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Archive pour la catégorie 'par réalisateurs'

Nelly et monsieur Arnaud – de Claude Sautet – 1996

Posté : 7 mars, 2024 @ 8:00 dans 1990-1999, SAUTET Claude | Pas de commentaires »

Nelly et Monsieur Arnaud

Ils ne sont pas très nombreux, les grands cinéastes qui tirent leur révérence sur un chef d’œuvre. Claude Sautet est de ceux-là. Et comme Huston (Gens de Dublin) ou Ozu (Le Goût du Saké), son ultime film est à la fois une magnifique épure, la quintessence d’une certaine vision du cinéma et de l’humanité et, plus beau encore peut-être, un authentique chant d’adieu.

Savait-il que Nelly et monsieur Arnaud serait son dernier film ? Il y a en tout cas dans ce film sublime une douceur et une nostalgie immenses, et le sentiment que Sautet s’y livre comme peut-être jamais auparavant. Peut-être est-ce la ressemblance troublante de Michel Serrault et du cinéaste (les photos du tournage sont troublantes), mais jamais auparavant Sautet n’avait donné à ce point l’impression de filmer à la première personne.

Serrault, formidable dans le rôle de cet ancien juge idéaliste, ancien homme d’affaire redoutable… bref, un homme complexe et passionné, désormais enfermé dans une retraite bien rangée, et bien solitaire, que bouleverse l’arrivée d’une toute jeune femme, un peu paumée, un peu distante, mais terriblement belle et vivante. Emmanuelle Béart, que Sautet retrouve après Un cœur en hiver, déjà très beau film.

Entre ces deux personnages qui nouent une relation d’abord professionnelle (elle tape à l’ordinateur le manuscrit des mémoires qu’il écrit), c’est une véritable passion qui surgit, inattendue, inexplicable, et impossible. Ce n’est même pas une question d’âge, mais une question de perspective. Sautet, cet éternel amoureux des femmes, le sait bien : qu’offrir à une femme qui entre dans la vie, quand soi-même on en sort…

Pourtant, cette passion est réciproque. Platonique, certes, et pleine de respect, mais bouillonnante, et douloureuse. Il y a d’ailleurs au cœur du film un moment sidérant de douceur et de violence à la fois, le « Allez vous faire sauter » le plus déchirant de l’histoire du cinéma, ce regard triste et blessé d’Emmanuelle Béart, cette morgue balayée par la honte de Michel Serrault (qui mérite 100 fois son César)

Des moments de pure émotion comme celui-ci, il y en a plusieurs dans Nelly et monsieur Arnaud. Des regards complices autour d’une amie se lamentant dans une salle de bain, la surprise d’apprendre un départ soudain, le doute terrible au moment de partir… Des petits riens, et d’immenses émotions. La quintessence du cinéma de Sautet. En mieux. Magnifique chant du cygne.

L’Emprise (Of human bondage) – de John Cromwell – 1934

Posté : 6 mars, 2024 @ 8:00 dans * Pre-code, 1930-1939, CROMWELL John | Pas de commentaires »

L'Emprise

Une peste et un couillon… et un couple impossible au cœur de cette première adaptation du roman de W. Somerset Maugham (deux autres suivront), l’histoire d’un jeune homme souffrant d’un handicap (un pied-bot), qui tombe amoureux de la fille qu’il ne faut pas : une profiteuse, froide, cruelle et inconstante.

Il ne faut pas longtemps pour comprendre qu’elle n’est pas faite pour lui. D’ailleurs, elle n’est faite pour personne. Mais voilà : il en est dingue, et cette passion n’a rien de rationnelle. Alors il sombre, embourbé dans une relation toxique comme le cinéma américain n’en montrerait plus avant un bon moment.

