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Archive pour la catégorie '2010-2019'

L’Empereur de Paris – de Jean-François Richet – 2018

Posté : 16 janvier, 2019 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 2010-2019, RICHET Jean-François | Pas de commentaires »

L'Empereur de Paris

Il a de la gueule, Vincent Cassel. De la gueule, une présence indéniable, et une capacité pas si commune à se glisser naturellement dans des époques différentes. Le voilà donc en bagnard évadé qui devient chef d’une police alternative dans le Paris napoléonien. En Vidocq, donc, reprenant des frusques portées par des tas d’acteurs avant lui (depuis Harry Baur dans les années 1900, d’après Wikipédia) et salement chiffonnées par Depardieu dans le machin de Pitof (quelqu’un a des nouvelles ?).

Alors forcément, au grand jeu des comparaisons, Cassel sort vainqueur par KO, terrassant les interprétations télévisuelles bien lisses des années 60, ou même l’interprétation toute en suavité de George Sanders (dans l’excellent Scandale à Paris). Pas que le film de Richet soit meilleur que celui de Douglas Sirk, non. Mais il prend le parti d’un certain réalisme, à la fois dans le soin apporté à la reconstitution historique (merci aux effets spéciaux, très réussis) et dans le rapport à la violence.

C’est donc un film brut qui sent le parfum de la rue, que nous offrent Richet et Cassel, dix ans après Mesrine. Une grosse production comme le cinéma français n’ose en faire que très rarement. On peut faire la fine bouche, souligner la paresse d’un scénario qui accumule tous les poncifs et tous les rebondissements faciles (on devine dès leur première apparition qui va mourir et qui va survivre, et presque comment), et on n’aurait pas tort de le faire.

OK, on sait d’emblée que Vidocq ferait mieux de laisser l’autre bagnard se noyer. On sait qu’il ferait mieux de ne pas y aller, à ce rendez-vous tout foireux. On sait aussi que sa croisade finira dans un bain de sang, comme dans Les Incorruptibles de De Palma auquel Richet semble régulièrement se rapprocher. Strictement zéro surprise, donc.

Pourtant, l’ambition de la reconstitution, l’ampleur de la mise en scène, et surtout l’interprétation, procurent un plaisir rare dans un cinéma populaire rarement aussi ample. Le regard sombre, les poings serrés, Cassel a la carrure des grandes stars. A ses côtés, de Chesnais à Lucchini en passant par Thierrée et Menochet, les seconds rôles ne sont pas oubliés. Les femmes, quand même, sont pauvrement traitées : Olga Kurylenko et Freya Mavor (cette dernière a quand même droit à une belle séquence de suspense) sont largement cantonnées à un affrontement de charmes. Fort agréable au demeurant, mais franchement vain.

Une affaire de famille (Manbiki kazoku) – de Hirokazu Kore-eda – 2018

Posté : 11 janvier, 2019 @ 8:00 dans 2010-2019, KORE-EDA Hirokazu | Pas de commentaires »

Une affaire de famille

Une famille pauvre de Tokyo : le père, la mère, le fils, la grand-mère, la belle-sœur. Tous vivent ensemble dans une vieille cahute perdue au cœur d’un quartier d’immeubles modernes, des petits vols commis par le père et son fils ensemble. Un jour, ce joyeux équilibre est bousculé par la découverte d’une fillette couverte de bleues, laissée dans le froid de l’hiver par des parents visiblement peu aimants. Alors ils décident de la garder avec eux.

Et ce moment précis est celui où tout bascule. Ce plan simple et beau où la « mère » s’abaisse avec la fillette dans ses bras, geste d’amour qui signifie que non, ils ne remettront pas l’enfant à des parents légitimes mais indignes, ce plan transforme en une poignée de secondes bouleversantes le film aimablement social qui s’annonçait en un sublime mélodrame, dans ce que ce terme a de plus pur et de plus délicat aussi.

C’est aussi à cet instant où les vérités que l’on croyait bien établies commencent à s’effriter. « Ce n’est pas un enlèvement, puisqu’on ne réclame pas de rançon », résume la maman. C’est donc une adoption presque en bonne et due forme, un membre qui vient s’ajouter naturellement à la famille. Une famille qui, de fait, ne s’est construite que comme ça.

Kore-eda, cinéaste que (honte sur moi) je découvre avec ce film qui lui a valu la Palme d’Or, réinvente la notion de « famille de cœur ». On ne choisit pas sa famille ? On sort du film en se demandant pourquoi on continue à vivre avec cette idée. Cette famille inventée de toutes pièces, quasi-fantasmées, est-elle vraiment illégitime ? On aurait tellement envie d’affirmer que non, on voudrait tellement un happy end dont on sait qu’il est impossible. Et pourtant…

Il y a dans Une affaire de famille la douceur des souvenirs d’enfance, d’un paradis perdu. Est-ce la notion officielle de la famille que Kore-eda transgresse ici ? Ou plus largement les cadres trop contraignants de la société ? Cette famille composée qui vit dans une vieille maison traditionnelle, véritable capharnaüm où tous semblent montés les uns sur les autres, n’est-ce pas plutôt un havre de paix et d’amour, dernier vestige d’une société humaine entourée de toutes parts par une modernité qui est là, physiquement et matériellement, à portée de regards ?

C’est un thème qui irrigue le cinéma japonais depuis toujours : Ozu en avait déjà fait l’un des fils conducteurs de ses films. Kore-eda s’inscrit dans cette tradition. Loin des cinéastes en colère qui dénoncent, lui pose un regard plein d’une tendresse teintée d’amertume sur des personnages imparfaits mais dont les choix leur ont permis de trouver un bonheur intense, parfait et fragile. Sur le fil. Magnifique.

On peut dire des tas de chose sur Une affaire de famille. Mais le plus juste est peut-être aussi le plus simple : Une affaire de famille est un beau film. Vraiment beau.

Astérix et le secret de la potion magique – de Alexandre Astier et Louis Clichy – 2018

Posté : 3 janvier, 2019 @ 8:00 dans 2010-2019, ASTIER Alexandre, CLICHY Louis, DESSINS ANIMÉS | Pas de commentaires »

Astérix Le Secret de la potion magique

Quatre ans après Le Domaine des Dieux, Alexandre Astier et Louis Clichy remettent ça, non pas avec l’adaptation d’une BD, mais avec une histoire originale voulue comme un hommage à l’esprit de Goscinny et Uderzo. Esprit que l’on retrouve effectivement, mâtiné comme le précédent long métrage de celui d’Astier, qui s’autocite avec gourmandise lorsque les quelques notes de Kaamelott retentissent dans les troupes des Romains.

