
Et si Hugo Cabret était le premier volet d’une trilogie qui se compléterait avec Babylon et The Fabelmans : trois sublimes chants d’amour pour le cinéma, dont la raison d’être et la grandeur reposent sur ce seul axiome : un amour immodéré pour le cinéma, comme un art qui transcende la vie. Et a sans aucun doute changé celle des réalisateurs qui signent ces trois films.
Dans la filmographie de Martin Scorsese, Hugo Cabret ne ressemble à aucun autre film. Dans la brillante séquence d’ouverture, avec cette caméra hyper mobile qui se faufile entre les rouages d’horloge et les coursives de cette gare parisienne, on peine même à reconnaître la signature du cinéaste. Sa patte, son style, son rythme même, sont comme boostés par le projet du film : nous replonger dans les origines du cinéma.
En adaptant le roman jeunesse de Brian Selznik, Scorsese réinvente son propre rapport au cinéma. Il n’a évidemment pas connu les débuts du « cinématographe », ni n’a pu rencontrer Méliès. Mais il partage avec ce dernier l’émerveillement, cette première projection qui a changé une vie. Pour Méliès, ce fut celle du Salon Indien en décembre 1895. Pour Scorsese, qui l’a souvent raconté, ce fut Duel au soleil et les lettre de sang se détachant sur le soleil. Mais c’est une autre histoire.
Pour cette déclaration d’amour au cinéma, Scorsese nous plonge dans le Paris de la fin des années 20 , ou du début des années 30. Un Paris fantasmé (ça fait penser à Amélie Poulain, m’a glissé ma moitié dans les premières minutes du film), jamais réaliste, qui évoque aussi la ville selon Tim Burton, mais très loin du New York cher à Scorsese. A ceci près qu’on sent aussi la fascination que ce Paris là exerce sur Scorsese.
Paris, comme le symbole des débuts du cinéma. Paris, comme la ville où a eu lieu la première projection publique, où George Méliès a tourné les centaines de films qui ont fait du cinématographe le septième art, et où il est tombé dans un oubli total après la première Guerre mondiale, se retrouvant à vendre des jouets dans une gare. C’est là qu’on le découvre, bougon et mystérieux, sous les traits idéaux de Ben Kingsley.
Mais le film s’appelle Hugo Cabret : c’est donc l’histoire d’Hugo Cabret. Ou plutôt l’histoire d’un enfant que le cinéma sauvera, ou qui utilisera le cinéma pour sauver ce qui doit l’être. Ou l’histoire de l’enfance en général, et de son rapport à l’imagination. Dans Hugo, comme dans Babylon, comme dans Fabelmans, il y a quelque chose du paradis perdu : celui d’une certaine innocence liée aux premiers temps, ceux du cinéma ou de sa découverte. C’est beau, et déchirant.
« Je pensais que le bibliothécaire serait le méchant », me lance mon fils de 13 ans. Ce qui se conçoit : il a reconnu en lui Saroumane et le Comte Dooku (oui, Christopher Lee). « En fait, il n’y en a pas? » Ben non. « C’était incroyable ». Ben oui… Il y a dans ce Paris de carte postale une galerie de personnages qui ne demandent qu’à être réparés : des laissés pour compte, des inadaptés, des nostalgiques… des hommes et des femmes parfois ridicules, toujours touchants, qui passent à côté de leur vie, et qu’un petit déclic va révéler à eux mêmes.
On a rarement (jamais?) vu Scorsese aussi tourné vers la vie, vers l’élan vital. Comme si l’amour inconditionnel qu’on lui connaît pour le cinéma trouvait ici sa forme la plus pure, la plus élémentaire. De son unique film vraiment familial, Scorsese fait l’un de ses chefs d’œuvres les plus lumineux, et l’une des plus déchirantes des déclarations d’amour au cinéma, et à sa mémoire.
Un mot, pour finir… Découvrir ce film, à côté duquel je passe bizarrement depuis sa sortie en salles, grâce à un DVD acheté dans la librairie de l’Institut Lumière à Lyon, ça a quelque chose d’assez beau je trouve.