Play it again, Sam

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Archive pour la catégorie '1990-1999'

Fight Club (id.) – de David Fincher – 1999

Posté : 14 janvier, 2022 @ 8:00 dans * Thrillers US (1980-…), 1990-1999, FINCHER David | Pas de commentaires »

Fight Club

Il a plutôt pas si mal vieilli ce film étendard d’une génération, qui a toujours divisé les admirateurs de David Fincher. D’un côté, ceux qui ne jurent que par cette critique acide et très punk du consumérisme. De l’autre, ceux qui estiment que le cinéaste s’est pour une fois laissé débordé par l’esthétique clipesque qui a fait sa réputation avant qu’il ne se mette à faire (avec le talent qu’on lui connaît) du cinéma.

La vérité est sans doute entre les deux. On a bien droit de préférer le versant « grand cinéaste classique » de Fincher, qui a donné ce que j’estime être ses grands chefs d’œuvre, de Zodiac à Mank. Et de trouver que ce Fight Club flirte par moments avec un maniérisme appuyé. Mais tout de même, malgré ses défauts, malgré le tape-à-l’œil que Fincher n’évite pas toujours, il faut bien reconnaître que tout ça est assez brillamment mené, avec un sens du rythme impeccable, et une maîtrise impressionnante du langage cinématographique.

Saluons aussi l’enthousiasme salutaire avec lequel Fincher plonge dans le politiquement incorrect. Bien sûr, on est avant 2001, et le monde n’est pas tout à fait celui qu’il sera après les attentats du 11 septembre. Mais quand même : c’est dans l’esprit d’un type qui devient un gourou terroriste qu’il nous plonge, sans autre filtre que celui de l’écran, et sans rien faire pour le rendre antipathique. Un trip sous acide dont on finit par réaliser qu’il ne nous sort jamais de l’esprit malade du « héros ».

Edward Norton trouve là l’un de ses très grands rôles, celui d’un Américain bien sous tous rapports : employé modèle d’une grande société d’assurance, et consommateur modèle qui remplit son appartement modèle de meubles design dont il n’a évidemment pas l’usage. Un homme au bord de la rupture surtout, incapable de trouver le sommeil, qui finit par trouver la « drogue » dont il a besoin : participer à des thérapies de groupes en se faisant passer pour un grand malade.

Le voir câliner un grand gaillard souffrant d’un cancer des testicules et pleurant sur son épaule nous tire des sourires qui, par la même occasion, nous plongent dans un malaise qui ne fera que se renforcer. Sa rencontre explosive avec un alter ego féminin (Helena Bonham Carter), avec laquelle il se partage les maladies, enfonce le clou. Et quand apparaît Tyler Durden, on comprend qu’il n’y a plus de demi-tour possible. Tyler Durden : représentant en savon… et bien plus qu’un alter ego en l’occurrence, rôle cultissime pour Brad Pitt, déjà grand.

Voir Fight Club pour la première fois est une expérience assez forte. Le revoir est pas mal non plus, et permet de détecter les nombreux signes que glisse Fincher pour annoncer dès les premières minutes la grande révélation finale, signes parfois à peine visibles. L’effet de surprise est bien un peu émoussé, et Fincher a fait tellement mieux depuis. Mais quand même, revoir Fight Club plus de vingt ans après confirme que le gars a décidément un talent fou.

Le Fils préféré – de Nicole Garcia – 1994

Posté : 20 décembre, 2021 @ 8:00 dans 1990-1999, GARCIA Nicole | Pas de commentaires »

Le Fils préféré

Après avoir découvert Un balcon sur la mer, revoir Le Fils préféré confirme que Nicole Garcia est une cinéaste à l’univers singulier, à la fois très grande directrice d’acteurs et réalisatrice classique et intense. Le film m’avait déjà fait forte impression lors de sa sortie en salles (j’étais alors bien jeune). Le genre de films dont on garde des sensations, des émotions, plus de vingt-cinq après, sans l’avoir jamais revu entre-temps.

