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Archive pour la catégorie '1940-1949'

Arsenic et vieilles dentelles (Arsenic and old lace) – de Frank Capra – 1941-1944

Posté : 3 novembre, 2022 @ 8:00 dans 1940-1949, CAPRA Frank | Pas de commentaires »

Arsenic et vieilles dentelles

Bien sûr, il y a plus qu’un style Capra, il y a un état d’esprit, des thématiques qui habitent une très grande partie de son œuvre dès sa période muette (The Power of the Press), et jusqu’à ses films d’après-guerre (La Vie est belle, bien sûr) : une manière de critiquer les dérives de la société à travers des fables sociales drôles et enlevées.

Arsenic et vieilles dentelles fait partie des très grandes réussites du cinéaste, et le film porte bien sa signature : on le sent constamment dans le rythme de sa mise en scène, dans ce mélange si savamment dosé de burlesque débridé et d’un réalisme pas loin d’être sordide. Dans son décor aussi, qui semble sorti d’un conte de notre enfance, avec ce cimetière d’un autre temps qui sépare les maisons familiales de deux jeunes amoureux. Pourtant, c’est un film sans équivalent dans la filmographie de Capra, qui n’est jamais allé aussi loin dans la comédie pure et dans l’humour noir.

Une farce, plus qu’une fable. Avec cette adaptation d’une pièce de Broadway à succès, Capra lâche la bride et et n’hésite pas à mettre un pied dans l’outrance. Et c’est à Cary Grant, qu’il n’avait encore jamais dirigé (et qu’il ne dirigera plus jamais) qu’il confie le rôle principal. Le choix n’est pas anodin : c’est le Cary Grant des screwball comedies de Hawks qu’a choisi Capra, et qu’il pousse très loin, au bord de l’autocaricature.

Et voilà quelque chose que Grant maîtrise parfaitement, immense acteur comique qui n’est jamais aussi drôle que quand il va loin. Sa manière de surjouer serait du cabotinage éhonté pour à peu près n’importe qui d’autre. Lui en fait un chef d’œuvre d’interprétation comique. Sa prestation est la colonne vertébrale de la folie du film, l’histoire d’un jeune marié qui réalise que ses adorables tantes dézinguent des vieux messieurs trop seuls, par charité.

A vrai dire, toute la distribution est ainsi basée sur une idée proche de la caricature. Priscilla Lane séduit en surjouant les yeux de biches. Jean Adair et Josephine Hull ne sont formidables que parce qu’elles sont l’incarnation des vieilles dames au grand cœur. Jack Carson est irrésistible dans son rôle de flic forcément un peu benêt. Peter Lorre inquiète avec son bagage de psychopathe bien rodé depuis M le maudit. Et Raymond Massey bien sûr, sosie de la créature de Frankenstein agacé d’être constamment comparé à Boris Karloff.

On aurait bien tort de chercher autre chose dans ce film qu’une pure comédie. Capra laisse l’émotion de côté, ce qui n’est pas courant dans son cinéma. Et il signe un très grand classique comique qui déclenche des fous-rires à peu près incessants. Une merveille, et un film qui vous retape à coups sûr après une journée ou une semaine difficiles. Chef d’œuvre, respect, tout ça tout ça.

Pattes blanches – de Jean Grémillon – 1948

Posté : 27 octobre, 2022 @ 8:00 dans 1940-1949, GRÉMILLON Jean | Pas de commentaires »

Pattes blanches

Une nuit, sur une côte escarpée de Bretagne, les phares d’une voiture percent l’obscurité. L’automobile s’arrête au milieu de nulle part. Un homme d’âge mur en descend, sous le regard de sa passagère, belle femme nettement plus jeune qui découvre le pays. « Un beau pays », lui assure l’homme avec une fierté de coq dans le regard. Elle découvre au loin la silhouette d’un château. Et c’est son regard à elle qui s’éclaire…

En quelques secondes, en une poignée de plans plastiquement superbes, Jean Grémillon plante le décor, installe les bases d’une histoire dont on sent d’emblée qu’elle est placée sous le signe de la tragédie. Il y a du Rebecca dans ce film. Il y a aussi du Gueule d’amour ou du Remorques, deux chefs d’œuvre (nettement plus connus) du cinéaste qui plaçaient des personnages très charismatiques dans les bras d’un amour dévastateur.

