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Archive pour la catégorie '1950-1959'

Le Goût du riz au thé vert (Ochazuke no aji) – de Yasujiro Ozu – 1952

Posté : 23 janvier, 2024 @ 8:00 dans 1950-1959, OZU Yasujiro | Pas de commentaires »

Le Goût du riz au thé vert

La valeur d’un homme ne se mesure pas à ses cravates ou à ses costumes, lance un personnage. Et celle d’un couple ne dépend pas du nombre de domestiques ou du confort de la maison, pourrait-on ajouter, après avoir vu ce beau film, dans lequel Ozu capte des prises de conscience, des femmes et des hommes qui décident de s’emparer de leurs propres vies…

La mélancolie qui baigne Le Goût du riz au thé vert n’est pas habituelle pour Ozu. Elle semble ici souligner non le temps qui passe (qui a pourtant son importance), mais le sentiment au contraire d’être enfermé dans un moment subi : cette toute jeune femme à qui son entourage prépare une rencontre arrangée, et surtout sa tante et son oncle qui vivent un mariage décidé pour eux bien des années avant.

Il y a dans ce film, au-delà de la mélancolie, une espèce de rancœur rare dans le cinéma d’Ozu. Au-delà de la tristesse et de la rage, une hargne qui s’apparente par moments à du dégoût de soi. Les quelques gestes tendres du couple formé par Michiyo Kogure et Shin Saburi sont constamment contrariés par des mots durs, des regards fermés. Ce contraste, on le retrouve jusque dans le décor de leur maison, entre la tradition japonaise du salon et le confort tout occidental de la chambre.

Et toujours, l’enfermement psychologique des personnages, qui se manifeste à l’écran par des cadres dans le cadre… dans le cadre, la logique géométrique du regard d’Ozu trouvant ici une sorte d’aboutissement jusqu’au-boutiste. Avec ces images, filmées près du sol bien sûr, Ozu en dit plus sur la détresse de ses personnages et leur incapacité, au fond, à échanger vraiment et sincèrement.

Il n’y a pas que ces cadres dans le décor qui éloignent les personnages. Il y a aussi les domestiques, figures plutôt rares dans le cinéma d’Ozu, qui servent d’intermédiaires en même temps qu’elles empêchent malgré elles tout rapprochement.

C’est d’ailleurs en leur absence que le couple se rapprochera finalement, lorsqu’il se retrouvera autour d’une action qui peut sembler anodine mais qui se révèle sublime : dans la cuisine qui a les atours d’une terra incognita où, soudain, les masques tombent. Et autour de ce riz au thé vert qui donne son titre au film, recette toute simple, dénuée de tout artifice. Aussi pur que le cinéma d’Ozu.

Tornade (Passion) – d’Allan Dwan – 1954

Posté : 19 janvier, 2024 @ 8:00 dans 1950-1959, DE CARLO Yvonne, DWAN Allan, WESTERNS | Pas de commentaires »

Tornade

Tornade se situe chronologiquement au cœur de la période la plus célébrée aujourd’hui d’Allan Dwan, cinéaste incroyablement prolifique à qui on attribue généralement plusieurs centaines de films. Entre 1954 et 1956, il signe quelques-uns de ses meilleurs films, comme Quatre étranges cavaliers et Deux rouquines dans la bagarre.

Tornade n’a pas la même notoriété (toute relative, j’en conviens). Mais il participe de la même dynamique, produit comme ses autres films de l’époque par Benedict Bogeaus, producteur fauché avec qui Dwan semble s’être épanoui, comme avec le grand chef op John Alton, à qui les grands moments de bravoure du film doivent beaucoup.

Une fusillade et un incendie dans une maison isolée plongée dans la pénombre, une course poursuite à pied dans un paysage montagneux enneigé… Au-delà de leur puissance formelle imparable, ces séquences soulignent l’originalité de ce western dont le décor, la Californie mexicaine du XXe siècle, évoque une autre réussite majeure de Dwan, muette celle-là : La Naissance d’un empire.