Le revoir est une heureuse surprise, parce que tous les vagues souvenirs dont on se disait qu’ils avaient sans doute été sublimés par le temps s’avèrent en deçà de ce qu’est vraiment Le Fils préféré : un beau film d’une remarquable sobriété, l’œuvre d’une cinéaste qui sait capter la vérité d’un personnage comme personne. Par petites touches, sans avoir l’air d’y toucher, elle nous cueille avec un geste, un regard, un plan même pas serré sur un visage…

Gérard Lanvin trouve là son plus beau rôle, et il n’a sans doute jamais été aussi bien, aussi juste que devant la caméra de Nicole Garcia. Comme Jean Dujardin dans Un balcon sur la mer, peut-être. Jamais en tout cas ni l’un ni l’autre n’a été filmé de cette manière là, avec cette fragilité que l’œil de la réalisatrice sait capter derrière la force apparente. Les deux personnages ont bien des points communs, réunis par les mêmes failles, qui les ramènent à des souvenirs d’enfance qui ne sont peut-être pas ce qu’ils semblent être.

Le poids du passé est un thème majeur pour Nicole Garcia. Le rapport au père aussi, et il est central ici. Pendant une grande partie du film, le « fils préféré » part à la recherche de son père en compagnie de ses frères (Bernard Giraudeau et Jean-Marc Barr, belle fratrie) qui ont coupé les ponts depuis longtemps avec leur géniteur, et qui entretiennent les uns avec les autres des rapports pour le moins complexes. Comme souvent, Nicole Garcia flirte avec le film noir, pour mieux cerner les failles et l’humanité de ses personnages, et la complexité des liens familiaux.

Elle le fait avec délicatesse et intensité, et ce regard si juste et perçant. Dès ce deuxième film (après Un week-end sur deux), Nicole Garcia s’impose comme une grande cinéaste au classicisme séduisant. On sort de son film gagné par une émotion belle et puissante. C’est superbe.

Affliction (id.) – de Paul Schrader – 1997

Posté : 26 novembre, 2021 @ 8:00 dans * Thrillers US (1980-…), 1990-1999, SCHRADER Paul | Pas de commentaires »

Affliction

Une région montagneuse de l’Amérique profonde, une petite ville recouverte par la neige, un homme pourchassé par ses démons, qui se débat entre un job pourri, un divorce difficile, une fille dont il sent qu’elle lui échappe, et un vieux père violent… Bienvenue dans l’univers de Russel Banks, grand auteur pas joyeux-joyeux, dont les romans marquent par leur atmosphère pesante et tragique, et par l’épaisseur de personnages qui se débattent.

En adaptant Affliction, Paul Schrader relève un vrai défi : porter à l’écran cet univers oppressant et désespéré, sans étouffer pour autant ni le récit, ni le spectateur. Il y réussit plutôt bien, en adoptant quasi-exclusivement le regard de Wade, père et fils en déroute, à qui Nick Nolte apporte une intensité impressionnante : un chien battu à qui il arrive de grogner, mais qui n’a pas encore mordu, comme il le dit lui-même. Pas encore.

Quand un accident de chasse se produit, Wade se persuade qu’il s’agit d’autre chose que d’un accident. Mais déjà, on le sent, il perd pied. On le sent près à exploser d’une minute à l’autre, et c’est là la plus grande réussite du film : la manière dont Schrader rend perceptible la tension qui ne cesse d’augmenter dans le crâne de Wade, qui se raccroche à ce qu’il peut tandis que son univers part en vrille autour de lui : une relation sans avenir avec une femme qui a le malheur de l’aimer (Sissy Spacek, touchante), un rôle de père qui n’est plus qu’une chimère, un frère qu’il ne voit jamais mais dont il se rêve proche (Willem Dafoe, toujours impeccable, mais dans un rôle un peu sacrifié).

