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Archive pour la catégorie '1940-1949'

L’Introuvable rentre chez lui (The Thin Man goes home) – de Richard Thorpe – 1944

Posté : 11 avril, 2011 @ 3:22 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, THORPE Richard | Pas de commentaires »

L'Introuvable rentre chez lui

Cinquième volet, déjà, d’une série inaugurée par un chef d’œuvre (ici), qui avait donné une première suite franchement réussie (), mais qui tournait un peu en rond avec les films suivants (le n°3 et le n°4). En succédant à W.S. Van Dyke, aux commandes des quatre premiers films, Richard Thorpe, réalisateur généralement poussif, redonne un peu de vigueur à la saga, en confrontant notre couple de détectives préféré, Nick et Nora Charles, aux souvenirs d’enfance de Nick : les époux Charles partent pour quelques jours de vacances chez les parents de Nick, dans une petite ville tranquille.

Le film est basé sur une idée pleine de promesses : l’arrivée du célèbre détective va réveiller les mauvaises consciences de certains habitants. Personne n’imagine que Nick Charles n’est là que pour se reposer, et certains se persuadent qu’il est là pour eux. Le film aurait sans doute gagné à se concentrer uniquement sur cet aspect, qui promettait une belle comédie un peu cynique, ce qu’il est effectivement durant toute la première partie. D’autant plus qu’à cela s’ajoute les rapports tendres mais complexes entre Nick et son père, grand médecin qui aurait préféré que son fils fasse un métier « sérieux ».

Comme dans les précédents films, on se contrefiche de l’intrigue policière, tirée par les cheveux et inutilement complexe : tout ça pour en arriver à la grande réunion finale de tous les personnages, et à la divulgation de l’identité du coupable, qui est forcément le plus insoupçonnable, que du coup on soupçonne dès les premières minutes. Mais la comédie fonctionne plutôt bien. Bien sûr, on regrette toujours le cynisme et le politiquement incorrect du premier film, et Nick Charles en plein sevrage d’alcool est définitivement moins drôle que quand il enchaînait verre sur verre. Mais le couple que William Powell forme avec Mirna Loy fonctionne toujours aussi bien.

Ce couple se suffit à lui seul. Les scénaristes l’ont bien compris, zappant totalement le fils que les Charles ont eu à la fin du troisième film, et qui passait déjà au second plan dans le film suivant. Ici, le voyage des Charles permet d’évacuer ce gamin encombrant, qui n’a pas vraiment sa place dans ces comédies policières dont on attendait un peu plus avec le premier film, mais qui restent bien sympathiques.

L’Ombre d’un doute (Shadow of a doubt) – d’Alfred Hitchcock – 1943

Posté : 5 avril, 2011 @ 12:54 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, HITCHCOCK Alfred | Pas de commentaires »

L'Ombre d'un doute

Il y a souvent derrière les films d’Hitchcock une envie précise, voire un défi. Dans L’Ombre d’un doute, le défi est d’instiller la terreur dans une parfaite famille américaine (présentée comme telle), vivant dans une maison idéale, au cœur d’une petite ville typiquement américaine elle aussi, où il fait bon vivre, où le policier municipal connaît tout le monde personnellement, où les magasins font crédits sans problème, où les clients n’ont pas besoin de demander ce qu’ils veulent au barman, qui les connaît par cœur… Bref, l’une de ces petites villes qui participent au rêve américain depuis la création d’Hollywood.

ien sûr, Hitchcock parvient parfaitement à ses fins, dans ce film qu’il affirmait être son préféré de toute sa riche filmographie. Et il y parvient à instillant la terreur par petites touches, par le point de vue de l’innocente Charlie, qui découvre peu à peu que son oncle Charlie, le bon tonton adoré qu’elle a toujours considéré comme… (comme quoi ? son double ? son amour ? une espèce de jumeau ?), n’est pas exactement ce qu’il prétend être. La terreur domestique ? Hitchcock nous avait déjà fait le coup avec Soupçons, mais il va plus loin avec L’Ombre d’un doute, où il enferme sa jeune héroïne (excellente Teresa Wright) dans un cadre parfaitement quotidien (la famille, la maison, les voisins, la ville) qui se transforme peu à peu en prison dorée oppressante à ses yeux, en même temps que l’oncle Charlie se révèle à ses yeux tel qu’il est vraiment, et alors que lui s’intègre de plus en plus dans cette ville où il était étranger.