Le film a les qualités et les défauts du précédent : la même manière de respecter l’esprit de la bande dessinée tout en l’ancrant dans l’époque actuelle, mais aussi un certain manque de folie, que la fin toute en excès, comme un clin d’œil au très mal aimé (et pour cause) album Le Ciel lui tombe sur la tête, ne permet pas d’oublier.

Le plus intéressant dans ce nouveau long métrage, c’est la volonté d’Astier d’évoquer un thème inattendu : celui du temps qui passe, du vieillissement, à travers l’histoire du druide Panoramix qui, se sentant diminué par l’âge, se cherche un successeur. Une manière d’inscrire le plus intemporel des héros de BD dans une réalité qui lui échappait jusqu’à présent.

Astier rompt aussi avec quelques habitudes très ancrées. Il féminise ainsi (un peu) cette tribu très patriarcal, en mettant notamment les femmes du village en première ligne face aux Romains. Homme de troupe, il écarte aussi longuement l’homme providentiel Astérix au profit d’une union forcée entre les Gaulois et les Romains face à un ennemi plus menaçant. Les temps ne sont plus ce qu’ils étaient…

Le Grinch (The Grinch) – de Yarrow Cheney et Scott Mosier – 2018

Posté : 26 décembre, 2018 @ 8:00 dans 2010-2019, CHENEY Yarrow, DESSINS ANIMÉS, FANTASTIQUE/SF, MOSIER Scott | Pas de commentaires »

Le Grinch

En 2000, Jim Carrey avait incarné le Grinch dans une adaptation live de ce roman pour enfants du Dr Seuss. Avec une certaine folie et une méchanceté que l’on retrouve dans cette nouvelle adaptation, animée cette fois. Une adaptation que l’on doit au studio Illumination. Evidemment, aurais-je envie d’ajouter, tant le personnage rentre parfaitement dans le cahier des charges du studio depuis Moi, moche et méchant et Le Lorax.

Derrière chaque méchant se cache un cœur qui ne demande qu’à grossir et à s’exprimer. On se doute bien que cette morale redondante sera de nouveau illustrée avec ce Grinch version 2018. Et bien sûr, on n’est pas déçu. Il y a donc bien un côté répétitif un peu facile : comme le moche et méchant Gru, le Grinch s’attaque aux enfants (le premier crevait un ballon, le second détruit un bonhomme de neige), ne supporte pas la joie de vivre, et va fendre l’armure face à la bonté.

La méchanceté n’est que façade, mais elle est assez réjouissante. Les bons sentiments sont attendus, mais ils touchent leur cible. Et même si le film répond à tout ce qu’on peut attendre d’un film d’animation mainstream, ce Grinch là est une réussite, bourrée de gags irrésistibles et de trouvailles visuelles assez rigolotes (le vêtement vert qu’enfile le Grinch sur son corps vert).

C’est surtout le rythme qui fait mouche, cette manière d’enchaîner les gags à la manière d’un cartoon de l’âge d’or, avec des décors pleins de ressources (surtout la « grotte » du Grinch) et une utilisation réjouissante de la musique. La meilleure scène : celle où le Grinch tente désespérément d’échapper à une chorale de Noël dans des rues pleines de vie et de bonheur qui sont pour lui comme un décor de film d’horreur.

Minuit à Paris (Midnight in Paris) – de Woody Allen – 2011

Posté : 20 décembre, 2018 @ 8:00 dans 2010-2019, ALLEN Woody, FANTASTIQUE/SF | Pas de commentaires »

Minuit à Paris

La tournée européenne de Woody Allen se poursuit à Paris, avec une nouvelle fournée d’images de cartes postales qui devraient être insupportables, et qui se révèlent tout simplement magiques. Qui d’autre que lui aurait pu rendre si belles de telles images fantasmées d’un Paris romantique à l’excès ? Il faut dire que, que ce soit à Londres, Barcelone ou Paris, Woody Allen n’a jamais prétendu être autre chose que ce qu’il est : un Américain fortuné et privilégié, qui découvre une ville étrangère avec les yeux d’un Américain fortuné et privilégié.

Ce parti-pris est particulièrement beau dans ce film, dont le personnage principal fantasme une certaine vision figée dans le passé d’une ville dont il ne connaît finalement que les grandes figures mythiques. Ce personnage, nouvel alter ego de Woody (l’un des meilleurs), c’est Owen Wilson : un apprenti romancier (forcément) dont le rêve se réalise lorsque, chaque soir après minuit, une voiture avec chauffeur l’emmène au cœur du Paris des années 20.

Là, dans ce Paris fantasmé, tous ceux qu’il croise sont des mythes de son panthéon personnel : Scott Fitzgerald et sa femme Zelda, Ernest Hemingway, Pablo Picasso, Salvador Dali et tant d’autres qui semblent constituer toute la population de ce Paris-là. Rien d’étonnant : ce voyage dans le temps est une mise en image de sa vision de Paris, tellement plus belle et romantique que le Paris qu’il fréquente vraiment, peuplé d’une fiancée belle mais odieuse (Rachel McAdams) et d’Américains mesquins ou pédants.

Woody Allen utilise le fantastique pour mieux témoigner des beautés changeantes et pourtant immuables de la ville. Bien sûr, on est aux antipodes du Paris de Frantic par exemple, nettement plus ancré dans la réalité. Mais Woody Allen, plus que jamais, se moque des contraintes de la réalité. Ce sont les sentiments qui le motivent, et le plaisir, gourmand, de confronter ses propres fantasmes, ses propres rêves, à que l’on accepte malgré tout.

Minuit à Paris est une déclaration d’amour à Paris ? C’est aussi un magnifique conte philosophique qui invite à réaliser ses rêves. Un film initiatique, presque, et une merveilleuse virée romantique et pleine de surprises, menée par un casting assez impressionnant, de Marion Cotillard à Adrien Brody en passant par Kathy Bates, Léa Seydoux et, même, Gad Elmaleh et Carla Bruni. Du grand Woody, léger, bienveillant et euphorisant.

Cold War (Zimna wojna) – de Paweł Pawlikowski – 2018

Posté : 10 décembre, 2018 @ 8:00 dans 2010-2019, PAWLIKOWSKI Pawel | Pas de commentaires »

Cold War

Ce n’est pas tant le noir et blanc qui frappe la rétine au premier coup d’œil : après tout, le précédent film de Pawlikowski, Ida, était également en noir et blanc. C’est plutôt le format de l’image, tellement carrée qu’elle semble écrasée, étouffée. Ce choix extrême surprend, mais il ne doit rien au hasard : ce sentiment d’écrasement et d’étouffement sera constant dans ce très beau film, romanesque, cruel et déchirant.

