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Archive pour la catégorie '1920-1929'

L’Aigle bleu (The Blue Eagle) – de John Ford – 1926

Posté : 2 novembre, 2021 @ 8:00 dans 1920-1929, FILMS MUETS, FORD John | Pas de commentaires »

L'Aigle bleu

Il y a un rythme fou dans ce muet méconnu de Ford. Moins ambitieux, certes, que les grands westerns épiques (Le Cheval de fer, Trois sublimes canailles) qu’il venait de tourner avec George O’Brien, une nouvelle fois tête d’affiche de ce qui s’apparente dans un premier temps à un drame naval sur fond de première guerre mondiale.

En fait, cette partie maritime n’est qu’un prologue, d’autant plus court que le film tel qu’il nous est parvenu est amputé d’une bobine, très prometteuse : une bataille navale qui semble fort spectaculaire, et qui se termine par un drame qui tiendra un rôle important dans la dernière partie du film.

Les bases de l’histoire, toutefois, sont bien posées : deux hommes ennemis dans le civil, deux chefs de bandes, deux rivaux amoureux de la même jeune femme, doivent ravaler leur rancœur tant que la guerre dure, d’autant plus qu’ils sont tous deux enfermés dans la même cale, alimentant les chaudières d’un navire de la marine.

Dès ces premières images, on retrouve le goût de Ford pour les relations viriles d’univers très masculins. Il y a quand même un triangle amoureux au cœur du film, et Ford reforme qui plus est le couple inoubliable de L’Aurore. Mais Janet Gaynor a beau jouer un rôle important, au moins moralement (avant même qu’elle n’apparaisse à l’écran, elle attise bien innocemment les rancœurs en envoyant des lettres aux deux rivaux), elle est reléguée aux arrière-plans.

Ford semble à vrai dire ne pas bien savoir quoi faire de cette petite jeune femme si mimi, qu’il filme comme une enfant… comme d’ailleurs les rares autres personnages féminins, à qui il n’accorde que les quelques plans strictement nécessaires à son intrigue. The Blue Eagle s’annonçait comme un triangle amoureux, mais c’est la relation entre les deux hommes qui motive visiblement Ford, passionné par les rapports masculins conflictuels, qui débouchent souvent sur de grandes amitiés.

Ce n’est pas un cas isolé dans l’œuvre de Ford. Mais cette fascination atteint des sommets ici, où tout est fait pour plonger les deux hommes (O’Brien, donc, et William Russell) dans des rapports de violence qui devraient les opposer à jamais, mais qui ne tarde pas à les rapprocher : une bagarre à fond de cale, une poignée de combats de boxe, et une espèce d’ange gardien, le Père Joe, un aumônier qui croit visiblement à la vertu d’une bonne baffe dans la gueule.

C’est ainsi qu’ils renfileront les gants, après avoir affronté ensemble, à la demande de l’homme d’église, un gang de trafiquants de drogue dont on ne verra, à peu près comme de l’armée ennemie au début du film, qu’un sous-marin aussi mortel qu’anonyme. Janet Gaynor, au moins, à un visage. Mais guère plus de présence à l’écran que les méchants, qui ne sont que des prétextes pour faire avancer la relation entre les deux hommes. Presque une épure, clairement pas le plus abouti des Ford, mais pas un poil de temps mort.

Le Manoir de la peur / L’Homme en noir – d’Alfred Machin et Henry Wulschleger – 1927

Posté : 24 octobre, 2021 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1920-1929, FILMS MUETS, MACHIN Alfred, WULSCHLEGER Henry | Pas de commentaires »

Le manoir de la peur

Machin ? C’est son nom, celui d’un réalisateur qui totalement méconnu et pourtant très prolifique entre 1910 et les derniers feux du cinéma muet. C’est en tout cas un cinéaste qui m’avait complètement échappé jusque là, et c’est bien dommage : son Manoir de la peur, coréalisé avec Henry Wulschleger, mérite qu’on s’y attarde.

Le titre et les premières séquences annoncent clairement une variation sur le thème de la maison hanté, très en vogue en cette année 1927 marquée par la sortie de La Volonté du mort, film ouvertement expressionniste dont l’influence va beaucoup compter sur un certain cinéma de genre à cette période. La quiétude d’un petit village est troublée par l’arrivée d’un mystérieux homme en noir qui décide de s’installer dans un manoir réputé hanté surplombant le cimetière. Les faits troublants qui suivent son arrivée ne peuvent qu’être l’œuvre du diable…

On frôle même la caricature, tant l’intrigue semble d’abord convenue. Il y a, quand même, quelques aspects qui frappent d’emblée la rétine. La manière dont Machin filme la vie quotidienne dans ce petit village de province, en privilégiant les décors réels et une lumière que l’on sent (ou imagine) largement naturelle. Pour le coup, on est loin de l’expressionnisme allemand, plutôt dans une sorte de naturalisme très stylisée : beaucoup de scènes nocturnes fort bien photographiées, une belle profondeur de champ. Ne serait-ce qu’esthétiquement, le film est une réussite.

Il l’est aussi dans la jubilation manifeste de Machin à déjouer les attentes, coupant court très vite aux tentations fantastiques, en dévoilant très tôt la vérité. Recentrant par la même occasion le récit sur un duo très inattendu : une espèce de détournement de l’assistant monstrueux du savant fou, associé à… un chimpanzé, qui vole bientôt la vedette à tous les autres personnages.

Là, il faut revenir sur la personnalité d’Alfred Machin, cinéaste animalier, dresseur à ses heures, qui a fait du chimpanzé qu’il a adopté le héros de ses films, après lui avoir appris pas mal de trucs très cinégéniques. A l’angoisse liée à un manoir pseudo-hanté dont on ne voit finalement pas grand-chose, il préfère largement l’étonnante prestation de son singe, effectivement étonnant, renvoyant le Clyde de Doux, dur et dingue à l’état d’aimable curiosité.