L’Ombre d’un doute fonctionne sur un ressort différent, d’ailleurs : alors que Soupçons repose sur le doute (on ne sait qu’à la toute fin du film si Cary Grant est ou non un tueur), Hitchcock ne laisse planer aucun doute sur la culpabilité de l’oncle Charlie (Joseph Cotten, très inquiétant), présenté dès la première séquence comme un criminel (un tueur de veuves) acculé par la police, qui le pousse à se « mettre au vert » quelque temps dans la famille de sa sœur aînée, où il est accueilli comme le messie. Au sens propre, d’ailleurs : l’annonce de son arrivée coïncide avec une prière faite par la jeune Charlie, qui rêvait de le voir arriver pour rompre la monotonie du quotidien.

Tout sonne juste dans ce film au très beau noir et blanc, même et surtout les stéréotypes, qu’Hitchock parvient à rendre terriblement vivants : le plus petit des seconds rôles participe à la fois au bon-vivre de la ville, et au sentiment d’oppression qui grandit tout au long du film. C’est, comme souvent dans le cinéma d’Hitchcock, dans les petits détails que le film trouve sa grandeur. C’est d’ailleurs par minuscules touches que la jeune Charlie prend conscience de l’horreur de la situation : une petite phrase innocente, un silence à peine souligné, un regard silencieux, un escalier plus lourd à gravir, un autre qui se dérobe, une embrasure de porte qui devient menaçante…

Le paradis terrestre se transforme en menace absolue. Rien de bien étonnant dans l’Amérique post-Pearl Harbor. Mais Hitchcock s’attaque ici aux valeurs rassurantes de l’Américain moyen (comme Joe Dante quarante ans plus tard avec Gremlins, dans un tout autre genre). Ils ne sont pas si nombreux à avoir oser ce sacrilège absolu. Surtout avec une réussite aussi absolue.

L’Engrenage fatal (Railroaded) – de Anthony Mann – 1947

Posté : 26 mars, 2011 @ 7:48 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, MANN Anthony | Pas de commentaires »

L'Engrenage fatal

Anthony Mann est en plein dans sa grande période noire (grosso modo, entre La Cible vivante en 1945, et Incident de frontière en 1949), lorsqu’il signe ce bijou sombre aussi sec qu’un coup de feu dans la nuit. Et dans ce film proche de l’épure, les coups de feu dans la nuit sont de ceux dont on se souvient : dans la scène d’ouverture comme dans celle qui clos l’enquête, la nuit est profonde, à peine trouée par quelques rais de lumière, et la violence fait mal.

Dès cette scène d’ouverture, extraordinaire braquage d’un salon de beauté cachant une activité de paris illégaux, on est frappé par l’économie de moyen et par la force de ces images dont on ne voit pourtant pas grand-chose. Le méchant, dont on ne voit que les yeux inquiétants de John Ireland (dans l’un de ses premiers rôles importants), abat froidement un flic caché par une porte vitrée. De ce flic, on ne saura rien ; on ne le verra même pas, son « exécution » se faisant à travers une porte vitrée. Pourtant, sa mort hantera le film, le gentil flic, et aussi la « garce », comme souvent dans ce genre de films le personnage le plus complexe et passionnant (deux exemples : Gloria Grahame dans Règlement de comptes de Fritz Lang ; et Claire Trevor dans Key Largo de John Huston).

Le couple vedette, lui, n’est guère intéressant. Il y a le flic, interprété par un Hugh Beaumont guère expressif ; et la jeune femme dont il tombe forcément amoureux. C’est Sheila Ryan, charmante mais pas à la hauteur de son rôle, celui d’une fille sans histoire prête à tout pour innocenter son frère, accusé à tort d’avoir tué le policier. On s’intéresse bien davantage au couple un brin sado-masochiste formé par Jane Randolph (pour le côté maso) et John Ireland (évidemment sado).

Mann a surtout un talent fou pour créer une atmosphère, une impression de danger permanent, que ce soit dans les rares scènes très éclairées (celles du club de John Ireland, notamment) ou dans les rues quasi-désertes de la rue, où seuls les visages semblent sortir de la pénombre. D’ailleurs, on sent bien que Mann est bien plus intéressé par l’atmosphère que par l’enquête à proprement parler, qui avance miraculeusement grâce à une découverte énorme (une photo encadrée du méchant dans le sac du témoin du hold-up), le genre de rebondissement que plus personne n’ose plus filmer depuis les années 40. A part Eastwood dans Jugé coupable, peut-être.