Séduisant, aussi. Avec son précédent film, déjà très beau, le réalisateur polonais avait adopté une certaine austérité qui collait à la personnalité de son héroïne. Ici, ce sont deux êtres en quête désespérée de liberté, qui ne rêvent que de pouvoir vivre librement leur histoire d’amour. Pawlikowski est un vrai, et un grand, cinéaste : chez lui, la forme est constamment au service du récit. Du coup, son film est à l’image de son couple : romantique, intense, indécis aussi par moments.

Cold War commence dans la Pologne de l’après-guerre, dans un pays qui lui aussi cherche à retrouver une certaine liberté. Une liberté qui ne peut s’exprimer que par l’art : par la création d’une troupe de chanteurs et danseurs en l’occurrence, dont le credo est de ne mettre en valeur que les vieilles traditions rurales du pays. Ce qui donne, pour ouvrir le film, une série de plans envoûtants sur des gueules chantant des airs traditionnels. Superbe ouverture.

Glisserait-on vers l’optimisme béat ? Ben non, bien sûr : les réalités de l’époque s’imposent bientôt, par l’intermédiaire d’un directeur aux ordres qui impose à la troupe d’intégrer des messages staliniens à sa revue, et qui incite son chef d’orchestre à prendre la tangente, laissant derrière lui la belle chanteuse vedette, qui n’a pas pu se résoudre à passer à l’Ouest, et à laisser un quotidien morne mais assuré, pour un avenir incertain.

Et puis… et puis il y a une série d’ellipses magnifiques et douloureuses qui font passer les deux personnages (magnifique Joanna Kulig et Tomasz Kot), le temps d’un fondu au noir, d’une année à une autre, d’un lieu à un autre, de la Pologne de la fin des années 40 au Paris des années 50. Superbe film où l’évolution du monde, et des personnages, ne s’illustre jamais aussi bien que par la musique, et par les non-dits, et les non-filmés.

Avec Cold War, Pawlikowski signe une œuvre magnifique sur la passion amoureuse contrariée, sur le libre-arbitre, sur l’exil aussi… une œuvre universelle en quelque sorte, sur la lame de fond que peut constituer l’Histoire en marche. Avec ses mouvements de caméra élégants et envoûtants, avec ses images épurées, et en limitant systématiquement la durée des scènes, Pawlikowski souligne constamment la force des émotions, l’intensité de la vie, et la fragilité du bonheur.

Le film a valu au cinéaste le Prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes. Le palmarès est, par nature, très discutable. Mais ce prix-ci semble une évidence absolue. Quand on arrive à mettre en image avec une telle force et une telle simplicité apparente la beauté d’une histoire d’amour et la cruauté aveugle de l’histoire, c’est tout simplement magnifique.

En liberté – de Pierre Salvadori – 2018

Posté : 27 novembre, 2018 @ 8:00 dans 2010-2019, SALVADORI Pierre | Pas de commentaires »

En liberté

Après huit ans de prison, un homme rentre chez lui où sa femme ne l’attendait pas si tôt. Les retrouvailles sont ratées, et elle lui demande de sortir pour recommencer son arrivée. Et encore une fois. La situation est improbable, pas réaliste pour deux sous même. Pourtant, Pierre Salvadori touche au plus profond de l’humanité de ses personnages dans cette séquence sublime, euphorisante et bouleversante. L’espace de quelques instants, c’est simplement le cinéma dans ce qu’il peut avoir de plus beau, et de plus vrai.

Et avec cette scène, Salvadori met définitivement sur ses rails une comédie qui avait jusqu’alors une petite tendance au flottement. Comme si tout ce qui précédait n’était qu’une introduction, un passage obligé pour en arriver là. Ce qui n’est pas tout à fait vrai : dès les premières images, pour le moins inattendues, on sent la volonté du cinéaste de sortir de sa zone de confort, en proposant quelque chose de plus déjanté que ses précédents films.

Pierre Salvadori qui se lance dans la comédie d’action potache ? N’exagérons rien… Les premières images, qui nous montrent les exploits d’un super-flic qui vient à bout à lui seul d’un gang de dangereux trafiquants, annonce en fait tout autre chose, qui pour le coup colle parfaitement au cinéma de Salvadori : la fiction est le meilleur moyen de donner corps à la vérité. Et qu’importe si cette vérité n’est qu’un leurre : au moins dit-elle beaucoup de celui qui la raconte.

On a donc un ex-taulard, Pio Marmaï, qui a passé huit ans en prison pour un braquage qu’il n’a pas commis, et dont la colère qui couve gâche ses retrouvailles avec sa femme, Audrey Tautou. On a aussi la veuve d’un grand policier, flic elle-même (Adele Haenel), qui apprend par hasard que son mari était un ripoux et a piégé le pauvre Pio. Et un autre flic transi d’amour pour elle (Damien Bonnard).

Soit quatre personnages magnifiquement écrits, et interprétés par quatre acteurs absolument formidables. Audrey Tautou ? D’une intensité et d’une justesse extraordinaires, simplement magnifique dans cette scène où elle demande à son homme de rejouer son arrivée, un peu comme le gamin d’Adele Haenel demande à sa mère de raconter les exploits de son père disparu.

Il y a une sorte de jolie naïveté dans ces rapports humains qui ne vont que par couple, comme si une seule personne suffisait à combler la solitude de chacun d’entre eux. C’est aussi pour ça que les personnages centraux d’Adele Haenel et Pio Marmaï sont si forts : eux sont tiraillés entre deux couples possibles, l’un très cinématographique, l’autre ancré dans quelque chose de plus quotidien, et pourtant de plus beau encore.

Salvadori a une manière toute personnelle de confronter le banal et l’extraordinaire dans ce film-ci, et toujours au profit du banal. Ses personnages sautent d’une falaise, ou se retrouvent face à l’explosion spectaculaire d’un restaurant de bord de mer. Pourtant, les plus beaux moments sont un face à face dans un petit bistrot-PMU, ou une soirée dans une fête foraine.

Ou encore une déclaration d’amour au féminin dans un commissariat, scène touchante et irrésistible où Salvadori fait se côtoyer l’émotion la plus pure et un humour quasi-burlesque, rappelant une nouvelle fois, au-delà même de l’importance qu’il donne aux portes (celles des retrouvailles, ou celle de la chambre de l’enfant), qu’il est le plus digne héritier actuel de Lubitsch.

