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Archive pour la catégorie '1940-1949'

La Fontaine d’Arethuse / La Soif (Törst) – d’Ingmar Bergman – 1949

Posté : 18 mars, 2018 @ 8:00 dans 1940-1949, BERGMAN Ingmar | Pas de commentaires »

La Fontaine d'Arethuse

Un jeune couple termine un voyage en Europe en traversant l’Allemagne en ruines, à bord d’un train dont l’exiguïté met en évidence leurs rancœurs et leurs difficultés à vivre ensemble…

Bergman, tout jeune, est déjà sans concession sur la vie de couple, et sur la vie en général. « Je ne veux pas être seul et indépendant. C’est pire que l’enfer que nous vivons à deux », dit le jeune mari après avoir cru tuer cette femme qu’il aime et qui lui pourrit la vie. Et cette phrase résume parfaitement ce film beau et violent, qui semble désabusé mais qui est en fait furieusement romantique.

Ces deux-là s’aiment, mais ils sont ravagés et hantés par leurs échecs respectifs. Des échecs que Bergman dévoile en faisant des choix très différents. Pour elle, par une série de flash-backs qui évoquent les rêves de jeunesse, la perte de l’insouciance, et les premières expériences de la violence des hommes (la terrible scène de la séparation, avec cet amant qui utilise la violence physique et psychologique pour ne pas assumer leur avenir commun). Pour lui en racontant en parallèle les errances dépressives de sa précédente femme, elle aussi victime de la violence des hommes. Qui n’ont, donc, pas le beau rôle.

Le film est beau aussi parce qu’il met en écho les douleurs de ces êtres avec celle de la terre qu’ils traversent, avec ces paysages en ruines dont on ne voit guère que des ombres chinoises se dessinant derrière la vitre du train, et des populations exsangues qui guettent de la nourriture à chaque arrêt dans une gare.

Mais c’est souvent au plus près des visages et des corps que filme Bergman. C’est par les gros plans qu’il dévoile les espoirs, les désirs, les désespoirs et la solitude de ses personnages. C’est très beau, la beauté du désespoir.

La Maison du Docteur Edwardes (Spellbound) – d’Alfred Hitchcock – 1946

Posté : 8 mars, 2018 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, HITCHCOCK Alfred | Pas de commentaires »

La Maison du Docteur Edwardes

On rapproche souvent Spellbound et Paradine Case, parce que les deux films sont tournés par Hitchcock à la même période, pour Selznick, et avec Gregory Peck dans le rôle principal, et parce qu’il y a une sorte de parenté visuelle. Pourtant, c’est avec un autre classique, à venir celui-là, que le film présente une vraie familiarité : Vertigo, qui abordera lui aussi le thème de la double-personnalité et de la psychanalyse, d’une manière moins frontale mais peut-être plus profonde qu’ici.

Douze ans avant son chef d’œuvre, Hitchcok affiche déjà cette volonté de plonger littéralement dans la psyché de ses personnages, et d’associer le thriller au dédoublement de la personnalité. Ou comment évoquer la psychanalyse comme outil de suspense.

Le thriller, pour le coup, sonne cette fois comme un passage obligé dont Hitchcock se départit la plupart du temps, pour n’y revenir que lors d’un rebondissement aussi improbable que tardif. La question centrale est nettement moins l’identité d’un possible tueur, que la vraie personnalité de Gregory Peck.

Est-il ou non le Docteur Edwardes ? A-t-il été capable de tuer ? En faisant du personnage de Peck un amnésique, convaincu de sa propre culpabilité, Hitchcock renouvelle son éternel thème du faux coupable. Et c’est dans son propre cerveau que se déroule l’enquête, en particulier lors d’une séquence de rêve particulièrement audacieuse, séquence fameuse réalisée avec Dali.

C’est aussi une très belle histoire d’amour, entre un Gregory Peck étrangement passif, poussé et sauvé par une femme qui pensait avoir renoncé à sa féminité, et qui la retrouve dans une scène très émouvante. Un an avant Les Enchaînés (et quatre ans avant Les Amants du Capricorne), Ingrid Bergman, pour la première fois devant la caméra d’Hitchcock, est déjà magnifique.