Comme dans ce dernier, son ultime film muet, Dwan évoque dans son film les affrontements meurtriers autour de la possession des terres. Mais à l’ampleur pour laquelle qu’il optait à la fin des années 1920, il préfère ici une approche plus intime : la quête pleine de souffrance d’un homme (Cornel Wilde) à qui la violence des hommes a tout enlevé.

Le film illustre en tout cas parfaitement l’immense savoir-faire de Dwan, artisan qui privilégie toujours l’efficacité pure à l’esbroufe. Le film séduit ainsi par sa simplicité et par son authenticité, comme dans ces scènes où Yvonne De Carlo (j’adore Yvonne De Carlo !!!) interprète les rôles de deux sœurs radicalement différentes. Aucun trucage pour ces rencontres : juste les savoir-faire conjugués d’un réalisateur et d’un monteur qui connaissent suffisamment leur métier pour ne pas être tentés d’en rajouter.

Montparnasse 19 / Les Amants de Montparnasse – de Jacques Becker – 1958

Posté : 16 janvier, 2024 @ 8:00 dans 1950-1959, BECKER Jacques | Pas de commentaires »

Montparnasse 19

C’est Max Ophüls qui aurait dû réaliser ce film, adapté des dernières années de la vie de Modigliani. L’inestimable cinéaste de Madame de… étant décédé peu avant le tournage, le projet est revenu à Jacques Becker, qui mourra lui-même deux ans plus tard, et qui dédie le film à Ophüls. Avec un tel parrainage, pas étonnant que l’ombre de la mort soit à ce point pesante…

Il faut dire que Modigliani mourra à l’âge de 35 ans en 1920, que le film commence au lendemain de la Grande Guerre, et que le peintre est incarné par Gérard Philipe (qui mourra lui-même très jeune), qui n’est jamais aussi bon que quand il interprète un homme dans l’antichambre de la mort. Ce qu’est Modigliani, qui noie dans les vapeurs d’alcool un mal-être profond et ravageur.

Avant-dernier film de Becker (avant Le Trou), Montparnasse 19 arrive après deux films de genre plutôt déstabilisants dans son œuvre magnifique (Ali Baba et Arsène Lupin). Et c’est comme si, soudain, le réalisateur de Casque d’or retrouvait l’inspiration, comme s’il sortait d’une sorte d’hébétude qui pourrait être celle de Modigliani cuvant ses hectolitres d’alcool…

Plutôt qu’une biographie fidèle, Becker préfère filmer les doutes et les tourments d’un artiste total qui ne trouve pas sa place dans un monde cynique et marchand qui ne lui correspond pas. Difficile de ne pas faire un parallèle avec le parcours du cinéaste. Gérard Philippe est bouleversant en être incapable de saisir la bienveillance qui l’entoure.

Pourtant, c’est dans les scènes où il ne figure pas que, curieusement, les émotions sont les plus fortes. Dans la manière dont ses proches parlent de lui. Dans les espoirs et les railleries qui entourent son œuvre. Et dans cette dernière séquence, avec un Lino Ventura marchand de tableaux dénué de scrupule, incarnation de ce que ce monde-là a de plus cynique et écœurant. Un sommet de cruauté, qui donne le sentiment que tout le film tend vers ce moment, puissant et révoltant.

Une balle signée X (No name on the bullet) – de Jack Arnold – 1959

Posté : 13 décembre, 2023 @ 8:00 dans 1950-1959, ARNOLD Jack, MURPHY Audie, WESTERNS | Pas de commentaires »

Une balle signée X

Les talents de Jack Arnold (qui sont grands, L’Homme qui rétrécit et quelques autres petits classiques en attestent) dépassent le simple cadre des films d’épouvante aux modestes budgets et en noir et blanc qui ont fait sa réputation éternelle. On lui doit aussi, notamment, une poignée de très bons westerns dont celui-ci, qui réinvente efficacement un thème très classique du genre.