Le Fils du Pendu (Moonrise) – de Frank Borzage – 1948

Posté : 23 février, 2011 @ 10:22 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Le Fils du pendu

De l’immense Borzage, on connaît surtout ses grands films des années 30 et ses chef d’œuvres muets (a-t-on fait plus beau que L’Heure suprême de toute l’histoire du cinéma ?). Mais jusqu’au bout, borzaigui (c’est comme ça qu’il faut dire, paraît-il) a été un cinéaste passionnant. Et ce Moonrise n’est pas loin d’être le bout de sa carrière : son échec cuisant et sans appel y a mis un terme presque définitif. Il faudra attendre sept ans pour qu’il fasse un timide retour par la case télévision, et il ne signera plus, officiellement, que deux longs métrages.

L’échec de Moonrise est évidemment profondément injuste, injustice que la postérité s’est chargée de réparer en partie : le film fait désormais l’objet d’un petit culte auprès des cinéphiles. Parce qu’il est brillant, bien sûr, mais aussi parce que c’est l’ultime très grand film de l’un des plus grands cinéastes du monde. Echec injuste, donc, mais qu’on peut facilement comprendre, tant Borzage évite consciencieusement les chemins balisés.

Moonrise est en effet un pur cheminement mental : tout le film se concentre sur l’état d’esprit du « héros », interprété par le sympa-mais-sans-plus Dane Clark. Fils d’un homme pendu pour avoir tué le médecin ayant laissé mourir sa femme, ce jeune homme vit depuis son enfance dans l’ombre envahissante de ce père pendu. Mis au ban de la société, par les autres autant que par lui-même, il se sent marqué par la malédiction du pendu. Lorsqu’il tue accidentellement un homme (Lloyd Bridges, dans un tout petit rôle marquant), il croit être rattrapé par son destin.

Pour le spectateur, il n’y a guère de suspense dans cette histoire : on sait bien vite que notre héros sera démasqué. Mais ce que Borzage filme ici, c’est le cerveau en ébullition de ce « fils du pendu », rongé par la culpabilité, persuadé d’avoir une nature de criminel, et oppressé par les regards scrutateurs de cette petite ville de province dans laquelle il vit. Il faudra l’amour d’une jeune institutrice, l’amitié d’un vieux noir vivant en reclus dans les marais et d’un sourd-muet considéré comme un attardé (deux laissés pour compte de cette petite communauté), et la clairvoyance d’un shérif aux airs de bouseux limité, pour que le « criminel » montre enfin son vrai visage : celui d’un homme bon, victime des circonstances.

Le film est d’une intelligence assez rare. Il est aussi visuellement éblouissant, et dès la première séquence : une caméra virtuose, cadrant les pieds, nous montre un homme conduit à l’échafaud. Fondu-enchaîné : l’ombre d’un pendu semble planer sur le lit d’un petit enfant… En quelques plans muets, Borzage a installé le socle de son film. C’est tout simplement magnifique.

L’Enfer est à lui (White heat) – de Raoul Walsh – 1949

Posté : 31 janvier, 2011 @ 11:30 dans * Films de gangsters, * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, CAGNEY James, WALSH Raoul | Pas de commentaires »

L'Enfer est à lui

Made it ma ! Top of the world !

« Made it, ma ! Top of the world ! » lance un James Cagney halluciné, définitivement tombé dans la folie la plus (auto)destructrice, les flammes de l’enfer se déchaînant autour de lui. Cette image inoubliable est entrée dans l’histoire comme l’une des plus fameuses de l’histoire des films de gangsters. Une image comme sortie de l’esprit torturé de Cody, peut-être le plus terrible de tous les personnages de Cagney (et il en a interprété quelques-uns, des sales types !), mais paradoxalement incapable de couper le cordon avec sa mère, possessive et acariâtre : Ma Dalton, à côté, c’est mamie Tartine…

White Heat, chef d’œuvre absolu de plus à mettre au crédit de Walsh, est à l’image de ce personnage si complexe : à la fois brut et brutal, et d’une profondeur inattendue. Ne comptez pas sur moi pour me lancer dans une psychanalyse sur les rapports entre Cagney et sa mère de cinéma, Margaret Wycherly. Mais cette union diabolique fait froid dans le dos : dérangeant de voir cette boule de fureur qui peut donner la mort sans une hésitation, débordant d’un amour exclusif pour sa mère. Lorsque ce cordon est finalement coupé donne lieu à l’une des scènes les plus puissantes du film : en prison, dans un silence quasi monacal, une chaîne humaine apporte la nouvelle de la mort de sa mère à Cody, qui l’accueille dans une explosion de douleur qui fait froid dans le dos.

