plateau, est irrésistible. Il faut dire que l’actrice est absolument magnifique dans ce rôle humble et presque en retrait. Il se dégage de ce couple comme une évidence que l’on retrouve dans tous les couples du cinéma de Borzage.

Et puis on croise Louis Calhern, Jack Carson ou Paul Cavanagh, et des tas de seconds rôles filmés avec une bienveillance réjouissante. Un pur plaisir, donc. Quand même… la dernière scène lorgne tellement ouvertement du côté de Frank Capra que ce final manque de naturel pour le coup, et que l’émotion qu’on en entend reste superficielle. Un simple bémol, rien de plus…

Le Cabaret des Etoiles (Stage Door Canteen) – de Frank Borzage – 1943

Posté : 30 mars, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Stage Door Canteen

C’est tout Borzage ça : même quand il signe un film entièrement dédié à l’effort de guerre, il faut que son légendaire romantisme prenne le dessus et s’impose. Et voilà peut-être le plus conceptuel de tous les films d’efforts de guerre, film qui ne parle que de l’effort de guerre, et ne montre que des gens qui participent à l’effort de guerre… sans jamais rien montrer de cette guerre pourtant omniprésente dans l’esprit de tous.

Ce « cabaret des étoiles », c’est un lieu où tous les soldats en partance pour le front peuvent passer une soirée gratuitement, profitant du buffet à volonté et de spectacles sans rien débourser. Mieux : le tout Hollywood met la main à la pâte et consacre du temps à monter sur scène, ou à accueillir les clients, voire même à touiller la purée…

L’occasion de croiser des tas de célébrités oubliées, et d’autres moins comme George Raft, William Demarest, Jane Darwell, Judith Anderson, Harpo Marx, Johnny Weissmuler (qui se met torse-nu en cuisine), Ed Wynn, Merle Oberon ou la grande Katherine Hepburn, à qui on réserve in fine le beau rôle. L’occasion aussi d’enchaîner les morceaux musicaux, plus ou moins intéressants et plus ou moins oubliables.

L’essentiel est ailleurs : dans la capacité qu’a Borzage de transformer ses personnages en symboles de tous les jeunes soldats américains (ils s’appellent Texas, Dakota ou Oklahoma), tout en réussissant à leur donner une vraie profondeur. L’émotion naît ainsi lorsqu’un G.I., plateau repas à la main, se met à échanger les dialogues de Romeo et Juliette avec Katharine Cornell, qui fut une Juliette très remarquée dix ans plus tôt à Broadway. Ou quand un jeune homme cherche maladroitement à embrasser une femme pour la première fois…

Stage Door Canteen, c’est un show géant taillé pour booster le moral des troupes. Avec ses passages obligés : les Chinois et les Russes sont les alliés des Etats-Unis, on leur consacre donc une séquence à chacun. Pas grand-chose non plus sur la mort et la peur, la solidarité et la notion de groupe dominant tout. Mais Borzage ne prend pas son sujet à la légère. Sa caméra va au contact de ses personnages, au plus près, avec de beaux mouvements et des images fortes, comme ce gros plan sur un violoniste plein d’émotion, qui évoque curieusement Humoresque, premier gros succès authentiquement borzagien…

La Grande Ville (Big City) – de Frank Borzage – 1937

Posté : 27 mars, 2019 @ 8:00 dans 1930-1939, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

La Grande Ville

Borzage fait ses débuts à la MGM avec ce film à la fois très beau et entre deux eaux. Le générique de début avec ses dessins d’animaux, le ton des premières scènes, l’humour que l’on retrouve tout au long du film jusqu’à une dernière séquence de bagarre homérique et parodique (mettant en scène des tas de vraies gloires de la boxe, dont Jack Dempsey)… Tout indique la volonté de produire une comédie, un an après le succès de Désir.

