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Archive pour la catégorie '1930-1939'

Allô Berlin ? ici Paris ! – de Julien Duvivier – 1932

Posté : 8 avril, 2021 @ 9:20 dans 1930-1939, DUVIVIER Julien | Pas de commentaires »

Allo Berlin ici Paris

Il y a un truc quand même dingue avec Julien Duvivier, c’est la modernité, l’ouverture et l’intelligence du type. Et, oui, ça fait en fait trois trucs dingues. Grand cinéaste du muet, qui terminait cette première période en apothéose avec un chef d’œuvre, Au bonheur des dames, il se plie aux contraintes du parlant avec une gourmandise, et une maîtrise étonnante.

Quand beaucoup de cinéastes restent encore prisonniers de l’encombrante technique du sonore, et signent des films statiques, lui balade ses caméras avec une liberté jamais entravée. C’est particulièrement flagrant lors de la visite de Paris, réjouissant moment plein d’ironie et de drôlerie. Parce que oui, c’est une comédie que signe Duvivier. Et une comédie vive et enlevée, qui vient clamer avec bonheur que Duvivier n’était pas qu’un cinéaste sombre.

Bien sûr, il y a un fond de gravité, qui apparaît surtout dans la superbe séquence du Lapin Agile, le fameux cabaret de Montmartre, où un chanteur entonne une complainte écrite par Duvivier lui-même (première chanson d’une longue série qu’il écrira pour ses films, tout au long de sa carrière). Chanson fascinante qui souligne le vague à l’âme de la jeune héroïne, déçue par l’homme qui l’accompagne et qu’elle imaginait très différent…

Emballé par le rythme et la vivacité de cette comédie, par le joli minois de Josette Day aussi, j’en oublierais presque d’évoquer l’intrigue, et le titre. « Allô Berlin, ici Paris ! » C’est l’histoire d’amour à distance, dans un premier temps, d’une opératrice de téléphone à Paris et d’un homologue de Berlin, qui ne se sont jamais vus, mais qui sont tombés amoureux l’un de l’autre par la voix, à force de se croiser chaque jour pour mettre en contact d’autres correspondants…

Cette belle idée donne aussi la forme du film, fait de constants parallèles entre Paris et Berlin (les deux amoureux sont surveillés de la même manière par leurs supérieurs, sont également trahis par leurs camarades…). Un parti-pris dont Duvivier tire un montage brillant, notamment pour la mise en place du récit, assez formidable. C’est aussi un thème qu’il ne cessera d’aborder : les liens entre les êtres du monde entier, que la culture peut séparer, pas les frontières.

Cette fois, c’est une comédie romantique et enthousiasmante que signe Duvivier. Avec une gravité sous-jacente, certes, mais avant tout une douceur et même une tendresse pour ce couple que tout cherche à contrarier, les envieux comme l’époque. L’amour, il n’y a que ça de vrai…

Le Blanc et le noir – de Robert Florey et Marc Allégret – 1930

Posté : 3 mars, 2021 @ 8:00 dans 1930-1939, ALLEGRET Marc, FLOREY Robert | Pas de commentaires »

Le Blanc et le noir

Adaptée d’une pièce de Sacha Guitry, dont elle garde la structure en quatre actes et l’unité de lieu, cette comédie a cette particularité de moins faire rire que glacer le sang par la cruauté hallucinante des situations, et par un cynisme dont on a un peu de mal à définir s’il est assumé au troisième degrés ou s’il est le fruit d’une vision de blanc condescendant (pour rester soft). Peut-être un peu des deux…

Un couple de bourgeois s’engueule. Neuf mois plus tard, la femme accouche d’un bébé noir. L’homme décide de tout faire pour cacher la vérité à sa femme (qui n’a pas encore vu le bébé) et fait appel à l’assistance publique pour échanger l’enfant avec un bon petit blanc, bien rose, sous le regard approbateur de ses amis et du médecin de famille.