La grande force du film, c’est d’allier une narration d’une fluidité et d’une efficacité  absolues, avec ce personnage hors du monde, pour qui tout ce qui se trouve en dehors de cette bulle minuscule qu’il forme avec sa mère, peut bien disparaître dans les flammes de l’enfer. Ce dingue absolu est pourtant marié avec Virginia Mayo. Et même si elle est prête à toutes les duplicités, elle est quand même rudement belle, Virginia…

Cody est un personnage hors du monde, mais c’est aussi un personnage hors du temps, totalement fermé aux évolutions de la société, et même de la police, qu’il considère comme des ploucs qui ne représentent pas la moindre menace. Malin, Walsh joue avec le long passé de gangster de Cagney (y compris sous sa propre direction dans Les Fantastiques années 20, dix ans plus tôt) : lui n’a guère changé, dans ses méthodes. Mais le monde a avancé, sans lui.

C’est un autre thème du film, inhabituel dans les films de gangsters : l’affrontement entre la tradition (celle du gangster né pendant la Prohibition) et la modernité. Walsh s’est visiblement passionné pour ce sujet, qu’il traite admirablement bien, sans jamais en rajouter, et sans que cela tombe dans la surenchère de gadgets. Cette police que Cagney et Mayo considèrent comme des ploucs est non seulement capable de se montrer plus maligne (avec l’excellent Edmond O’Brien, flic infiltré), mais elle utilise aussi des méthodes révolutionnaires pour l’époque : filatures à trois voitures, utilisation du radar, sans oublier les empreintes digitales dont l’utilisation a bien progressé… Sans s’en rendre compte, Cody Jarrett est un dinosaure, dont la disparition est inéluctable.

C’est d’ailleurs le dernier grand rôle de gangster de Cagney, qui effectuait là un retour très remarqué après quelques années de purgatoire. C’est aussi sans doute son rôle le plus marquant. Cagney est grand, et Walsh est immense.

Pittsburgh / La Fièvre de l’or noir (Pittsburgh) – de Lewis Seiler – 1942

Posté : 24 janvier, 2011 @ 11:22 dans 1940-1949, DIETRICH Marlene, SEILER Lewis, WAYNE John | Pas de commentaires »

Pittsburgh

Encore un film qui serait tombé dans un oubli total sans le DVD, gloire soit rendu à ce support magique ! Pittsburgh n’est pas un de ces chef d’œuvre injustement oubliés, non : il y a là un nombre incalculable de facilités, de maladresses, de raccourcis, qui rendent le film un peu bancal. Mais ça reste une œuvre foncièrement sympathique, qui réunit un casting formidable : Marlene Dietrich, Randolph Scott et John Wayne dans un même film, ce serait dommage de passer à côté, avouez…

La Dietrich, aussi crédible en fille de mineur qu’Arnold Schwarzenegger en vendeur de lingerie sexy, est curieusement un peu en retrait dans ce film avant tout basé sur l’amitié de deux mineurs qui, pour l’amour d’une femme (devinez qui) décident de sortir de la mine où ils s’esquintent à longueur de journée pour un salaire misérable. Grâce à un culot sans borne, Pittsburgh (Wayne) et son ami Cash (Scott) ne tardent pas à grimper dans l’échelle sociale, devenant même les patrons de la mine où ils bossaient hier encore.

On s’y attendait, et ça ne manque pas d’arriver : les deux amis inséparables d’hier réagissent différemment face au succès, au pouvoir et à l’argent. Cash reste fidèle à ses idéaux, alors que Pittsburgh bafoue tout ce à quoi il s’était engagé lorsqu’il était pauvre. Il trahit la femme qu’il aime, il trahit son meilleur ami, il trahit celui qui a cru en lui, il trahit ceux qui comptaient sur lui… Il trahit même leur pote docteur, qui pensait utiliser le laboratoire de la mine pour trouver un remède contre des maladies très graves (ouais, là, c’est un peu lourdingue, faut reconnaître).