The Fighting Generation (id.) – d’Alfred Hitchcock – 1944

Posté : 5 mars, 2018 @ 8:00 dans 1940-1949, COURTS MÉTRAGES, HITCHCOCK Alfred | Pas de commentaires »

The Fighting Generation

Jennifer Jones peut se vanter d’avoir tourné avec Hitchcock, même s’il ne s’agit, pour la toute jeune actrice qui venait d’être révélée par Le Chant de Bernadette, que d’un court-métrage destiné à promouvoir les « bons de guerre », afin de supporter financièrement l’engagement militaire de l’Amérique sur le front du Pacifique.

La belle apparaît dans le rôle d’une infirmière qui soigne un blessé pas comme les autres : celui-ci est un ami d’enfance, qui appartient à la même génération qu’elle, celles des combattants (d’où le titre, oui). Un passé commun qui lui donne le sentiment de connaître intimement tous les soldats de cette guerre.

Hitchcock n’est pas crédité au générique, mais c’est bien lui qui dirige l’actrice dans ce petit film long de deux minutes seulement, et qui se limite à deux plans simples et fonctionnels, cadrant Jennifer Jones en plan rapproché face caméra. Ses autres contributions à l’effort de guerre sont nettement plus intéressantes, mais The Fighting Generation est une curiosité incontournable dans une découverte intégrale du cinéma d’Hitchcock…

Hangover Square (id.) – de John Brahm – 1945

Posté : 28 février, 2018 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, BRAHM John | Pas de commentaires »

Hangover Square

Cinéaste trop méconnu, John Brahm signe là son chef d’oeuvre, un film noir immense qui prolonge en quelque sorte l’expérience de son Jack l’Eventreur, tourné l’année précédente. Cette fois encore, le cinéaste filme une histoire de crimes mystérieux dans le Londres de la fin du 19e siècle. Et cette fois encore, il dirige l’extraordinaire Laird Cregar, acteur monstrueux et troublant, dont le physique imposant se marie étrangement avec une douceur apparente, et qui trouve là son tout dernier rôle avant sa mort prématurée.

Il y a plusieurs différences majeures entre les deux films. D’abord, Hangover Square désigne un quartier huppé de la capitale, à peu près aux antipodes de White Chapel. Même si les personnages fréquentent quelques lieux plus populaires, c’est le Londres bourgeois, voire aristocratique qui est mis en scène ici, toute l’action tournant autour de ce « square Hangover » baigné d’une brume très cinégénique, mais où on croise plus facilement des fiacres que des prostituées.

Laird Cregar lui-même incarne un personnage « important » : un compositeur classique à la renommée grandissante, qui s’apprête à épouser la fille (très jolie) d’une grande famille. Avant de tomber entre les griffes d’une autre fille très jolie (c’est Linda Darnell), au pedigree et aux mœurs nettement moins racés.

L’autre grande différence, narrative cette fois, repose sur la nature du suspense. Cette fois encore, il est question de doutes sur la culpabilité de Laird Cregar. Est-il ou non le tueur qui sévit à Londres depuis quelque temps ? Le spectateur sait dès la première scène que oui. Lui, en revanche, ne le sait pas : victime d’amnésies partielles à répétition, il tue dans un état second, et ne cache d’ailleurs rien de ses propres doutes à sa fiancée et à un policier de leur connaissance (George Sanders).

Un scénario brillant, et une mise en scène superbe, qui fait la part belle aux clairs obscurs, aux brumes envoûtantes, et au feu, omniprésent comme un fil rouge tragique. Ce feu qui accompagne chaque crime sous une forme différente : le meurtre inaugural dans une boutique en flamme, Cregar qui dépose une victime déguisée en pantin au sommet d’un immense feu de joie (formidable scène de liesse populaire, glaçante)… Jusqu’à la magnifique séquence finale. Du grand art.

Pris au piège (Caught) – de Max Ophüls – 1949

Posté : 25 février, 2018 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, OPHÜLS Max, RYAN Robert | Pas de commentaires »

Pris au piège Caught

Ce n’est pas le plus célèbre des films américains d’Ophüls. Tourné juste après sa superbe adaptation de Lettres d’une inconnue (qui l’impose enfin à Hollywood après des années d’errements), Caught a en commun avec le précédent film qu’il est le portrait d’une jeune femme aux idéaux très forts, confrontée à ce que la relation amoureuse peut avoir de plus fort.

