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Le Diable au corps – de Claude Autant-Lara – 1947

Posté : 20 janvier, 2011 @ 11:06 dans 1940-1949, AUTANT-LARA Claude | Pas de commentaires »

Le Diable au corps

Autant-Lara a côtoyé les sommets comme les bas-fonds du cinéma français d’après-guerre. Et dans ses très hauts, cette adaptation d’un roman à scandale de Raymond Radiguet se situe vraiment très, très, très haut. D’une beauté formelle et d’une audace incroyables, ce chef d’œuvre a fait de Gérard Philipe une star, et donne à Micheline Presle, star n°1 de l’époque en France, ce qui est peut-être son plus beau rôle. Peu importe qu’ils aient tous les deux le même âge, alors que lui joue un ado de 16 ans et elle une femme plus âgée sur le point de se marier… Comme a dit Autant-Lara à Philipe qui hésitait à accepter le rôle : ‘‘la jeunesse, ça se joue’’ (voir les excellents bonus de l’édition DVD que vient de publier Paramount). Et Gérard Philipe la joue d’une manière absolument géniale : il ne se transforme pas physiquement, mais adopte un comportement délicatement puériles (fait de petites touches discrètes et touchantes), face à une Micheline Presle plus mature. Plus bouleversante, aussi.

L’histoire d’amour qui réunit ces deux êtres qui ne devaient pas se rencontrer se déroule durant la Première Guerre mondiale, et ce n’est évidemment pas anecdotique : les deux tourtereaux sont continuellement à contre-courant avec le moral général des Français. On le voit dès la première séquence : alors que la fin de la guerre est annoncée, dans des rues animées par une grande ferveur populaire, où les hommes et les femmes chantent, dansent, et crient leur joie, François (Gérard Philipe) déambule à contre-sens, le visage fermé, les épaules tombantes. Pour la France, c’est un nouveau départ, le retour à la vie. Pour lui, c’est une petite mort…

Les flash-backs, dont le film est fait, expliqueront cet état d’esprit. Jeune étudiant, François tombe amoureux d’une infirmière, fiancée à un soldat qui lutte dans les tranchées. Elle-même partagera bientôt la passion du jeune homme. Leur premier baiser, leur première étreinte, est à la fois d’une douceur et d’une sensualité infinies, elle, jusqu’alors très prude, passant sa main sur le dos nu de François avec une tendresse joliment érotique. C’est beau, et digne des plus belles histoires d’amour au cinéma (cette caresse si émouvante m’a fait penser à la main de Kay Lenz sortant de l’ombre pour étreindre William Holden dans Breezy de Clint Eastwood…).

Mais la jolie romance est bien plus complexe que ça… Bien sûr, ces deux-là s’aiment pour la vie. Mais on sent bien qu’il n’y a pas d’issue heureuse, pour eux. Et puis, il y a quelque chose de profondément révoltant dans leur amour exclusif, dans la façon qu’ils ont de rejeter le monde entier : la mère de Marthe (Denise Grey, déjà vieille), le père si attentif de François (c’est une jolie relation père-fils que montre Autant-Lara), et surtout ce mari qu’on ne fait qu’entrapercevoir à l’écran, souvent dans l’ombre, mais qui est omniprésent dans le film, et dans la passion que vivent Marthe et François.

Ce mari qui risque sa vie pour son pays, ne survivant que pour revoir celle qu’il aime, alors que cette dernière trouve le bonheur le plus parfait avec son jeune amant. Un bonheur qui n’est possible que parce que le mari est au combat, et que les amoureux savent être condamné dès la fin de la guerre… C’est d’un cynisme total, et d’une cruauté particulièrement dérangeante. Mais Autant-Lara et ses scénaristes (Jean Aurenche et Pierre Bost) ne jugent pas, pas plus qu’ils ne dédouanent leurs amants. Ils n’édulcorent pas non plus le pathétique de la situation, et de la lâcheté de François, terrorisé à l’idée d’affronter le mari (ce qu’il ne fera d’ailleurs jamais) ou de devoir mener une vie de père de famille, et dont les mauvaises décisions précipiteront l’issue tragique de leur histoire. Des décisions toujours en négatif : ne pas rejoindre Marthe sur le ponton ; ne pas aller à la rencontre du mari à la gare ; ne pas accompagner sa maîtresse à Cabourg… Pour François, jeune homme trop immature (« j’ai deux enfants », lance une Marthe enceinte à son jeune amant), il est plus facile de « ne pas » agir.

