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Archive pour la catégorie 'BORZAGE Frank'

LIVRE : Frank Borzage, un romantique à Hollywood – d’Hervé Dumont – 1993/2013

Posté : 15 juin, 2019 @ 8:00 dans BORZAGE Frank, FARRELL Charles, LIVRES | Pas de commentaires »

LIVRE Frank Borzage un romantique à Hollywood

Voilà sans doute la meilleure façon de découvrir l’univers d’un cinéaste, de vraiment le découvrir : enchaîner en trois ou quatre mois 35 de ses films, tout en lisant un pavé de 1000 pages qui lui est consacré. Le voyage a en tout cas été passionnant, et je l’écris ici pour la postérité : Frank Borzage est un cinéaste immense, peut-être le plus grand de tous les grands cinéastes mésestimés.

Il y a bien longtemps que j’aime passionnément ses grands chefs d’œuvre muet avec le couple Janet Gaynor-Charles Farrel. Mais quelle découverte, quel voyage fascinant : ses débuts en tant qu’acteur puis réalisateur de petits westerns déjà très intéressants (The Pilgrim), ses premières œuvres personnelles (The Circle), son premier âge d’or (Seventh Hour), mais aussi le passage au parlant (They had to see Paris).

Et ces extraordinaires années 30, émaillée d’immenses chefs d’œuvre (Man’s Castle, Three Comrades), et d’une richesse inépuisable. Rien à jeter, ou presque, dans cette décennie, où même ses films considérés comme mineurs (Shipmates forever) recèlent des moments de pure magie, sans même compter tous les bijoux méconnus, trop vite oubliés (Living on velvet, Stranded, Big City…).

A vrai dire, sa carrière reste passionnante de bout en bout. Ses années 40 sont souvent méprisées ? A tort : même si les grands chefs d’œuvres sont plus rares, le plus romantique des cinéastes hollywoodiens a toujours ce don pour faire naître une émotion immense, et pour filmer l’intimité naissante entre ses personnages. Et quel directeur d’acteur, qui tire le meilleur de ses comédiens, de Deanna Durbin (His butler’s sister) à Van Heflin (Seven Sweetheart).

Bref, une mine inépuisable pour Hervé Dumont, qui signe l’ouvrage de référence sur Borzage. Moins une biographie à proprement parler qu’une étude détaillée de sa filmographie. Sans doute est-ce dû à la discrétion du cinéaste, Dumont ne s’attarde qu’à de rares occasions sur des épisodes personnelles de sa vie, ne livrant que très peu d’anecdotes. Trop peu à mon goût d’ailleurs : c’est uniquement à travers ses films qu’on découvre l’homme.

A une exception près quand même : Dumont s’intéresse longuement, très longuement, à l’appartenance de Borzage à la franc-maçonnerie, dont il fait le socle de toute la filmographie du cinéaste, en tout cas dans sa première moitié. Quitte à surinterpréter certains de ses films, sans doute.

Cela dit, le livre de Dumont est d’une grande précision sur le travail de Borzage, détaillant longuement les films majeurs du cinéaste (à tel point qu’il vaut mieux avoir vu les films, pour ne pas s’en gâcher le plaisir), balayant un peu trop vite certaines œuvres plus mineurs, en réhabilitant d’autres… Pas la plus intime des biographies, mais un livre important pour plonger dans l’œuvre si méconnue d’un si grand cinéaste.

Pavillon noir (The Spanish Main) – de Frank Borzage – 1945

Posté : 5 juin, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank, O'HARA Maureen | Pas de commentaires »

Pavillon noir

Une porte qui se referme et qui suggère que l’amour des deux héros, enfin, va être consommé… Un joli plan borzagien qui rappelle in extremis que c’est bel et bien le plus romantique des grands cinéastes hollywoodiens qui signe ce film de pirate. Chouette, bondissant, et bourré de rebondissements, ce film de pirate, mais clairement pas le plus personnel des Borzage. Difficile ici de trouver sa patte, d’habitude si visible.