Et ce père, joué par James Coburn, violent et castrateur, devenu un vieil homme insensible, toujours odieux. Dans une poignée de plans, Schrader joue habilement sur la ressemblance du père et de son fils, sur ce glissement de plus en plus perceptible de l’enfant battu vers le vieil homme violent. On peut reprocher à Schrader de ne pas avoir retrouvé l’intensité de Banks. On peut aussi saluer la troublante banalité des personnages, et remarquer que, à l’exception d’une conclusion trop explicative, le film est réussi parce qu’il nous place exactement dans la peau de son personnage principal, un homme qui perd le fil et se noie.

Timecop (id.) – de Peter Hyams – 1994

Posté : 28 octobre, 2021 @ 8:00 dans 1990-1999, ACTION US (1980-…), FANTASTIQUE/SF, HYAMS Peter | Pas de commentaires »

Timecop

Réalisé par un vétéran auréolé d’un certain prestige (on lui doit Capricorn One ou Outland), doté d’un budget conséquent, Timecop représente une sorte de sommet dans l’ascension hollywoodienne de Jean-Claude Van Damme : le film qui donnait l’impression que, peut-être, la star belge pourrait concurrencer Stallone ou Schwarzenegger sur leur terrain. Ce ne sera pas tout à fait le cas, mais certains producteurs y croyaient, Timecop en est la preuve.

Cela étant dit, le film de Peter Hyams ne réussit jamais vraiment à tenir les (petites) promesses de son pitch : Van Damme, flic d’une brigade spéciale luttant contre ceux qui tentent de profiter des possibilités offertes par le voyage dans le temps, qui vient d’être inventé. Une idée qui reste constamment au stade embryonnaire. Et s’il est question de seconde chance et de la tentation de réparer ses propres erreurs, le film ne décolle jamais de la série B bas du front, loin de ce que réussira Looper par exemple.

Un rendez-vous en grande partie manqué, où toutes les ambitions semblent reposer sur les moyens plutôt que sur les idées. Et où l’héritage des films d’action un peu cheap des années 80 ressurgit régulièrement à travers la psychologie zéro des personnages, les méchants caricaturaux, et quelques scènes grotesques. Ce pied arrêté en l’air à quelques centimètres d’un pickpocket à roller, franchement… Difficile de prendre vraiment le film au sérieux après une telle première scène !

Risque maximum (Maximum Risk) – de Ringo Lam – 1996

Posté : 25 octobre, 2021 @ 8:00 dans 1990-1999, ACTION US (1980-…), LAM Ringo | Pas de commentaires »

Risque maximum

Chez nous, il n’est pas le plus connu des grands cinéastes de l’âge d’or du cinéma de genre hong-kongais. Moins en tout cas que ses complices Tsui Hark ou Johnnie To (avec lesquels il signera l’étonnant Triangle en 2007). Mais Ringo Lam est, effectivement, un grand cinéaste de polars, moins maniéré que John Woo, plus terrien que Tsui Hark, plus instinctif que Johnnie To.

L’essentiel de sa carrière se déroule à Hong-Kong. Mais il a brièvement cédé aux sirènes d’Hollywood, appelé par Jean-Claude Van Damme… Qui d’autre, d’ailleurs : à l’époque, Van Damme est la vedette la plus à l’écoute du cinéma de l’ancienne colonie, et le passage obligé pour tous les cinéastes de là-bas faisant leurs débuts en Amériques : John Woo avec Chasse à l’homme, ou Tsui Hark (encore lui) avec Double Team.

Mais c’est avec Ringo Lam que Van Damme tournera ses meilleurs films. Les deux hommes collaboreront à trois reprises, pour trois films aussi différents que convaincants, dont la sortie coïncide pourtant avec le début du déclin pour The Mussles from Bruxelles. Oui, c’est injuste, voire même franchement désespérant.

C’est injuste, parce qu’il révèle une présence assez inattendue dans ce film, totalement dépouillé de ses mimiques et excès habituels. Le regard triste, la dégaine fatiguée, Van Damme trimballe sa carcasse athlétique en dégageant une puissance quasi-bestiale. Bref, il est très bon, sans jamais forcer le trait. Taiseux et taciturne… La filiation avec Alain Delon est souvent frappante, référence il est vrai incontournable pour les cinéastes hong-kongais de cette époque.