Le Diable au corps est un film qui bouscule, qui choque aussi, sans jamais tomber dans la moindre facilité. Mais c’est aussi un film magnifique, crépusculaire et charnel.

Capitaine de Castille (Captain from Castile) – de Henry King – 1947

Posté : 12 janvier, 2011 @ 2:08 dans 1940-1949, KING Henry | Pas de commentaires »

Capitaine de Castille

Vous voulez ressentir l’excitation de l’inconnu ? le vent qui balaye votre visage ? les embruns qui mouillent votre chemise ? les folles cavalcades à travers la plaine ? le souffle de l’histoire en marche ? Ne cherchez plus : Capitaine de Castille est l’un des fleurons des superproductions hollywoodiennes de l’après-guerre, un vrai et grand film d’aventures tourné à une époque où les grands studios voulaient en sortir (des studios) et démontrer leur savoir-faire en matière de reconstituions historiques.

Celle de ce film ample qui sait prendre son temps (2h15, et pas une minute de trop) est impressionnante. Henry King, vieux briscard d’Hollywood depuis déjà trente ans, reconstitue la fameuse expédition de Cortez au Mexique, à la fin des années 1510. Les cartons de début l’affirment haut et fort : le réalisme de la reconstitution sera l’un des points forts du film, tourné en grande partie sur les lieux réels de l’expédition. Et avec des centaines… que dis-je : des millier… que dis-je : des dizaines de milliers de figurants, représentants les populations indigènes et l’armée de Cortez. C’est un film à très gros budgets, mais on peut dire que l’argent est bel et bien à l’écran.

Pourtant, Capitaine de Castille est bien plus qu’une superproduction de plus. On ne verra rien des actes sanglants commis par les hommes de Cortez, ni des batailles qu’ils auront à mener. On pourrait croire que c’est une volonté de lisser cet épisode glorieux mais discutable de l’histoire, mais il n’en est rien, bien au contraire. En évitant toute scène qui pourrait glorifier l’héroïsme de ces hommes, King signe un film délicieusement ambigu. « Pourquoi agissez-vous ainsi ? » demande l’ancien esclave Coatl à Pedro de Vargas, alors que les hommes de Cortez viennent de détruire une idole. « Je ne sais pas », répond sobrement le héros.

Un drôle de héros, en fait, campé par celui qui est pourtant le digne héritier d’Errol Flynn, Tyrone Power. En apparence, Pedro a tout du héros romantique comme Hollywood les aime : une belle famille, un grand cœur, une propension à défendre la pauvre et l’opprimé contre les exactions de ses semblables. Un destin contrarié, aussi : accusé à tort d’hérésie, la famille de Pedro est arrêtée par l’Inquisition, et sa petite sœur est tuée, avant que le bon Juan Garcia (Lee J. Cobb, qu’on n’a pas l’habitude de voir dans un tel emploi, mais qui se révèle excellent) ne les aide à prendre la fuite. Et voilà Pedro, Juan, et la belle serveuse Catana (Jean Peters, révélée par le film) partis pour le Nouveau Monde… Tout pour être le parfait héros sans peur et sans reproche, donc. Et bien sûr, plus Cortez (Cesar Romero est génial dans ce rôle charismatique et ambigu) révèle sa part sombre, plus on est sûr que la révolte du bon Pedro de Vargas est proche. Sauf que cette révolte n’arrive jamais.

On sent bien que Pedro a quelques doutes sur le bien-fondé de cette expédition, mais ces doutes ne l’empêchent pas de dormir, pas plus que le sort des indigènes. Fidèle envers et contre tout à sa hiérarchie, il n’en demeure pas moins un héros charismatique et attachant. Cette ambivalence instille un léger malaise qui ne fait que renforcer la puissance de ce film riche, complexe et passionnant.

