Les Rayons et les ombres – de Xavier Giannoli – 2026
Depuis quand n’ai-je pas ressenti une telle émotion dans une salle de cinéma ? Emotion qui vient (presque) autant du plaisir d’y voir un public très nombreux, que de ce qui se passe à l’écran… Les Rayons et les ombres, qui aurait aussi bien pu s’appeler « Illusions perdues », si ça n’avait pas déjà été le titre du précédent long métrage de Xavier Giannoli, est de ces films qui redonne foi au cinéma, à sa force, à sa capacité à rassembler. Ce n’est pas rien.
Grosse production, film d’auteur et film populaire… Giannoli renoue avec un cinéma de plus en plus rare. Il en tire un film d’une immense intelligence, qui traite la période de l’Occupation avec la plus grande des nuances, avec une sensibilité extrême qui échappe constamment au piège du manichéisme, du jugement facile, ou de l’excès d’affect. C’est aussi un immense film de cinéma, de ceux qui donnent envie d’utiliser tous les superlatifs : scénario brillant, grande direction d’acteurs, reconstitution parfaite…
L’histoire, on la connaissait déjà à peu près… D’un côté, Jean Luchaire, grand pacifiste, ardent défenseur de l’amitié franco-allemande après la Grande Guerre, et grand journaliste, dont l’aveuglement (doublé d’une bonne dose de cupidité) a fait de lui l’un des grands symboles de la collaboration. De l’autre, sa fille Corinne, grand espoir du cinéma français d’avant guerre, révélation de Prison sans barreaux, femme fatale du Dernier Tournant, dont le destin a été foudroyé par la tuberculose et la collaboration, deux héritages de son père…
Ces deux personnages dont on connaît le destin tragique, ainsi que le grand ami allemand Otto, pacifiste d’avant-guerre devenu ambassadeur nazi dans le Paris de l’Occupation, sont les héros de ce film fleuve de 3h15. 3h15 en compagnie de personnages indéfendables, qui eussent des méchants si parfaits et si idéaux dans tant d’autres films. Pari impossible, a priori. Pourtant… De ces 3h15 révoltantes, glaçantes parfois, Giannoli ne tire pas aucun jugement, pas plus qu’il n’apporte la moindre justification.
De toutes les qualités du film (et elles sont nombreuses), celle-ci est sans doute la plus remarquable : ce qu’offre Les Rayons et les ombres, c’est une plongée dans toutes les nuances et les contradictions de l’être humain. Et comme les parallèles avec l’actualité de 2026 sont souvent tentantes, confronter le spectateur à la complexité de l’individu est sans doute le message le plus puissant qu’un cinéaste puisse véhiculer.
C’était facile, et sans doute tentant, de présenter les Luchaire père et fille comme des monstres, insouciants et insensibles, profiteurs de guerre dénués de tout scrupule. Giannoli fait un choix radicalement différent : il garde la tête froide, et filme le parcours d’un homme complexe, aux idéaux d’abord inattaquables. Sans doute se trompe-t-il d’emblée, mais au moins le fait-il par conviction, d’abord. Puis par amitié. Puis par cupidité. Puis par un phénomène d’enchaînement qui l’enferme.
Et quel est le pire ? Qu’il se soit à ce point compromis, ou qu’il ait entraîné sa fille dans sa spirale sans retour ? Et Elle ? Est-elle une victime innocente, ou son innocence n’est-elle qu’une façade bien commode ? Un indice apporte un début de réponse : après trois heures de film, c’est un réaction muette qui tire la plus forte émotion, de grosses larmes, en ce qui me concerne. Voici la scène…
Après la guerre, alors que son père a été exécuté, Corinne, abandonnée de tous, voit revenir vers elle le réalisateur qui l’a révélée bien des années auparavant : Léonide Moguy, juif ukrainien qui a fui Paris à l’arrivée des Allemands, qui la retrouve plein de bienveillance, et qui répond à ses interrogations en lui apprenant que sa sœur n’est pas revenue des camps. « Je ne savais », clame-t-elle avec ce regard si pur, si innocent. « As-tu cherché à savoir? » interroge-t-il alors, sans jugement.
Et c’est là qu’il me faut souligner la qualité de l’interprétation, et de la direction d’acteur. A cette interrogation de l’homme qui symbolise ses années d’innocence, la vedette déchue répond par un regard perdu : celui de Nastya Golubeva, révélation du film, absolument bouleversante dans le rôle de cette ingénue qui se réfugie derrière une pureté trop facilement naïve. Quant à Jean Dujardin, il est exceptionnel, apportant une extraordinaire palette de nuances à ce personnage totalement indéfendable, et pourtant si humain. On savait au moins depuis Un balcon sur la mer qu’il était un acteur immense, il le rappelle ici avec une modestie remarquable.
Je pourrais continuer longtemps encore. Souligner l’excellence des autres acteurs (August Diehl dans le rôle d’Otto, surtout, cet ami allemand si complexe et si encombrant), la précision des détails historiques, la limpidité du récit, l’intelligence du propos, la capacité à tenir le rythme plus de trois heures sans le moindre flottement… Bref : cette chronique est totalement incomplète. Mais un résumé s’impose : Les Rayons et les ombres est un grand film.