L’histoire n’a pas un intérêt démentiel, et se résume d’ailleurs à un prétexte sans grande envergure : une simple liste planquée dans un coffre à Nice, pour laquelle les cadavres s’accumulent. Si Natasha Henstridge est convaincante dans le rôle de la love-interest, les seconds rôles ne sont pas franchement excitants, avec un Jean-Hugues Anglade tout sourire et tous cheveux en flic niçois ravi d’être là, et même une courte apparition de Stéphane Audran (on se demande un peu ce qu’elle fait là d’ailleurs). Et au rayon des gros défauts, difficile de prendre au sérieux cette première partie française, où tous les personnages (français) se parlent dans un mauvais anglais…

Mais qu’importe. Ringo Lam est un cinéaste de l’action, qui pourrait aisément se passer de la parole. C’est d’ailleurs le cas dans de longues séquences assez brillantes, dans lesquelles le mouvement et le décor sont intimement liés. Une poursuite à pied sur les toits, un gunfight dans un bar bondé, une bagarre dans l’espace très exigu d’un ascenseur, un affrontement final dans la chambre froide d’un abattoir… Scène après scène, Lam relance la machine en variant les contraintes, en évitant constamment la facilité.

A cette époque, beaucoup de poursuites en voitures avaient des allures de déjà vu. Ce n’est pas le cas ici, même si elles portent clairement la patte de notre Rémy Julienne national. Lam en fait quelque chose de très personnel, en mettant en scène ses poursuites (comme ses gunfights) dans des rues noires de monde, où les piétons et les voitures sont omniprésentes, contrariant systématiquement les mouvements. Tellement grouillantes qu’elles donnent par moments le sentiment d’être à Hong-Kong.

Full Contact (id.) – de Sheldon Lettich – 1990

Posté : 21 octobre, 2021 @ 8:00 dans 1990-1999, ACTION US (1980-…), LETTICH Sheldon | Pas de commentaires »

Full Contact

Jean-Claude Van Damme, en pleine ascension. On est au tout début des années 90, et ce cinéma d’action là sent encore bon les années 80, avec des émotions aussi caricaturales que les méchants. Encore que, sur ce point (les méchants), ce Full Contact est plutôt surprenant. Oui, les gros bras décérébrés sont des gros bras décérébrés. Mais ces méchants là ont apparaissent presque comme des clowns un peu grotesques, sans jamais vraiment pesé sur le récit. Ni être vraiment pris au sérieux. Sincèrement : qui pourrait prendre au sérieux ces soldats de la Légion étrangère qui traversent la moitié du monde et font ami-ami avec la police américaine, juste pour mettre la main sur un déserteur ?

Oui, c’est con. C’est plein de bons sentiments, c’est réalisé sans éclat mais avec une certaine efficacité. Bref, c’est pas loin d’être anonyme, et très oubliable, surtout que Van Damme est encore mal dégrossi, avec un jeu qui se limite souvent à bander ses muscles en grimaçant. Mais il faut lui reconnaître, déjà, outre un charisme indéniable, un vrai appétit de cinéma, et ce petit quelque chose qui l’a toujours distingué des autres gros bras décérébrés de l’époque, comme le ridicule et horripilant Steven Seagal : une certaine tendresse, une humanité même.

Et, mine de rien, cette humanité finit par prendre le dessus, jusqu’à enterrer très tôt dans le film l’idée même de vengeance, qui était pourtant le moteur premier de l’intrigue : c’est pour venger son frère assassiné salement par des trafiquants que Lyon Gaultier (il faudrait évoquer un jour les patronymes dont a été affublé Van Damme dans ses films américains) a déserté la Légion. Cette idée de vengeance fait long feu, et le vengeur se transforme en ange gardien au grand cœur. Soulignons que Van Damme a co-écrit le film, et l’a monté.