La cinquième colonne (Saboteur) – de Alfred Hitchcock – 1942

Posté : 12 janvier, 2011 @ 10:15 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, HITCHCOCK Alfred | Pas de commentaires »

La cinquième colonne

Le faux coupable qui traverse tout un pays pour tenter de prouver son innocence, dans un mélange de suspense, d’aventures, de romance et de comédie… Ce cocktail a représenté une sorte de fantasme pour Hitchcock, qui y est revenu à plusieurs reprises dans sa carrière, à partir des 39 marches, et jusqu’à La Mort aux trousses, chef d’œuvre ultime, film-somme de toute la carrière du grand Hitch. Entre-temps, il y a eu ce Saboteur, qui peut être vu comme une matrice de ce que sera La Mort aux trousses, plus de quinze ans plus tard : on y retrouve de nombreuses correspondances, jusqu’au face-à-face final, qui se déroule dans les deux cas sur un monument historique américain (le mont Rushmore dans La Mort… ; la Statue de la Liberté ici).

Ce qui caractérise le plus ce film par rapport aux autres cités, c’est le contexte dans lequel il se tourne : récemment installé aux States (où il a déjà tourné quelques films depuis Rebecca), Saboteur est le premier tourné par Hitchcock avec un casting totalement américain. C’est surtout un film dont le tournage a commencé dix jours seulement après Pearl Harbor. Autant dire qu’avec un sujet pareil, il était difficile de ne pas signer un film engagé. Hitch participe donc à l’effort patriotique, avec ce film qui affirme que le Mal s’est intégré dans la société américaine (la fameuse 5ème colonne, qui doit détruire l’Amérique de l’intérieur), mais qui clame aussi haut et fort la bonté fondamentale du peuple américain, lorsqu’il n’est pas aveuglé par des idées néfastes ou nauséeuses.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le premier soutient que trouve Barry Kane, ouvrier de l’aéronaval accusé de sabotage au profit du Reich, dans sa fuite est un vieux sage aveugle, vivant en reclus dans une maison digne du temps des pionniers de l’Ouest. Plus tard, c’est auprès d’une bande de « freaks » errants qu’il trouvera un refuge éphémère. Autant de personnalités « en marge », en dehors des moules, qui soulignent l’aspect corrosif que Hitchcock parvient à instiller à son film : les valeurs américaines, oui, cent fois oui, mais appréhendées de manière individuelle. Chez Hitchcock, la collectivité rend rarement large d’esprit. La preuve avec cette scène de bal où Kane et son amie, Patricia Martin, se heurtent au mépris et à l’indifférence.

Enlevé et distrayant, le film est aussi sombre et brutal. Avec son air de ne pas y toucher, Hitchcock n’édulcore en rien son propos. Pour preuve, la séquence terrible de fusillade entre Fry (Norman Lloyd, méchant sadique et réjouissant) et la police dans le cinéma qui diffuse une comédie, un grand moment où la réalité et l’action sur l’écran finissent par interagir, jusqu’à un dénouement tragique (un spectateur en est victime). Pour preuve aussi, le sourire du même Fry lorsqu’il voit le bateau couché sur le flan après l’attentat réussi (il s’agit en fait d’images d’actualité montrant le SS Normandie, qui venait de subir un incendie suspect).

Key Largo (id.) – de John Huston – 1948

Posté : 10 janvier, 2011 @ 7:39 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, BOGART Humphrey, HUSTON John | Pas de commentaires »

 Key Largo

La même année, Huston et Bogart ont fait Le Trésor de la Sierra Madre… Ça se passe de commentaires, ça ! Un réalisateur et un acteur qui collaborent, en quelques mois seulement, à deux immenses chef d’œuvre, ce n’est pas unique dans l’histoire (Vers sa destinée et Les Raisins de la colère, par Ford et Fonda, c’est pas du brin non plus), mais ça force le respect. Surtout qu’en renouant avec le film noir, Huston risquait à coup sûr la comparaison avec Le Faucon maltais, film immense qui marquait ses débuts derrière la caméra, et le début de sa riche collaboration avec la star.