Voyage à travers le cinéma français – de Bertrand Tavernier – 2016

Posté : 22 novembre, 2018 @ 8:00 dans 2010-2019, DOCUMENTAIRE, TAVERNIER Bertrand | Pas de commentaires »

Voyage à travers le cinéma français

Qu’on aime ou pas le cinéaste (et moi je l’aime), Bertrand Tavernier est l’un des plus grands amoureux du cinéma du monde. Un cinéphile acharné dont la passion et les connaissances encyclopédiques semblent sans fin, l’équivalent français d’un Martin Scorsese en quelque sorte.

La comparaison n’est pas choisie au hasard : jusque dans son titre, ce Voyage à travers le cinéma français est une déclinaison revendiquée du grand-œuvre cinéphile de Scorsese, réalisé dans les années 90, Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain. Dans ce long cheminement thématique au fil de ses souvenirs personnels de spectateur, Scorsese dessinait une histoire forcément très subjective du cinéma américain, celui qui l’a inspiré.

Tavernier va peut-être plus loin encore dans la subjectivité. Son film, qui évoque le cinéma français jusqu’au début des années 1970 (son parti pris est d’arrêter au moment où lui-même devient réalisateur), parle en fait autant de lui-même que du cinéma. Cet exercice, loin de tomber dans l’autocélébration, s’avère être un merveilleux révélateur de ce que les films peuvent avoir de plus beau.

Forcément, il y a des manques, des absences, des impasses, des choix contestables. En trois heures, impossible d’évoquer toutes la richesse de ce cinéma français si riche. Mais le choix du cœur fait mouche dès les premières secondes. Le film s’ouvre par une succession d’extraits, très courts, de L’Atalante, Casque d’Or, Le Jour se lève, Panique… Une poignée de plans, sans commentaire, dont la simple présence et l’agencement donnent d’emblée l’envie de tous les revoir.

C’est tout Tavernier, ça : une gourmandise communicative. Même s’il n’était pas un cinéaste passionnant, Tavernier serait tout de même un passeur exceptionnel qui parle mieux que quiconque de Jacques Becker, cinéaste majeur du cinéma français et de son propre panthéon. C’est à lui qu’il consacre la première partie de son film, racontant que, à 6 ans, son premier choc était un film policier qu’il a tardivement (25 ans plus tard) identifié comme étant un film de Becker (Dernier atout).

Ce premier choc, il n’en gardait que des images nettes, dont il a longtemps ignoré de quel film elles étaient tirées. En commençant son documentaire par ces images, et cette découverte tardive, Tavernier se met immédiatement dans la poche les cinéphiles qui ont connu ce genre de redécouverte, l’émotion immense de retrouver par hasard un film qui nous a marqué si profondément. Pour moi, ça a été Le Reptile, comme je l’évoquais dans ma chronique il n’y a pas si longtemps. Mais tous les films ont eu des chocs similaires.

Tavernier signe aussi une magnifique déclaration d’amour à Jean Gabin. Celui de l’avant-guerre bien sûr, qui enchaîna en cinq ans dix des plus grands films du cinéma français, mais aussi celui de l’après-guerre, qu’il réhabilite intelligemment et efficacement, démontrant que, jusqu’au bout, et malgré une tendance à s’entourer de réalisateurs et de techniciens avec lesquels il se sentait bien au risque de paraître pantouflard, Gabin a fait des films passionnants. Oui.

Pendant trois heures, Tavernier passe d’une personnalité à une autre au fil de ses souvenirs personnels, tirant un fil qui mène à un autre. On ne sera pas surpris d’y croiser Meville, que Tavernier a connu personnellement, assistant à ses engueulades avec Belmondo ou Ventura. Ou Godard. Ou Sautet.

Tavernier remet aussi dans la lumière des cinéastes plus oubliés comme Edmond T. Gréville. Plus surprenant, il déclare son admiration pour Eddie Constantine, ce qui donne aussi très envie de jeter un œil sur toute une partie du cinéma français qui, a priori, n’attire plus personne. Il évoque l’importance du producteur Georges de Beauregard. Ou celle du compositeur Maurice Jaubert, notamment pour la musique inoubliable de Quai des Brumes

Forcément, c’est frustrant à force d’être fragmentaire. Mais c’est aussi totalement réjouissant. Ce voyage là donne envie d’aimer les films, d’aimer ceux qui les ont faits, d’aimer Tavernier lui-même. Et de se plonger au plus vite dans la série documentaire qui prolonge et complète ce long métrage.

Twin Peaks, le retour (Twin Peaks, the return) – créée par David Lynch et Mark Frost, réalisée par David Lynch – 2017

Posté : 30 octobre, 2018 @ 8:00 dans 2010-2019, FANTASTIQUE/SF, FROST Mark, LYNCH David, POLARS/NOIRS, TÉLÉVISION | Pas de commentaires »

Twin Peaks le retour

Rendez-vous dans 25 ans, lançait Laura Palmer à Dale Cooper dans la Black Lodge, à la fin de la saison 2. Un vœux pieux qui a fait fantasmer plus d’un fan de la première heure. Inimaginable, bien sûr. Sauf que si. David Lynch replonge bel et bien dans l’univers de sa série culte. Mais ce retour aussi inattendu qu’inespéré déjoue à peu près tous les pronostics, à part un : le réalisateur allait proposer quelque chose de fou et d’obscur ? Oh yeah !!!

Autant commencer par la conclusion : ce retour de Twin Peaks est à peu près ce que j’ai vu de plus dingue, de plus envoûtant, de plus euphorisant… de plus formidable en un mot, depuis des années, télévision et cinéma confondus. Totalement addictifs, ces dix-huit épisodes proposent un trip hallucinogène sans précédent, qui reprend une grande partie des figures de la série originale pour mieux la réinventer.

Si on avait encore un doute, il est définitivement levé : Lynch est un génie. Et c’est un génie au sommet de son art, qui balade le spectateur comme un Dieu omniscient et omnipotent qui nous conduit très précisément là où il veut. Oh il donne aux fans ce qu’ils attendent : le retour des personnages d’hier, presque inchangés pour certains. Mais c’est pour mieux nous bousculer.

Le moment le plus attendu de ces 18 épisodes est particulièrement frappant. Dale Cooper, dont on attend très longuement qu’il redevienne lui-même et arrive enfin à Twin Peaks : un moment magique qui renoue avec l’ambiance de 1991… pour à peu près 15 secondes. A peine Lynch nous a-t-il offert ce cadeau qu’il en fait quelque chose d’autre, complètement différent et inattendu A la fois frustrant, inévitablement, mais aussi terriblement jouissif.