La comparaison s’arrête à peu près là. Car si le personnage de Louis Jourdan était un salaud par omission, celui de Robert Ryan, dont je ne dirais jamais assez qu’il est un acteur fabuleux, est un homme réellement machiavélique. Un vrai méchant de cinéma, à peine crédible tant il est odieux et dénué de toute compassion. Une pure ordure, donc, qui aurait facilement pu tomber dans le grand-guignol. Mais c’est Robert Ryan, donc, et ce type a un talent inouï pour être constamment juste quel que soit son emploi. Il l’est, ici encore.

L’héroïne, c’est Barbara Bel Geddes, qui sera la poteau de James Stewart dans Sueurs froides, et qui trouve ici l’un de ses plus beaux rôles : celui d’une femme qui croit trouver le prince charmant et réalise trop tard qu’elle est tombée sur un monstre. Et que le prince charmant, le vrai, est un médecin pauvre mais désintéressé, qu’interprète James Mason, sorte de double négatif de Ryan.

Soyons honnête : il faut une bonne demi-heure pour qu’Ophüls impose réellement son style et se démarque de l’imagerie habituelle du film noir. Il y a comme un air de déjà vu dans cette première partie. Mais la cruauté qui finit par se dégager, associée à une superbe humanité, finissent par créer une atmosphère inattendue et envoûtante, renforcée par des ellipses audacieuses et magnifiques.

Le génie d’Ophüls fait le reste. Ce travelling superbe qui traverse les pièces du cabinet médical laisse carrément béat d’admiration. Et cette scène, toute simple, où Mason et son pote médecin parlent avec une chaise vide entre eux, détail qui souligne subtilement et de manière évidente l’absence de la jeune femme, est un moment d’une grande beauté.

Memory of the Camps (id.) – de Sidney Bernstein (et Alfred Hitchcock) – 1945/1985

Posté : 19 février, 2018 @ 8:00 dans 1940-1949, 1980-1989, BERNSTEIN Sidney, DOCUMENTAIRE, HITCHCOCK Alfred | Pas de commentaires »

Memory of the camps

Des documentaires sur la Shoah et sur les camps de concentration, il y en a eu beaucoup. Celui-ci est sans doute l’un des plus traumatisants. A l’exception de la courte introduction, qui rappelle qu’Hitler a été élu par les Allemands, le film n’est constitué que d’images tournées par les armées Alliées lors de la libération des camps. Les troupes anglaises et américaines surtout, mais aussi par les Soviétiques à Dachau pour ce qui devait être la dernière bobine, aujourd’hui disparue.

Le film n’a jamais été exploité en salles. Il est même tombé dans l’oubli durant quatre décennies, avant que les bobines originales soient retrouvées, avec des documents indiquant ce que voulait en faire le producteur Sidney Bernstein. Ce dernier était alors le chef de la section cinéma des Forces Alliés à Londres, et c’est à lui qu’on a confié la « mise en valeur » des images tournées dans les camps. A l’époque, Bernstein et Alfred Hitchcock sont proches : les deux hommes souhaitent créer leur propre maison de production, à l’issue du contrat de Hitch avec Selznick. C’est donc tout naturellement que le réalisateur est impliqué dans ce projet.

Son rôle officiel est celui de « treatment advisor », un consultant qui n’a peut-être travaillé au projet qu’en amont. Quoi qu’il en soit, son apport au documentaire est décisif : c’est lui qui suggère à Bernstein de privilégier les très longs plans sans coupure, qui permettent de contextualiser l’horreur, de placer les corps des victimes et des survivants dans l’environnement des camps. Un choix radical qui contribue largement au sentiment d’horreur total que donne le film.

Les gros plans sur les visages dévastés, les milliers de corps décharnés que l’on déverse dans des fosses communes, la colère des survivants qui crient leurs haines à leurs anciens bourreaux forcés de « nettoyer » leurs atrocités (même avec une bande son partiellement perdue, les cris silencieux de ces femmes sont difficilement soutenables), la terrible mécanique de l’horreur mise en place pendant des années… Tout cela forme une vérité insupportable qui éclate sans fard, plein écran, mais sans complaisance non plus.

