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Archive pour la catégorie 'par réalisateurs'

Poulet frites – de Jean Libon et Yves Hinant – 2022

Posté : 5 décembre, 2022 @ 8:00 dans * Polars européens, 2020-2029, DOCUMENTAIRE, HINANT Yves, LIBON Jean | Pas de commentaires »

Poulet frites

Quatre ans après le formidable Ni juge, ni soumise, les deux auteurs de la série documentaire Strip Tease sortent de leurs cartons une autre pépite : une enquête autour d’un meurtre à Bruxelles, dont l’indice le plus important, celui qui pourrait innocenter le principal suspect, est une frite retrouvée dans l’estomac de la victime, et qui a « le même calibre » que les frites cuisines par ledit suspect.

On retrouve dans Poulet frites le même esprit que dans le précédent long métrage (et que dans feu la série) : une manière de capter la réalité en filmant les personnages au plus près, dans leur routine quotidienne. Ici, l’équipe a semble-t-il suivi l’équipe de policiers (et la juge Anne Gruwez, la même qui était au cœur de Ni juge…, formidable personnage de cinéma) pendant de longs mois. Cette enquête avait d’ailleurs été diffusée dans Strip Tease il y a une bonne quinzaine d’années, en trois épisodes d’une heure.

Le duo Libon/Hinant en livre un montage inédit, et dans un beau noir et blanc. Et le résultat est passionnant à tous les niveaux. C’est d’abord une plongée documentaire fascinante dans le quotidien de ces flics qui ont accepté de se faire filmer dans la routine de leur travail, devant une caméra qui capte aussi bien lemoments de grâce et d’autres moins glorieux. C’est aussi un vrai polar, auquel le montage au cordeau donne un rythme de fiction.

On s’attache à ces personnages : les policiers souvent dépassés d’abord, mais aussi ce suspect trop évident dont on voit bien que les flics eux-mêmes doutent de la culpabilité. « Si je l’avais tuée, je m’en souviendrais, quand même ! » lance-t-il à plusieurs reprises, rappelant l’essence même de Strip Tease : une manière brute et frontale de filmer des personnages et des répliques qu’un scénariste n’oserait pas inventer. Comme cet indice central dans l’enquête : cette frite retrouvée dans l’estomac de la victime, et cette réplique définitive de l’enquêteur : « Ce qui m’a frappé, c’est le calibre de la frite… »

Frankenstein (id.) – de James Whale – 1931

Posté : 4 décembre, 2022 @ 8:00 dans 1930-1939, FANTASTIQUE/SF, WHALE James | Pas de commentaires »

Frankenstein 1931

Il y a eu beaucoup d’adaptations du roman de Mary Shelley, au fil des décennies. Mais celle-ci, la première parlante, reste l’une des plus marquantes. Pas la plus fidèle (le film est d’ailleurs plus spécifiquement adapté d’une pièce de théâtre signée Peggy Webling), mais sans doute celle qui a eu le plus grand impact sur tout le genre fantastique.

Formellement, c’est une merveille. Et c’est frappant dès les toutes premières images : cette scène d’enterrement qui ouvre le film, d’un expressionnisme digne des grandes heures du cinéma allemand. Dans des décors que l’on devine réduits, James Whale frappe les esprits avec une esthétique hyper soignée qui joue constamment avec la profondeur de champs, les premiers plans, pour inscrire l’idée même de la mort dans l’esprit des spectateurs.

Tout au long du film, James Whale crée comme ça de grands moments de cinéma. On pourrait en citer des tas, retenons le face-à-face tendre et terrible à la fois entre le monstre et la fillette au bord de l’étang, bref moment de grâce au cours duquel il découvre brièvement ce qu’est l’innocence. D’autres images sont inoubliables : l’arrivée d’un père portant le cadavre de sa fille dans une ville en liesse, ou la scène du moulin bien sûr, d’une puissance visuelle hallucinante…

Frankenstein, au-delà de l’incarnation stupéfiante et définitive de Boris Karloff, va profondément influencer tout un pan du fantastique, et pas uniquement dans les années 30 : tout le cinéma de Tim Burton est marqué par ce conte macabre glaçant. On imagine bien ce qu’a pu être le choc des spectateurs de 1931. Avant le début du film lui-même, un type de la production apparaît d’ailleurs sur scène, s’adressant aux spectateurs qu’il met en garde.