Mais Big City n’est une comédie qu’en partie. Lorsque Borzage filme avec gourmandise les bonheurs simples de la vie conjugale, en particulier dans les premières séquences. Lorsqu’il met en valeur la solidarité des petites gens aussi, avec cette bonté extrême et ce sens de l’entraide qui semblent tout droit sortis d’un film de Frank Capra. Ou lorsqu’il Filme Guinn Williams vidant d’un coup une bouteille de lait (dur métier d’acteur).

Le fond, pourtant, est sombre. Luise Rainer, actrice à la carrière éclaire (deux Oscars, trois ans au sommet… et 70 ans d’oubli jusqu’à sa mort à 104 ans), absolument irrésistible, joue une immigrée qui, à six semaines d’être naturalisée américaine, se voit menacée d’expulsion à la suite d’un faux attentat dont son frère a été victime, en pleine guerre entre des taxis indépendants et une grande compagnie qui veut imposer son monopole.

Ce thème de l’affrontement des indépendants solidaires et de la grosse boîte inhumaine est lui aussi très proche des films de Capra de cette époque. Mais c’est ce personnage d’immigrée parfaitement intégrée et sur le point d’être expulsée qui donne les plus belles scènes du film. Borzage, humaniste, filme ce destin contrarié par l’infernale administration, comme il filmait les laissés-pour-compte abîmés par le capitalisme dans Man’s Castle. La séquence sur le bateau est particulièrement forte.

La présence de Spencer Tracy semble d’ailleurs toute naturelle, même si son personnage est très éloigné de celui de Man’s Castle. La séquence d’ouverture, fausse rencontre du chauffeur de taxi et de celle dont on ne sait pas encore qu’elle est sa femme, apparaît d’ailleurs comme un clin d’œil à sa première rencontre avec Loretta Young dans le film précédent. Mais là, Borzage ne filme pas un coup de foudre : il filme un amour tendre et intense. Et c’est tout aussi beau.

Betsy (Hearts divided) – de Frank Borzage – 1936

Posté : 26 mars, 2019 @ 8:00 dans 1930-1939, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Betsy

De tous les films de commande qu’a réalisés Borzage durant cette décennie, celui-ci est, sur le papier, loin d’être le plus excitant : une romance sur fond historique, où Dick Powell interprète le frère de Napoléon ? Ouh là… Les premières minutes ne rassurent pas des masses, avec ces décors en carton-pâte et ces quelques mots français glissés à droite à gauche.

Mais que voilà une jolie surprise ! Des dialogues plutôt brillants, une légèreté de ton, et ce romantisme qui emporte tout sur son passage… Hearts divided est au final un charmant film. Pas le plus personnel de Borzage, bien sûr, mais une comédie romantique pleine d’esprit et de rythme, à laquelle le réalisateur apporte sa légendaire foi en l’amour.

Du coup, le film prend de sacrés libertés avec la vérité historique. Mais qu’importe, si cette liberté donne lieu à un superbe plan où deux amoureux courent l’un vers l’autre de part et d’autre d’un mur… Les historiens feront la fine bouche devant ce grand empereur (joué par Claude Rains) appelé par sa maman à retrouver son cœur d’enfant. Les romantiques et les cinéphiles retiendront plutôt ces face-à-face si justes et si beaux entre Dick Powell et Marion Davies.

La protégée de William Randolph Hearst a plutôt mauvaise presse depuis Citizen Kane. Mais l’actrice vaut bien mieux que l’image de potiche sans talent qu’en a donné Welles (lui-même reconnaîtra d’ailleurs bien plus tard que le personnage censé s’inspirer de Marion Davies était très éloigné de la réalité). Sa manière de lancer « How dare you » avec un petit sourire est irrésistible.