Ou comment l’arrivée d’un étranger à la réputation de tueur va bouleverser le quotidien d’une petite ville de l’Ouest… Cet étranger, c’est Audie Murphy, dont le visage poupin surprend même les habitants qui le voient débarquer. C’est donc ce gamin, le fameux tueur qui fait trembler la région ? Le choix de Murphy est étonnant, et constitue l’une des belles idées du film : ce décalage entre l’apparence calme et sympathique du gars, et les émois que sa simple présence provoque.

Le film d’Arnold inverse habilement la notion de « whodunit ». Il ne s’agit pas à proprement parler de découvrir qui est le coupable, mais plutôt : qui est la victime. Pour qui ce tueur est-il arrivé en ville ? La réponse n’a guère d’intérêt. Ce qui en a en revanche, c’est la manière dont ce doute instille les esprits des bons citoyens, révélant peu à peu leur mauvaise conscience, leurs secrets enfouis. « Tout le monde a un ennemi. Tout le monde », assène Murphy.

La mauvaise conscience populaire est un thème courant, mais souvent annexe dans le western (dans des classiques aussi différents que L’Etrange incident ou L’Homme des hautes plaines). Ici, elle est le sujet même du film, Arnold s’attachant à filmer la manière dont la culpabilité et la peur s’emparent des habitants, les uns après les autres. Comme un virus que la seule présence d’un Audie Murphy laconique et rigolard propage.

Le film est concis et percutant : 1h17, remarquablement construit. En Cinemascope et Technicolor, Arnold signe un western conceptuel qui dézingue sans en avoir l’air la bonne conscience de l’Amérique. Grand petit film.

Un amour désespéré (Carrie) – de William Wyler – 1952

Posté : 11 décembre, 2023 @ 8:00 dans 1950-1959, WYLER William | Pas de commentaires »

Un amour désespéré

Rien à voir avec la Carrie de Stephen King et Brian De Palma… Celle-ci est une jeune fille de la campagne qui quitte le cocon familial pour aller tenter sa chance dans la grande ville, Chicago en l’occurrence, où elle rejoint sa grande sœur qui a eu la chance d’épouser un ouvrier. Pour elle, l’aventure s’avère plus difficile. Un petit boulot qu’elle perd, et la voici paumée, sans le sou, forcée d’accepter l’épaule bienveillante d’un bon gars un peu lourdaud qu’elle avait croisé dans le train.

Mais il y a le directeur du beau restaurant où le bon gars l’emmène, un homme élégant vivant dans le luxe avec femme et grands enfants, plus vieux qu’elle et bien installé… Et ces deux-là tombent désespérément amoureux. Fin de la première partie. La seconde sera une longue descente aux enfers, dans le genre gros mélo hollywoodien bien plombant, remarquablement lénifiant, dont on sort abattu et sans même l’envie de pleurer.

Malgré tout le savoir-faire de William Wyler, malgré la qualité de la production, la beauté des images et des décors, l’interprétation impeccable de Jennifer Jones et Laurence Olivier, cette seconde moitié désespérante a quelque chose d’assez convenu, et même un peu agaçante. Parce qu’elle transforme en simple mélodrame à gros effets une histoire qui s’annonçait bien plus profonde et audacieuse.

Tout ça pour revenir à la première moitié du film, passionnante et pour le coup beaucoup plus troublante. On y assiste donc à la naissance d’une histoire d’amour dont on se demande constamment s’il ne s’agirait pas plutôt d’une histoire de désespoir… Elle, vivant à la bonne et dans le déshonneur (on est au début du XXe siècle) avec un homme certes gentil, mais avec qui elle n’est pas mariée, et aspirant à tout autre chose. Lui, homme mal marié qui étouffe avec une épouse qu’il n’aime pas, et des enfants suffisamment grands pour ne plus avoir besoin de lui…

Ce sont deux êtres qui n’en peuvent plus de leurs carcans que filme Wyler, avec l’intensité du désespoir. Deux êtres qui semblent se raccrocher l’un à l’autre comme on se raccroche à une ultime branche avant de sombrer. Et mine de rien, c’est une critique assez radicale des conventions et de la bien-pensance que signe Wyler, à travers ce couple naissant au destin de tragédie.