Et c’est vrai que, même neuf décennies plus tard, ce Frankenstein reste traumatisant, la meilleure peut-être des adaptations du roman de Mary Shelley… qui n’a d’ailleurs pas encore droit à son prénom, le générique évoquant le roman de Mrs. Percy Shelley.

Les Papillons noirs – mini-série de Olivier Abbou et Bruno Merle – 2022

Posté : 3 décembre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 2020-2029, ABBOU Olivier, MERLE Bruno, TÉLÉVISION | Pas de commentaires »

Les Papillons noirs

Voilà une mini-série française qui tient toutes ses promesses, et dont l’ambition et la complexité, révélées d’emblée par un générique mystérieux et fascinant, sont parfaitement tenus. Il y a deux niveaux de narration, dans Les Papillons noirs. D’abord, la relation entre un jeune écrivain en panne d’inspiration et le vieil homme qui l’embauche pour qu’il écrive ses souvenirs. Ensuite, ces souvenirs eux-mêmes : l’histoire d’un couple qui a semé la mort à travers la France, pendant des années…

La série joue admirablement sur le rapport entre le passé et le présent, entre la fiction et la réalité. Avec toujours cette frontière si ténue : ce jeu un peu sadique autour de la perception. Le fait que le fil conducteur est l’écriture d’un livre que tout le monde pense être une fiction n’est pas anodin. Le vieil homme (Niels Arestrup, troublant) est le voisin que tout le monde rêverait d’avoir. Le jeune écrivain (Nicolas Duvauchelle, d’une intensité folle) est pour tous ce génie de la littérature dont l’inspiration est un trésor…

Nicolas Duvauchelle est un choix parfait, parce qu’il incarne à la fois la force brute et une vraie fragilité, toujours borderline. Il est le vrai cœur de l’histoire, y compris dans les longs flash-backs dont les horreurs baignées de soleil pèsent sur son propre destin. Les Papillons noirs, c’est avant tout sa descente à lui dans une réalité d’une noirceur insondable, et d’une intimité inattendue.

On n’en dira pas plus, pour ne pas déflorer les nombreuses surprises que réserve la série. Si la tension connaît quelques passages plus creux, le scénario machiavélique relance constamment la machine, pour réussir à surprendre épisode après épisode, emportant tout dans une spirale fascinante et lugubre. Bien plus qu’un simple thriller hyper efficace (ce qu’il est), Les Papillons noirs est un trip addictif et dérangeant dans des abîmes de noirceur.

Les Visiteurs – de Jean-Marie Poiré – 1993

Posté : 2 décembre, 2022 @ 8:00 dans 1990-1999, FANTASTIQUE/SF, POIRE Jean-Marie | Pas de commentaires »

Les Visiteurs

Il était temps que l’âge d’or de Jean-Marie Poiré fasse son entrée sur ce blog : cette période bénie au cours de laquelle le réalisateur a prouvé de la plus brillante des manières qu’il avait avalé et digéré tout le cinéma de Lubitsch, celui de Sturges (Preston) et celui de Wilder… Une période dont Les Visiteurs serait l’apogée, l’indémodable parangon !

Hein ? Comment ça, « qu’est-ce que j’ai bu ? »… D’abord, rien, en tout cas pas encore, mais si on peut plus déconner, maintenant… Bon, ben voilà, quoi. La vérité, c’est que si Poiré pouvait encore faire diversion dans les années 80, du Père Noël… à Mes meilleurs copains, il se vautre lamentablement dès les années 90 dans les pires excès formels.

Pour résumer : si un plan dépasse une poignée de secondes, le spectateur va se faire chier. A ça, on aurait deux, trois trucs à rétorquer. Le premier serait : « n’importe quoi ! ». Le deuxième : « Et Lubitsch, justement, c’est du brin ? ». Le troisième : « quitte à multiplier les plans, autant qu’ils soient un minimum travaillés, non ? »

Parce que, esthétiquement, c’est une catastrophe. Dès la (longue) séquence d’introduction, Poiré multiplie les effets ringards et hideux, qui seront désormais la marque de son cinéma (j’en ai vu plusieurs, après ça). Si c’était drôle au moins, ça passerait, mais cette longue intro est remarquablement pauvre en gags… Ce n’est qu’une fois les deux héros arrivés de nos jours (je vous épargne le résumé) que la comédie s’installe vraiment.