Ce retour n’est pas une suite, Lynch l’a beaucoup répété. D’ailleurs, cela s’appelle Twin Peaks le retour, et pas « Twin Peaks, saison 3″. Un film de 18 heures, comme le cinéaste le présentait, à la fois drôle, angoissant et mystérieux : Lynch passe de la comédie la plus réjouissante (notamment avec les frères Mitchum, gangsters joués par Jim Belushi et Robert Knepper) à la noirceur la plus abyssale (un gamin fauché par une voiture), mais dans un même mouvement d’une extraordinaire cohérence.

Visuellement aussi, ce retour est une immense réussite. Lynch soigne ses ambiances, entre lumière et obscurité. Au cœur de son projet : le personnage de Dale Cooper, qui illustre bien le cerveau torturé de Lynch, qui se livre comme jamais. Le Cooper que l’on connaît a disparu depuis 25 ans, remplacé par un double maléfique habité par l’esprit de Bob. Son retour se fait par l’intermédiaire d’un double, créé spécialement pour lui : Dougie Jones, une sorte de benêt avec famille à charge, qui est comme un enfant venant de naître au monde.

Là encore, il y a ce mélange de frustration et de bonheur total que distille Lynch tout au long de ces 18 épisodes : on aimerait tant retrouver Dale Cooper dans toute sa superbe, mais Kyle McLachlan est tellement formidable dans ce double-rôle (un peu plus, même). Terrifiant dans le rôle du terrible Bad Coop, bouleversant dans celui de Dougie, génial innocent au regard rempli de nostalgie.

De nostalgie, il est beaucoup question. Comment pourrait-il en être autrement? Les personnages que l’on retrouve ont vingt-cinq ans de plus, et le récit se base sur des absences : celle de Cooper, celle du shérif Harry (remplacé par son frère), celle d’Audrey Horne aussi, que l’on attend longtemps et dont la réapparition désarçonne et pose d’innombrables questions.

Inutile de préciser que Lynch ne répondra pas à toutes les questions qu’il soulève, tout au long de ce trip par moments totalement abscons. Et lorsque les pièces (innombrables) de ce puzzle semblent s’assembler, et qu’un semblant de lumière apparaît (au début de l’avant-dernier épisode), c’est pour mieux tout chambouler, et nous diriger vers ce genre de boucle temporelle à la Lynch… ou vers autre chose d’ailleurs, impossible à dire.

Impossible de faire le tour de cette saison d’une incroyable richesse, marquée par quelques épisodes très mystérieux, d’autres plus linéaires, et qui s’articulent autour d’un épisode 8 déjà mythique, qui semble faire de Twin Peaks le centre de quelque chose de nettement plus grand. Quoi exactement ? Alors ça… Twin Peaks où Lynch et son compère Frost sont loin de se cantonner, les multiples intrigues nous emmenant à Las Vegas, dans le Dakota, à New York…

Au cours de cette formidable route, on retrouve des figures connues, mais aussi une quantité impressionnante de guests, parfois dans des rôles importants (Naomi Watts ou Laura Dern, deux grandes actrices lynchiennes, ou encore Robert Forster), parfois dans des rôles plus modestes (Ashley Judd, Tim Roth, Jennifer Jason Leigh, Tom Sizemore, Don Murray…) voire dans de simples apparitions (Monica Bellucci, Richard Chamberlain…).

Je pourrais continuer longtemps comme ça, évoquer tous les moments de pure grâce, les effrois, les éclats de rire, l’attente insupportable entre deux épisodes, les fausses-pistes, retrouvailles qui vous tirent des larmes, les frustrations… Mais mieux vaut aussi se plonger dans cet univers génial l’esprit le plus vierge possible. Je me contenterais donc de glisser quelques petites impressions, notées au fil des 18 épisodes… Et à partir de maintenant, les spoilers ne sont pas exclus.

Twin Peaks le retour ep 2

Episodes 1 & 2
J’ai un message de ma bûche pour vous (My log has a message for you)
Les étoiles tournent et le temps se présente tel qu’il est (The stars turn and a time presents itself)

Dale Cooper, toujours coincé dans la Loge noire (ce qui donne des images fascinantes), son doppleganger qui sévit à travers l’Amérique, un mystérieux cube situé au cœur de New York, un homme accusé d’un meurtre sordide à Rapid City, un ponte de Las Vegas soumis à une mystérieuse puissance, et pendant ce temps, les personnages de Twin Peaks soumis à des faits a priori anodins…

Quelle claque ! Dès les premières minutes, il y a le plaisir, immense, de retrouver les personnages inchangés pour certains, radicalement différents pour d’autres. Il y a surtout le plaisir le naviguer entre figures familières et terrain totalement inconnu.

Lynch multiplie les pistes, les lieux, les personnages. Il nous largue, forcément, sans jamais nous faciliter les choses. Pourtant, on sent bien que le plus important pour Lynch, c’est le plaisir du spectateur. Et ce plaisir est immédiatement immense.

Episode 3
Appeler quelqu’un (Call for help)

Dale Cooper revient à la vie, ou presque. Une première moitié d’épisode hallucinante, quasi-muette et totalement coupée du monde, fascinante plongée de Cooper à travers… à travers quoi au juste ? Aucune idée, si ce n’est que son face-à-face avec la mystérieuse femme sans yeux est sublime.

Kyle McLachlan est omniprésent dans cette première partie, à la fois dans le rôle de Dale Cooper, de son doppelganger, et de Dougie. Lynch multiplie ainsi les pistes dont on n’a aucune idée de où elles vont mener, dans une sorte de valse autour de la Black Lodge : qui sont ces tueurs sur la piste de Dougie ? Et qui est-il vraiment ? Quel lien avec Cooper, si ce n’est la ressemblance ?

Twin Peaks le retour ep 5

Episode 4
Ça rappelle des souvenirs (… Brings back some memories)

« Je déteste l’avouer, mais je ne comprend pas la situation ! » La réplique a d’autant plus de saveur qu’elle est prononcée par Gordon Cole, le directeur du FBI interprété par Lynch lui-même. Ironique, le réalisateur s’inscrit pourtant clairement dans son grand-oeuvre, avec des références constantes à « Blue Rose », le mystère en suspens de Fire Walk with me.

Un épisode riche, avec le difficile éveil à la vie de Dale/Dougie, un humour très présent ainsi qu’une grande mélancolie, et un casting trois étoiles qui nous voit renouer le temps d’une scène avec David Duchovny dans le rôle de Denise et avec Dana Ashbrook dans celui de Bobby devenu adjoint du shérif (avec une très belle scène face au portrait de Laura). Naomi Watts et Robert Forster créent eux de nouveaux personnages passionnants.