« Il serait bicéphale… ou hermaphrodite… il n’y aurait rien à dire… Mais un noir ! » Voilà tout ce que le médecin, vieillard priapique dur d’oreille, trouve à dire au père désabusé que joue Raimu (qui retrouve un rôle qu’il avait tenu sur scène quelques années plus tôt). Et cette réplique si énorme tendrait à faire pencher pour un humour très noir pas dupe. La dernière réplique lancée par Aimos dans le rôle de l’ami fidèle va aussi dans ce sens : « Tout compte fait, ce n’est pas tellement déshonorant », d’un cynisme sans borne.

Le film bouscule, en tout cas, dérange, et laisse un goût amer. Il aborde avec une légèreté troublante la vision qu’a la bonne bourgeoisie blanche d’alors des « nègres ». C’est d’ailleurs tout ce qui peut jurer dans une société si uniformisée qui est tourné en dérision, à l’image de cet obèse obligé de prendre deux chaises pour s’asseoir. Quant au père biologique de l’enfant, le fait qu’il soit un chanteur reconnu fait de lui un noir acceptable… mais quand même, un nègre.

Reste qu’il y a là une cruauté réellement assumée, qui trouve son apogée dans la visite de l’assistance publique, où Raimu va « faire son marché », découvrant des alignements d’enfants parfaitement blancs et sages. Le ton est constamment exagéré, le jeu lui-même des acteurs est volontiers outré (à l’exception de celui de Raimu, dont c’est pourtant le premier film parlant, intense et posé), quelques épisodes font sourire (les apparitions d’un tout jeune Fernandel, dans son tout premier rôle). Mais drôle de comédie quand même, qui bouscule et évite consciencieusement toute zone de confort.

Tarakanova – de Raymond Bernard – 1930

Posté : 28 février, 2021 @ 8:00 dans 1930-1939, BERNARD Raymond, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Tarakanova

Toujours sous le charme d’Edith Jéhanne depuis le très beau L’Amour de Jeanne Ney… La filmographie de la belle ne compte que huit films, dont la moitié sont réalisés par Raymond Bernard. Ce Tarakanova est un film à sa mesure, aussi ample et tragique que le film de Pabst était ample et romanesque.

L’actrice était française, née à Châteauroux nous apprend Wikipédia (pas vérifié à l’état civil) de parents aux patronymes bien française. Pourtant, c’est une nouvelle fois une Russe qu’Edith Jéhanne interprète ici. Un personnage historique (et largement romancé) : la « princesse » Tarakanova, qui affirmait être la fille de la défunte impératrice Elisabeth Ie, et donc l’héritière naturelle du trône, face à Catherine II de Russie.

Le film de Raymond Bernard fait de la belle un objet de manipulation : une jeune tzigane qu’un intriguant visant à la destitution de Catherine II choisit pour sa ressemblance avec la véritable héritière, qui a elle renoncé à toute ambition pour vivre recluse dans un couvent. Le personnage d’Edith Jéhanne est d’autant plus fort qu’elle se laisse réellement convaincre qu’elle est la fille de l’impératrice, elle qui n’a jamais su qui était sa mère.

Raymond Bernard a de gros moyens pour reconstituer la Russie du 18e siècle. Il a surtout de grandes et belles ambitions visuelles. L’enterrement du tsar, l’armée qui part au combat en pleine nuit, les mouvements des troupes russes… autant de morceaux de bravoure dont le cinéaste fait de superbes moments de cinéma. Ses mouvements de caméra très fluides, la richesse des cadres, le travail sur le montage, tout est au service de l’intimité des personnages.

Très moderne même, Bernard, lorsque sa caméra s’affole pour filmer la jeune tzigane poursuivie par des hommes qui la menacent, ou avec les images spectaculaires du hissage des voiles. Son style atteint même des sommets lors de la scène clé du film : sur le canot qui conduit la jeune femme à sa perte, alors qu’elle est encore toute pleine d’illusions. Par un montage alterné majestueux, le rêve de celle qui se voit en impératrice se confond avec la marche funeste vers son destin tragique.