Et là aussi, Les Visiteurs accuse lourdement le poids des ans. Quelques répliques continuent à faire sourire, quelques situations aussi, toutes basées sur le décalage entre les deux époques. Mais bien peu pour comprendre a posteriori le phénomène que le film a représenté il y a presque trente ans. Cela dit, Jean-Marie Poiré fera bien pire par la suite.

Le Serment de Pamfir (Pamfir) – de Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk – 2022

Posté : 1 décembre, 2022 @ 8:00 dans 2020-2029, SUKHOLYTKYY-SOBCHUK Dmytro | Pas de commentaires »

Le Serment de Pamfir

Il y a d’abord ce masque sous lequel apparaît le personnage principal, qui le renvoie d’emblée à une mythologie basée sur le rapport aux forces de la nature. Il y a aussi cette présence animale, et les grognements qu’il pousse en faisant l’amour à sa femme. Il y a encore cette omniprésence de la forêt, la manière dont il se fond en elle en la traversant au pas de course, sa marchandise de produits de contrebande sur le dos…

Voir un film ukrainien en 2022, ce n’est pas une expérience qu’on aborde de manière anodine. On s’attend, bien sûr, à ce que la géopolitique y tienne une place centrale. Et là repose la première surprise de ce Serment de Pamfir. Le film n’est pas coupé du monde, loin de là : la question des frontières est omniprésente, centrale même. Mais si la situation sociale est abordée, point de trace en revanche de la menace russe. Le film, c’est vrai, a été tourné plusieurs mois avant le début de la guerre.

Il n’empêche : ce conflit pèse forcément dans la manière dont on perçoit le film aujourd’hui. Il en trouble la perception, poussant à chercher des signes qui n’y sont pas. Le Serment de Pamfir est de fait un film moins influencé par l’actualité que par l’héritage culturel du pays. Le rapport aux anciens est omniprésent, et difficile : le rapport au père d’abord, et surtout, mais aussi le rapport aux traditions, souvent ancestrales. C’est d’ailleurs autour d’un carnaval aux codes assez insondables que se termine le film, carnaval annoncé dès la toute première scène.

Le Serment de Pamfir est aussi un vrai film de genre, puissant et passionnant, qui flirte souvent avec les codes du western : pour son rapport à la nature donc, mais aussi pour sa tension, et les rapports de force entre les personnages. Ce Pamfir qui cherche avant tout à être un bon mari et un bon père, et qu’un incident amène à se confronter au potentat local, très westernien. Le film a aussi la simplicité du western, voire la même propension à réduire certains personnages à ce qu’ils incarnent.

Ce pourrait être sa limite, mais le personnage principal est tellement fort (dans tous les sens du terme) qu’il dépasse de loin toutes les facilités scénaristiques. Et il y a la forme : ces très longs plans séquences d’une beauté foudroyante, la caméra mobile créant constamment un mouvement qui emporte tout, jusqu’à cette fameuse scène du carnaval, virtuose et immersive, qui semble concentrer en un unique lieu toute la vie de cette région, pendant que Pamfir finit par ne plus faire qu’un avec la nature qui l’entoure, jusqu’à s’enfoncer inexorablement dans ses entrailles.

R.M.N. (id.) – de Cristian Mungiu – 2022

Posté : 30 novembre, 2022 @ 8:00 dans 2020-2029, MUNGIU Cristian | Pas de commentaires »

RMN

Le film s’ouvre dans un abattoir, où un employé roumain rudoie son supérieur après que celui-ci l’est traité de feignant, « comme tous les gitans ». Et on sent bien que c’est le côté « gitan » qui l’a mis hors de lui, plutôt que le côté « feignant ». Il quitte son job et retourne dans son petit village de Transylvanie, où cohabitent difficilement les communautés roumaines et hongroises, et où on vit mal l’arrivée de deux Sri-Lankais embauchés par la grande usine locale, une boulangerie industrielle.