Parce que le film est tourné en 1934, juste avant l’entrée en fonction du code Hayes, et qu’il serait désormais impossible de mettre en scène un tel personnage, aussi amoral, passant d’un homme à un autre, couchant hors mariage. Coup de bol pour Bette Davis, qui avait déjà une vingtaine de films à son actif, mais qui devient une vraie star grâce à ce rôle taillé pour la performance.

Et c’est vrai qu’elle a ici une occasion parfaite de dévoiler l’étendue de son talent. Le film suit le parcours du brave Philip (Leslie Howard), qui noue lui aussi des relations avec plusieurs femmes (le genre de détails que le code Hayes bannira). Un parcours surtout marqué par ses rencontres successives avec Mildred, le personnage que joue Bette Davis.

Et chacune de ces rencontres met en valeur un degré supérieur de la déchéance de la jeune femme, jusqu’à très, très bas. Elle est effectivement assez impressionnante, même si son jeu paraît par moments un peu daté. Pas aidé, c’est vrai, par un montage qui manque cruellement de rythme et une mise en scène qui paraît souvent un peu sage.

Quelques fulgurances, quand même : le gros plan sur les pieds de Leslie Howard qui sort du café sous la pluie de Londres ; ou ce couple qui traverse une rue bondée en se regardant dans les yeux, comme coupés du monde, sous un concert de klaxons…

Daaaaaali ! – de Quentin Dupieux – 2023

Posté : 5 mars, 2024 @ 8:00 dans 2020-2029, DUPIEUX Quentin | Pas de commentaires »

Daaaaaali

Dupieux donne parfois l’impression de se foutre un peu de la gueule du monde, comme s’il se contentait d’une idée forte pour bâtir ses films, en se contentant de cercles concentriques répétitifs autour de cette idée. Ce sentiment effleure, comme souvent, à la vision de Daaaaaali !. Et comme souvent, quelque chose de nettement plus ambitieux, et de plus fin, finit par effleurer, puis par s’imposer.

L’idée forte (et plus très neuve) : faire jouer Dali par six acteurs différents, parti-pris qui permet de régler des problèmes d’emploi du temps sur le tournage, et d’illustrer la multiplicité des facettes d’un personnage, voire sa schizophrénie. Avec un personnage comme Dali, on est servi. Même si, bien sûr aurais-je envie d’ajouter, ce n’est pas un biopic que signe Dupieux.

En tout cas pas d’un biopic traditionnel. Mais il est bel et bien question de Salvador Dali, du personnage qu’il s’est créé, et de son œuvre dont on ne voit pas grand-chose si ce n’est un piano d’où coule un large filet d’eau, et des modèles prenant une pose improbable dans le désert. Pourtant, Dupieux nous plonge constamment dans l’œuvre surréaliste de l’artiste.

Comme dans les tableaux de Dali, le film de Dupieux se joue du temps et de sa perception, des recommencements perpétuels, des boucles temporelles ou des paradoxes. Dali arpente un couloir d’hôtel dans un mouvement qui semble ne jamais finir, gag un peu facile réalisé par la seule grâce du montage. Une scène tournée à l’envers trouble la perception du spectateur. Dali voit apparaître son double nettement plus âgé…

Et toujours, les scènes qui se répètent avec de légères variations, un cauchemar dont on croit être sorti mais qui ne cesse de se terminer, encore et encore, des boucles démentes que n’aurait pas renié le David Lynch de Lost Highway. C’est assez fou et excessif, et pour tout dire un peu répétitif. Et comme pour le drôle de rêve que raconte le prêtre, on a finalement l’impression que ça ne s’arrêtera jamais…

D’où ce sentiment d’avoir vu un film généreux et audacieux, mais un peu bancal, qui doit finalement beaucoup à ses acteurs : Edouard Baer, Pio Marmaï, Gilles Lellouch et surtout Jonatan Coen en Dali, mais aussi Romain Duris, génial le temps de trois ou quatre scènes en producteur excessif dans la bienveillance comme dans la grossièreté, et Anaïs Demoustier.