Tout ça finira bien mal pour Pittsburgh, qui manquera de tuer Josie (Marlene), se foutera sur la gueule avec Cash, et se mettra l’humanité entière sur le dos pour des années de purgatoire… Enfin, pas si mal, tout compte fait, parce qu’on est en 1942, que les Japonais ont bombardé Pearl Harbor, et que Hollywood participe activement à l’effort de guerre : cette histoire d’amitié contrariée, franchement attachante, est un peu plombée par le contexte historique et le message patriotique lourdement appuyé. La conclusion du film balaye tout ce qu’on a vu auparavant : peu importe les griefs personnels, peu importe les saloperies qu’on a pu faire dans le passé, le contexte historique mondial impose à tout le monde de s’unir et de travailler ensemble. C’était bien la peine de suivre ce trio amoureux pendant 90 minutes…

C’est dommage, parce que le trio Marlene Dietrich / Randolph Scott / John Wayne fonctionne parfaitement. L’amitié de ces deux types on ne peut plus virils fait plaisir à voir, et Duke est franchement génial. Depuis le temps que je le dis, qu’on sous-estime très largement les qualités d’acteur de Wayne. Il n’est pas seulement un mythe absolu, et il n’est pas bon que quand il est dirigé par Ford ou Hawks : même sous la direction d’un réalisateur aussi modeste que Lewis Seiler, il apporte une intensité et des nuances immenses à son personnage, riche et complexe. Même s’il partage le haut de l’affiche avec deux autres stars, c’est lui qui porte le film sur ses larges épaules, et qui lui donne son ton, tout du long. Ça aussi, c’est la marque d’un grand…

Le Diable au corps – de Claude Autant-Lara – 1947

Posté : 20 janvier, 2011 @ 11:06 dans 1940-1949, AUTANT-LARA Claude | Pas de commentaires »

Le Diable au corps

Autant-Lara a côtoyé les sommets comme les bas-fonds du cinéma français d’après-guerre. Et dans ses très hauts, cette adaptation d’un roman à scandale de Raymond Radiguet se situe vraiment très, très, très haut. D’une beauté formelle et d’une audace incroyables, ce chef d’œuvre a fait de Gérard Philipe une star, et donne à Micheline Presle, star n°1 de l’époque en France, ce qui est peut-être son plus beau rôle. Peu importe qu’ils aient tous les deux le même âge, alors que lui joue un ado de 16 ans et elle une femme plus âgée sur le point de se marier… Comme a dit Autant-Lara à Philipe qui hésitait à accepter le rôle : ‘‘la jeunesse, ça se joue’’ (voir les excellents bonus de l’édition DVD que vient de publier Paramount). Et Gérard Philipe la joue d’une manière absolument géniale : il ne se transforme pas physiquement, mais adopte un comportement délicatement puériles (fait de petites touches discrètes et touchantes), face à une Micheline Presle plus mature. Plus bouleversante, aussi.

L’histoire d’amour qui réunit ces deux êtres qui ne devaient pas se rencontrer se déroule durant la Première Guerre mondiale, et ce n’est évidemment pas anecdotique : les deux tourtereaux sont continuellement à contre-courant avec le moral général des Français. On le voit dès la première séquence : alors que la fin de la guerre est annoncée, dans des rues animées par une grande ferveur populaire, où les hommes et les femmes chantent, dansent, et crient leur joie, François (Gérard Philipe) déambule à contre-sens, le visage fermé, les épaules tombantes. Pour la France, c’est un nouveau départ, le retour à la vie. Pour lui, c’est une petite mort…

Les flash-backs, dont le film est fait, expliqueront cet état d’esprit. Jeune étudiant, François tombe amoureux d’une infirmière, fiancée à un soldat qui lutte dans les tranchées. Elle-même partagera bientôt la passion du jeune homme. Leur premier baiser, leur première étreinte, est à la fois d’une douceur et d’une sensualité infinies, elle, jusqu’alors très prude, passant sa main sur le dos nu de François avec une tendresse joliment érotique. C’est beau, et digne des plus belles histoires d’amour au cinéma (cette caresse si émouvante m’a fait penser à la main de Kay Lenz sortant de l’ombre pour étreindre William Holden dans Breezy de Clint Eastwood…).