Crépuscule à Tokyo (Tokyo boshoku) – de Yasujiro Ozu – 1957

Posté : 22 novembre, 2023 @ 8:00 dans 1950-1959, OZU Yasujiro | Pas de commentaires »

Crépuscule à Tokyo

Un père dont les filles sont à l’âge de se marier, et qui se prépare à se retrouver dans une maison vide… Ozu reste fidèle à ses thèmes habituels. Mais ce film-ci, son dernier en noir et blanc, rompt assez radicalement avec la plupart de ses autres grandes réussites.

On y retrouve cette petite musique si typique de son cinéma : une langueur plus que de la lenteur, la confrontation de la tradition et de la modernité, les indispensables « Hmmm » de Chishu Ryu (le plus beau son de toute l’histoire du cinéma), les êtres qui vont et viennent et les objets qui restent, le saké qui réchauffent les soirées de solitudes, le temps qui passe, surtout…

Mais cette fois, la douce nostalgie d’Ozu laisse la place à une vraie gravité, voire à un pur mélodrame qui ne laisse guère de place à la légèreté. Le père (le grand Chishu Ryu, donc) a été abandonné par sa femme bien des années plus tôt. Sa fille aînée (la toute aussi indispensable Setsuko Hara) s’éloigne d’un mari alcoolique et sans doute violent. Et sa fille cadette (Ineko Arima, bouleversante) court désespérément après un amant qui l’a laissée enceinte…

Le cinéma d’Ozu est souvent fait de petites choses, de minuscules drames de la vie qui passe. Dans Crépuscule à Tokyo, on sent bien que le drame est inévitable. Jusqu’au titre, d’ailleurs, qui tranche avec les titres habituellement apaisants des films d’Ozu. Mais le mélo est d’une classe folle, et d’une grande pudeur qui ne fait que rendre le drame plus poignant.

Et que dire du personnage de la mère absente, cette femme qui a abandonné mari et filles, et qu’on découvre faisant son possible pour combiner sa volonté de vivre avec la douleur de ses regrets. De ce personnage très en retrait viennent peut-être les émotions les plus vives de ce film magnifique. Peut-être parce qu’elle concentre toute la complexité de l’âme humaine. En tout cas pour le regard que lui porte Ozu, cinéaste humaniste et précieux.

Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful) – de Vincente Minnelli – 1952

Posté : 19 novembre, 2023 @ 8:00 dans 1950-1959, DOUGLAS Kirk, MINNELLI Vincente | Pas de commentaires »

Les Ensorcelés

Un passage, dans The Bad and the Beautiful (à tout prendre, le titre original est quand même plus beau et mystérieux que sa traduction française), a toujours été pour moi une sorte de symbole de la cruauté, du cynisme et du chacun pour soi. Celle où le producteur joué par Kirk Douglas sort d’une réunion avec les décideurs du studio en affichant un large sourire soulagé, expliquant à son ami réalisateur (Barry Sullivan) qu’il a obtenu les fonds pour tourner le film dont ce dernier rêvait depuis longtemps (sourire enthousiaste du réalisateur), que la grande star du moment acceptait le rôle (re-sourire enthousiaste)… tout comme un grand réalisateur habitué des grosses productions (sourire figé).

Ce passage cruel et bouleversant marque un tournant dans le récit : celui où la passion de ses hommes et femmes qui fabriquent le rêve hollywoodien se teinte irrémédiablement de cruauté. Et ce personnage de Douglas, le producteur Jonathan Shields, est sans doute l’incarnation la plus troublante et authentique de ce qu’incarne Hollywood, ou plutôt de ce qu’il incarnait dans son âge d’or : une sorte d’île entièrement tournée vers le cinéma, où l’argent coule à flots, mais où la soif créatrice reste le centre de tout.