Mais on ne boude pas son plaisir : il y a dans Pavillon noir absolument tout ce qu’on attend d’un film de pirate. A vrai dire, il y a même beaucoup de chose que l’on a déjà vu dans d’autres films de pirates. Reconnaissons que l’histoire, si passionnante soit-elle, n’est pas la plus originale qui soit. Un honnête capitaine humilié par un tyran local devient le plus redouté des pirates, et enlève la jeune femme que doit épouser son ennemi, et dont il tombe amoureux.

On se croirait dans un film d’Errol Flynn, et la comparaison n’est pas fortuite : Borzage lorgne très clairement vers les premiers succès du roi de l’aventure. L’Aigle des mers, bien sûr, mais aussi Robin des Bois, pour un duel dans un escalier qui doit beaucoup au film de Curtiz. Jeux d’ombre compris. Mais ce n’est pas Flynn : c’est Paul Henreid qui défouraille, dans une volonté d’échapper à l’image qui lui colle à la peau depuis Casablanca.

Il est très bien Henreid : plein d’énergie et avec un charme canaille qui lui va bien, même s’il reste dans l’ombre de ce que Flynn a apporté au genre, justement. Le couple qu’il forme avec Maureen O’Hara est ce qu’il y a de plus beau dans ce film. Plus que les jolies maquettes, qui sont jolies mais qui font maquettes. Plus que les scènes d’action, hyper efficaces (belles séquences d’abordage, brutales et impressionnantes).

C’est ce couple improbable qui séduit le plus, grâce à la vitalité explosive de Maureen O’Hara surtout. C’est elle qui a suggéré à la RKO de confier le film à Borzage. Son succès boostera sa carrière. Selon la petite histoire, c’est en visitant le plateau de Pavillon noir que Ford se serait décidé définitivement à refaire appel à l’actrice (qu’il avait déjà dirigée dans Qu’elle était verte ma vallée) pour L’Homme tranquille.

La Sœur de son valet (His butler’s Sister) – de Frank Borzage – 1943

Posté : 2 juin, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

La Sœur de son valet

Borzage reste dans sa veine musicale, et la première scène ne présage rien de particulièrement enthousiasmant. Dans un train, deux charmantes écervelées tapent à la porte d’un compartiment. Lorsque son occupant ouvre, elles se lancent dans un numéro chanté tout sucré et très joyeux: le voyageur, qui n’avait rien demandé, est un célèbre compositeur dont toutes les apprenties chanteuses espèrent obtenir les faveurs.

C’est Franchot Tone, loin de son rôle mémorable des Trois Camarades, mais dont la nonchalance lasse fait des merveilles dès cette première scène. De quoi espérer que la suite soit d’avantage basée sur les personnages que sur les prouesses vocales des interprètes. Elle l’est effectivement, même si le joli grain de voix de Deanna Durbin est bien mis en valeur tout au long du film.

Deanna Durbin dont l’apparition donne un soudain coup de peps au film. Dans le train toujours, la caméra la suit dans la travée centrale des wagons qu’elle traverse, tous les passagers se retournant à son passage, et le spectateur ne la voyant que de dos. Une manière pour Borzage de mettre en évidence, sans même la montrer vraiment, le charisme étincelant du personnage, ressors comique de plusieurs scènes à suivre.

Et c’est alors une réjouissante comédie romantique qui commence, avec cette histoire d’une apprentie chanteuse qui débarque chez son demi-frère qu’elle croit richissime (Pat O’Brien), mais qui se révèle être le majordome du célèbre compositeur qu’elle pensait rencontrer dans le train. Comme quoi le hasard fait bien les choses. Sauf que, bien sûr, rien ne se passera comme elle le pense.

Ces deux-là finiront-ils ensemble ? Evidemment oui, aucun suspense là-dessus. Mais comme toujours chez Borzage, on sait que l’amour ne pourra éclater et se réaliser que quand les barrières sociales et l’ascendant de l’un sur l’autre auront disparu. Tout le sel repose sur la manière dont cela va se produire. Et la manière, ici, est splendide.