Mais la jolie romance est bien plus complexe que ça… Bien sûr, ces deux-là s’aiment pour la vie. Mais on sent bien qu’il n’y a pas d’issue heureuse, pour eux. Et puis, il y a quelque chose de profondément révoltant dans leur amour exclusif, dans la façon qu’ils ont de rejeter le monde entier : la mère de Marthe (Denise Grey, déjà vieille), le père si attentif de François (c’est une jolie relation père-fils que montre Autant-Lara), et surtout ce mari qu’on ne fait qu’entrapercevoir à l’écran, souvent dans l’ombre, mais qui est omniprésent dans le film, et dans la passion que vivent Marthe et François.

Ce mari qui risque sa vie pour son pays, ne survivant que pour revoir celle qu’il aime, alors que cette dernière trouve le bonheur le plus parfait avec son jeune amant. Un bonheur qui n’est possible que parce que le mari est au combat, et que les amoureux savent être condamné dès la fin de la guerre… C’est d’un cynisme total, et d’une cruauté particulièrement dérangeante. Mais Autant-Lara et ses scénaristes (Jean Aurenche et Pierre Bost) ne jugent pas, pas plus qu’ils ne dédouanent leurs amants. Ils n’édulcorent pas non plus le pathétique de la situation, et de la lâcheté de François, terrorisé à l’idée d’affronter le mari (ce qu’il ne fera d’ailleurs jamais) ou de devoir mener une vie de père de famille, et dont les mauvaises décisions précipiteront l’issue tragique de leur histoire. Des décisions toujours en négatif : ne pas rejoindre Marthe sur le ponton ; ne pas aller à la rencontre du mari à la gare ; ne pas accompagner sa maîtresse à Cabourg… Pour François, jeune homme trop immature (« j’ai deux enfants », lance une Marthe enceinte à son jeune amant), il est plus facile de « ne pas » agir.

Le Diable au corps est un film qui bouscule, qui choque aussi, sans jamais tomber dans la moindre facilité. Mais c’est aussi un film magnifique, crépusculaire et charnel.

Capitaine de Castille (Captain from Castile) – de Henry King – 1947

Posté : 12 janvier, 2011 @ 2:08 dans 1940-1949, KING Henry | Pas de commentaires »

Capitaine de Castille

Vous voulez ressentir l’excitation de l’inconnu ? le vent qui balaye votre visage ? les embruns qui mouillent votre chemise ? les folles cavalcades à travers la plaine ? le souffle de l’histoire en marche ? Ne cherchez plus : Capitaine de Castille est l’un des fleurons des superproductions hollywoodiennes de l’après-guerre, un vrai et grand film d’aventures tourné à une époque où les grands studios voulaient en sortir (des studios) et démontrer leur savoir-faire en matière de reconstituions historiques.

Celle de ce film ample qui sait prendre son temps (2h15, et pas une minute de trop) est impressionnante. Henry King, vieux briscard d’Hollywood depuis déjà trente ans, reconstitue la fameuse expédition de Cortez au Mexique, à la fin des années 1510. Les cartons de début l’affirment haut et fort : le réalisme de la reconstitution sera l’un des points forts du film, tourné en grande partie sur les lieux réels de l’expédition. Et avec des centaines… que dis-je : des millier… que dis-je : des dizaines de milliers de figurants, représentants les populations indigènes et l’armée de Cortez. C’est un film à très gros budgets, mais on peut dire que l’argent est bel et bien à l’écran.

Pourtant, Capitaine de Castille est bien plus qu’une superproduction de plus. On ne verra rien des actes sanglants commis par les hommes de Cortez, ni des batailles qu’ils auront à mener. On pourrait croire que c’est une volonté de lisser cet épisode glorieux mais discutable de l’histoire, mais il n’en est rien, bien au contraire. En évitant toute scène qui pourrait glorifier l’héroïsme de ces hommes, King signe un film délicieusement ambigu. « Pourquoi agissez-vous ainsi ? » demande l’ancien esclave Coatl à Pedro de Vargas, alors que les hommes de Cortez viennent de détruire une idole. « Je ne sais pas », répond sobrement le héros.