Un bémol, et un seul : la post-synchro un peu douteuse qui sonne comme un passage obligé en cette période de transition vers le cinéma parlant, avec des chansons entonnées avec une voix stridente qui gâchent un peu l’émotion que procure le visage d’Edith Jéhanne. Pas de quoi bouder ce film, intensément beau.

Le Champion (The Champ) – de King Vidor – 1931

Posté : 25 février, 2021 @ 8:00 dans 1930-1939, VIDOR King | Pas de commentaires »

Le Champion Vidor

Grand cinéaste du muet (immense, même), Vidor fait partie de ces rares réalisateurs dont le passage au parlant n’a absolument pas remis en cause ni l’excellence, ni l’ambition formelle. Ce Champion est certes plus convenu que son premier talkie Hallelujah, dans les thèmes abordés comme dans l’ampleur de la mise en scène, mais Vidor fait de ce drame bien dans la veine de Frances Marion un beau moment de cinéma, où le geste dépasse de loin le propos.

C’est flagrant dès la première scène, toute simple. Wallace Beery, ex-champion de boxe qui reprend l’entraînement, que l’on découvre faisant un footing derrière une voiture fatiguée, accompagné par son fils, Jacky Cooper. Rien de plus, pas d’enjeu dramatique fort. Mais cette simple scène dit déjà tout des rapports père/fils au cœur du film, et de l’approche du réalisateur, qui associe mouvement et sentiment dans un superbe travelling, pas si courant dans ces premières années du cinéma parlant.

Non, The Champ n’est pas un très grand Vidor. L’émotion a beau être grande, on sent la production taillée pour Wallace Beery, acteur sympathique et touchant (qui obtient l’Oscar pour ce rôle), mais au registre bien calibré. Et Frances Marion est une scénariste qui n’hésite jamais à rajouter des violons bien grinçants. L’histoire de ce garçon tiraillé entre son père et sa mère, le premier vivant pauvrement mais intensément, la seconde menant une vie de grande bourgeoise, n’est pas la plus délicate du monde. Mais on marche.

Comme on fond devant les larmes de Jacky Cooper, devant la culpabilité de Wallace Beery qui ne cesse de perdre au jeu le cheval de son fils, et devant l’aspect éphémère flagrant de ce paradis de l’enfance, dénué des règles habituelles de la société. Un Vidor mineur, mais diablement attachant.

Scène de la rue (Street Scene) – de King Vidor – 1931

Posté : 24 février, 2021 @ 8:00 dans 1930-1939, SIDNEY Sylvia, VIDOR King | Pas de commentaires »

Scène de la rue

Un quartier populaire de New York, un été caniculaire… La caméra de King Vidor ne quitte jamais le perron d’un immeuble modeste, où les locataires se croisent, papotent, cancanent, ou se déchirent, dans cette adaptation d’une pièce à succès d’Elmer Price, Prix Pulitzer en 1929.

Street Scene n’échappe d’ailleurs pas à l’aspect théâtral de l’entreprise, avec sa stricte unité de lieu et de temps : trois scènes clairement définies, entrecoupées par des ellipses fortes en tension dramatique ; l’une laissant en suspens le destin d’une femme sur le point d’accoucher ; l’autre celui d’une autre femme gravement blessée.

King Vidor, grand cinéaste du mouvement et de la foule, relève un vrai défi avec ce dispositif théâtral qui se concentre sur un décor de quelques mètres carrés seulement, avec beaucoup d’enjeux hors champs. Il s’en tire avec les honneurs, même si on le sent contraint par ce parti-pris.

Mais il donne de la vie à cette petite communauté, bien servi par de beaux acteurs : Sylvia Sidney en jeune femme femme tragique et forte, Beulah Bondi en commère affreuse, John Qualen en brave concierge… Surtout, c’est dans les détails qu’on retrouve le talent du cinéaste : dans cette série de plans inauguraux qui rendent palpables la chaleur accablante, ou dans celle du premier « entracte » qui suggère la nuit qui passe, préfigurant les images de voisins dans Fenêtre sur cour, bien plus tard.