Bon, le film s’appelle Full Contact, et on a droit à notre lot de bastons, en particulier une succession de combats illégaux qui évitent l’impression de répétition. Pas désagréable, donc, ce film qui fut un gros succès de la VHS (comme tous les Van Damme de cette période), qu’on voyait ado (en VF bien sûr), pizza à la main.

Les Amants du Pont-Neuf – de Leos Carax – 1991

Posté : 15 octobre, 2021 @ 8:00 dans 1990-1999, CARAX Leos | Pas de commentaires »

Les Amants du Pont-Neuf

Étonnant la précision avec laquelle ce film réussit à capter l’esprit d’une époque. Pas même une époque, à vrai dire : un moment, plutôt, resté dans l’esprit du jeune ado provincial que j’étais alors. Celui de 1989, lorsque Paris fêtait le bicentenaire de la Révolution tout en fermant l’un de ses symboles, ce Pont-Neuf passé à côté de la fête pour cause de lourds travaux de rénovation, et dont les touristes d’alors (parmi lesquels de jeunes ados provinciaux) ne pouvaient que deviner l’esprit derrière les palissades.

Le jeune ado provincial d’alors avait rêvé devant ces palissades. Il avait rêvé aussi devant les images, partagées par des magazines de cinéma, d’un tournage hors normes, en partie sur les lieux mêmes. Un projet comme il en existe finalement peu, dans lequel un jeune artiste en vogue après son premier film s’est jeté à corps perdu, anxieux de capter ce moment comme coupé de l’histoire, qui ne se répéterait pas, et qui a bien failli se perdre corps et âme dans l’entreprise.

Leos Carax ne s’est finalement pas perdu, et son film est une œuvre précieuse, à défaut sans doute d’être un grand film. Sa vision donne en tout cas le sentiment d’assister à quelque chose de rare, l’une de ces œuvres dont la gestation embrasse le sujet, à moins que ce ne soit l’inverse. Un film coupé du monde mais d’une acuité totale sur la condition humaine, un bicentenaire omniprésent dont on ne voit que des éclats dans le ciel, un couple qui se débat dans une capitale grouillante dont on ne voit que des rues noires et désertes…

C’est l’une des forces étonnantes de ce film : ce parti-pris de ne filmer que des ombres, des pieds, des mains, des cheveux des millions de Parisiens menant une vie « normale » : juste des détails, une voix parfois, qui contribuent à la fois à couper les personnages principaux de la société bien installée, et à renforcer la force de leur présence, et des liens qu’ils se créent. Juliette Binoche et Denis Lavant, couple totalement improbable qui gagnera peu à peu une sorte d’évidence.

Un homme fracassé par la vie, une femme détruite par les circonstances, tous deux trahis par leurs corps, ravagés, d’une douleur qui donne envie de hurler… Les premières minutes semblent annoncer un film-document terrifiant sur le quotidien des SDF, du cinéma vérité sans concession avec des images crues tirées de la rue. C’est un peu vrai, mais Carax est un poète, ou un tragédien. Le film, avec quelques maladresses, un peu de grandiloquence, et beaucoup de magie, porte en tout cas une soif de vivre qui flirte habilement avec la naïveté. Constamment sur le fil. Et finalement très beau.

Un air de famille – de Cédric Klapisch – 1996

Posté : 5 octobre, 2021 @ 8:00 dans 1990-1999, KLAPISCH Cédric | Pas de commentaires »

Un air de famille

Il était quand même très grand, Jean-Pierre Bacri. On a beau le réduire le plus souvent à cette image d’éternel râleur, il faut bien reconnaître qu’il y a des tonnes de nuances, derrière ses grognements, ses grimaces, son ras-le-bol. Dans Un air de famille, il en fait beaucoup, éructant son mal-être à chaque réplique. Mais, et ça fait partie de ces mystères qui hantent l’histoire du cinéma, même quand il en fait beaucoup, il y a une vérité criante qui sort de ses incarnations.