Un drôle de héros, en fait, campé par celui qui est pourtant le digne héritier d’Errol Flynn, Tyrone Power. En apparence, Pedro a tout du héros romantique comme Hollywood les aime : une belle famille, un grand cœur, une propension à défendre la pauvre et l’opprimé contre les exactions de ses semblables. Un destin contrarié, aussi : accusé à tort d’hérésie, la famille de Pedro est arrêtée par l’Inquisition, et sa petite sœur est tuée, avant que le bon Juan Garcia (Lee J. Cobb, qu’on n’a pas l’habitude de voir dans un tel emploi, mais qui se révèle excellent) ne les aide à prendre la fuite. Et voilà Pedro, Juan, et la belle serveuse Catana (Jean Peters, révélée par le film) partis pour le Nouveau Monde… Tout pour être le parfait héros sans peur et sans reproche, donc. Et bien sûr, plus Cortez (Cesar Romero est génial dans ce rôle charismatique et ambigu) révèle sa part sombre, plus on est sûr que la révolte du bon Pedro de Vargas est proche. Sauf que cette révolte n’arrive jamais.

On sent bien que Pedro a quelques doutes sur le bien-fondé de cette expédition, mais ces doutes ne l’empêchent pas de dormir, pas plus que le sort des indigènes. Fidèle envers et contre tout à sa hiérarchie, il n’en demeure pas moins un héros charismatique et attachant. Cette ambivalence instille un léger malaise qui ne fait que renforcer la puissance de ce film riche, complexe et passionnant.

La cinquième colonne (Saboteur) – de Alfred Hitchcock – 1942

Posté : 12 janvier, 2011 @ 10:15 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, HITCHCOCK Alfred | Pas de commentaires »

La cinquième colonne

Le faux coupable qui traverse tout un pays pour tenter de prouver son innocence, dans un mélange de suspense, d’aventures, de romance et de comédie… Ce cocktail a représenté une sorte de fantasme pour Hitchcock, qui y est revenu à plusieurs reprises dans sa carrière, à partir des 39 marches, et jusqu’à La Mort aux trousses, chef d’œuvre ultime, film-somme de toute la carrière du grand Hitch. Entre-temps, il y a eu ce Saboteur, qui peut être vu comme une matrice de ce que sera La Mort aux trousses, plus de quinze ans plus tard : on y retrouve de nombreuses correspondances, jusqu’au face-à-face final, qui se déroule dans les deux cas sur un monument historique américain (le mont Rushmore dans La Mort… ; la Statue de la Liberté ici).

Ce qui caractérise le plus ce film par rapport aux autres cités, c’est le contexte dans lequel il se tourne : récemment installé aux States (où il a déjà tourné quelques films depuis Rebecca), Saboteur est le premier tourné par Hitchcock avec un casting totalement américain. C’est surtout un film dont le tournage a commencé dix jours seulement après Pearl Harbor. Autant dire qu’avec un sujet pareil, il était difficile de ne pas signer un film engagé. Hitch participe donc à l’effort patriotique, avec ce film qui affirme que le Mal s’est intégré dans la société américaine (la fameuse 5ème colonne, qui doit détruire l’Amérique de l’intérieur), mais qui clame aussi haut et fort la bonté fondamentale du peuple américain, lorsqu’il n’est pas aveuglé par des idées néfastes ou nauséeuses.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le premier soutient que trouve Barry Kane, ouvrier de l’aéronaval accusé de sabotage au profit du Reich, dans sa fuite est un vieux sage aveugle, vivant en reclus dans une maison digne du temps des pionniers de l’Ouest. Plus tard, c’est auprès d’une bande de « freaks » errants qu’il trouvera un refuge éphémère. Autant de personnalités « en marge », en dehors des moules, qui soulignent l’aspect corrosif que Hitchcock parvient à instiller à son film : les valeurs américaines, oui, cent fois oui, mais appréhendées de manière individuelle. Chez Hitchcock, la collectivité rend rarement large d’esprit. La preuve avec cette scène de bal où Kane et son amie, Patricia Martin, se heurtent au mépris et à l’indifférence.

Enlevé et distrayant, le film est aussi sombre et brutal. Avec son air de ne pas y toucher, Hitchcock n’édulcore en rien son propos. Pour preuve, la séquence terrible de fusillade entre Fry (Norman Lloyd, méchant sadique et réjouissant) et la police dans le cinéma qui diffuse une comédie, un grand moment où la réalité et l’action sur l’écran finissent par interagir, jusqu’à un dénouement tragique (un spectateur en est victime). Pour preuve aussi, le sourire du même Fry lorsqu’il voit le bateau couché sur le flan après l’attentat réussi (il s’agit en fait d’images d’actualité montrant le SS Normandie, qui venait de subir un incendie suspect).