Et tout se termine au bar, avec une chanson live envoûtante.

Episode 5
Rapports d’enquêtes (Case files)

Lynch continue à brouiller les pistes, et à changer de ton. Après le trip hallucinant de l’épisode 3 et un épisode 4 quasi-comique, voici que s’installe une mélancolie tenace. Dougie, qui redécouvre tout comme s’il venait de naître, ne prête plus à rire : la larme qu’il verse en regardant « son » fils est bouleversante.

Comme le sont les retrouvailles avec Shelly et Norma, deux solitudes qui, 25 ans plus tard, contemplent ensemble le chemin qu’elles n’ont pas parcouru.

Dans un autre registre, on a la confirmation que Bob habite toujours le double maléfique de Cooper, et surtout de nouvelles questions : qui est cette femme nerveuse qui veut la mort de Dougie ? Que vient faire Buenos Aires dans tout ça ? Et c’est quoi, ce bordel que fait le faux Cooper en prison ?

Episode 6
Ne mourez pas (Don’t die)

Il manquait un nain dans ce Lynch. Le voici, tueur sauvage qui massacre sa proie et se lamente sur son pic tordu.

Voici un épisode éprouvant, qui passe du rire à la tragédie en l’espace d’un instant.

On retrouve aussi Harry Dean Stanton en vieux responsable d’un camp de caravanes déjà vu dans le film… et une certaine Diane, jouée par Laura Dern. « La » Diane ?

Twin Peaks le retour ep 8

Episode 7
Ça, pour avoir un corps, on a un corps ! (There’s a body all right)

Jamais encore on n’avait passé autant de temps à Twin Peaks depuis le début de ce retour. La recherche du vrai Cooper s’y intensifie avec la découverte de pages manquantes du journal intime de Laura Palmer : Annie lui est donc apparue en rêve, lui disant que Dale (qui n’arrivera qu’après sa mort) était coincé dans la Loge noire…

Passé et présent s’entremêlent plus que jamais. Et la mort rode : Doc vieillard, Harry malade, Cooper encore incapable de revenir vraiment à la vie malgré des réflexes comme sortis d’outre-tombe…

Un épisode formidable, encore, sans chanson finale pour une fois (le live envoûtant était devenu une douce habitude), mais avec un plan interminable et irrésistible sur un homme balayant la salle de bar.

Et puis le face-à-face entre Cooper (le faux) et Diane (la vraie ?), forcément mythique.

Episode 8
T’as du feu ? (Got a light ?)

Bon… Ben comptons pas sur Lynch pour offrir une série classique, ou même s’en rapprochant vaguement. Après l’épisode le plus linéaire, le plus « twin-peaksien », quasi-limpide, voici qu’il sort le plus abstrait, le plus obscur, le plus inattendu de tous.

Le Cooper maléfique se fait tuer, et ressuscite après une chanson des Nine Inch Nails, dans une sorte de cérémonie macabre menée par ce qui ressemble à une armée de zombies, au cours de laquelle il « accouche » d’un visage enfermé dans une bulle…

L’explication ? Alors là… Viendrait-elle du passé ? De cet essai nucléaire en 1945, ou d’étranges événements qui se sont déroulés onze ans plus tard au Nouveau Mexique ?

L’essentiel de cet épisode est fait d’images hallucinatoires sorties de cette explosion nucléaire, montage fascinant et hypnotique qui nous mène dans un lieu mystérieux, sorte de tour de contrôle, et puis dans une station de radio dont l’un des « zombis » prend le contrôle d’une manière sauvage et incompréhensible.

Sûr de lui, Lynch maîtrise le rythme et les sensations, véritable démiurge qui semble être le seul à pouvoir tout maîtriser.

Episode 9
C’est ce fauteuil (This is the chair)

Doucement, l’étau se resserre, les intrigues semblent s’inscrire dans des directions qui pourraient bien se croiser un jour (on n’y est pas encore, quand même !).

Côté FBI, Gordon, Albert, Diane et la nouvelle venue Tammy continuent à arpenter les Etats-Unis, dans une quête dont on sent qu’elle les rapproche de Dale Cooper. D’ailleurs, Gordon entend parler pour la première fois de Dougie Jones… ce qui procure des frissons d’excitation.

De son côté, Dale/Dougie a le regard dans le vide, mais un regard plein d’interrogations, de nostalgie, bouleversant.

A Twin Peaks, Hawks, Truman et Bobby aussi continuent leur quête de Cooper. Ça avance, vous dis-je !

Enfin, pas si simple. Des interrogations demeurent, d’autres apparaissent. Le colonel Briggs aura-t-il un rôle central comme on commence à le soupçonner ? Et que veut dire cet échange de SMS entre le Bad Coop et Diane ? Le Bad Coop qui, au passage, croise Tim Roth et Jennifer Jason Leigh dans des personnages très tarantinesques.

Twin Peaks le retour ep 12

Episode 10
Laura est l’unique (Laura is the one)

Le rendez-vous musical au Bang Bang Bar est partie prenante de la réussite et du côté addictif et fascinant de cette saison. Celui-ci, plus long que d’habitude, est particulièrement beau, chanson co-écrite par Lynch lui-même et interprétée par Rebekah Del Rio à la voix d’une pureté incroyable : « Don’t be afraid ».

Un message passé par Lynch ? Les mystères qui ne s’éclaircissent pas encore, les connexions entre les personnages, les morts violentes… Tout cela aurait-il un sens positif, au final ?

Rien n’est sûr, si ce n’est cette sensation troublante que Lynch sait parfaitement où il va depuis le début, c’est-à-dire depuis plus de vingt-cinq ans, comme l’indique cette mystérieuse enquête autour de Blue Rose, pourtant obscure depuis le film en 1992…

Absurde, drôle, émouvant, violent… Cet épisode passe par toutes les émotions, glaçant lorsque Richard, le petit-fils de Ben (le fils d’Audrey ?) tue une femme et agresse sa grand-mère, joyeusement touchant lorsque Naomi Watts se met à regarder « son » Dougie devenu mince et désirable comme un homme plutôt que comme un enfant, hilarant lorsque les frangins Mitchum se prennent la tête avec une Candie ahurie…

Episode 11
Il y a du feu à l’endroit où vous allez (There’s a fire where you’re going)

La dernière scène : dans un restaurant, Dougie mange de la tarte à la cerise avec les frères Mitchum. Un pianiste joue, Candie débite des banalités… Tout porte à rire. Pourtant, une émotion immense surgit. C’est la magie de Lynch, qui joue avec les sentiments, les sensations et les perceptions comme un authentique magicien.