C’est elle, finalement, le pivot du film, ex-pharmacienne devenue journaliste et bien décidée à consacrer un documentaire à Dali, cet artiste qui ne cesse de la rabrouer et face auquel, in fine, elle s’efface, pour ne laisser la place qu’à la plus belle (ou la pire?) des créations de Dali : Dali lui-même. Quel qu’il soit.

Pitfall (id.) – d’Andre De Toth – 1948

Posté : 4 mars, 2024 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, DE TOTH Andre | Pas de commentaires »

Pitfall

Grand réalisateur un peu oublié de western (il fut un fidèle de Randoph Scott avant Budd Boettocher), Andre De Toth est aussi un grand réalisateur un peu oublié de film noir. Et Pitfall pourrait bien être son chef d’œuvre. Le doute venant du fait que je suis loin d’avoir vu tous ses films, pas de la qualité de ce petit bijou noir, qui prend le contre-pied réjouissant d’à peu près tous les poncifs du genre.

Prenons l’incontournable femme fatale, si classique semble-t-il : Lizabeth Scott, parfaite en jeune femme trop belle pour laquelle un homme s’est transformé en voleur et a fini en prison… Une femme fatale qu’un enquêteur de compagnie d’assurance rencontre pour récupérer l’argent volé, comme un clin d’œil au film qui a fixé pour toujours les règles du genre : Assurance sur la mort.

L’enquêteur ici (Dick Powell) n’est pas si éloigné de celui de Wilder (Fred McMurray), à ceci près qu’il est un homme bien installé. Trop bien installé : bien marié, père d’un gamin adorable, vivant confortablement… et s’ennuyant comme un rat mort, hanté par ses rêves de jeunesse qu’il a laissé s’envoler au profit d’un confortable train-train qu’il ne supporte plus. Powell est formidable en Américain moyen qui ne supporte plus ce statut d’Américain moyen.

Et elle, celle par qui le drame arrive. Formidable aussi, Lizabeth Scott, personnage fragile et paumé, le seul être vraiment pur de ce monde de faux-semblants et de faux-culs. Drôle de femme fatale, donc, face à une épouse légitime certes douce, aimante et compréhensive, mais avant tout symbole d’un ordre castrateur et vampirisant. Dans ce film noir, ce n’est pas de l’aventure, mais des conventions que vient la menace.

De Toth excelle à filmer la tension qui monte. La pression, plutôt, à laquelle tente désespérément d’échapper Powell, confronté à un Raymond Burr qui n’a jamais semblé si large d’épaules, et dont le danger cette fois vient assez paradoxalement de son cœur tendre, de son coup de foudre pour Lizabeth. Constamment surprenant, et profondément déprimant (et réjouissant). Grand film noir, pas comme les autres.

May December (id.) – de Todd Haynes – 2023

Posté : 3 mars, 2024 @ 8:00 dans 2020-2029, HAYNES Todd | Pas de commentaires »

May December

Todd Haynes est-il délicat en diable, ou avance-t-il avec d’énormes sabots ? Me voilà bien incapable de trancher après avoir vu May December, film à multiples facettes sur la domination, et plus encore : la vampirisation.

Et qui est le vampire le plus angoissant de cette histoire ? Cette femme qui a créé le scandale vingt-cinq ans plus tôt en tombant amoureuse d’un gamin de 13 ans qu’elle a épousé après avoir été condamnée pour ça ? Ou cette actrice hollywoodienne qui vient aujourd’hui se familiariser avec cette la famille de cette femme qu’elle doit incarner à l’écran ?

Haynes joue sur ces incertitudes, sur ces interrogations, pour installer d’emblée une atmosphère troublante, renforcée par la musique très décalée inspirée par le thème du Messager de Michel Legrand. Bien plus qu’un clin d’œil cinéphile d’un cinéaste que l’on sait sous influence (celle de Sirk dans Loin du Paradis notamment) : une manière de marquer sans en avoir l’air le choc de deux époques qui se télescopent. Là aussi sur plusieurs plans.