A cette époque, les films de Borzage paraissent souvent en deçà de ses grands chefs d’œuvre. Avec His butler’s sister, le cinéaste renoue avec son génie pour créer un mouvement qui conduit inexorablement vers des torrents d’émotion, sur lesquels le film se referme.

D’ici là, quel rythme. Un rythme qui repose sur la précision de la mise en scène, sur des cadres magnifiques, sur des intermèdes musicaux qui trouvent parfaitement leur place dans l’histoire (avec notamment une scène très émouvante dans un café russe, où Deanna Durbin entonne une belle chanson folklorique, celle-là même qui a inspiré ses Deux guitares à Charles Aznavour)… et sur les dialogues en tant qu’éléments sonores de l’ensemble.

L’humour repose en effet peu sur les mots eux-mêmes : d’avantage sur la musique qu’ils produisent. Borzage s’en amuse ainsi joyeusement lors de l’un des premiers échanges entre la sœur et le frère, où chaque réplique est soit coupée, soit incompréhensible. Et tout ça donne à la scène un rythme irrésistible.

Au passage, Borzage égratigne aussi le monde du spectacle, avec un étonnant personnage de producteur libidineux, mais encore relativement sympathique. Autre époque, autre vision…

Bien sûr, cette bluette n’a pas la portée et la force de Seventh hour ou The Mortal Storm. Les thèmes abordés ici n’ont pas la même gravité, et l’issue du film ne fait, dès les premières minutes, aucun doute. Mais le plaisir que cette bluette procure est grand, et l’émotion lorsque le mot fin apparaît est immense…

Je vous ai toujours aimé (I’ve always loved you) – de Frank Borzage – 1946

Posté : 29 mai, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Je vous ai toujours aimé

Borden Chase au scénario (adaptant sa propre nouvelle), Rubinstein au piano… Borzage a des collaborateurs de poids pour cette romance sur fond musical, qui reprend des tas de thèmes typiques de son œuvre : la passion amoureuse, la vie simple opposée au luxe, les motifs qui se répètent de génération en génération…

Un grand maître (Philip Dorn) prend son aile une jeune pianiste douée (Catherine McLeod). L’élève finit par dépasser le maître, tout en tombant amoureuse de lui. Mais le maître supporte mal la concurrence, et la flanque à la porte. Elle épouse son ami d’enfance, les années passent.

C’est à vrai dire un mélo qui pourrait être bien poussif, s’il n’y avait cette fameuse patte de Borzage, qui tire de cette histoire assez banale quelques scènes magnifiques, des moments de pure beauté, et une vérité des sentiments qui fait oublier les limites de ses acteurs (ne cherchez pas, ils n’ont jamais été aussi bien ailleurs).

Il y a bien le sympathique Felix Bressart, dans le rôle du père de Catherine McLeod, ou Maria Ouspenskaya dans celui de Babouchka, la grand-mère du maître, mais c’est bien la caméra de Borzage, discrète et délicate, qui fait la beauté de ces personnages et de leurs rapports compliqués : sa manière de surprendre un regard, un geste, un silence.

Et puis c’est peut-être le film « musical » de Borzage où la musique est le mieux utilisée, la plus touchante. Souvent, les passages chantés ou joués de ses films servent à mettre en valeur leurs interprètes. Ici, la musique (de Rachmaninoff surtout) est entièrement au service de la dramaturgie.

Il n’y a qu’à voir la très longue scène du concert au Carnegie Hall : pas une parenthèse, non, mais le cœur même du film, où tout se joue à l’écran en une dizaine de minutes d’un cinéma total et magnifique. Quasiment sans un mot (à l’exception soudaine d’une voix off, inutile), Borzage saisit là les sentiments les plus profonds de tous ses personnages. C’est brillant, et terriblement cruel.

D’une grande délicatesse, jusque dans sa manière de mettre en scène la mort, comme une chose naturelle et presque heureuse, cette œuvre méconnue de Borzage est un long et beau mouvement musical au final beau, et déroutant.