Ce n’est certes pas un Borzage majeur, mais il y a des tas de jolies trouvailles dans cette petite comédie en costumes. La manière dont le frère de Napoléon, qui se fait passer pour un professeur de français, déclare son amour en conjuguant le verbe « aimer » en français ; la caution comique des trois prétendants de la belle, assez réjouissants…

On se moque totalement du contexte (Napoléon qui veut vendre la Louisiane au prix fort pour financer sa guerre contre les Anglais) bien sûr. Ce qui compte ici, comme toujours chez Borzage, c’est l’amour, et le joyeux désordre qu’il amène dans les choses bien établies. Y compris l’histoire de France et des Etats-Unis, pour le coup…

Le Destin se joue la nuit (History is made at night) – de Frank Borzage – 1937

Posté : 24 mars, 2019 @ 8:00 dans 1930-1939, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Le Destin se joue la nuit

Une jeune femme quitte son mari, riche armateur paranoïaque et tyrannique, persuadé qu’elle le trompe. Pour établir sa faute, il lui tend un piège, mais la jeune femme est tirée d’affaires par un inconnu. Forcément, ces deux là tombent éperdument amoureux l’un de l’autre.

On est chez Borzage, et l’amour est au cœur de tout, toujours pour le meilleur. D’ailleurs, si le film démarre plutôt mollement, laissant craindre un instant qu’il ne s’agisse que d’une commande pour un réalisateur qui aurait filmé ça à la légère, une scène vient rapidement nous rassurer : celle du premier baiser, d’une beauté toute borzagienne.

Il n’en fait pas trop, le plus romantique des cinéastes : juste un plan moyen sur deux visages qui se rapprochent, ceux de Jean Arthur et de Charles Boyer, rien de plus. Et c’est magnifique. Borzage a ce talent incroyable de créer du mouvement et de la vivacité, et de tout mettre entre parenthèse l’espace d’un instant de beauté pure. Le miracle se produit ici, encore et toujours.

Ample et généreux, le film n’en finit pourtant pas de surprendre, tant il joue sur différents registres. La romance bien sûr, avec ce couple inédit, improbable (la très Américaine interprète des films de Capra, face au plus élégant des frenchies) et séduisant. Mais aussi le suspense, avec ce mari jaloux et machiavélique. Et même le film catastrophe, avec un final comme un hommage à la tragédie du Titanic, 25 ans plus tard.

Ce n’est certes pas le plus abouti de ses films : ni le plus émouvant, ni le plus euphorisant, ni même le plus juste socialement. Mais Borzage réussit des tas de belles scènes, associant des éléments de comédie et de drame comme il mélangerait les ingrédients d’une recette, avec la même gourmandise que ce personnage de chef cuisinier, César (Leo Carillo), meilleur ami de Boyer et ressors comique inépuisable dans les cuisines de différents restaurants.

Avec ses allers-retours entre Paris et New York, ce Borzage est une gourmandise généreuses et fort séduisante. Une sorte d’hommage à ce fameux charme français qu’incarne parfaitement Boyer, nettement plus sincère et vibrant que la vision qu’en donnait Borzage dans Ils voulaient voir Paris.

Désir (Desire) – de Frank Borzage – 1936

Posté : 19 mars, 2019 @ 8:00 dans 1930-1939, BORZAGE Frank, COOPER Gary, DIETRICH Marlene | Pas de commentaires »

Désir

Marlene Dietrich a beau avoir affirmé, des années après, que Borzage était bien le réalisateur de Désir, l’ombre de Lubitsch, producteur et réalisateur probable de certaines scènes, plane d’une manière très insistante sur cette comédie romantique sophistiquée et pleine de folie, description qu’on attribue plus volontiers au réalisateur de L’Eventail de Lady Windermere qu’à celui de L’Heure suprême.

Qu’importe finalement, si le film est l’œuvre d’un immense cinéaste… ou d’un autre immense cinéaste. Disons que c’est l’œuvre commune de deux immenses cinéastes, et que même si le film peut sembler mineur dans l’une ou l’autre de leurs filmographies, le plaisir qu’on y prend est immense.