Mais c’est dans les deux scènes de foule que le réalisateur du bien nommé La Foule rappelle vraiment le grand cinéaste qu’il est : deux séquences où le drame attire les curieux, libère les passions morbides… et dont Vidor fait le cadre idéal pour isoler ses héros, comme prisonniers d’un environnement étouffant et mesquin.

Pas le chef d’œuvre de Vidor, non, mais un film intense et sensible, et ancré dans une réalisé sans concession, et sans illusion.

Stingaree (id.) – de William A. Wellman – 1934

Posté : 15 février, 2021 @ 8:00 dans * Pre-code, 1930-1939, WELLMAN William A. | Pas de commentaires »

Stingaree

Voilà le genre d’histoires qu’on n’imaginerait plus portée à l’écran aujourd’hui. Naïve, romanesque, pleine de grands sentiments… Un film qui donne la banane, quoi, sorte de joyeux divertissement pour un Wellman très prolifique (quatre à cinq films par an, rien à jeter) qui s’était fait une spécialité des films noirs sociaux depuis le début des années 30.

On en est loin avec Stingaree, sorte de western australien dont l’action se déroule vers 1875, et qui met en scène un célèbre bandit qui sacrifie sa liberté pour un jeune et belle orpheline rêvant de devenir chanteuse, une variante de Cendrillon étouffée par une marâtre obnubilée par sa propre voix (insupportable).

La jeune femme, c’est Irene Dunne, très bien, jamais minaudeuse, toujours digne. Le bandit, c’est Richard Dix, déjà vétéran (il fut un grand cowboy du muet) et parfait en hors-la-loi de charme. Il l’enlève, se laisse emprisonner pour lui offrir la chance de devenir célèbre… Mais le ton est léger, et on sait bien que tout ça ne peut que bien finir, peu importe le réalisme.

Stingaree est une petite chose, brève et sans prétention. Mais Wellman en fait quelque chose de très beau par la place qu’il accorde à la musique. Tous les moments clés du film, tous les morceaux de bravoure, de suspense, tournent autour d’airs fredonnés ou joués au piano, d’une chanson entendue dans un bar et narrant les exploits du bandit, ou des récitals que finit par donner Irene Dunne, jusqu’à une dernière dramatique où la frontière entre la scène et les coulisses est abolie.

Romance, action, suspense, humour (avec d’incontournables seconds rôles : Andy Devine en sidekick maladroit et attachant, Una O’Connor en femme de chambre à la voix stridente)… Wellman signe une petite récréation franchement réjouissante.

Maria Chapdelaine – de Julien Duvivier – 1934

Posté : 5 février, 2021 @ 8:00 dans 1930-1939, DUVIVIER Julien, GABIN Jean | Pas de commentaires »

Maria Chapdelaine

Le Grand Nord canadien, la province de Québec loin des grandes villes… quelques familles ont fait le choix de vivre à l’écart de la civilisation, bûcherons ou trappeurs. Ils mènent une vie dure, simple mais harmonieuse, qui ressemble sans doute trait pour trait à celle de leurs aînés.

Un terrain de jeu passionnant pour Duvivier, le plus grand de nos cinéastes anthropologues. A sa manière, il choisit de tourner le film sur les lieux même de l’intrigue, dans des décors naturels dont il ne cache rien de la beauté ni de la rudesse. Dans cette nature sauvage, c’est surtout les hommes et les femmes qui intéressent Duvivier : leur quotidien, leur folklore, les longues soirées de ces hivers qui n’en finissent pas, les joies, les pleurs, les drames…

Au cœur du film, Maria Chapdelaine, toute jeune femme qui a toujours vécu dans ce décor, symbole d’un mode de vie menacé par le monde contemporain. Elle est tiraillée entre trois hommes : l’un lui offre une vie plus facile dans la grande ville, le deuxième une vie rude telle qu’elle l’a toujours vécue, et le troisième le grand amour.