Les Sept Amoureuses (Seven Sweethearts) – de Frank Borzage – 1942

Posté : 6 mai, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Les Sept Amoureuses

Il y a bien sûr des thématiques très fortes dans l’œuvre de Borzage (je ne reviens pas dessus, relisez donc les précédentes chroniques). Il y a aussi des cycles très cohérents, et parfois étonnants, comme ce très pointu duo de films évoquant le poids des traditions ancestrales sur fond de tulipes, que Seven Sweethearts forme avec The Vanishing Virginian.

N’ayant point (encore) vu ce dernier, je me garderais bien d’aller plus loin dans le parallèle. Le film qui nous intéresse ici s’inscrit aussi dans une veine plus large de Borzage : la fantaisie romantique qui met en valeur les talents vocaux de ses interprètes. Et comme souvent, si mignonnet soit le trémolo (et le petit nez retroussé, mais ça n’a rien à voir) de Kathryn Grayson, ces intermèdes chantés ne sont clairement pas ce qu’il y a de plus emballant.

On est d’abord frappé par la vision que donne Borzage de cette petite ville du Michigan, où les vieilles traditions hollandaises sont omniprésentes. Une vision de carte postale, que découvre un journaliste new yorkais (Van Helfin, très bien en faux cynique) venu couvrir la très populaire fête des tulipes, quelque part entre Brigadoon et le Punxsutawney d’Un jour sans fin.

Dès son arrivée en ville, il découvre les habitants se répondant en musique d’un bout de la place centrale à l’autre. L’un des musiciens (le truculent S. Z. Sakall) est aussi le propriétaire de l’hôtel du coin. Mais un hôtel sans enseigne (pour pouvoir choisir ses clients) et sans clé aux portes, où on peut rester des mois sans payer sa note, et où tous les employés sont des jeunes femmes séduisantes portant des prénoms de garçons : les filles du proprio, qui a toujours voulu avoir un garçon.

Souvent, Borzage utilise des décors au bord de la caricature pour mieux symboliser la violence de son époque. Ici, il est comme hors du temps, coupé des réalités du monde malgré quelques vagues références (« Les temps changent, les traditions doivent évoluer »). Pour le moins étonnant, mais charmant, au final. La touche Borzage est bien là : cette manière si personnelle de filmer l’intimité qui naît entre un homme et une femme.

Van Heflin tombe donc sous le charme de chacune des sept filles de la maison, avant de découvrir le vrai sentiment amoureux avec l’une d’elles. Sauf que le papa est arc-bouté sur ses traditions, qu’il n’est pas envisageable de marier l’une de ses filles avant l’aînée (et les prétendants attendent depuis des mois avec une impatience grandissante), et que l’aînée, une égoïste égotiste, voit dans ce nouveau venu un billet pour la gloire à New York.

Romance, quiproquos, rebondissements… et un charme indéniable pour ce Borzage mineur et sans grande surprise, mais tellement charmant. La Borzage touch…

Chagrin d’amour (Smilin’ through) – de Frank Borzage – 1941

Posté : 3 mai, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Chagrin d'amour

Pour son premier film en couleur (si on excepte le Billy le Kid qu’il a commencé la même année, sans être crédité), Borzage signe un remake assez fidèle de deux films tournés par Sidney Franklin en 1922 (avec Norma Talmadge) et 1932 (avec Norma Shearer). L’utilisation du Technicolor est d’ailleurs loin d’être anodine : avec ses tons sombres et automnales, le film met joliment en images les troubles du cœur et de l’époque.

Le film est un remake, mais ce sont des thèmes très borzagiens que l’on y retrouve : l’amour par-delà la mort, la menace de la guerre, le coup de foudre, les débuts difficile d’un couple… Il y a aussi ces destins qui se répondent ou se répètent d’une génération à l’autre, déjà à l’œuvre dans The Circle par exemple. Bref : une histoire taillée sur mesure pour le grand Frank, qui signe d’ailleurs un fort joli mélodrame, plein de beaux moments en état de grâce.