Mais la comparaison tourne court : Key Largo prend le contre-pied du Faucon Maltais. Là où l’adaptation de Dashiel Hammett créait un pur mythe cinématographique, avec des personnages bigger than life, des répliques percutantes et un respect de toutes les règles du genre (et quel mythe !), Key Largo est un film profondément ancré dans la réalité. On sent bien que Huston et Richard Brooks (son co-scénariste) ont passé du temps sur cette île de Floride, pour s’imprégner de l’atmosphère, de la chaleur humides et du quotidien de l’endroit. Tout ce qu’on retrouve effectivement au cœur du film. Une volonté de vérité qui semble se figer le temps d’un plan anormalement long sur le visage incroyable d’une vieille femme indienne aux rides profondes. Un moment de liberté rare dans une production hollywoodienne de cette ampleur, mais qui ancre clairement le film dans un certain réalisme.

On n’est pas pour autant dans un cinéma-vérité, loin s’en faut. Le film est même une allégorie sur le bien et le mal, avec des personnages forts et contrastés. Edward G. Robinson joue de son passé de gangster au cinéma pour personnifier une certaine vision du mal (ressassant continuellement son passé glorieux, et attendant un retour en grâce avec une nouvelle Prohibition). Face à ce péril qui menace l’Amérique, une galerie de personnages représentant la difficulté d’incarner le bien. Lionel Barrymore, homme au franc-parler sans faille, mais dont le courage moral est limité par son handicap physique ; Lauren Bacall, belle intransigeante et courageuse, mais ramenée à son statut de « simple femme » par un Johnny Rocco écoeurant qui lui susurre à l’oreille des paroles que l’on ne distingue pas, mais qui ne semblent pas être de Prévert ; Claire Trevor, pathétique et bouleversante chanteuse devenue alcoolique à force d’être humiliée par Rocco ; et puis Bogart lui-même, héros de guerre revenu de tout, qui tente de se convaincre lui-même qu’il n’est pas un héros, et qu’il n’a pas à mourir pour empêcher à un Johnny Rocco de sévir…

Bogart, justement, réussit une performance très différente de son interprétation de Sam Spade dans Le Faucon maltais, qui avait fait de lui une immense star, et l’une des grandes icônes immortelles du cinéma. Ici, et après Le Trésor de la Sierra Madre, il prouve qu’il est un acteur immense. Sa prestation, toute en finesse et en nuances, aurait mérité l’Oscar qui lui reviendra finalement six ans plus tard avec African Queen (de Huston, encore). La scène où Bogart raconte à Bacall et Barrymore comment leur mari et fils est mort au combat, est d’une sobriété totale, et belle à pleurer.

Bogart restera étonnamment à l’écart durant une grande partie du film, alors que le petit groupe est retenu prisonnier par Rocco et ses hommes dans un hôtel désert de Key Largo, alors qu’un ouragan menace. Il ne revient sur le devant de la scène que lorsqu’il accepte de jouer le rôle qu’on attend de lui : celui du héros, qu’il laisse entrevoir lorsqu’il prend la défense de la pauvre Claire Trevor, et qu’il endosse enfin lorsqu’il part en mer avec les gangster, prêt à sceller son destin…

The Tell-Tale Heart (id.) – de Jules Dassin – 1941

Posté : 10 janvier, 2011 @ 5:24 dans 1940-1949, COURTS MÉTRAGES, DASSIN Jules, FANTASTIQUE/SF | Pas de commentaires »

The Tell-Tale Heart

Un homme d’une trentaine d’années vit depuis toujours sous la coupe d’un vieillard tyrannique, qui l’a recueilli lorsqu’il avait 14 ans, et qui le considère comme un esclave, incapable de vivre seul. Totalement dépendant de lui, le jeune homme se laisse dominer et humilier depuis trop longtemps… Un soir, il entre dans la chambre du vieil homme et le tue. Mais le meurtre le hante, et les bruits de la maison lui rappellent sans cesse ceux que faisait son « maître » lorsqu’il était vivant.

C’est grâce à son travail, remarquable, sur ce court métrage (de 20 minutes) que Jules Dassin s’est fait remarquer par les producteurs, qui lui confieront dès l’année suivante les commandes de son premier long métrage, Nazi Agent. C’est incontestable : cette adaptation d’une nouvelle de Poe se distingue nettement des courts métrages de l’époque, souvent faits à la va-vite en guise de simples compléments de programme.