Cet épisode est clairement divisé en trois longues parties, situées à Twin Peaks, Buckhorn et Las Vegas.

A Twin Peaks, on assiste à de belles retrouvailles entre Bobby et Shelly autour de leur fille, jouée par Amanda Seyfried. Bobby qui est décidément au cœur de beaux moments : mystérieux lorsqu’un homme hagard et en sang apparaît dans la voiture d’une grosse femme hystérique ; émouvant lorsqu’il pose son regard sur un enfant aussi abruti que son père, comme s’il prenait la mesure du destin qui attend le gamin.

A Buckhorn, Gordon Cole manque de se faire happé par un mystérieux « trou noir », porte d’entrée vers la White Lodge, peut-être. L’occasion de constater que les effets spéciaux, même rudimentaires, sont fort joliment utilisés.

A Las Vegas enfin, Lynch souffle le chaud et le froid, entre l’apparition très émouvante de la vieille femme qui a touché le jackpot grâce à Dougie, et le décidément hilarant James Belushi.

Episode 12
Que la fête commence (Let’s rock)

Voilà un épisode riche en révélations, qui fait la lumière sur Blue Rose, après 25 ans d’interrogations : c’était donc le nom de code d’une opération du FBI liée à la recherche d’un univers parallèle. Tout ça prend une dimension bien inattendue… comme on pouvait s’y attendre.

Cette impression ne fait que se renforcer avec le retour, tardif et étonnant, de Audrey Horne. Bouffie et aigrie, loin de l’image hyper-sexuée qu’elle trimbalait au début des années 90.

Pour la première fois, Kyle McLachlan est quasiment absent, à l’exception d’une très courte apparition de Dougie, dans une malheureuse tentative de jouer avec son fils. Un passage très bref et très beau qui confirme la place centrale que tiennent les enfants dans ce retour : des enfances gâchées, détruites ou perdues, il y en a à peu près dans chaque épisode.

Mais on sent que les routes convergent de plus en plus vers Dale Cooper, et vers Twin Peaks, où on passe désormais plus de temps, et dont on redécouvre les coordonnées géographiques sur le bras d’un cadavre…

Tout ne s’éclaircit pas pour autant, et certaines discussions (Audrey et son mari, les deux jeunes femmes dans le bar) restent très obscures.

Twin Peaks le retour ep 15

Episode 13
De quelle histoire on parle, Charlie ? (What story is that, Charlie ?)

Encore un épisode particulièrement beau, avec un Dougie de plus en plus émouvant, et un Bad Coop dont on sent que lui aussi dirige vers Twin Peaks. Et une double prestation décidément géniale de Kyle McLachlan.

Twin Peaks, justement, avec James Hurley/Marshall, qui chante lui-même le live du jour : un playback de la série originale en fait, avec une chanson simple et nostalgique écrite par Lynch, une nouvelle fois.

Entre deux moments plus légers (grâce au trio de flics notamment, particulièrement drôle), la nostalgie est toujours très présente, cette fois avec le personnage de Big Ed, dont le futur avec Norma semble bel et bien irrémédiablement perdu. Ce qui donne lieu à un superbe final, plan fixe sur Ed, seul, dans le silence de son garage.

On renoue également avec Audrey, dont la situation est de plus en plus troublante et irréelle, et semble cacher quelque chose d’obscur et cauchemardesque.

Episode 14
Nous sommes comme le rêveur (We are like the dreamer)

L’éclairage nouveau sur Blue Rose qui ouvre cet épisde révèle de nouveaux éléments importants. Il confirme aussi ce que l’on ressentait, et qui semble vertigineux : depuis plus de 25 ans, David Lynch maîtrise parfaitement tous les mystères qui nous semblaient si opaques, et qui commencent à prendre sens.

Tout commence à se recouper. Gordon Cole est sur la piste de Dougie à Las Vegas, et a un premier contact direct avec Twin Peaks. Là, Bobbie, Truman, Hawk et Andy découvrent la jeune femme sans yeux que Dale rencontrait lors de son chemin vers la « vraie » vie. Andy est happé par le « trou noir » aperçu par Gordon, rencontre le Fireman qui lui montre une série d’images lui révélant notamment l’existence de deux Coops.

Monica Bellucci apparaît dans un rêve de Gordon (et à Paris), semblant confirmer l’importance des rêves. Et les interrogations qui rendent fou se multiplient. Mais qui est donc Billy ? Ce même Billy qui semble si lié à Audrey… Et la mère de Laura ? What the fuck ?!

Episode 15
Il y a de la peur à lâcher prise (There’s some fear in letting go)

Jusqu’à présent, le plus émouvant des épisodes. Ça commence déjà très fort, de la manière la plus romantique qui soit, avec cette scène qu’on attendait depuis si longtemps : Ed et Norma, enfin ensemble et pour de bon, ce qui nous tire des larmes de bonheur.

Plus tard, ce sont des larmes de tristesse que l’on verse lors des adieux de Margaret, The Log Lady, déchirante disparition d’un personnage iconique, et d’une actrice qui se sait condamnée.

Entre-temps, il y a eu le sursaut de Dougie devant la télé qui diffuse Sunset Boulevard, et De Mille qui prononce le nom de Gordon Cole, effectivement tiré du film de Wilder. Comme un coup de foudre. Littéralement.

Ce sont trois moments de pure grâce qui témoignent de l’ampleur du talent de Lynch : trois ambiances radicalement différentes, trois styles visuels, trois passages superbes. Et, comme fil rouge, le poids des années qui se sont écoulées.

Autre moment moment fort : la rencontre avec Philip Jeffries, que Lynch diffère longuement lors d’une séquence fascinante dans la vieille station essence découverte dans l’épisode 8, et qui laisse espérer jusqu’au bout une apparition de Bowie, qui tenait le rôle dans le film…

Twin Peaks le retour ep 17

Episode 16
Sans frapper, sans sonner (No knock, no doorbell)

L’épisode précédent avait été tellement plein de promesses immédiates que le début de celui-ci semble bien frustrant. Donc, Lynch a décidé de tempérer encore un peu, et de mettre les nerfs des spectateurs addicts à rude épreuve. Si bien qu’arrivé à près de la moitié de l’épisode, on n’en attend plus grand-chose, niveau délivrance.