Il y a de ça dans Pattes blanches, un film que, pourtant, Grémillon a récupéré un peu par hasard, lorsque Jean Anouilh qui devait le réaliser est tombé malade. D’où vient, alors, qu’il porte à ce point la patte de Grémillon ? Le cinéaste, qui n’avait plus connu de vrai succès public depuis dix ans (L’Etrange Monsieur Victor), et plus tourné de long métrage depuis six (Le Ciel est à vous, magnifique également) transforme cette histoire en une sorte conte tragique dont l’atmosphère flirte avec le fantastique.

Le décor, pourtant, est planté dans la réalité : ce microcosme comme Grémillon aime les filmer. Un petit village de pêcheurs dont la quiétude vacille lorsque l’aubergiste, joué par Fernand Ledoux, revient accompagné de sa « nièce », beaucoup plus belle et beaucoup plus jeune que lui, dont il est évident pour tout le monde qu’elle est sa maîtresse. C’est Suzy Delair, étonnante et magnifique dans un rôle particulièrement complexe : séductrice, manipulatrice, passionnée, humaine…

Un mari, une épouse trop jeune, un amant ? Ce n’est pas si simple. Parce qu’il y a deux amants : un châtelain désargenté (Paul Bernard) et son demi-frère, un bâtard hanté par ses origines (Michel Bouquet, très jeune et déjà très inquiétant). Et parce que chacun porte en soi une sorte de fatalité liée au poids de l’héritage, ou simplement au destin contraire.

Grémillon embrasse tout ce petit microcosme avec un mouvement d’une fluidité extrême. Sa caméra grimpe un escalier en suivant un personnage, qui ouvre une porte et en dévoile deux autres. L’un s’en va, entraînant la caméra avec lui jusqu’à une salle où le point de vue passe à un autre personnage encore… C’est à la fois d’une extrême simplicité et d’une grande beauté.

Cette virtuosité discrète trouve son apogée la nuit du mariage, dont on ne dira rien si ce n’est qu’elle est d’une force irrésistible, le regard du cinéaste semblant épouser le vent violent qui se met à souffler… Grémillon ne tournera plus que deux longs métrages après celui-ci. La réussite de Pattes blanches est telle qu’on ne peut que regretter amèrement qu’il n’est pas plus tourné…

Le Bienfaiteur – de Henri Decoin – 1942

Posté : 5 octobre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1940-1949, DECOIN Henri | Pas de commentaires »

Le Bienfaiteur

Dans une petite ville de province, un riche notable distille le bien où qu’il aille, avec son sens de la justice, son courage, son ouverture d’esprit et sa générosité. D’où vient-il ? D’où vient sa fortune ? Nul ne le sait, nul ne se pose vraiment la question, et ce n’est pas moi qui vais le dévoiler, au risque de gâcher un beau rebondissement qui arrive sans qu’on s’y attende au premier tiers du film, lors d’une séquence de braquage que rien n’annonçait.

Voilà à peu près tout ce qu’on peut dire de ce petit bijou méconnu d’Henri Decoin sans gâcher le plaisir de la surprise. Qui est immense. Decoin alors en plein succès, qui retrouve son acteur des Inconnus dans la Maison, chef d’œuvre autrement plus connu : Raimu, une nouvelle fois magnifique dans le rôle de cet homme au grand cœur et au passé mystérieux.

Drôle, touchant, fort et émouvant, il est bouleversant dans cette séquence charnière où, allant au bout d’un courage qui lui échappait jusqu’alors, il lance un « Je vous aime » à cette femme que les commérages des autres notables lui ont rendu accessible. Et ce n’est pas tous les jours que l’on voit Raimu flirter à l’écran. Retrouvant pour l’occasion une innocence presque enfantine, il est magnifique.

A partir du premier rebondissement, le film n’hésite pas entre différents genres, il les embrasse tous avec le même bonheur : comédie de mœurs, film noir, peinture d’une petite bourgeoisie provinciale, suspense… Decoin trouve un équilibre qu’on peut qualifier de parfait, y compris dans sa manière de donner du corps aux personnages secondaires sans s’y attarder.

Il faut dire qu’il est bien aidé, entre Pierre Larquey, Charles Granval et René Bergeron en notables, Héléna Manson en domestique, Suzy Prim en sainte, et surtout Jacques Baumer en flic parisien, digne précurseur de Columbo. Le genre de seconds rôles qui font la grandeur de ce cinéma français des années 40. Et comme on n’imagine pas un film de cette époque sans musique gouailleuse, Lucienne Delyle apparaît le temps d’une chanson, envoûtant interlude. Et me voilà conquis pour de bon.