Dassin ne prend pas son sujet à la légère (un sujet qui évoque La Conscience vengeresse, le premier long de D.W. Griffith), loin de là, et signe un beau film d’atmosphère, qui évoque non seulement celle des œuvres de Poe, mais aussi les nouvelles fantastiques de Maupassant. C’est un petit chef d’œuvre à découvrir d’urgence.

The Tell-Tale Heart est proposé en bonus dans le beau coffret métal édité par Warner et regroupant L’Introuvable et ses six suites.

Mickey et le haricot magique (Mickey and the Beanstalk) – de Hamilton Luske et Bill Roberts – 1947

Posté : 10 janvier, 2011 @ 5:18 dans 1940-1949, COURTS MÉTRAGES, DESSINS ANIMÉS, DISNEY Walt, LUSKE Hamilton, ROBERTS Bill | Pas de commentaires »

Mickey et le haricot magique

… Et ça tombe bien (voir la notice précédente) puisque les fêtes de fin d’année et mon rôle de père de famille me font enchaîner avec ce Mickey et le Haricot magique, dont l’histoire est connue, et développée ici sans grande surprise. Pas grand-chose à dire sur ce petit dessin animé bien foutu, sans temps mort, mais sans grande originalité.

Il y a le plaisir de voir ensemble Mickey, Donald et Dingo, et surtout un face à face rigolo entre la souris et l’ogre perché dans son immense château, plutôt bien foutu. C’est sympa comme tout, mais c’est à réserver pour une soirée en famille.

La Griffe du Passé / Pendez-moi haut et court (Out of the Past) – de Jacques Tourneur – 1947

Posté : 23 décembre, 2010 @ 12:14 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, DOUGLAS Kirk, MITCHUM Robert, TOURNEUR Jacques | Pas de commentaires »

La Griffe du passé

Après avoir réalisé quelques-uns des plus grands films d’angoisse de l’histoire (de La Féline à Vaudou), Tourneur junior aurait-il signé le plus grand des films noirs ? Out of the Past peut sans rougir prétendre à ce titre, malgré (ou en raison de) son apparent classicisme. Sur le papier, le film ne se démarque pas des dizaines d’autres qui sortaient sur les écrans depuis le début des années 40. On retrouve, sans en oublier aucun, tous les ingrédients du parfait film noir : la femme fatale, le détective intègre, une machination machiavélique, la petite bourgade tranquille, et même la voix off, qui rythme une partie du film.

Tourneur respecte à la lettre le cahier des charges, et ne raconte même pas son histoire au deuxième degré. Et pourtant, Out of the Past se démarque nettement de la plupart des autres films noirs de l’époque, par la beauté des images, par la qualité de ses dialogues et de l’interprétation, et par une construction plutôt originale, qui scinde le film en deux parties. La première est un flash-back dans lequel le héros, Jeff Bailey (Robert Mitchum) raconte à sa fiancée les événements qui l’ont poussé à se retirer, sous un faux nom, dans une petite ville. La seconde se déroule « en direct » sous nos yeux. L’une des grandes forces du film réside dans la rupture de ton très brutale entre ces deux parties : la première est d’une simplicité absolue, totalement linéaire, presque simpliste ; la seconde est nettement plus machiavélique et complexe, chaque personnage déployant des trésors d’imagination pour être le plus malin. La question n’est plus « à qui peut-on faire confiance ? », mais « qui sera le plus retors ? ».

Pas d’issue heureuse possible dans ce panier de crabes, où la douceur de la blonde Rhonda Fleming, seul élément d’innocence, s’apparente à un eden inaccessible, une sorte de fantasme irréaliste, auquel se raccroche un héros en quête de rédemption (comme Penelope Ann Miller pour Al Pacino dans L’Impasse, de Brian De Palma).

Quant à Jane Greer, à la fois sublime et inquiétante, elle est une femme fatale idéale : pas difficile d’imaginer qu’un homme puisse se laisser envoûter par une femme qui sait à ce point jouer avec les sentiments des autres. Le grand « méchant » du film apparaît à ses côtés presque comme une victime. Ce méchant, c’est Kirk Douglas, tout jeunôt, dans son deuxième rôle (après L’Emprise du Crime, de Lewis Milestone… pas mal, pour un début de carrière), dont les scènes avec Mitchum fonctionnent formidablement bien : une étrange complicité semble se lier entre les deux hommes, pourtant ennemis mortels.