Le dernier, c’est Jean Gabin, et c’est un film majeur pour lui. Parce qu’il marque sa première collaboration avec Julien Duvivier, et parce que cette rencontre sera un déclic pour l’acteur, qui ne tournera plus que des films majeurs dans les années à venir.

Pour l’heure, il retrouve Madeleine Renaud, sa partenaire idéale de La Belle Marinière et Le Tunnel. Et l’alchimie entre ces deux là est immédiate, parfaite. Tous deux n’ont que peu de scènes ensemble, mais Duvivier fait de leur relation la colonne vertébrale du film.

Frappant pour la peinture qu’il fait de cette communauté, le film est aussi passionnant par ses parti-pris esthétiques. Au réalisme des scènes en décors naturels, Duvivier ajoute des procédés purement cinématographiques : des surimpressions, de rapides plans de coupes, ou des transparences qui donnent vie aux souvenirs, aux pensées ou aux rêves de ces personnages confrontés à la solitude. Le résultat est une immersion fascinante dans ce monde rude et séduisant à la fois.

Un chien qui rapporte – de Jean Choux – 1931

Posté : 23 janvier, 2021 @ 8:00 dans 1930-1939, CHOUX Jean | Pas de commentaires »

Un chien qui rapporte

Le chien qui rapporte du titre a été dressé par un maître désireux de se faire de l’argent facile pour rapporter de riches célibataires à des jeunes femmes libres… En l’occurrence à Arletty, quasi-débutante au look très daté années folles, et à la sensualité affolante, laissant plus que découvrir les formes de son corps…

L’histoire, adaptée d’une pièce de théâtre, a l’air un peu con comme ça. Elle l’est, franchement et sans réserve. On a autant de mal à croire à cette histoire de chien dressée qu’aux personnages eux-mêmes, pas franchement dégrossis. Mais le film de Jean Choux a d’autres intérêts.

Choux, surtout connu pour Jean de la Lune avec Michel Simon, est plus un formaliste qu’un raconteur d’histoires. Dans Un chien qui rapporte, il se permet des tas de petites audaces formelles plus ou moins convaincantes, mais dont on ne peut que saluer l’ambition.

Dès le générique, un détail annonce l’approche de Choux : outre la réalisation du film, Choux assure aussi le montage sonore. Et ce n’est finalement pas tant un détail que ça : ils ne sont pas si nombreux, les cinéastes de l’époque, à voir le cinéma comme un art global, où le son est aussi important que l’image. Choux expérimente, donne le sentiment de vouloir tout essayer, avec succès par moment, en vain à d’autres.

Il joue sur le son, donc, faisant résonner une sonnette de porte avec les images d’un rêve, avec le bruit d’un moulin à café qui n’en finit pas de tourner, ou des pas à l’étage du dessus… Il joue avec les cadres, se permettant d’étranges plans à l’envers, ou couchés. Il joue avec la vitesse, accélérant ou ralentissant le mouvement, et avec le montage, parfois syncopé, souvent audacieux.

Ou comment faire d’une histoire sans le moindre intérêt un terrain d’expérimentation assez excitant…

Révolte à Dublin (The Plough and the Stars) – de John Ford – 1936

Posté : 15 janvier, 2021 @ 8:00 dans 1930-1939, FORD John, STANWYCK Barbara | Pas de commentaires »

Révolte à Dublin

Le Mouchard avait été un triomphe. C’est tout logiquement que la RKO a confié à Ford la réalisation de cette adaptation d’une pièce triomphale de Sean O’Casey, auteur que le cinéaste admirait (il lui avait proposé, en vain, d’écrire le scénario du Mouchard). Le contexte est le même, la lutte pour l’indépendance de l’Irlande, et on retrouve la même opposition entre la volonté jusqu’au-boutiste et la fragilité de l’individu.