Key Largo (id.) – de John Huston – 1948

Posté : 10 janvier, 2011 @ 7:39 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, BOGART Humphrey, HUSTON John | Pas de commentaires »

 Key Largo

La même année, Huston et Bogart ont fait Le Trésor de la Sierra Madre… Ça se passe de commentaires, ça ! Un réalisateur et un acteur qui collaborent, en quelques mois seulement, à deux immenses chef d’œuvre, ce n’est pas unique dans l’histoire (Vers sa destinée et Les Raisins de la colère, par Ford et Fonda, c’est pas du brin non plus), mais ça force le respect. Surtout qu’en renouant avec le film noir, Huston risquait à coup sûr la comparaison avec Le Faucon maltais, film immense qui marquait ses débuts derrière la caméra, et le début de sa riche collaboration avec la star.

Mais la comparaison tourne court : Key Largo prend le contre-pied du Faucon Maltais. Là où l’adaptation de Dashiel Hammett créait un pur mythe cinématographique, avec des personnages bigger than life, des répliques percutantes et un respect de toutes les règles du genre (et quel mythe !), Key Largo est un film profondément ancré dans la réalité. On sent bien que Huston et Richard Brooks (son co-scénariste) ont passé du temps sur cette île de Floride, pour s’imprégner de l’atmosphère, de la chaleur humides et du quotidien de l’endroit. Tout ce qu’on retrouve effectivement au cœur du film. Une volonté de vérité qui semble se figer le temps d’un plan anormalement long sur le visage incroyable d’une vieille femme indienne aux rides profondes. Un moment de liberté rare dans une production hollywoodienne de cette ampleur, mais qui ancre clairement le film dans un certain réalisme.

On n’est pas pour autant dans un cinéma-vérité, loin s’en faut. Le film est même une allégorie sur le bien et le mal, avec des personnages forts et contrastés. Edward G. Robinson joue de son passé de gangster au cinéma pour personnifier une certaine vision du mal (ressassant continuellement son passé glorieux, et attendant un retour en grâce avec une nouvelle Prohibition). Face à ce péril qui menace l’Amérique, une galerie de personnages représentant la difficulté d’incarner le bien. Lionel Barrymore, homme au franc-parler sans faille, mais dont le courage moral est limité par son handicap physique ; Lauren Bacall, belle intransigeante et courageuse, mais ramenée à son statut de « simple femme » par un Johnny Rocco écoeurant qui lui susurre à l’oreille des paroles que l’on ne distingue pas, mais qui ne semblent pas être de Prévert ; Claire Trevor, pathétique et bouleversante chanteuse devenue alcoolique à force d’être humiliée par Rocco ; et puis Bogart lui-même, héros de guerre revenu de tout, qui tente de se convaincre lui-même qu’il n’est pas un héros, et qu’il n’a pas à mourir pour empêcher à un Johnny Rocco de sévir…

Bogart, justement, réussit une performance très différente de son interprétation de Sam Spade dans Le Faucon maltais, qui avait fait de lui une immense star, et l’une des grandes icônes immortelles du cinéma. Ici, et après Le Trésor de la Sierra Madre, il prouve qu’il est un acteur immense. Sa prestation, toute en finesse et en nuances, aurait mérité l’Oscar qui lui reviendra finalement six ans plus tard avec African Queen (de Huston, encore). La scène où Bogart raconte à Bacall et Barrymore comment leur mari et fils est mort au combat, est d’une sobriété totale, et belle à pleurer.

Bogart restera étonnamment à l’écart durant une grande partie du film, alors que le petit groupe est retenu prisonnier par Rocco et ses hommes dans un hôtel désert de Key Largo, alors qu’un ouragan menace. Il ne revient sur le devant de la scène que lorsqu’il accepte de jouer le rôle qu’on attend de lui : celui du héros, qu’il laisse entrevoir lorsqu’il prend la défense de la pauvre Claire Trevor, et qu’il endosse enfin lorsqu’il part en mer avec les gangster, prêt à sceller son destin…

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