La Loi du Nord / La Piste du Nord – de Jacques Feyder – 1939-1942

Posté : 26 septembre, 2022 @ 8:00 dans 1930-1939, 1940-1949, FEYDER Jacques | Pas de commentaires »

La Loi du Nord

Un richissime magnat de l’acier de New York tue l’amant de sa femme. Condamné, il s’évade et s’enfuit avec sa secrétaire dans le grand Nord canadien, où il s’alloue les services d’un trappeur chevronné. Ce dernier tombe amoureux de la secrétaire, tandis qu’un caporal de la police montée se lance à leur poursuite et les rejoint bientôt…

Un grand film d’aventure dans les vastes paysages du cercle polaire ? Ce n’est clairement pas ça qui attire Jacques Feyder dans ce projet, pour ce qui sera son avant-dernier film. Certes, il filme le froid et le vent des paysages recouverts de neige. Certes, il y a une vraie tension tout au long de ce périple vers une hypothétique liberté. Mais ce n’est clairement pas ça qui est au cœur du film.

D’ailleurs, Feyder ne fait pas grand-chose pour dissimuler le côté « studio » de son grand Nord. De la même manière qu’il élude soigneusement tous les moments les plus spectaculaires. Le héros s’évade ? Oui, mais au cours d’une audacieuse ellipse qui ne nous dévoile strictement rien des circonstances. L’un des personnages fait une chute qui pourrait être mortelle ? Oui, mais en arrière-plan, et de manière presque subreptice.

Le crime initial : filmé en quelques plans secs et rapides. Le procès : évacué en quelques minutes un peu lourdaude. On le sent d’emblée : tout le film converge vers quelque chose. Pas la course-poursuite dans la neige non plus, qu’une rencontre préalable entre le chasseur et ses proies prend bien soin de désamorcer. Plutôt vers le moment où, enfin, les quatre personnages principaux se retrouvent ensemble, coupés du monde, entourés par une nature hostile.

Et c’est là que le film devient vraiment passionnant, lorsqu’il met en scène trois hommes que tout oppose mais que réunit une même femme. Il faut dire que c’est Michèle Morgan, au sommet de sa grâce, femme de cœur et femme de poigne, qui ne se contente pas d’aimer benoîtement. Loin de là même : c’est elle le moteur de l’intrigue, c’est elle qui prend systématiquement les choses en main, l’air de rien.

Autour d’elle, trois spécimens de virilité revendiquée : le riche homme d’affaires dont elle admire la puissance et qu’interprète Pierre Richard-Willm ; l’officier de la police montée qui perd tous ses moyens à l’apparition d’une femme si belle, beau rôle encore pour Charles Vanel ; et le trappeur Louis avec sa belle gueule toute troublée de découvrir l’amour… L’unique rôle de Jacques Terrane, dont la carrière frémissante d’acteur a été interrompue par la guerre, et par sa mort prématurée en 1941, à l’âge de 25 ans.

Au grand balcon – de Henri Decoin – 1949

Posté : 24 septembre, 2022 @ 8:00 dans 1940-1949, DECOIN Henri | Pas de commentaires »

Au grand balcon

La conquête de l’air, les pionniers de l’aviation… Voilà un thème qui a inspiré un paquet de bons films, aux Etats-Unis (Seuls les anges ont des ailes) comme en France (Le Ciel est à vous). Celui-ci n’est pas le plus connu, il est pourtant passionnant. Et s’il est si réussi, c’est sans doute moins pour les séquences aériennes elles-mêmes que pour les à-côtés.

Il n’y en a d’ailleurs pas beaucoup des séquences aériennes. Question de moyens ou question de point de vue, qu’importe la raison : le fait est que lorsque les avions décollent, la caméra reste le plus souvent au sol. Et les personnages ont le regard braqué vers le ciel, vers ces pilotes qui, parfois au prix de leur vie, repoussent les limites et étendent peu à peu les lignes aéropostales.

Le courrier : voilà qui représente à la fois le tout et le rien pour le chef de la ligne, joué par un extraordinaire Pierre Fresnay. Grillant clope sur clope, le ton sec et l’œil faussement froid de celui qui refuse de laisser ses émotions guider ses décisions, il est à la fois glaçant et émouvant, miroir de ce que deviendra le jeune pilote plein de fougue joué par Georges Marchal.