Télescopage du fait divers qui a défrayé la chronique, du quotidien apparemment sans vague, et de l’irruption de la grande machine hollywoodienne. Télescopage aussi de cette épouse et de ce mari qui semblent ne faire qu’un, et qui pourtant appartiennent à deux générations différentes, et peut-être bien inconciliables…

Il est malaisant ce film, mais Haynes ne laisse guère planer de doute sur sa vision de ce couple. Julianne Moore, forcément formidable, réussit à être à la fois parfaitement charmante, et glaçante. Il faut voir son sourire aimant de mère lorsqu’elle lance à sa fille qui lui présente une robe sans manche qu’elle l’admire pour oser montrer ses bras en se fichant des canons habituels de beauté… Blurp.

Il faut voir aussi les manières de petit garçon mal dégrossi de son mari (Charles Melton), qui semble tellement moins mûr, moins adulte, et surtout plus soumis que ses propres enfants… Parce que oui, comme il le formulera bien tardivement : 13 ans, c’est peut-être un peu jeune pour prendre des décisions, et s’engager ainsi dans la vie…

Haynes est finalement très sage, donc, dans sa manière de filmer ce couple. Il est beaucoup plus trouble, et troublant, avec le personnage de l’actrice, que joue Natalie Portman. Une femme charmante, douce, compréhensive, ouverte… mais aussi une sangsue, venue pour se nourrir des douleurs de cette famille dysfonctionnelle.

Formellement, c’est d’ailleurs lorsqu’il filme Natalie Portman que Haynes se montre le plus audacieux, le plus inventif, jouant sur l’imaginaire de l’actrice, sur son approche caméléon de son modèle. Déjà en représentation, comme d’ailleurs la plupart des personnages. C’est dans le décalage entre les apparences apaisées et la meurtrissure des êtres que May December est le plus troublant.

Topaze – de Louis Gasnier – 1933

Posté : 2 mars, 2024 @ 8:00 dans 1930-1939, GASNIER Louis | Pas de commentaires »

Topaze

Grand homme de théâtre, Louis Jouvet n’a jamais joué Topaze sur scène. Mais il en fut le premier interprète au cinéma, pas le dernier : pas moins de cinq adaptations dans cette seule décennie 1930, aux quatre coins du monde. Il faut croire que la corruption érigée en art de vivre est un concert porteur à cette époque, sans hypocrisie mais avec beaucoup de cynisme.

Dans sa pièce, Marcel Pagnol (qui en signera lui-même une adaptation en 1951, avec Fernandel dans le rôle-titre) s’amuse à mettre en scène des personnages qui n’ont entre eux qu’un seul point commun, qu’un seul fil conducteur : une amoralité à toute épreuve. De l’art de transformer un couillon idéaliste et bien naïf en un maître en escroquerie dénué de tous scrupules.

Ne soyons pas trop gourmand : d’un point de vue purement psychologique, le film de Louis Gasnier est très peu convaincant. Et entre la dictée mythique du Jouvet des premières scènes (« des moutonsssss… ») et la crapule sûre d’elle de la dernière partie, il y a un monde auquel on a bien du mal à croire.

Gasnier n’est pas non plus un grand metteur en scène, et son film manque cruellement de rythme. De là à dire que le film est un ratage, il n’y a pas loin. Mais il y a Jouvet, réjouissant, et les seconds rôles, dont beaucoup connaissent leurs rôles comme s’ils les avaient créés (c’est d’ailleurs le cas de Pauley en chef-escroc, et de Larquey en collègue au grand cœur).