Et puis il y a Mitchum, plus impassible que jamais, qui élève l’art de ne rien faire au rang de pratique géniale. Est-ce le plus nonchalant ou le plus sensible des acteurs ? Soixante ans après, le mystère demeure…

Echec à la Gestapo (All through the night) – de Vincent Sherman – 1942

Posté : 6 décembre, 2010 @ 2:50 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, BOGART Humphrey, SHERMAN Vincent | Pas de commentaires »

Echec à la Gestapo

Tout ça pour un gâteau… Parce qu’il voulait manger son gâteau préféré, comme il le fait tous les jours, Bogart se retrouve embarqué dans une sombre affaire d’espionnage, et découvre bientôt l’existence d’un réseau de la 5ème Colonne, qui prépare un attentat retentissant en plein New York.

Nous sommes en 1942. Hollywood n’est pas encore tout à fait en guerre, mais les Allemands représentent déjà le méchant de prédilection, dans le cinéma de genre. Difficile, cependant, de parler de cinéma engagé, même si, comme beaucoup de films de cette époque, les producteurs ont sans doute la volonté ‘‘d’éveiller les consciences américaines’’. Vincent Sherman, solide homme à tout faire de la Warner, ne se prend pas au sérieux, mais signe un pur divertissement. Et un divertissement de haute lignée, une sorte de Mort aux trousses avant l’heure, la traversée de l’Amérique en moins : toute l’action du film se déroule à New York, et en une seule nuit.

Unité de lieu, unité de temps… on n’est toutefois moins proche de la tragédie shakespearienne que de la farce, dans ce film un brin parodique, où Bogart fait du Bogart (et le fait bien), mais au deuxième degré : difficile de prendre au sérieux cette histoire rocambolesque qui commence comme un jeu de piste pour retrouver un pâtissier disparu, pour se conclure au cœur d’une réunion secrète d’espions à la solde des nazis.

Sherman privilégie l’humour et le rythme, et ça fonctionne merveilleusement bien. Le film est un régal, un pur plaisir de spectateur, en particulier grâce à tous ces seconds rôles qui faisaient la richesse des films hollywoodiens de cette époque, et qui semblent tous s’être donnés rendez-vous ici : de l’indispensable et inquiétant Peter Lorre à la ‘‘mère idéale’’ Jane Darwell, en passant par William Demarest (pas un sourire, mais quelle présence !), Judith Anderson (aussi angoissante que dans Rebecca) ou Jackie Gleason (nouveau venu, embauché pour apporter une touche humoristique supplémentaire). Un film pas sérieux pour deux sous, mais franchement réjouissant.

L’Ombre de l’Introuvable (Shadow of the Thin Man) – de W.S. Van Dyke – 1941

Posté : 17 novembre, 2010 @ 3:53 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, VAN DYKE W.S. | Pas de commentaires »

L'Ombre de l'Introuvable

Quatrième volet des aventures de Nora et Nick Charles (et dernier réalisé par Van Dyke), L’Ombre de l’Introuvable est bien dans la continuité des trois précédents. Depuis le génial premier film (L’Introuvable, en 1934), l’effet de surprise a disparu, et l’acidité du ton s’est quelque peu émoussée, mais le couple Myrna Loy – William Powell fonctionne si bien que c’est avec un vrai bonheur qu’on les retrouve. Flanqués, cette fois, d’un enfant qui a bien grandi : le bébé du précédent film est devenu un garçonnet qui donne une ou deux scènes plutôt amusantes, mais dont les scénaristes ne tardent pas à se débarrasser pour revenir aux fondamentaux de la série : une comédie domestique sur fond d’intrigue policière.

Comme dans les précédents, pas de surprise : on se contrefiche totalement de cette intrigue, qu’on suit d’un œil plutôt distrait. Seuls nous intéressent les personnages et les situations, souvent plus drôles qu’inquiétantes, dans lesquels ils se retrouvent au cours de leur enquête. C’est une nouvelle fois le mélange des genres qui fait mouche, même si, cette fois, Van Dyke n’évite pas les temps morts. C’est quand il est dans les extrêmes qu’il est le plus convaincant : que ce soit l’humour (les Charles « escorté » par un policier de la route, qui les mène à une allure plus que modérée) ou les brusques accès de noirceur (la découverte du corps pendant au bout d’une corde, dans une scène très sombre, avec de très beaux jeux d’ombre).