Decoin donne une vie folle aux scènes de groupes, à cette camaraderie qui trouve ses racines dans des destins personnels. Les scènes sur le terrain d’aviation sont donc très belles. Pourtant, c’est dans le décor inattendu d’une pension de famille que le film trouve son liant : dans cette pension bien réelle baptisée « Au grand balcon » tenue par deux sœurs célibataires qui se découvrent une passion tardive pour ces jeunes pilotes.

Cette pension a bel et bien existé. Elle a été fréquentée par Mermoz ou Guillaumet, dont les destins inspirent ceux des personnages du film. Decoin signe un éloge du courage de ces pionniers. Mais pas un film purement hagiographique. Au grand balcon bouillonne de vie, de sentiments refoulés, d’émotions tues. C’est prenant et c’est beau.

La Charrette Fantôme – de Julien Duvivier – 1940

Posté : 22 septembre, 2022 @ 8:00 dans 1940-1949, DUVIVIER Julien, FANTASTIQUE/SF | Pas de commentaires »

La Charrette Fantôme

Ce n’est pas parce que c’est un film de commande que ça ne peut pas être une œuvre personnelle. La Charrette Fantôme en est un parfait exemple : Duvivier n’est pas à l’origine du projet, qui lui a été confié par la Transcontinental. Ce n’est d’ailleurs pas un matériau tout neuf, puisque le roman de Selma Lagerlöf a déjà été porté à l’écran par Victor Sjöström pour un chef d’œuvre muet. Mais Duviver en tire un film qui porte en lui plusieurs thèmes qui lui sont chers.

Celui de la rédemption pour commencer, omniprésent dans son cinéma, et encore auréolé d’une grande auréole religieuse qui frise, au moins dans une scène, au prêchi-prêcha d’un autre temps. Qui frise seulement, parce que même si la grande séquence du prêche se veut ouvertement grandiloquente, elle est d’une force indéniable, qui vous tire des frissons et donne une vérité indéniable à une situation hautement improbable : des laissés pour compte sont en proie à une violente crise de conscience suscitée par des chants religieux.

Duvivier renoue aussi avec une forme de fantastique très ancré dans la religion, après le beau Le Golem. Ici, il s’agit d’une charrette grinçante annonciatrice de la mort qui va frapper. Et Duvivier se démarque de Sjöström en ne filmant que très rarement la charrette, limitant ses effets visuels pour se contenter de bruits de grincement. Une sobriété qui rend les scènes de mort plus frappantes encore, particulièrement celle de Georges, dont l’agonie se conclut par un gros plan assez traumatisant sur le visage de Louis Jouvet.

Jouvet, impérial en lettré des bas-fonds, fascinant contrepoint à la déchéance du personnage principal joué par Pierre Fresnay. Le premier est cultivé, le second a un solide savoir-faire d’artisan (souffleur de verre en l’occurrence)… Pas exactement l’incarnation typique du sans domicile fixe habituel. Pourtant, il y a dans La Charrette Fantôme une vérité qui, pour le coup, porte indéniablement la patte de Duvivier, dont le plus grand talent a toujours été de nous plonger dans des microcosmes très différents.

Ici, dans cette ville dont on ne sait rien (si ce n’est qu’elle « ici, là-bas, ou ailleurs », ainsi que le précise un carton au début du film), Duvivier fait sentir la crasse, la misère et l’ennui. Fresnay et Jouvet, deux aristocrates de la rue confrontés à leur propre mort, sont magnifiques. Face à eux, Micheline Francey incarne une irrésistible jeune sainte, d’une bienveillance absolue. C’est aussi ça le regard de Duvivier : sans rien gommer de la noirceur de ses personnages, il signe un film extrêmement bienveillant, qui réchauffe le cœur.

Non-coupable – de Henri Decoin – 1947

Posté : 22 août, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1940-1949, DECOIN Henri | Pas de commentaires »

Non-coupable

Henri Decoin est décidément un cinéaste doué, et éclectique. Non-coupable, à mi-chemin entre le film noir et la chronique psychologique, est tourné la même année que Les Amoureux sont seuls au monde, l’une des plus belles histoires d’amour du cinéma français. L’amour, dans Non-coupable, revêt un visage nettement moins avenant…

Celui de Michel Simon en l’occurrence, et il fallait un acteur de sa trempe pour donner toute la mesure de ce personnage si complexe, médecin d’une petite ville qui a sombré dans l’alcool et l’auto-apitoiement, rabâchant une haine de lui-même renforcée par la présence d’une épouse qu’il juge trop belle, trop douce.