C’est en tout cas une date pour Marlene Dietrich, qui venait tout juste de rompre avec son tout puissant pygmalion Von Sternberg, qui retrouve son partenaire de Morocco Gary Cooper, et qui s’impose pour la première fois comme une grande actrice de comédie, genre que sa carrière américaine ne lui avait encore jamais donné l’occasion d’aborder.

Est-ce un don inné, ou une sorte de naturel auquel elle peut enfin laisser libre court ? La star est absolument formidable dans le rôle de cette voleuse de haut rang qui rencontre un brave type sur la route de ses premières vacances depuis des lustres. C’est le genre de comédies auxquelles on n’associera jamais ni Borzage, ni Dietrich : pleines de rythmes et de folies, de quiproquos et de rebondissements.

Entre romance et aventures, c’est une charmante comédie, bien moins innocente qu’elle n’y paraît. Toute en suggestion, même : dans cet Hollywood dominée par la bien-pensance du code Hayes, il fallait des trésors de suggestion pour évoquer la rencontre de ces deux monstres sacrés, dominée par une tension sexuelle qui ne reste pas à l’état de fantasme. Il suffit de draps froissés, d’allures débraillées et de regards langoureux pour raconter, mieux que n’importe quelle image illustrative, la nuit de passion que ces deux-là viennent de vivre.

Amis pour toujours (Shipmates forever) – de Frank Borzage – 1935

Posté : 18 mars, 2019 @ 8:00 dans 1930-1939, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Amis pour toujours

Le grand Borzage est souvent contraint d’enchaîner les films de commande, en ce milieu des années 30. Cette fois, il a bien du mal à imposer sa marque, tant Shipmates forever semble parfaitement calibré. La présence au scénario de Delmer Daves pourrait être rassurante : la collaboration des deux hommes venait de déboucher sur le très beau Stranded. Mais elle ne fait que confirmer l’ambition très limitée du film : renouveler le succès de Flirtation Walk.

Même scénariste, même réalisateur, même couple d’acteurs (Dick Powell qui pousse la chansonnette à la première occasion, et Ruby Keeler qui enchaîne les numéros de claquettes… c’est chiant les claquettes), même décor (l’école militaire) et mêmes enjeux (un homme qui n’a aucune envie de devenir officier mais que le destin conduit à l’école)… Avec cette recette, Flirtation Walk séduisait avec son couple gentiment bousculé par le destin, son humour et sa légèreté. Ici, hélas, c’est plutôt l’hommage énamouré à la grande armée et à la virile amitié qui domine.

Hélas, parce que cela donne de longues séquences ni originales, ni palpitantes, sur la vie quotidienne de ces apprentis officiers, tout autant que de longs passages musicaux, qui apparaissent comme autant de respirations bienvenues. Ce n’est pas qu’on s’ennuie (en tout cas pas tout le temps, mais les 108 minutes du film ne sont pas toutes palpitantes) : on prend même un certain plaisir à certains moments, grâce en particulier à la présence de Dick Powell, parfait en crooner plein de charme et émouvant en compagnon de chambrée incapable de trouver sa place.

C’est d’ailleurs l’aspect le plus réussi du film : la manière dont Borzage filme la solitude du gars : très belle scène où on le voit attendre avec espoir et en vain qu’un compagnon vienne taper à sa porte. La délicatesse du cinéaste n’est pas une surprise, mais Borzage confirme aussi son talent de cinéaste d’action, à l’occasion d’une séquence spectaculaire et très tendue : celle de l’explosion de la chaudière sur le bateau, point d’orgue dramatique particulièrement réussi.

Pas désagréable, donc, mais il y a quand même quelque chose d’un peu problématique dans ce Borzage-là : lui qui défendait si bien la liberté de chacun de faire ses propres choix, y compris dans son récent et très féministe Stranded, signe ici un véritable éloge au déterminisme. Tu seras marin, mon fils, comme ton père et ton grand-père avant toi. Et tu le seras avec le sourire…

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