Comme quoi Lynch est un malin, et un manipulateur génial. En quelques secondes, il bouscule tout, amenant LE moment que l’on attendait depuis la première minute du premier épisode. Enfin le voilà, « à 100 % » !

Quel pied, quel bonheur de retrouver enfin Cooper, inchangé ou presque. Ses adieux à l’univers de Dougie sont magnifiques. Un nouveau « double » ne tardera pas à reprendre la place vacante. Et le voilà parti vers Twin Peaks.

Là, le trouble qui entoure Audrey Horne ne faiblit pas. Une nouvelle fois, Lynch joue avec nos perceptions, semblant tromper nos craintes en confrontant Audrey au vrai monde, dans le Road House. Mais la danse d’Audrey, et le flash final, sont comme des coups de poing. Vite, la suite !!

Episode 17
Le passé conditionne le futur (The past dictates the future)

Il semble enfin nous donner ce que l’on attend, Lynch, avec cet avant-dernier épisode : Cooper arrive enfin à Twin Peaks (les deux Cooper, même), les retrouvailles s’annoncent enthousiasmantes, et la plupart des fils semblent enfin se croiser.

Sauf que, bien sûr, c’est pour mieux nous mettre une nouvelle claque, magistrale.

Après ce suspense inaugural, nostalgique et jouissif, il plonge dans un autre rapport avec les origines de la série. Plus radical, puisque Cooper est effectivement renvoyé le jour de la mort de Laura, pour tenter de rattraper les choses. Le Kyle McLachlan de 2017 qui devient témoin direct, et même acteur, des événements qui ont tout déclenché, y compris son propre destin : voilà qui a de quoi donner le tournis.

Et pour couronner cette boucle temporelle fascinante, Julee Cruise, chanteuse « historique » de Twin Peaks, vient clore cet épisode totalement inattendu.

Episode 18
Quel est votre nom ? (What is your name ?)

Forcément frustrante, cette fin. Jouissive, mais frustrante, long trip de Cooper avec… Laura ? Vieillie, bien vivante, sans souvenir de Twin Peaks. Qui est-elle vraiment ? Twin Peaks où elle semble n’avoir jamais existé.

Alors que tout commençait à prendre forme, jusqu’au début de l’épisode 17, Lynch clôt son sublime revival par des abîmes de mystères, par des questions vertigineuses. En quelle année sommes-nous ? Ou dans quel univers ? Qui sont Richard et Linda ? Qu’est-il arrivé à Diane ? Et Audrey dans tout ça ?

Autant de questions qui risquent de prolonger longtemps le plaisir qu’a procuré tout au long des 18 épisodes, sans jamais céder à la facilité ou relâcher la tension, ce show hallucinant et génial.

BlacKkKlansman (id.) – de Spike Lee – 2018

Posté : 29 octobre, 2018 @ 8:00 dans * Thrillers US (1980-…), 2010-2019, LEE Spike | Pas de commentaires »

BlacKkKlansman

Spike Lee fait une (presque) entrée bien tardive sur ce blog. Après huit ans d’activité intense, à voir et commenter quelques centaines de films (c’est pour vous que je m’astreins à un tel labeur), il n’y figurait jusqu’à présent que pour un documentaire consacré aux 25 ans de l’album Bad de Michael Jackson. Excellent docu, d’ailleurs. Mais c’est dire à quel point je suis passé à côté de ses derniers films, moi qui avait tellement aimé Summer of Sam, et surtout La 25e heure, pour n’en citer que deux.

Eh bien nos retrouvailles sont particulièrement chaleureuses, et c’est avec beaucoup de plaisir que je me suis replongé dans l’univers du Spike. Toujours en colère, toujours cynique, toujours engagé, bien sûr. Avec la même volonté de bousculer et de confronter l’Amérique à ses travers. Les dernières minutes du film, images d’actualité montrant les dramatiques événements de Charlottesville, avec un montage particulièrement incisif.

Ce drame (une jeune fille écrasée par un militant d’extrême droite lors d’une manifestation) s’est produit après le tournage du film. La décision de Lee d’en inclure des images à la fin de son film, avec l’accord de la famille de la victime, donne une résonance particulière à cette histoire, tirée du récit autobiographique d’un jeune policier noir ayant infiltré le Ku Klux Klan dans les années 70. Parce que si l’intrigue se déroule avant la réélection de Nixon, dont on voit des affiches de campagne, Lee ne parle en fait que de l’Amérique de Trump.

Le réalisateur revient presque inchangé, mais à quelques nuances près quand même. L’humour qu’il insuffle n’est pas nouveau : c’était même l’une des marques de fabrique de ses premiers films. Mais la colère que l’on retrouve est nettement plus nuancée que par le passé. Et l’ironie se fait plus mordante. Bien sûr, les néonazis sont des salauds irrécupérables. Mais Lee ose faire des graduations dans l’abject, et rendre le responsable local du KKK presque sympathique par moment, en regard en tout cas de son bras droit totalement malade.

D’ailleurs, le KKK est aussi grotesque que dangereux, devant la caméra de Lee. Et la plus grande victoire de ces flics noir et blanc, interprétés par John David Washington et Adam Driver, n’est pas tant d’avoir déjoué un attentat que d’avoir ridiculisé le grand manitou du Klan. Et les salauds sont des clowns morbides destinés à l’implosion (au sens propre comme au sens figuré).

Derrière le polar, derrière la comédie aussi, le film tente de répondre à une question simple : comment en est-on arrivé là ? Qui est responsable ? Les racistes bien sûr, mais pas seulement : blancs, noirs… tout le monde a laissé pourrir la situation. « Si on continue comme ça, ils finiront par prendre le pouvoir », prédit même un (bon) flic blanc au héros noir incrédule, annonçant l’élection de Trump.

Pas manichéen pour deux sous, pour le coup, Spike Lee n’épargne vraiment personne quant à la responsabilité de cette Amérique si fractionnée de 2018. Avec un raccourci peut-être un peu rapide, mais surtout fulgurant et cinglant, il en attribue le germe au développement de la culture de masse, et plus précisément à Naissance d’une Nation, premier blockbuster de l’histoire, dont la vision héroïque et romantique du KKK a permis au Klan de connaître une nouvelle vigueur. Et au racisme de prendre une nouvelle forme, latente, et durable.

Malin, bien vu et terriblement désenchanté. Ah oui, en plus c’est un film de genre assez formidable, mené à un rythme d’enfer. Et avec deux acteurs au top : l’excellent Adam Driver, et John David Washington. Le fils de Denzel, qui fut Malcolm X pour Spike Lee, est la révélation du film. Et c’est tout un symbole.

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