Et il y a l’ironie cynique du texte, le plaisir que l’on prend à voir l’ex-couillon envoyer promener celle qui s’est tant servie de son grand cœur, et tous ceux qui l’ont pris pour l’idiot qu’il n’est finalement pas. Pas renversant, non, mais bien sympathique ce Topaze qui, en passant, est aussi le premier rôle du grand Jouvet au cinéma, la même année que la première adaptation de Knock. Rien que pour ça…

Je suis avec toi – de Henri Decoin – 1943

Posté : 1 mars, 2024 @ 8:00 dans 1940-1949, DECOIN Henri | Pas de commentaires »

Je suis avec toi

Charmante petite chose très inconséquente que signe Decoin entre deux films majeurs (L’Homme de Londres et La Fille du diable) : une comédie de mœurs vaguement musicale (la dernière partie surtout), vaguement amorale et très centrée sur le couple-vedette que formaient alors Yvonne Printemps et Pierre Fresnay.

Vaguement amoral, parce qu’il est question de tromperie et de coucheries extraconjugales, ce qui n’est tout de même pas si fréquent dans un cinéma alors très pudibond. Encore que la notion d’extraconjugalité, et de tromperie, est sujette à caution…

Le film commence par une séparation : celle d’un couple d’amoureux fous, qui se disent au-revoir pour la première fois depuis dix ans. Lui reste en France tandis qu’elle s’embarque pour l’Amérique, où elle doit rester quelques semaines. Incapable de rester seul chez lui, lui s’installe à l’hôtel, où il tombe direct sur… le sosie de sa femme, qu’il prend pour icelle, avant de s’enticher de ce sosie parfait et pourtant différent, qui s’avère être…

Pas beaucoup de suspens, alors spoilons allégrement (ça y est ? Les anti-spoils ont quitté cette page?)… qui s’avère donc être l’authentique femme, et non son hypothétique sosie. Tromperie ou signe ultime d’amour ? Et que dire du meilleur ami, amoureux transi de la femme de son ami, qui révèle son amour tu à la copie conforme ? Une chose déjà : il est joué par Bernard Blier, donc forcément réjouissant.

Mine de rien, il y a d’authentiques interrogations morales autour de ce film, qui n’en fait rien de très profond, mais une fantaisie pleine d’humour et de vie. Un plaisir assez simple, assez joyeux, et assez inconséquent, filmé avec beaucoup d’esprit et de vivacité.

Le Règne Animal – de Thomas Cailley – 2023

Posté : 29 février, 2024 @ 8:00 dans 2020-2029, CAILLEY Thomas, FANTASTIQUE/SF | Pas de commentaires »

Le Règne animal

Une histoire de virus (encore!?) qui transforme certains humains en animaux (hein!?)… Sur le papier, le projet peut sembler un peu foireux. A l’arrivée, Le Règne Animal est tout simplement l’un des plus beaux films de 2023 (avec Les Herbes Sèches… mon top 2 est fait), l’un de ceux dont on sort secoué, incapable d’en parler pendant bien longtemps.

Thomas Cailley (dont je n’avais pas vu le premier film Les Combattants, sorti il y a dix ans) s’affranchit d’emblée de toutes les références habituelles du film de genre… A vrai dire, il s’affranchit à peu près de toutes sortes de références. Son film, ambitieux et modeste à la fois, procure un plaisir rare : celui de découvrir un nouveau genre de cinéma, un regard neuf.

Sur le plan narratif d’abord, il prend le contre-pied des films fantastiques français les plus marquants de ces derniers mois : Acide et Vincent doit mourir, tous deux construits sur des modèles scénaristiques assez classiques. Soit, un présent banal, bientôt troublé par l’irruption de phénomènes extrêmes, pluies acides ou virus poussant au meurtre.

Le film s’ouvre ici sur un présent banal, avec une relation banale : celle forcément difficile entre un père et son ado de fils. Présent banal bousculé par l’irruption d’un phénomène extrême qui choque mais ne surprend personne : la fuite d’une créature mi-homme, mi-oiseau. C’est que le virus qui transforme certains en animaux est installé depuis deux ans dans ce présent banal-là.