C’est toute la force et toute la beauté du film de Minnelli, qui dresse le portrait amoureux d’un homme odieux et souvent inhumain. Filmer Hollywood dans ce qu’elle a de plus rude, et en faire un chant d’amour au cinéma américain… Equation impossible qui fait de The Bad and the Beautiful le plus beau film consacré à Hollywood, le plus complexe, le plus audacieux, le plus romanesque, le plus enthousiaste et le plus critique. Tout ça dans le même mouvement.

Jonathan Shiels/Kirk Douglas, producteur ambitieux et mégalo, passionné et impitoyable, est aussi et avant tout un grand amoureux du cinéma, totalement habité par son art. Une sorte de synthèse des grands producteurs de l’époque (comme Selznick) qui n’hésite jamais vraiment à écraser ceux qui l’entourent pour le bien d’un film. Un homme monstrueux et d’une sincérité totale qui finit par se retrouver isolé.

Le film commence d’ailleurs comme ça : le réalisateur susmentionné (Barry Sullivan), un scénariste joué par Dick Powell, et une star interprétée par Lana Turner, tous d’anciens proches de Shields, refusent catégoriquement d’entendre même parler d’un projet porté par leur ancien ami. Et puis tous se retrouvent devant le seul à être resté fidèle au producteur (Walter Pidgeon), chacun racontant l’un après l’autre ce qui l’a amené à détester Shields…

La narration en longs flash-backs successifs n’est pas nouvelle bien sûr : Citizen Kane en est l’exemple le plus célèbre), et elle est particulièrement à la mode à cette époque (Mankiewicz s’en fera une spécialité, notamment avec La Comtesse aux pieds nus, autre très grand film, beau et cruel, sur Hollywood). Elle trouve quand même ici une sorte de perfection, une manière de relancer constamment le récit, et de complexifier les personnages, inoubliables.

Kirk Douglas trouve là l’un de ses plus grands rôles (il les enchaîne, c’est vrai, ces années-là), devenant l’incarnation idéale de la fièvre créatrice, dans une scène où le mégalo inspiré de Selznick cède la place à l’inventif visiblement inspiré de Val Lewton, précieux producteur de quelques classiques fauchés de l’épouvante comme La Féline, film auquel Minnelli fait un clin d’œil réjouissant.

Grand film sur Hollywood, grand film tout court… The Bad and the Beautiful fait partie de ces classiques qui semblent se bonifier avec l’âge, et qui interdit tout jugement définitif sur Hollywood, machine à rêver ou machine à briser. Quand le film et son sujet ne font plus qu’un… Un chef d’œuvre, pour l’éternité, qu’on aurait envie de montrer aux producteurs hollywoodiens actuels. C’est une idée, ça, tiens : et si on leur imposait un permis avec maîtrise obligatoire de Minnelli ?

Le Plaisir – de Max Ophüls – 1952

Posté : 18 novembre, 2023 @ 8:00 dans 1950-1959, DARRIEUX Danielle, GABIN Jean, OPHÜLS Max | Pas de commentaires »

Le Plaisir

Après La Ronde, Ophüls signe une autre variation autour du film à sketchs, et nous plonge cette fois dans l’univers de Maupassant, avec la même réussite exceptionnelle. Le Plaisir, ensemble de trois histoires aux atmosphères et aux durées très différentes (une bonne heure pour le segment central, une quinzaine de minutes pour les deux autres), est une merveille esthétique, et porte en lui toute la beauté, la nuance et la fragilité de l’être humain. Rien que ça.

Formellement, cette adaptation de Maupassant porte indéniablement la marque d’Ophüls. Une marque flagrante avant même la première image, avec cette voix off omniprésente (celle de Jean Servais prêtant son timbre à l’écrivain lui-même) qui commente et assure les transitions en s’adressant directement au spectateur, avant de prendre corps dans le dernier segment.

Surtout, la virtuosité du cinéaste est éclatante, aussi frappante dans un extraordinaire plan-séquence endiablé au cœur d’un bal parisien, que dans les allées d’une église rurale célébrant une première communion… Ophüls, à grand renfort de mouvements d’appareils fluides et virevoltants, capte l’atmosphère et l’énergie des lieux.