En 1985, Trevor Howard a enregistré un commentaire écrit en 1945. A l’époque de la réconciliation, sans doute n’aurait-il pas été écrit de la même manière. Au lendemain de la libération, il était non seulement question de dévoiler l’ampleur de l’horreur, mais aussi de mettre ceux qui n’ont rien dit devant leur responsabilité, à commencer par l’ensemble du peuple allemand : « Personne ne pouvait ignorer ce qui se passait », affirme-t-il.

Même 70 ans après, ces images restent en tout cas traumatisantes. Malgré tout ce qu’on a lu, entendu, vu… Difficile, encore, de comprendre l’ampleur de cette horreur.

LIVRE : Continental Films, cinéma français sous contrôle allemand – de Christine Leteux – 2017

Posté : 17 février, 2018 @ 8:00 dans 1940-1949, LIVRES | Pas de commentaires »

LIVRE Continental Films

Non contente d’animer un blog amoureux dédié au cinéma muet, Christine Leteux s’est aussi faite remarquer en signant une passionnante biographie de Maurice Tourneur. Et voilà que, dans le prolongement de son précédent livre, elle livre le premier recueil racontant l’histoire de la Continental, cette firme allemand qui produisait des films français, et dont Tourneur fut l’un des grands réalisateurs (notamment avec La Main du diable, classique du fantastique français).

Son livre suit grosso modo la chronologie de la firme, créée en 1940 et qui ne survit pas à la Libération de la France, mais en adoptant une construction par chapitres qui s’autorise quelques allers-retours dans le temps, toujours pour mieux appréhender l’atmosphère si particulière qui régnait au sein et autour de cette compagnie qui dominait alors le cinéma français. Surtout, c’est la figure d’Alfred Greven qui sert de fil conducteur au récit. Ce producteur allemand fut sans doute un proche du régime nazi, mais la personnalité complexe que révèle Christine Leteux est avant tout celle d’un fervent amoureux du cinéma, tellement coupé des réalités politiques et humaines de l’époque qu’il crut pouvoir rester en place après 1944…

Christine Leteux raconte comment la compagnie s’est créée dès octobre 1940 avec l’ambition de faire travailler les plus grands noms du cinéma français. Son incroyable travail de recherche l’a amenée à découvrir les dossiers d’épuration de nombreuses personnalités du cinéma, établis lors des enquêtes menées à partir de 1944, et qui sont des mines d’informations jusqu’alors inédites. Les témoignages qu’elle a ainsi pu retrouver, livrés quelques années à peine après les faits, permettent de redécouvrir cette période que l’on pensait connaître, et qu’elle débarrasse de pas mal d’idées reçues.

Prenons le fameux voyage à Berlin, dont on a pas mal reparlé à l’occasion de la mort de Danielle Darrieux. Beaucoup ont alors rappelé la position pour le moins ambiguë de la star féminine numéro un de l’époque. Mais Christine Leteux rappelle que la plupart de ceux qui ont participé à ce voyage en 1942 n’avait guère le choix, et que Danielle Darrieux n’a accepté de « jouer le jeu » que pour avoir l’occasion de voir son fiancé, le diplomate dominicain Porfirio Rubirosa, alors interné en Allemagne.

Christine Leteux livre un formidable travail de journaliste, dans le sens où elle ne tombe jamais dans la facilité de la condamnation ou de la glorification a priori. Seuls les faits l’intéressent, et c’est une peinture très nuancée et parfois surprenante du milieu du cinéma qui s’en dégage. Albert Préjean, qui fut du même voyage de 1942, apparaît ainsi comme un homme un peu coupé des réalités.

Quant à Pierre Fresnay, autre figure incontournable de la Continental est un homme bien plus complexe qu’on l’a dit : tout en travaillant sans rechigner pour les Allemands, et en louant l’action du Maréchal Pétain, il n’hésite pas à prendre la défense d’un jeune Juif dont il sauve probablement la vie. Son réalisateur de L’Assassin habite au 21, Clouzot, occupe lui aussi une place importante dans le livre. Quoi de plus normal : Clouzot fit ses débuts derrière la caméra pour la Continental, et signa le plus grand chef d’œuvre de cette période, Le Corbeau, film que certains Résistants lui reprochèrent longtemps.