Il faut dire que cette usine, qui est le plus grand employeur local, paye au minimum, et que la plupart des travailleurs du coin sont partis à l’étranger pour gagner une meilleure paye. Mais quand même, doit-on accepter que ces étrangers viennent prendre nos boulots ? Et puis on vient à peine de retrouver la paix après d’être débarrassé des gitans, alors… Peut-on vraiment ouvrir notre communauté à tout le monde ! « On a rien contre eux, du moment qu’ils restent chez eux… »

Ajoutons encore un Français venu compter les ours pour une OMG, et la culture allemande encore bien présente des siècles après une première vague d’immigration… Il y a, concentré dans ce petit village roumain, à la fois tout le métissage culturel européen, et toute l’hostilité vis-à-vis de l’étranger… Un paradoxe explosif que Cristian Mungiu saisit avec une acuité exceptionnelle. Et notamment lors d’un très, très long plan séquence (fixe) au cours duquel le cinéaste filme une assemblée lancée en plein débat sur le sort à réserver aux Sri-Lankais.

Tous les habitants du village sont là, réunis et tournés vers les notables locaux qu’on ne voit pas. Ce qu’on voit en revanche, c’est l’animosité, la défiance, la manière dont l’hostilité dirigée vers deux travailleurs sans histoire dévoile peu à peu les vieilles rancœurs, le mur qui sépare les deux communautés historiques. Et en même temps, les tourments et troubles des personnages principaux, attirés et séparés par le drame qui se noue dans le village.

D’un côté : Matthias, l’ouvrier qui revient au village, un colosse mal dégrossi, qui retrouve une épouse qu’il a visiblement maltraitée avant son départ, son fils qui ne parle plus depuis qu’il a fait une mystérieuse rencontre dans les bois, son père qui souffre d’un mal dont on ne sait pas grand-chose. Et de l’autre : Csilla, visiblement l’ancienne maîtresse de Matthias, mais aussi le bras droit de la patronne de la boulangerie. Une femme bien, qui fait ce qu’elle peut pour les deux ouvriers venus de si loin…

Quinze ans après sa belle Palme d’Or (4 mois, 3 semaines, 2 jours), Cristian Mungiu signe un film merveilleux, d’une grande puissance et visuellement splendide. Un film qui réussit le tour de force de nous plonger dans les tourments intimes de ses personnages, et de présenter un portrait complexe, pertinent et très percutant d’une Europe tiraillée par les questions d’identité et d’ouverture. La peur de l’autre, l’incompréhension, la quête de soi… Des thèmes fascinants, pour un film magnifique dont le final, déconcertant, hante longtemps le spectateur.

Sa dernière culotte (Long Pants) – de Frank Capra – 1927

Posté : 29 novembre, 2022 @ 8:00 dans 1920-1929, CAPRA Frank, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Sa dernière culotte

Seconde collaboration entre le jeune Frank Capra et le comique Harry Langdon. Et difficile de trouver encore ce qui sera le style du cinéaste, ou son univers. On peut tenter de trouver des signes, se dire que l’histoire de ce jeune homme qui rêve d’un grand amour romanesque avant de réaliser tardivement que le vrai bonheur est depuis toujours à portée de main, évoque avec vingt ans d’avance celle de La Vie est belle. Au moins soulignera-t-on que Capra a de la suite dans les idées…

Mais la vérité, c’est que cette comédie est totalement dénuée du sous-texte social qui habitera tous les grands films de Capra, et d’à peu près tout arrière-plan d’ailleurs. Capra y peaufine son talent de conteur et sa maîtrise du langage cinématographique, mais son art est mis au seul service de Langdon, dont le personnage lunaire se situe quelque part à la croisée des chemins entre Chaplin et Keaton. Chaplin pour les mimiques et quelques mouvements de corps. Keaton pour le visage constamment surpris et impassible.

Il est ici un jeune homme à peine sorti de l’enfance, que sa mère rêve de voir continuer à porter des culottes courtes, meilleur remède à ses yeux contre les envies d’aventure. Elle n’a pas tort : à peine le paternel lui a-t-il offert son premier vrai pantalon qui quitte le giron familial et part à l’aventure. Oh ! Pas loin : à quelques mètres de sa maison, où il tombe immédiatement sous le charme d’une jeune femme de passage, qui se révèle être une hors-la-loi en cavale.