Et puis un soir, alors qu’il a pris le volant ivre-mort, il renverse un motard qui meurt sur le cou. Ce pourrait être la fin de l’histoire, ce n’est que le début. Car face au drame, le gentil toubib imbibé révèle une face de lui-même dont il n’avait pas idée. En quelques instants, le regard acéré et l’esprit soudain plus vif que jamais, il maquille la scène du drame pour éviter d’être suspecté de quoi que ce soit.

Et ça fonctionne si bien que le voilà galvanisé par le sentiment d’avoir commis un crime parfait. De quoi lui donner des idées pour faire du ménage autour de lui. L’homme sans histoire et complètement paumé s’est transformé par hasard en génie du crime. Qu’importe d’ailleurs que ce soit le crime : s’il avait été un génie de la musique, l’effet aurait sans doute été le même. Mais cet homme insipide s’est révélé à lui-même, et il a bien l’intention de ne pas laisser passer cette opportunité unique d’exister vraiment.

Le scénario, signé par le dramaturge Marc-Gilbert Sauvajon, est formidable, parfaitement machiavélique. La mise en scène de Decoin est superbe, donnant vie aux zones d’ombres de Michel Simon qui ne cessent de prendre de l’ampleur. De la même manière que la sensation d’oppression prend de l’ampleur au fur et à mesure que le personnage principal prend de l’assurance, narguant la police incarnée par Jean Debucourt, et perdant peu à peu toute barrière morale.

Non-coupable est un film passionnant, chef d’œuvre méconnu d’une richesse étonnante. Decoin réussit dans le même mouvement à rendre son personnage attachant et glaçant, émouvant et machiavélique, superbe et pathétique. Il conclut son film avec une ultime séquence assez géniale, chef d’intelligence narrative : une lettre, une cheminée, un chat, et un rebondissement final qui enfonce le clou avec force.

L’Homme de Londres – de Henri Decoin – 1943

Posté : 9 août, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1940-1949, DECOIN Henri | Pas de commentaires »

L'Homme de Londres

L’Homme de Londres est un roman assez formidable de Simenon : l’histoire d’un simple aiguilleur dans le port de Dieppe, un homme accablé par son statut d’anonyme, qui assiste une nuit à un crime, et qui se retrouve un peu par hasard avec un magot de plusieurs millions qu’il décide de garder pour lui, sans rien en dire à personne.

C’est un roman de Simenon, du meilleur cru. Et comme la plupart des romans de Simenon, l’aspect policier n’est qu’un prétexte, à la fois pour dresser le portrait d’un homme bourré de névroses et habitué à l’échec, et pour recréer l’atmosphère d’un microcosme comme étanche au monde extérieur, où le temps semble s’étirer à l’envi.

Cinéaste décidément passionnant, Henri Decoin vient alors de connaître un grand succès avec Les Inconnus dans la Maison, déjà une adaptation de Simenon. Pas étonnant, donc, qu’il s’y recolle. Et il le fait une nouvelle fois en digne admirateur du romancier, avec une adaptation globalement très fidèle, qui ne diffère finalement de l’original que par quelques détails, notamment par une fin plus ouverte.

Le ton, quand même, reste sombre. L’atmosphère, surtout, est merveilleusement portée à l’écran : la nuit et la brume du port sont particulièrement cinégénique, jusqu’à frôler le cliché. Mais l’atmosphère est bien là, et c’est un petit milieu très cloisonné que filme Decoin, à grand renfort de brouillards et de silhouettes dramatiques de marins.

Le dilemme intérieur de Malouin, l’aiguilleur dont la chance est aussi le fardeau, est un rien moins convaincant, la faute à une voix off un peu maladroitement utilisée. Mais Fernand Ledoux est formidable dans le rôle de cet homme, mari et père odieux tant il est mal dans son costume. Decoin a aussi l’intelligence de ne pas plier le rôle du tueur traqué à la démesure habituelle du grand Jules Berry. Il reste taiseux et mystérieux, et n’en est que plus humain. Le film aussi. Decoin est décidément passionnant.