C’est l’histoire d’une jeune femme élevée en Angleterre par un oncle hanté par la mort de sa jeune épouse, des décennies plus tôt. La nièce tombe amoureuse d’un Américain de retour sur la terre familiale, et dont on découvre qu’il est le fils du type qui a assassiné la femme du tonton. Autant dire que ce tonton, si bon soit-il, voit cette idylle d’un bien mauvais œil. Jusqu’au jour où le jeune amant part pour les tranchées…

Il y a là matière à un gros mélo bien lacrymal. Mais Borzage évite l’écueil avec sa délicatesse habituelle. La guerre, que le cinéaste évoque dans tant de films sans en montrer grand-chose, n’est ici qu’une menace à peine perceptible : les bruits de canons au loin, des vitres qui tremblent… Mais c’est une menace constante qui annonce guerre, morts, et séparations. Mais c’est hors champs que se joue cette guerre, dès le très beau plan du départ de Gene Raymond, l’acteur sortant du cadre et les carrés de lumière figurant la marche du train, beau clin d’œil au fameux plan de L’Opinion publique.

Le bémol, c’est le caractère musical du film. Comme d’autres Borzage avant lui (Song o’ my heart, ou les films qu’il a tournés avec Dick Powell, Flirtation Walk et Shipmates forever), celui-ci est fait pour mettre en valeur les talents vocaux de sa star. Jeanette MacDonald en l’occurrence, bonne actrice et bonne chanteuse, mais dont les airs un peu vieillots d’opérette et la voix cristalline de cantatrice finissent par lasser.

Entre deux chansons, heureusement, on retrouve la vérité des rapports humains : ceux si romantiques de la belle et de Gene Raymond (« It’s so wonderful : opening my eyes and seeing you »), les deux acteurs interprétant par ailleurs également les rôles de l’épouse assassinée et de son meurtrier dans un long flash-back. Mais aussi l’amitié entre le tonton (Brian Aherne) et le révérend du village (Ian Hunter) belle histoire d’une tendre fidélité entre deux hommes vieillissants.

Le Réfractaire (Billy the Kid) – de David Miller (et Frank Borzage) – 1941

Posté : 30 avril, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank, MILLER David, WESTERNS | Pas de commentaires »

Le Réfractaire

OK, le film n’est pas signé par Borzage, qui en a laissé les rênes en cours de route à David Miller, lui-même ayant d’autres obligations sur le feu. N’empêche : c’est lui qui est à l’origine du projet, lui qui a commencé le tournage, et ça a déjà son importance : ce Billy the Kid marque les retrouvailles (certes avortées) de Borzage avec le genre de ses débuts.

Il y a plusieurs éléments qui laissent penser que Borzage peut revendiquer au moins une partie de la paternité de ce film. Le choix de Robert Taylor (décidément très bon acteur) pour commencer, et surtout les liens d’amitié quasi-fraternels qui l’unissent au personnage de Brian Donlevy, excellent dans un rôle nettement plus tendre et complexe que ceux auxquels le western l’a souvent cantonné.

Une scène est particulièrement étonnante, se moquant ouvertement des conventions du genre : la première rencontre entre Taylor et Donlevy. Le premier a été embauché par un riche propriétaire (très méchant, Gene Lockhart) pour effrayer le bétail d’un autre riche propriétaire (très gentil, Ian Hunter). Lors d’une attaque de nuit, les deux hommes sont sur le point de s’entre-tuer lorsqu’ils se reconnaissent… Et alors que c’est un bordel pas possible autour d’eux, ces deux amis d’enfance oublient qu’ils sont dans deux camps opposés et se boivent un café, conscients que leur amitié prime, et que tout ça n’est qu’un boulot…

Cette séquence formidable donne le ton. Le film privilégie les rapports humains à l’action pure. D’ailleurs, les deux morts majeures se déroulent hors écran. Hors champs aussi : l’annonce de l’une de ces morts, dont on ressent pourtant toute la force avec cette image poignante des ombres s’arrêtant de danser derrière une fenêtre.

Le film prend des libertés énormes avec la vérité historique. Billy le Kid n’est d’ailleurs utilisé que pour ce que véhicule ce nom légendaire. L’âge souvent décrié de Robert Taylor (il a 30 ans) n’a ainsi aucune importance. Seule compte la formidable complicité mise à mal entre le Kid et son ami de toujours, baptisé Jim Sherwood dans le film, mais évidemment très inspiré de Pat Garrett.