Mais lui comme d’autres échappent à toute caricature : Christine Leteux rappelle que les cinéastes et comédiens qui ont tourné pour la Continental ont veillé à ce que leurs films ne soient jamais utilisés à des fins de propagande. C’est d’ailleurs l’une des idées reçues qui éclatent littéralement à la lecture du livre, et que la correspondance de Goebbels vient même confirmer.

Il y a bien quelques salauds, à commencer par le réalisateur Léo Joannon, sale type qui n’hésite pas à profiter de la situation pour voler un scénario. Christine Leteux évoque aussi l’hypocrisie d’un Fernandel qui refusera d’assumer ses choix à la Libération, et qu’un beau-frère assez abject rend plutôt antipathique. Il y a aussi les hommes et les femmes qui font tout pour ne pas tourner pour la Continental, comme Marcel Carné qui fut l’une des premières « prises » mais n’a tourné aucun film pour la firme, ou Henri Decoin qui cherchait à se défaire de son contrat.

Et puis il y a le cas Harry Baur, édifiant, terrifiant. Enrôlé malgré lui, victime d’a priori d’à peu près tous les côtés, le géant Harry Baur a été le héros du premier film Continental (L’Assassinat du Père Noël). Il en a été aussi la plus grande victime, lui qui mourra suite aux sévices reçus en détention. Sa mort a toujours été entourée d’un grand mystère. Sur la base des documents qu’elle a été parmi les premières à pouvoir étudier, Christine Leteux révèle la triste vérité, et la fin déchirante d’un monstre du cinéma.

C’est un livre absolument passionnant que signe Christine Leteux, formidablement documenté et toujours à hauteur d’hommes. La somme définitive sur l’une des périodes les plus étonnantes du cinéma français.

* « Continental Films, cinéma français sous contrôle allemand », de Christine Leteux, est publié dans la collection La Muse Celluloïd de La Tour Verte.

Le Journal tombe à 5 heures – de Georges Lacombe – 1942

Posté : 9 février, 2018 @ 8:00 dans 1940-1949, LACOMBE Georges | Pas de commentaires »

Le Journal tombe à cinq heures

Fresnay, Blier (avec des cheveux), Renoir (Pierre, le frère), Larquey, Roquevert (étonnamment sobre)… Le casting à lui seul mérite qu’on s’attarde sur ce film un peu méconnu et très mémorable consacré au grand métier de journaliste. Etant l’un de ceux-là, je peux l’affirmer : les temps ont changé. En bien ou en mal, d’ailleurs, mais une chose est sûre : cette vision-là du métier est formidablement cinégénique.

Le film de Georges Lacombe n’est jamais aussi passionnant que lorsque la caméra virevolte d’un poste à l’autre dans cette salle de rédaction grouillante de vie. Suivant des personnages survoltés, passant de l’un à l’autre, délaissant un chef de salle pour s’intéresser au gestionnaire, s’attardant sur la responsable du courrier du cœur, puis sur l’auteur des nécrologies… Lacombe filme un véritable bestiaire certes légèrement outrancier, mais pourtant criant de vérité.

Il y a du rythme dans ce film sans autre véritable fil conducteur que la rencontre explosive et forcément amoureuse in fine, entre une jeune débutante (Marie Déa) et un reporter vedette (Pierre Fresnay) sous le regard omniprésent, tout puissant et bienveillant du rédacteur en chef (Renoir). Le film est construit comme une succession d’épisodes indépendants les uns des autres, qui illustrent l’évolution de leurs rapports, et du regard que porte la jeune femme sur le métier.

Tout n’est d’ailleurs pas brillant dans ce métier, et la journaliste débutante apprend le sens du devoir de la même manière qu’elle apprend à manipuler et à s’asseoir sur ses principes. Cette succession d’épisodes aux tons très différents (un meeting aérien tragique, une rencontre très people avec une vedette, et un reportage à hauts risques sur un bateau-phare) pourrait manquer de cohérence. Mais Lacombe y apporte un rythme, une vie, qui servent de lien à l’ensemble.

Aussi à l’aise dans l’humour que dans le drame, Lacombe réussit également une dernière partie au suspense haletant. Un rien cynique, mais bienveillant, son film est un bel hommage à une certaine vision du journalisme. Et un pur plaisir de cinéma.