Il est absolument formidable, dans le rôle d’Henri, le fils mal-aimé, ce vilain petit canard mal traité par son frère égocentré (normal, il vient d’avoir droit à ses deux minutes de passage à la télé régionale), par une mère incapable de l’aimer comme elle devrait, et même par une sœur mal dans sa peau qui a du mal à voir en lui l’alter ego qu’il est au fond… Qui reste-t-il pour le comprendre vraiment, lors de ce vendredi soir en famille, comme tous les vendredis soirs ? Pas sa femme Arlette, partie « réfléchir » à son manque de « considération ». Non : le larbin du bar qu’il a récupéré de son père, et une belle-sœur gentiment idiote.

Jean-Pierre Darroussin donc, bon gars, bon cœur, mais un peu éteint. Et Catherine Frot, Yolande pour toujours, la plus écervelée de ses incarnations, la plus humaine aussi, peut-être. On l’aime, Yolande, avec une envie presque désespérée de la prendre dans ses bras, et de l’arracher de ce mari castrateur (Wladimir Yordanoff, formidablement odieux). Elle est drôle (« c’est beaucoup trop luxueux pour un chien »), semble constamment à côté de la plaque (« C’est pour les enfants que ça doit être dur… Heureusement qu’ils n’en ont pas »), mais finalement tellement à l’écoute (« Vous vous connaissez, tous les deux… »).

Et Agnès Jaoui, la sœur pas assez féminine, toujours révoltée, grand rôle aussi, tellement juste, tellement à côté de la plaque d’abord, dans sa révolte. C’est ça l’art, le grand art de Jaoui et Bacri, scénaristes et auteurs de la pièce originelle : faire rire (franchement) de situations familières, banales. Et tirer une humanité terriblement juste de ces tranches de vie quotidiennes d’une cruauté abyssale. Il y a de la vie, une lueur d’espoir même. Mais il y aussi une angoisse, une douleur sourde, qui sont terribles.

Une image pourrait résumer Un air de famille. Yolande (la belle-sœur écervelée) et Denis (le serveur méprisé) se lancent dans un pas de danse décomplexé, pendant que les quatre membres de la famille originelle (la mère, les deux fils, la fille) les observent derrière une vitre, comme enfermés dans une cage vitrée, le carcan familial de l’enfance. Pas exactement la plus belle incarnation du bonheur familial…

L’Ours en peluche – de Jacques Deray – 1994

Posté : 30 septembre, 2021 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1990-1999, DERAY Jacques | Pas de commentaires »

L'Ours en peluche

C’est la fin d’une époque, ultime film dans lequel Alain Delon se voyait encore en acteur de cinéma, avec l’envie d’ajouter une pierre de plus à un édifice encore en construction. Après ça, il se contentera de copinages ou de clins d’œil, et de quelques rôles pour la télévision. Delon en bout de course, qui ne trouve plus son public, et surtout qui a besoin d’être rassuré, qui ne prend plus de risques qu’en toute confiance. Ce qui, oui, est contradictoire.

L’Ours en peluche, adaptation d’un roman de Simenon, est sur le papier un projet assez enthousiasmant. Une sorte de polar à l’intrigue épurée, dont le personnage principal est un médecin vieillissant rongé par ses désirs sexuels, qui partage son temps entre une épouse dont il ne voit plus la beauté, une maîtresse d’une sensualité ravageuse (Francesca Dellera, beauté italienne sidérante hélas doublée en français), et des aventures d’un soir qui n’ont pas d’importance à ses yeux.

C’est là la clé de l’énigme, et on rêve de ce qu’un Paul Verhoeven aurait fait d’un tel sujet, un an après le triomphe de Basic Instinct. Mais ce n’est pas Verhoeven : c’est Jacques Deray, parce que Delon a besoin d’être en confiance, et que ses autres cinéastes fétiches Clément ou Visconti, sont morts. Avec Deray, lui aussi en fin de course (c’est son dernier film pour le cinéma), il vient déjà de tourner Un crime, le film des retrouvailles quinze ans après les heures de gloire de leur collaboration. L’Ours en peluche est nettement plus ambitieux, très différent du cinéma habituel de Deray, pas franchement capable de créer l’atmosphère dérangeante que requiert l’histoire.