Et c’est là qu’apparaît l’un des moments de bravoure du film : une parade amoureuse de Langdon qui tourne littéralement autour de la jeune femme sur son vélo, enchaînant les figures acrobatiques avec un sérieux affiché franchement irrésistible. C’est de cette posture fière et totalement puérile à la fois que viennent les moments les plus drôles : Langdon se débattant avec son chapeau haut de forme… Langdon tentant d’attirer l’attention d’un policier qui s’avère être un mannequin… Les situations sont étirées au maximum, et c’est de ce temps distendu que viennent les rires.

Jusqu’à cette scène où Langdon, filmé de dos, totalement immobile, assiste passif à une bagarre acharnée entre deux femmes très court vêtues. Et on imagine bien les futurs censeurs du code Hayes assis à la place de Langdon, vomissant tous leurs repas avalés depuis quatre mois… Mais on n’y est pas encore : il y a un vrai vent de liberté qui souffle sur cette comédie, sans prétention mais pas si anodine que ça.

Le Garde du corps (Yojimbo) – d’Akira Kurosawa – 1961

Posté : 28 novembre, 2022 @ 8:00 dans 1960-1969, KUROSAWA Akira | Pas de commentaires »

Le Garde du Corps Yojimbo

On le sait, le cinéma de Kurosawa a énormément inspiré le western, et au-delà une partie du cinéma populaire hollywoodien (des Sept Mercenaires à Star Wars). Mais lui-même s’est nettement nourri du cinéma américain. Ce Yojimbo, que Sergio Leone adaptera très fidèlement sans le dire avec Pour une poignée de dollars, doit ainsi beaucoup à La Clé de verre, classique du film noir dont le héros, joué par Alan Ladd, joue un double-jeu très similaire à celui de Toshiro Mifune ici.

Les héros des deux films, en apparence très différents, sont également taiseux, et cachent derrière un cynisme revendiqué une sorte de grandeur d’âme, en tout cas une fidélité à des valeurs qui font défaut à la plupart des autres personnages, trop occupés à se livrer à une guerre de pouvoir. Sanjuro (Mifune) est taiseux parce qu’il analyse, parce qu’il calcule, parce qu’il sait que ses talents de combattant valent cher dans un conflit comme celui qui oppose ces deux familles.

Ce cynisme est de façade : c’est parce qu’il agit en fonction de la morale que le « garde du corps » frôle le trépas (grande différence avec le remake de Leone, où on verra longuement Clint Eastwood se faire tabasser : Mifune apparaît le visage tuméfié après avoir été battu hors champs). Mais il y en a bien un fond (de cynisme) : dans la manière dont Mifune fait le ménage dans la ville, s’amusant du décompte des cadavres qu’il laisse derrière lui.

La violence est extrême (bras et mains coupés, morts qui s’enchaînent). Elle est pourtant relativement peu présente à l’écran, souvent amorcée et reportée, constamment fulgurante. Kurosawa ne s’y attarde pas (au contraire de Leone), privilégiant la tension et l’ironie, qui s’installent dès la longue scène d’introduction, lorsque le personnage de Mifune débarque dans cette ville à pied et observe en silence l’étrange ballet de haine qui s’y livre.

Sept ans après Les Sept Samouraïs, Kurosawa revient à un genre qui lui réussit bien, mais avec une vision dépouillée et radicalisée. Le cinéaste s’est montré et se montrera autrement plus ambitieux, thématiquement. Mais il se concentre ici sur le pur plaisir d’un cinéma d’action tendu et réjouissant. C’est ce qu’on appelle un exercice de style, et c’est rudement bon.

L’Innocent – de Louis Garrel – 2022

Posté : 27 novembre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 2020-2029, GARREL Louis | Pas de commentaires »

L'Innocent

Un petit vent de folie douce souffle sur cette comédie douce-amère, qui flirte allégrement avec le cartoonesque. Une scène illustre bien la manière dont Louis Garrel, devant et derrière la caméra, fait surgir le grotesque sans avoir l’air d’y toucher : son personnage (Abel, comme dans tous les films qu’il réalise lui-même) s’engueule avec sa meilleure amie (Noémie Merlant), et c’est dans un champ détrempé que ça se passe, les chaussures des deux amis s’alourdissant pas après pas de la terre qui colle aux semelles.