Picpus – de Richard Pottier – 1943

Posté : 3 février, 2018 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1940-1949, Maigret, POTTIER Richard | Pas de commentaires »

Picpus

Une fois acté qu’Albert Préjean n’incarne pas le Maigret tel qu’on se l’imagine en lisant les romans de Simenon, il faut reconnaître que l’acteur, imposé à Richard Pottier par les dirigeants de la Continental, apporte une vision différente et séduisante du commissaire : plus dynamique, plus jeune, plus jeune. Moins massif, mais plus affûté physiquement que tous les autres interprètes du flic le plus célèbre de France.

L’acteur est impérial dans ce rôle, qu’il reprendra à deux reprises (pour les excellents Cécile est morte et Les Caves du Majestic). Son interprétation donne le ton du film, enlevé et plus brutal que la plupart des autres adaptations, à l’image de cette impressionnante bagarre finale.

Comme beaucoup de films de cette période, Picpus doit aussi beaucoup à ses seconds rôles, tous excellents, ces gueules qui dont la richesse de ce cinéma, de Noël Roquevert à Jean Tissier en passant par Pierre Palau et Antoine Balpêtré. Avec un petit coup de cœur pour André Gabriello, ce bon gros au débit impossible, qui s’amuse de sa propre opacité.

Ce personnage (l’inspecteur Lucas) incompréhensible illustre bien l’ironie avec laquelle Pottier filme l’intrigue un peu confuse. L’enquête n’est clairement qu’un prétexte pour enchaîner les scènes réjouissantes, entre noirceur et humour, et dans une belle atmosphère.

Les Passagers de la nuit (Dark Passage) – de Delmer Daves – 1947

Posté : 1 février, 2018 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, BOGART Humphrey, DAVES Delmer | Pas de commentaires »

Les Passagers de la nuit

Troisième des quatre films tournés par le couple Bogart-Bacall, Les Passagers de la Nuit est le seul bancal dans le lot, loin en tout cas de l’aspect mythique des trois autres. Il ne manque pas de qualités ce film, il est même formidable par moments. Mais il y a une poignée de « mais » qui suivent, et qui pour la plupart repose sur un problème central.

Ce gros problème, c’est toute cette première partie filmée en caméra subjective, procédé qui n’a à peu près jamais vraiment fonctionné. Robert Montgomery l’utilisera pour filmer intégralement sa Dame du Lac cette même année, offrant une expérience tantôt fascinante tantôt pénible au spectateur. Delmer Daves ne l’utilise ici que partiellement, et pour une raison inhérente au scénario : Bogart y est un évadé qui va changer de visage pour passer inaperçu ; impossible donc de montrer son ancien visage.

Pourquoi pas, donc, surtout que Daves soigne ses cadrages subjectifs et n’envahit pas son film avec le procédé, qu’il n’utilise jamais de manière systématique. Mais on le sent contraint par ce choix esthétique, qui le prive en partie de la présence de Bogart. D’ailleurs, même lorsque Daves abandonne la caméra subjective, Bogart apparaît encore le visage couvert de bandelettes. Il faut à peu près une heure pour qu’enfin l’acteur soit réellement visible.

Et là, le film prend une nouvelle dimension. Qu’il ne tient d’ailleurs pas totalement sur la longueur. Le film est magnifique quand Bogart et Bacall sont face à face. Il y a alors une tendresse, un espoir qui domine la noirceur ambiante, et que l’on retrouve aussi avec quelques seconds rôles qui traversent le film : le chauffeur de taxi bien sûr, véritable ange gardien pour Bogart, mais aussi ce couple qui se forme dans le bus que veut prendre le héros vers la liberté.

Mais ces moments sont finalement assez rares. Le scénario emprunte des raccourcis qui font quand même tiquer un peu, et c’est le style de Daves qui permet de rattraper les errements de l’histoire avec un suspense fort bien maîtrisé, et ces rencontres fortuites et bienveillantes, inattendues dans le genre, qui sont clairement la signature du cinéaste.

Surtout, il y a le visage de Bogart, enfin visible, bouleversant comme jamais, parce qu’il est loin de ses habituels rôles de dur : c’est un homme qui semble laisser apparaître son amour. Et c’est très beau. Ce n’est clairement pas le plus grand Daves, ni le plus grand Bogart-Bacall. Mais c’est quand même franchement bien !

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