L’Ours en peluche n’est, hélas, ni troublant, ni dérangeant. Delon fait ce qu’il peut, les seconds rôles ne sont pas terrible, Madeleine Robinson apparaît le temps d’une séance ratée pour son ultime apparition au cinéma (elle aussi), le doublage des nombreux acteurs italiens (c’est une coproduction franco-italienne) est approximatif. Mais c’est moins l’ennui qui domine que la sensation de passer à côté, si ce n’est d’un grand film, au moins d’un beau rôle pour Delon, le genre de rôle qui, dans un film réussi, aurait pu aboutir sur d’autres projets, sur une fin de carrière bien différente. Hélas.

La Leçon de piano (The Piano) – de Jane Campion – 1993

Posté : 20 septembre, 2021 @ 8:00 dans 1990-1999, CAMPION Jane | Pas de commentaires »

La Leçon de piano

Superbe et terrible Palme d’Or, portrait d’une femme ivre de liberté, avide de vivre pleinement, et engoncée dans des tonnes de contraintes. Une femme enfermée dans une société où les femmes n’ont aucun droit, et qui s’est murée depuis l’enfance dans un mutisme protecteur, avec pour refuge les mélodies qu’elle sort de son piano. Mariée par son père à un homme qu’elle ne connaît pas, et qui vit loin de tout, en Nouvelle Zélande, dans une plantation coupée de tout.

Le film de Jane Campion est à la fois poétique et implacable. Visuellement splendide, avec ces images comme en suspense dans une nature grandiose. Mais la beauté apparente renforce la cruauté des situations, et du ton. Cette nature si séduisante est en fait bien inamicale. Les grandes plages au sable chaud sont vite recouvertes par une marée agressive. La végétation luxuriante cache mal un décor de boue et de pluie… Il y a constamment, comme ça, l’opposition brusque et violente du cadre et de ce qu’il cache.

Holly Hunter est magnifique dans le rôle de cette femme à qui toute velléité de liberté est refusée, et dont le piano est l’unique bulle de vie. On peut affirmer sans trop de risque qu’elle trouve là le rôle de sa vie, un rôle totalement muet donc, mais d’une intensité folle : faussement résignée, déterminée malgré tout, et prête à envoyer promener tout l’ordre établi. Pas si simple quand même, dans un tel univers castrateur, superbe personnage de femme bafouée mais forte auquel Jane Campion apporte toute sa force, et ce regard si intime.

Elle filme merveilleusement les rapports plus complexes qu’attendus entre Ada et sa fille (Anna Paquin, une révélation), aussi bien que ceux avec les deux hommes du film : le mari (Sam Neill), a priori civilisé ; et l’homme apparemment sauvage (Harvey Keitel). Ada est un personnage exceptionnel, d’une détermination folle. Personne ne l’écoute ? Elle se mure dans le silence. Mariée de force ? Elle fait bonne figure. Son piano « en otage » chez le sauvage du coin ? Elle accepte tout ce qu’on lui demande pour le récupérer…

Et face à cet Harvey Keitel moins bestial que désespérément tendre, c’est toute la sensualité de la jeune femme qui se libère. A travers les couches opaques de vêtements, au hasard d’un coin de peau qui apparaît à travers un trou pas plus large que le petit doigt, Jane Campion filme la naissance du désir physique, le plaisir, la vie qui se libère. Et c’est d’une beauté renversante, à l’intérieur d’un décor étouffant.

La Leçon de piano est un film dont le féminisme farouche garde toute sa force, et sa singularité malgré les prises de conscience récentes. Presque trente ans plus tard, il restait aussi (jusqu’à cet été) l’unique film réalisé par une femme ayant décroché une Palme d’Or à Cannes.

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