Marriage Story (id.) – de Noah Baumbach – 2019

Noah Baumbach aime Ingmar Bergman. Il faut à peu près deux secondes pour s’en rendre compte, et on ne peut que lui donner raison : Bergman est grand. Il aime aussi Woody Allen, et ça se voit beaucoup aussi. Il aime encore John Cassavetes, et ça se voit toujours. Bref, Noah Baumbach a bon goût.
Il a aussi une grande tendance à parler du milieu qu’il connaît, ce qu’on peut comprendre. Sauf que le principal problème de Marriage Story, c’est justement ce milieu dont il parle, et qui tient constamment à distance le spectateur lambda (dont je suis) : un milieu très aisé qui oscille entre le théâtre branché new-yorkais et les villas hollywoodiennes. Le genre de milieu où le héros qui se dit fauché continue à faire d’incessants allers-retours entre New York et Los Angeles. Va falloir redéfinir le mot fauché.
Avec un titre comme Marriage Story, on pouvait s’attendre à une histoire universelle : celle d’un couple qui s’est beaucoup aimé, et qui est en train de divorcer. Avec beaucoup de tendresse qui reste, un enfant à protéger (et à reconquérir), et une envie de faire les choses proprement qui se heurte à la réalité d’un monde de requins où tout est compétition, et où tous les coups sont permis (tiens, on pourrait rajouter Kramer contre Kramer dans les références). Heureusement qu’il y a de la tendresse…
Baumbach s’inspire en fait essentiellement de sa propre expérience : celle de son divorce avec Jennifer Jason Leigh. Et celle aussi de son passage du New York branché au flamboyant Hollywood. On sent bien son tiraillement, mais il faut bien reconnaître que ce tiraillement nous paraît bien étranger. Ce qui contribue sans doute largement à maintenir l’émotion le plus souvent à distance.
Malgré cette (grosse) réserve, on retrouve dans Marriage Story tout ce qui fait la beauté du cinéma de Noah Baumbach, cette manière qu’il a de chroniquer des existences qui s’émiettent. Et ce qu’on appelle une vision, qui s’impose dès la première séquence, basée sur une très belle idée : la liste de tout ce que l’un aime chez l’autre, et réciproquement. Des images de tendresse d’une belle vérité, qui se heurtent à la révélation qui suit immédiatement : ces deux-là se séparent.
Scarlett Johansson et Adam Driver sont formidables, apportant à leurs personnages d’immenses nuances, à la fois profondément attachants, insupportables par moments, et franchement paumés. Autour d’eux, les seconds rôles sont étrangement excessifs, tous à leur manière : la mère envahissante (Julie Hagerty), le vieil acteur habité (Wallace Shawn), les avocats carnassiers (Laura Dern et Ray Liotta), comme pour mieux souligner la singularité et le trouble de ce couple qui vole en éclat sans perdre l’essentiel.