Pour autant, Billy the Kid n’est ni une bluette, ni un film contemplatif, mais un beau western admirablement tendu, au rythme impeccable malgré des chevauchées filmées sur des transparences discutables. La mise en scène y est pour beaucoup, qui met superbement en valeur les paysages de Monument Valley notamment, avec une approche très différente de celle de Ford.

Cet aspect-là laisse penser que David Miller a lui aussi su mettre sa patte sur le film, lui qui saura si bien filmer l’Ouest plus très sauvage mais somptueux dans son chef d’œuvre, Seuls sont les indomptés. Il y a d’ailleurs quelques points communs entre le « réfractaire » joué par Taylor et le cow-boy perdu dans le 20e siècle que jouera Kirk Douglas.

L’Appel des ailes (Flight Command) – de Frank Borzage – 1941

Posté : 21 avril, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

L'Appel des ailes

Borzage renoue avec ses films à la gloire de l’armée américaine, mais dans un genre très différent de Flirtation Walk ou Shipmates forever, ses deux films musicaux portés par Dick Powell. Disons que Flight Command, malgré les points communs évidents avec les deux précédents, d’un strict point de vue de l’histoire, est nettement plus conforme à « l’esprit Borzage ».

Un film romantique, donc, qui évoque l’intimité qui se crée entre un jeune pilote tout juste sorti de l’école, et la femme de son officier. Mais un film aussi, et surtout, sur le devoir, le courage et la fidélité. Édifiant, mais d’une efficacité imparable, grâce une nouvelle fois à la délicatesse infinie de Borzage, qui pourrait transformer n’importe quelle niaiserie en moment de grâce.

On est cela dit loin de la niaiserie. Même si le film fait figure d’aimable curiosité dans une filmographie alors surtout marquée par les chefs d’œuvre (son précédent film était The Mortal Storm), Borzage séduit avec cette histoire qui magnifie le sentiment fraternel de l’armée. Après Trois camarades et avant Billy the Kid, il offre à Robert Taylor un nouveau rôle en or.

Celui d’un jeune cadet donc, plein de fougue, frimeur, dragueur, fanfaron et un rien hautain, intégré dans la fameuse escadrille des Hell Cats dès sa sortie de l’école. Là, il commence par crasher son avion, avant de faire foirer une manœuvre aérienne et de semer le trouble dans le cœur de la jolie épouse du bon officier (la belle c’est Ruth Hussey, son mari Walter Pidgeon). Autant dire qu’il ne fait pas l’unanimité.

Le sentiment d’exclusion, le tiraillement entre le devoir et les sentiments, l’acte héroïque qui rachète tout… L’histoire est balisée, mais le scénario réserve des tas de petits moments savoureux (le crash inaugural) ou admirablement tendus, comme ces belles scènes aériennes. Même là, avec un budget visiblement conséquent et l’ampleur de son histoire, Borzage privilégie les personnages et l’intimité, en cadrant visages et regards. Sans pour autant sacrifier à l’aspect spectaculaire de son film.

Le Cargo maudit (Strange Cargo) – de Frank Borzage – 1940

Posté : 16 avril, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Le Cargo maudit

Un prisonnier multiplie les tentatives pour s’évader du bagne de Guyane où il croupit, et rencontre une belle entraîneuse de cabaret… Clark Gable, brutal et mal rasé ; Joan Crawford, vénéneuse et impeccablement maquillée même au milieu des marécages…

Borzage renoue avec le cinéma d’aventures, genre qui a marqué ses débuts derrière la caméra, et qu’il avait déserté depuis une bonne quinzaine d’années. Une récréation dans l’œuvre du cinéaste ? Le signe d’une panne d’inspiration ? L’envie d’un cinéma moins personnel ? Les premières minutes laissent effectivement penser que Borzage est, pour le coup, un simple faiseur sur ce véhicule taillé pour le couple star, réuni pour la huitième (et dernière) fois.