Mais avant tout, il en capte les sentiments, les émotions : cette émotion qui prend les pensionnaires d’une « maison » confrontées soudainement à la pureté d’une jeune fille de la campagne et de chants religieux. Ou celle à fleur de peau d’une vieille épouse délaissée prenant soin de son mari, ancien séducteur qui se perd chaque soir dans des parodies de jeunesse retrouvée.

Il y a dans Le Plaisir quelques-unes des plus belles images du cinéma d’Ophüls. D’abord, l’irruption de ce danseur au visage figé, dansant comme un pantin mystérieux dans ce bal plein de vie, dans le premier segment Le Masque. Puis ces fameuses pensionnaires d’une maison de plaisir qui s’arrêtent pour cueillir des fleurs dans un champs aux herbes hautes, sous le regard d’un Jean Gabin au cœur gros dans la deuxième histoire, La Maison Tellier.

La troisième, Le Modèle, est sans doute plus anecdotique, au moins visuellement. Plus cruelle que vraiment émouvante en tout cas. Mais elle complète plutôt bien la vision finalement assez cynique qu’offrent Maupassant et Ophüls de ce « plaisir » qui donne son titre au film : un plaisir basé sur des faux-semblants, des regrets ou des erreurs… Un homme qui court après sa jeunesse perdue. Un autre qui tente de retenir une parenthèse enchantée. Un dernier qui se ment sur ses propres sentiments…

Le film est bouillonnant de vie. Il n’en est pas moins grave et profond. Et la distribution, comme dans La Ronde, est impressionnante. On retrouve d’ailleurs une partie des mêmes : Simone Simon, Daniel Gélin, et surtout Danielle Darrieux (qu’Ophüls retrouvera une dernière fois pour un autre chef d’œuvre, Madame de…). Et puis Madeleine Renaud, Ginette Leclerc, Louis Seigner ou Pierre Brasseur. Et puis Gabin, en bon rustaud campagnard gentiment lourdaud, et très émouvant. Cette même année, Darrieux et lui se retrouvent pour un autre film important : La Vérité sur Bébé Donge.

Fleurs d’équinoxe (Higanbana) – de Yasujiro Ozu – 1958

Posté : 9 novembre, 2023 @ 8:00 dans 1950-1959, OZU Yasujiro | Pas de commentaires »

Fleurs d'équinoxe

Le thème revient de film en film, toujours le même : une jeune femme à l’âge de se marier, et de quitter le nid familial, laissant des parents pas si préparés que ça à affronter l’autre partie de leur vie. Toujours le même thème, toujours cette petite musique faite d’éclats sublimes, et pourtant toujours différent… Ozu tel qu’en lui-même, réussit néanmoins à surprendre, et surtout à séduire.

Fleurs d’équinoxe est une merveille. Le dire est presque une évidence, tant chacun des films d’Ozu est un enchantement. Celui-ci saisit par ses accès de sublime beauté, d’émotion qui vous étreint lorsque, derrière la légèreté d’un sourire, apparaît la simplicité nue d’un sentiment jusqu’alors voilé : la mère qui se réjouit, et dont le rictus se fige subrepticement. Puis un plan sur du linge qui sèche au vent. Ozu, dans toute sa beauté.

Ce film-ci a une saveur particulière, peut-être parce qu’il est le premier pour lequel Ozu choisit la couleur. Et peut-être parce qu’il fait preuve d’une incroyable maîtrise dans l’utilisation de cette couleur. Peut-être aussi parce qu’il est, sans donner l’air d’y toucher, son film le plus ouvertement féministe. Le plus ironique sans doute sur ce patriarcat si éhonté qui règne encore…

Ozu opte pour le point de vue du père, garant strict et austère d’une vieille tradition qui veut que les filles épousent les hommes qu’on choisit pour elles. Mais un garant pas totalement dupe, qui salue devant un jeune couple fraîchement marié la chance qu’ils ont de pouvoir se marier d’amour. Bon… La scène se passe dans un mariage particulièrement sinistre, et le discours se montre d’une incroyable cruauté sourde pour sa propre épouse, rabaissée à son statut de mariée subie.