Le moment n’est pas drôle en soi : il y a même une vraie tension entre les deux personnages, qu’une tragédie commune relie et sépare en même temps. Mais ce détail absurde des deux amis qui s’enfoncent dans le champs (pourquoi dans les champs?) libère quelque chose chez le spectateur, comme si Louis Garrel nous autorisait à se moquer tendrement de ces personnages, tellement inspirés par sa propre histoire personnelle.

Abel, donc, est un jeune adulte un peu paumé, qui ne sait surtout plus quoi faire avec sa mère, pétillante sexagénaire qui a un cœur grand comme ça, et qui a développé une étrange habitude depuis qu’elle donne des cours de théâtre dans les prisons : elle y tombe amoureuse. Et là, ça a l’air bien sérieux avec ce braqueur repenti (« c’est fini tout ça ») qui s’apprête à retrouver la liberté pour mener une vie rangée, honnête, sans entourloupe…

Sauf qu’Abel n’y croit pas une seconde. D’abord, comment fait-il pour payer à sa mère une boutique en plein centre ville ? Alors il le suit, il l’espionne. Et c’est à un véritable jeu d’équilibriste que se livre Louis Garrel, devant et derrière la caméra, avec ce film original et très séduisant. Moins pour l’histoire que pour le ton, sorte d’équilibre impossible et pourtant tenu entre tragédie et burlesque, entre vérité et excès…

Il y a du Woody Allen dans cet équilibre-là, dans cet humour décalé, et dans cette manière de placer la notion de jeu et de théâtre au cœur de tout. Louis Garrel, chouette auteur : une révélation pour moi. Louis Garrel, grand directeur d’acteurs aussi. Bon… de grands acteurs, c’est vrai, mais son mérite n’en est pas moins grand : encore fallait-il aller chercher Anouck Grinberg, qui fait son grand retour après une panouille dans Les Volets verts. Quant à Roshdy Zemm, après Les Enfants des autres et avant son propre film Les Miens, c’est décidément son année….

Rollerball (id.) – de John McTiernan – 2002

Posté : 25 novembre, 2022 @ 8:00 dans 2000-2009, ACTION US (1980-…), FANTASTIQUE/SF, McTIERNAN John | Pas de commentaires »

Rollerball

C’est donc pour ce film-là que McTiernan est allé en prison, après avoir fait espionner ses producteurs qu’il soupçonnait de vouloir saborder son rêve : faire de ce remake d’un film de Norman Jewison une sorte de Spartacus moderne… Pour retrouver des traces du chef d’œuvre de kubrick, il faut bien lire entre les lignes. Si la thématique est bien là, le résultat est quand même nettement plus proche d’un direct-to-dvd parfois très anonyme.

La patte du grand cinéaste de Predator, on la devine dans cette manière très personnelle de nous plonger au cœur de l’action la plus violente, pour tout de suite nous en extraire, comme si on y assistait de très loin. Du cinéaste qui a révolutionné le film d’action bourrin, on ne retrouve l’ambition que dans de brefs moments. Un, surtout : une étonnante course-poursuite au milieu du film, longue séquence intégralement filmée en vision nocturne monochrome.

Cette séquence radicale rompt avec le reste du métrage, gâché par un montage hyper syncopé qui semble confirmer que McTiernan a rapidement été dégagé de la post-prod, lui dont les films sont plutôt marqués par un montage au cordeau (et pas à la hache). Cela dit, a-t-il seulement été impliqué dans la pré-production du film ? Aucun autre de ses longs métrages n’est joué par des acteurs si dénués d’intérêt (un transparent Chris Klein dans le rôle principal, un Jean Réno sans surprise dans celui du méchant).

Rollerball pourrait, devrait être une sorte de fable ultra-violente, critique acerbe du capitalisme galopant. Il l’est sur le papier, mais l’absence totale de nuances et la manière dont tout ce qui n’est pas action pure est évacué n’aide pas à se passionner pour ce jeu de balle auquel on ne comprend pas grand-chose et qui n’a pas grand-intérêt, dont on imagine bien ce qu’il aurait pu représenter dans un Spartacus moderne.

Rollerball n’est pas même vraiment satisfaisant en tant que pur film d’action : on sent constamment McTiernan contraint, incapable de livrer le film politique, ou le pur exercice de style, qu’on aurait pu espérer.

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