C’est arrivé demain (It happened tomorrow) – de René Clair – 1944

Posté : 18 juin, 2022 @ 8:00 dans 1940-1949, CLAIR René, FANTASTIQUE/SF | Pas de commentaires »

C'est arrivé demain

Alors qu’il s’apprête à fêter ses Noces d’Or, un vieux couple se remémore les événements incroyables qui leur sont arrivés bien des années plus tôt. Lui n’était qu’un tout jeune journaliste en ce XIXe siècle qui tirait à sa fin… Un jour, devant un vieil archiviste un peu étrange, il émit le rêve de connaître d’avance ce qu’il allait survenir. Le lendemain matin, il découvrit dans sa poche le journal du lendemain…

De cette histoire assez géniale, René Clair a tiré un petit bijou, plein de vie et de dynamisme. Un modèle de rythme et d’inventivité, qui trouve son apogée lorsque le héros lit dans le journal sa propre mort dans un hôtel. Dick Powell (formidable) déploie alors des tonnes d’énergie pour ne pas être là où il doit mourir. Sûr d’être invincible tant qu’il n’est pas dans cet hôtel, il se lance dans une course-poursuite extraordinaire, dans les rues, sur les toits… puis dans le hall de l’hôtel. C’est drôle, filant de gentils frissons amusés.

Dans le même registre, Clair réussit une bien amusante séquence de courses hippiques, où le héros se désespère de gagner immanquablement, parce que ses pari infaillibles confirment l’inéluctabilité de ce qu’il lit dans le journal, donc de sa propre mort.

Le charme immense du film vient surtout de la construction en un long flash-back, qui ajoute à cette histoire qui parle du futur proche un petit sentiment paradoxal de nostalgie. Et une vraie légèreté, puisqu’on sait d’emblée que cinquante ans d’amour attendent les deux jeunes héros.

Linda Darnell est charmante (et très vite très amoureuse), Jack Oakie est joyeusement grotesque, John Phillibert est attachant en « ange gardien »… A leur image, il règne sur le film une bienveillance et une grande tendresse. Voilà ce qu’on appelle un feel-good movie.

Le Démon des armes (Gun Crazy) – de Joseph H. Lewis – 1949

Posté : 15 juin, 2022 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, LEWIS Joseph H. | Pas de commentaires »

Le Démon des armes

Il a plutôt un bon fond, Bart, depuis qu’il est tout petit. Mais allez savoir pourquoi, il a toujours eu un penchant très appuyé pour les armes. Les lance-pierres quand il était gosse, puis la carabine que lui a offerte sa sœur, et puis les pistolets, qu’il ne pouvait s’offrir, et qu’il a fini par voler dans la vitrine d’un armurier. C’est la scène d’ouverture, d’une beauté et d’une puissance assez exceptionnelles.

Mais quand même, il a toujours un bon fond, Bart. Après la maison de correction, après l’armée, il retrouve ses amis d’enfance avec l’envie de s’installer, et de mener une vie normale et rangée. Mais il y a toujours cette passion des armes. Alors quand il rencontre la belle Annie Laurie, tireuse d’élite dans un cirque, c’est le coup de foudre, la rencontre de deux doubles qui s’attirent et qui ne tardent pas à prendre la route ensemble.

La belle ne le cache pas : « je ne suis pas bonne, je ne l’ai jamais été ». Mais lui s’en moque, et il se laisse entraîner dans une virée sans retour. Entre eux, c’est de la dynamite. Une passion dévorante et explosive. Littéralement. « We go together, Annie. I don’t know why. Maybe like guns and ammunition go together. »

Comme Phil Karlson, Joseph H. Lewis est un maître de la série B noire, brillant, mais que la postérité n’a pas élevé au niveau qu’il mérite. Gun Crazy est l’un de ses très, très grands films. La seule séquence d’ouverture suffit à confirmer définitivement le sens visuel du gars, la puissance de son style, complètement au service de la narration, de l’immersion du spectateur.

Lewis ralentit le rythme ou l’accélère en fonction des émotions, de l’excitation ou de la peur de ses personnages principaux, précurseurs de Bonnie et Clyde. Particulièrement de Bart, à qui John Dall (le cynique et morbide interprète de La Corde) apporte un mélange d’assurance, de fragilité et de fièvre. C’est son point de vue à lui que privilégie Lewis, faisant du personnage de Peggy Cummings, superbe, à la fois un symbole de la pureté de la jeunesse et de danger.

La séquence du braquage meurtrier est particulièrement réussie, parce que la caméra ne s’attarde que sur ce que Bart voit vraiment. La peur, le danger, la vitesse, l’excitation, mais pas la mort, qu’il ne découvre ou dont il n’accepte vraiment l’idée que bien plus tard, lorsqu’il a le temps de se poser des questions sur lui-même.

Tout est beau dans ce film serré et implacable, comme une spirale infernale ou comme un rêve éveillé qui conduit, comme il se doit, dans une sorte d’entre-deux baigné de brume, conclusion presque surnaturelle qui rapproche ce film noir du conte. Morbide et romantique.

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