Cette femme, cette épouse, cette mère… si effacée… si soumise en apparence. C’est pourtant à elle qu’Ozu réserve toutes les pulsions motrices du récit. Le progressisme et la passion des femmes, face au traditionalisme et au rigorisme des hommes. On retrouve le thème si cher à Ozu de la modernité face aux traditions, thème qui épouse ici les contours du féminisme.

Même en plaçant l’homme au cœur de son film, Ozu ne parle ici presque que des femmes, quel que soit leur âge, quel que soit leurs envies, leurs passions, leurs frustrations… Dans chaque scène, il semble le crier avec une émotion déchirante : le monde tel qu’on la connu touche à sa fin. L’avenir appartient aux femmes, mais pas sûr que les hommes y aillent de gaîté de cœur. C’est lumineux, et d’une beauté fulgurante. C’est Ozu.

Eté précoce (Bakushū) – de Yasujiro Ozu – 1951

Posté : 29 octobre, 2023 @ 8:00 dans 1950-1959, OZU Yasujiro | Pas de commentaires »

Eté précoce

Ozu peaufine son style, et ses thèmes de prédilection dans ce film délicat, précis et d’une beauté envoûtante. Comme tout bon Ozu, bien sûr, mais celui-ci inaugure en quelque sorte la période des grands chefs d’œuvre, qui ne s’arrêtera plus avant la mort du cinéaste.

Tout l’univers cher à Ozu est en place : une famille réunie sous un même toit, la petite dernière qui a largement atteint l’âge de se marier, des enfants insupportables, le grand sourire de Setsuko Hara, des maisons traditionnelles comme un paradis sur le point d’être perdu, le temps qui passe, les petits grognements de Chishu Ryu…

On pourrait dire qu’on a vu ça dans dix autres films d’Ozu, au moins. Et c’est un peu vrai. Mais à chaque fois, le bonheur est renouvelé. A chaque film, Ozu se renouvelle tout en étant le même, en variant les saisons, en décalant un peu son point de vue…

Ici, l’histoire tourne autour de Norike, 28 ans et célibataire, qui vit dans la maison familiale avec ses parents, son frère et la famille de celui-ci : sept personnes sous le même toit, dans un va-et-vient qui semble ne jamais en finir. Jusqu’à ce que Norike décide de se marier.

Qu’importe avec qui : l’homme en question, personnage secondaire, disparaît totalement à partir du moment où le mariage est réglé. Seul compte pour Ozu cette famille sur le point de se séparer, la fin d’une époque qui sera symbolisée par une photo de famille, et soulignée par l’éternel mantra du patriarche : « il faut se contenter de ce qu’on a ».

Et c’est beau, ces petits riens qui font la beauté des films d’Ozu, et de la vie : un regard posé longuement sur des chapelets de nuage, la douceur d’un début d’été, les cerisiers à la fenêtre, les cris des enfants… Ces petits riens qui marquent l’insouciance, et dont on découvre le poids quand on est sur le point de les perdre.

Il est peu question de maris dans ce film, mais il est beaucoup question de mariage, en ce qu’il représente de révolution pour les femmes. Il y a ainsi quelque chose de très émouvant et nostalgique dans ces réunions entre quatre amies d’enfance, où deux clans se forment systématiquement : les femmes mariées d’un côté, les jeunes filles de l’autre. Comme si les unes appartenaient à une époque qui était bien révolue pour les autres.

Ozu est pour toujours le cinéaste du temps qui passe, des générations qui se suivent. Son film, comme d’autres avant, et surtout d’autres à venir, est une merveille. Des petites choses qui vous procurent une émotion folle, et ce mélange de bien-être absolu et de nostalgie qui est peut-être sa plus belle marque.

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