C’est l’une des belles et fortes idées du scénario. Plutôt que de s’intéresser au choc de la découverte, le film s’attarde d’emblée sur le sort réservé aux autres, à ces monstres dont on oublie qu’ils ont été des femmes et des hommes, et qu’on enferme dans des centres fermés… En tout cas en France, parce que dans les pays nordiques, on fait un choix radicalement différent qui semble marcher : le vivre ensemble.

Bon sang… Et si Le Règne Animal était un film politique ?!!! Il l’est bien sûr, et qui plus est un film politique qui réussit le prodige d’être à la fois puissant et nuancé, spectaculaire et intelligent. Mais il est bien plus que ça : un film précieux et beau… non… bouleversant, sur l’intimité, les rapports filiaux, le sentiment d’appartenance, les difficultés d’être père, et celles que représente la traversée de l’adolescence, cette période où son corps change, et ou sa vie, soudain, prend un nouveau tournant.

Le Règne Animal est convainquant, et même formidable, sur tous ces aspects. Et Thomas Cailley impressionne par la maîtrise de son art, par cette manière qu’il a d’utiliser des moyens visuellement importants (les effets spéciaux sont parfaitement discrets) sans jamais en faire l’étalage. Constamment au service de la narration, de l’humanité et de l’émotion.

Et elle est immense, l’émotion, dans l’évolution des rapports entre le père joué par Romain Duris et le fils joué par Paul Kircher (une quasi-révélation, déjà vu dans Le Lycéen de Christophe Honoré), superbes tous les deux. Deux scènes, surtout, procurent une émotion d’une intensité vraiment très rares, deux scènes de voiture…

Dans la première, père et fils tentent de retrouver la mère revenue à l’état animal et disparue dans la forêt. Et Duris raconte à son fils comment il a dragué sa mère sur une chanson de Pierre Bachelet. La seconde scène est la dernière du film, et se situe dans la même forêt. Sans en dire trop, il y est question d’un souvenir de sports d’hiver, de mécanique et d’acceptation. L’émotion qui nous étreint alors est un véritable uppercut, qui me prend encore les tripes et me serre la gorge tandis que j’écris ces lignes…

Adieu les cons – d’Albert Dupontel – 2020

Posté : 28 février, 2024 @ 8:00 dans 2020-2029, DUPONTEL Albert, EFIRA Virginie | Pas de commentaires »

Adieu les cons

Après le triomphe d’Au-revoir là-haut, Adieu les cons pouvait ressembler à un pas en arrière pour Albert Dupontel, qui retrouvait un univers et un esprit assez classique pour lui. Et c’est vrai qu’on le retrouve tel qu’on le connaît depuis ses premiers films : acide, déjanté, méchant, naïf, et prompt à insuffler un humour volontiers régressif.

Les premières minutes du film ne poussent d’ailleurs guère à l’euphorie. Le face-à-face de Virginie Efira avec un médecin qui met (très maladroitement) les formes pour ne pas lui dire clairement qu’elle est condamnée. Celui de Dupontel lui-même avec un supérieur qui met les mêmes formes pour ne pas lui dire clairement qu’il n’a pas la promotion qui lui était promise… Deux situations jumelles, que le gag un peu poussif du nom constamment déformé ne tire pas vers le haut.

Cette première partie fait la part belle aux excès du cinéaste Dupontel, son goût pour l’absurde et l’explosif, pour la violence burlesque. Sans vraiment convaincre. Et puis la rencontre des deux personnages principaux apporte une dimension supplémentaire qui sied particulièrement bien au réalisateur : une tendresse, profonde et belle, parce que sans avenir. Ce n’est pas parce qu’il penche vers les beaux sentiments qu’il va verser dans l’optimisme béat.