Après la lâcheté inconsciente de Gypo dans le film précédent, Ford s’intéresse au regard des femmes. « Les hommes sont faits pour se battre, les femmes pour pleurer », lance Barbara Stanwyck, qui passe effectivement tout le film la larme à l’œil, filmée en gros plan. On lui doit sans doute le plan le plus fort du film, lorsque les premiers coups de feu retentissent et qu’on n’en voit que sa réaction à elle, dans une chambre un peu triste fermée sur l’extérieur.

The Plough and the Stars évoque les premières heures de la lutte : en 1916, lorsqu’une poignée d’hommes a occupé le bureau de Poste de Dublin dans une bataille sanglante et vouée à l’échec. Mais un échec fondateur, moment historique dont Ford tire un film étrange et inégal.

Pour la dimension historique, on retiendra surtout un drapeau arraché qui flotte dans le ciel avant de redescendre. Et, moins symbolique mais plus dynamique, une superbe poursuite sur les toits de Dublin. Pour le reste, la reconstitution de cette prise de la Poste manque étonnamment de souffle, expédiée en quelques plans fonctionnels.

On retrouve davantage la patte de Ford dans quelques scènes nocturnes, dans sa peinture des mères sacrificielles filmées comme des piétas, et surtout dans l’humour qu’il instille dans ses scènes de bar, d’où émerge la révélation du film : Barry Fitzgerald, l’un des rares comédiens de la pièce de théâtre à retrouver son rôle à l’écran. Ford le réutilisera à plusieurs reprises, toujours dans des rôles semblables de joyeux pochards à l’accent irlandais énorme, jusqu’à L’Homme tranquille.

Passionnant mais inégal ce film, dont on imagine bien ce qu’il a pu représenter d’important pour Ford, pourtant moins intéressé par l’héroïsme des Irlandais que par leurs aspects les moins glorieux : le romantisme exclusif de Barbara Stanwyck, bien sûr, mais aussi cette étonnante séquence centrale, où les Dublinois profitent du chaos pour piller les magasins. Étonnant.

Le Mort en fuite – d’André Berthomieu – 1936

Posté : 13 janvier, 2021 @ 8:00 dans 1930-1939, BERTHOMIEU André | Pas de commentaires »

Le Mort en fuite

Deux mauvais acteurs de revue trouvent une idée géniale pour s’assurer la publicité qui fera d’eux des vedettes : faire croire à tout le monde que l’un a assassiné l’autre par jalousie. Après bien des difficultés, le plan marche au-delà de leurs espérances, en tout cas dans sa première partie : le faux assassin est condamné à mort. Mais quand il doit réapparaître, le second est enlevé par erreur par des Soviétiques, qui le prennent pour un ancien général en fuite…

Michel Simon, Jules Berry, et un festival de cabotinage assumé pour cette comédie étonnante, à la fois vive et longuette, grotesque et audacieuse. Le cabotinage est le sujet même du film, et ne concerne pas que ces deux acteurs. A propos, Simon et Berry sont assez géniaux quand ils jouent les mauvais acteurs, donnant une vie inattendue à leur surjeu. Une vraie performance, même si l’un et l’autre ont à leur actif une tonne de rôles plus marquants.

Autour d’eux, le cabotinage est partout. Chez la vedette du show d’abord, « mobile » ravie de se retrouver à la une des journaux. Chez les « témoins » de l’affaire, qui prennent le tribunal pour une scène. Et chez l’avocat du « tueur », qui se prépare pour « son » moment, « son » triomphe, la plaidoirie qui tient du théâtre plus que de la vérité.

Ce n’est, franchement, pas d’une finesse immense. Les ficelles sont énormes (le coup du sosie, il fallait oser), les détails aussi (mon dieu cet accent belge!)… Mais il y a derrière ça un travail étonnant de mise en scène. André Berthomieu filme cette grosse comédie comme un drame sombre et réaliste. Le dernier tiers, surtout, avec la tension qui monte et le suspense qui se met en place, a toutes les caractéristiques d’un film noir tragique. Cadres soignés, ombres profondes, gros plans dramatiques…

A défaut d’être totalement convaincant, Le Mort en fuite a au moins le mérite d’être étonnant.

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