Et puis non. Certes, Borzage remplit le cahier des charges du bon film d’aventures, avec ses personnages rudes, son couple glamour, son suspense et ses scènes d’action. Mais avec Strange Cargo, le cinéaste signe aussi son film le plus mystique. Le plus religieux, même. La bascule se fait après la première évasion de Gable, et la soudaine apparition du personnage de Cambreau, sorti d’on ne sait où pour prendre la place de l’évadé dans les rangs des prisonniers…

Qui est ce Cambreau ? Un homme, un ange, un diable ? Borzage ne laisse guère planer le doute, multipliant les références bibliques par la seule force des images : la lumière qui vient frapper son visage à plusieurs reprises semble venir du Ciel ; celle, ouvertement christique, de Cambreau dans l’eau, comme crucifié, enfonce le clou. Ian Hunter est l’interprète idéal de ce personnage inattendu, lui à qui Borzage confiera encore un rôle de quasi-Saint de Billy the Kid, puis de révérend dans Smilin’ through.

Borzage n’est pas le seul cinéaste américain à accorder une si grande place à la religion et à la foi, loin s’en faut. Mais lui est peut-être le seul à savoir le faire aussi frontalement sans jamais tomber dans la niaiserie, et même en touchant du doigt la pure beauté. Grâce à sa délicatesse infinie, et à sa manière de faire naître l’intimité entre ses personnages. C’est encore une fois l’une des grandes forces de ce film, notamment sur la longue séquence du bateau, où la mise en scène et les cadrages font naître les couples en les isolant.

Ou comment faire d’un film de série taillé pour un couple de stars une œuvre originale, belle et personnelle…

Trois camarades (Three comrades) – de Frank Borzage – 1938

Posté : 14 avril, 2019 @ 8:00 dans 1930-1939, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Trois camarades

Confrontée aux chaos de l’époque (l’Allemagne des années 1920), les trois amis du titre n’échapperont pas aux tragédies, pas plus qu’ils n’apaiseront la société torturée dans laquelle ils vivent, ou n’éviteront le drame mondial qui se profile. Pourtant, et c’est toute la magie de Borzage, il se dégage de ce film dur et bouleversant une sorte d’optimisme intangible, mais bien réel.

Peut-être cet optimisme repose-t-il sur la camaraderie sans faille qui unit ces trois hommes (Robert Taylor, Robert Young et Franchot Tone) et cette jeune femme qui épouse l’un d’eux tout en complétant merveilleusement ce petit groupe. Sur le fait que ces humanistes, tous pacifistes à leur propre manière, restent constamment fidèles à leurs convictions profondes. Et sur la solidité à toute épreuve des sentiments, que la mort même ne peut pas remettre en question, ni même faire vaciller.

Oui, c’est du Borzage dans ce que cela peut avoir de plus pur et de plus beau. Une sorte de chaînon manquant entre Seventh Heaven et The Mortal Storm pourrait-on dire, même si le film fait partie d’un triptyque cohérent et sublime avec ce dernier et Little Man what now ?, où c’est l’apparition du Nazisme que filme Borzage à travers le triple destin de Margaret Sullavan, actrice magnifique de ces trois films.

Film typiquement borzagien donc, où une voiture est personnifiée comme le taxi de L’Heure suprême, où la pureté des sentiments a quelque chose de profondément mystique, et où le lyrisme contrebalance les remous impitoyables de l’histoire. On y est directement ici, avec cette histoire de trois vétérans de la Grande Guerre qui décident de prolonger dans la vie civile cette fraternité qu’ils ont trouvée sur le front.

Borzage est génial lorsqu’il s’agit de faire ressentir la vérité des personnages et de leurs sentiments. Il l’est tout autant lorsqu’il filme une époque, avec des images qui peuvent sembler caricaturales (le Paris de L’Heure suprême) mais qui, au contraire, concentrent la substantifique moelle de l’époque. Three comrades, chef d’œuvre intemporel, n’est pas un film qu’on peut qualifier de réaliste. Il s’en dégage pourtant une vérité bouleversante.

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