Le sujet est rude : une femme qui sait qu’elle n’a plus longtemps à vivre cherche à retrouver l’enfant qu’elle a eu quand elle avait 15 ans et qui lui a été enlevé, avec l’aide d’un génie de l’informatique qui passe pour un terroriste ou pour un forcené depuis qu’il a blessé un collègue en ratant son suicide…

Dupontel a un univers, fort et inventif, qu’il décline de film en film. Une manière de faire le lien entre ses deux maîtres, Chaplin (pour sa capacité à faire rire avec des sujets graves) et Terry Gilliam (pour sa folie et son inventivité). Gilliam qui, comme souvent, fait une apparition devant la caméra de Dupontel. Cet univers trouve une sorte d’apogée dans la scène de l’immeuble contrôlé à distance, délire visuel et sommet d’émotion à la fois.

Surtout, Dupontel laisse éclater sa profonde bienveillance derrière le regard acide et volontiers méchant, regard sans concession sur une société qu’il condamne assez largement, et sans grande nuance. Le regard : celui si triste de Virginie Efira, et celui soudain apaisé de l’acteur Dupontel, bouleversante rencontre. Contrebalancée par la partition joyeusement décalée du troisième larron, l’incontournable Nicolas Marié en aveugle hanté par les violences policières. On ne se refait pas.

J’ai été recalé, mais… (Rakudai wa shita keredo) – de Yasujiro Ozu – 1930

Posté : 27 février, 2024 @ 8:00 dans 1930-1939, FILMS MUETS, OZU Yasujiro | Pas de commentaires »

J'ai été recalé, mais

Si éloigné en apparence des grands films d’après-guerre d’Ozu, J’ai été recalé, mais… est en revanche typique d’une partie importante de sa filmographie des premières années : une comédie universitaire comme il en a déjà réalisé plusieurs, souvent avec bonheur.

Le titre évoque évidemment J’ai été diplômé, mais… dont il est une sorte de jumeau. On retrouve de fait dans ce film beaucoup d’éléments qu’Ozu a déjà filmé dans des contextes similaires : la camaraderie des étudiants, la triche aux examens, les premiers amours, ou encore les premiers pas difficiles dans la vie adulte.

Derrière la légèreté apparente, et en grande partie réelle, Ozu impose déjà quelque chose de la douce nostalgie qui ne cessera d’habiter son œuvre. Beaucoup de ses films, pour ne pas dire la plupart, sont basés sur un changement d’époque, la disparition d’une période d’insouciance, d’innocence…, qui mène les personnages vers une vie plus solitaire. C’est le cas déjà ici.

Ozu, qui n’a pas fait lui-même d’étude, filme ici la vie universitaire comme un paradis déjà perdu, ou presque. La dernière séquence, sans se départir d’une certaine légèreté, peut être vu comme une sorte de porte d’entrée vers son grand œuvre à venir : on y voit des amis diplômés, qui réalisent que les années d’étude qu’ils viennent d’achever étaient peut-être bien les plus belles qu’ils vivraient.

C’est la naissance de la nostalgie qu’il raconte alors. Et le fait que l’un des amis en question soit joué par Chishu Ryu, le grand interprète des chefs d’œuvre à venir, rajoute rétrospectivement à la force de l’image. Il tient ici un rôle assez secondaire : l’un des cinq étudiants qui vivent dans la même pension, inséparables, se préparant ensemble à leurs examens à venir.

Le personnage central est joué par Tatsuo Saito, complice incontournable d’Ozu ces années-là. Il est l’un des cinq « mousquetaires », le seul à rater son examen, qui passe de l’insouciance de cette vie de groupe symbolisée par les pas de danse très « burlesque américain » que la bande effectue à toutes occasions, à un sentiment brusque de rejet et de solitude. Tout en se consolant dans les bras de la belle Kinuyo Tanaka, et dans la légèreté renouvelée de l’université.

C’est une vraie comédie, souvent amusante, mais parfois grave aussi, que signe Ozu, qui au passage évoque une nouvelle fois la galère du monde du travail. Autre constante de ses films ces années-là. C’est mineur et prometteur, c’est joyeux et pas si léger. C’est en tout cas un vrai plaisir ozuphile.

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