Le film remplit donc parfaitement son cahier des charges, mais sans aller plus loin. A l’image de Nick Charles qui doit troquer ses cocktails contre un verre de lait, pour montrer l’exemple à son fils, la série commence sérieusement à s’embourgeoiser. Ça reste de l’excellent cinéma, mais de moins en moins politiquement incorrect.

Notons aussi que, après James Stewart dans le deuxième film (Nick, gentleman détective), c’est sa future partenaire de La Vie est belle, Donna Reed, qui apparaît dans ce quatrième opus.

Scandale à Paris (A Scandal in Paris) – de Douglas Sirk – 1946

Posté : 14 octobre, 2010 @ 1:06 dans 1940-1949, SIRK Douglas | Pas de commentaires »

Scandale à Paris (A Scandal in Paris) - de Douglas Sirk - 1946 dans 1940-1949 scandale-a-paris

C’est le troisième film américain de Douglas Sirk, et celui qu’il avouait préférer. Largement méconnu par rapport à ses grands mélos des années 50, cette version très romancée de la vie de Vidocq, ancien malfrats devenu le flic le plus célèbre de France, est un vrai bonheur. L’histoire est basée sur des faits authentiques, avec lesquels le scénario prend d’énormes libertés. Ce qui frappe dans ce film, c’est à quel point Sirk se moque de la vraisemblance. Mais son scénario, aussi invraisemblable soit-il avec ces énormes rebondissements, est transcendé par la réalisation de Sirk, qui donne un mouvement extraordinaire à son film.

Le ton est donné dès les premières minutes, avec deux mouvements de caméra magnifique, qui évoquent d’une manière aussi simple qu’intelligente la fuite du temps : la caméra s’arrête sur les barreaux d’une prison, et ce sont trente années qui passent ; elle s’arrête sur un arbre, et c’est une nuit de misère qui prend fin… Tout le film est comme ça, porté par le génie d’un cinéaste déjà au sommet, qui accumule les cadrages impossibles et sublimes (la scène du cimetière, où le héros choisit son nom d’emprunt, est un modèle), et s’amuse à aller aussi loin que possible dans l’excès. Excès de romantisme, excès de rebondissements… même la famille du « dragon », le compagnon de Vidocq, est parfaitement excessive, accumulation de « gueules » inimaginables, autour de l’inoubliable « patriarche » Vladimir Sokoloff.

Les seconds rôles sont d’ailleurs tous exceptionnels : le préfet de police Richet, que Vidocq délaissera de son poste, de sa femme et de sa fierté, est interprété par un Gene Lockhart formidable, mélange de fourberie et de faiblesse qui finissent par lui attirer la sympathie du public ; sa femme aussi, actrice arriviste et séductrice jouée par la magnifique Carole Landis… Et puis il y a surtout George Sanders, qui est un Vidocq mémorable. Sirk n’a jamais tari d’éloges sur le travail de l’acteur, mais il faut reconnaître que sa performance est extraordinaire : le flegme qui le caractérise est ici utilisé à merveille, faisant du personnage un être que l’on sent capable de tout, du pire comme du meilleur, de l’acte le plus méprisable (voler la famille qui l’accueille, voire un prêtre) comme du plus héroïque (risquer de perdre ce qu’il a pour rester honnête avec celle qu’il aime)…

La richesse du film semble visuellement infinie. On n’en dira pas plus, toutefois : l’unique version DVD disponible en France ne laisse qu’entrevoir cette richesse. Cette version propose une image indigne du support (de tout support, d’ailleurs : c’est de la qualité d’une mauvaise cassette vidéo que l’on aurait laissée traîner dans un coin pendant quinze ans). Seul le DVD édité par Kino aux Etats-Unis est de bonne qualité, mais il n’est disponible qu’en zone 1, et ne possède pas de sous-titres français. A moins d’être un cinéphile parfaitement bilingue, mieux vaut attendre une prochaine réédition, dans une version digne de ce nom…

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