Reconnaissons-le, voir ce chimpanzé fouiller une maison de fond en comble procure une sorte de plaisir régressif assez intense. Un plaisir qui est d’ailleurs loin de se limiter à ces charmantes singeries. Rythme impeccable, suspense très efficace, personnages attachants, Le Manoir de la peur s’amuse du genre et séduit. Un vrai plaisir.

Poil de Carotte – de Julien Duvivier – 1925

Posté : 30 juin, 2021 @ 8:00 dans 1920-1929, DUVIVIER Julien, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Poil de Carotte 1925

Julien Duvivier a tourné deux adaptations du roman de Jules Renard, les deux plus belles, sans conteste. En attendant de revoir la version parlante de 1932, revoir cette première version muette tournée sept ans plus tôt seulement est un plaisir immense. Disons un choc, plutôt, l’histoire de ce gamin malheureux comme la pierre ne poussant pas vraiment à la joie, la plupart du temps.

Modèle de réalisation, modèle de montage, modèle de construction scénaristique, ce Poil de Carotte a à la fois l’aspect feuilletonnant d’une succession de grands moments, et la cohérence d’une grande tragédie qui nous conduit inexorablement vers l’acmé de l’histoire, ce moment où le mal-être de l’aîné des Lepic atteint son point de non-retour.

Le jeune André Heuzé est formidable dans le rôle de ce gamin mal aimé, rejeté de tous, victime de la haine que se vouent ses parents. Il livre sans doute l’une des meilleures performances d’enfants-acteurs, toujours d’une justesse absolue malgré un rôle franchement pesant.

Tous les acteurs ne sont pas dans la même retenue, et c’est la principale (la seule ?) limite du film : Charlotte Barbier-Krauss en fait des tonnes dans le rôle de Mme Lepic, la mère cruelle. Son mari à la ville comme à l’écran Henry Krauss est, en revanche, formidable dans un rôle certes plus humain.

Duvivier est un cinéaste immense, qui réussit dans le même mouvement un portrait d’enfant martyr, et un tableau fort et vrai d’un petit village de montagne, microcosme coupé du monde et enfermé dans des a priori et une certaine dureté d’un autre temps, déjà grand réalisateur-ethnologue. Il filme admirablement paysages et intérieurs. Son film, rude et beau, nous conduit vers une ultime partie d’une beauté qui emporte tout.

Le Costaud (Strong Boy) – de John Ford – 1929

Posté : 19 mars, 2021 @ 8:00 dans 1920-1929, FILMS MUETS, FORD John | Pas de commentaires »

Strong Boy

Pas de miracle, hélas : ce film considéré perdu de John Ford a, jusqu’à présent en tout cas, bel et bien disparu. C’est même le plus récent des films de Ford à faire partie de cette triste liste des « lost films ». Mais une bande annonce d’époque a été retrouvée en 2010 dans les archives de la cinémathèque de Nouvelle Zélande avec une copie complète d’un autre film perdu de Ford, Upstream. Comme quoi d’heureuses surprises sont toujours possibles, même presque un siècle après l’avènement du parlant.

Cette bande annonce dévoile donc quelques images que l’on aurait pu ne jamais voir. Oh, pas grand-chose : cinquante secondes seulement, et encore y a-t-il dans cette poignée de secondes quelques intertitres accrocheurs qui nous promettent de la romance et de l’aventure. Et elles font envie ces images, qui semblent annoncer un film dans l’esprit d’un serial.

On y devine un Victor McLaglen mécanicien de train, confronté à des bandits, ou à une fiancée jouée par Leatrice Joy qui semble bien colère contre lui. Les images dévoilent ce qui doit être une grande scène d’action sur le toit du train en marche, dans des paysages spectaculaires, scène qui évoque celle des Mendiants de la vie, que Wellman a tourné un an plus tôt.

C’est bien peu, bien sûr : moins d’une minute pour un film qui durait un peu plus d’une heure. Mais c’est aussi beaucoup pour les amoureux de John Ford. De quoi inciter les cinémathèques du monde entier à continuer de fouiller dans leurs archives…

L’Enfer blanc du Piz Palü (Die weiße Hölle vom Piz Palü) – d’Arnold Fanck et Georg Wilhelm Pabst – 1929

Posté : 14 mars, 2021 @ 8:00 dans 1920-1929, FANCK Arnold, FILMS MUETS, PABST Georg Wilhelm | Pas de commentaires »

L'Enfer blanc du Piz Palü

Spectaculaire virée en haute montagne, que nous offre Arnold Fanck, pionnier du cinéma de montagne, et ma foi toujours référence ultime en la matière. Cet Enfer blanc du Piz Palü est en tout cas un sommet du genre (sans mauvais jeu de mot), un film qui, plus de 90 ans après sa sorte, reste impressionnant. On sans doute fait plus flippant, plus immersif depuis. Mais pas sûr qu’on ait filmé la montagne et les alpinistes avec un tel regard.

Fanck connaît sa montagne, c’est une évidence. Pour ce film, il dirige une nouvelle fois sa muse d’alors Leni Riefentstahl, future réalisatrice des Dieux du Stade. La belle n’est pas encore une proche d’Hitler, et pour cause. Pour l’heure, elle est juste une (bonne) actrice spécialisée dans ces films en haute altitude.

Et pour le coup, on n’en sort pas, de ces hautes altitudes, dans ce film qui, à de très rares exceptions près (une courte scène dans un salon bourgeois, deux passages dans le village au pied des montagnes), ne quitte pas les sommets. L’action se limite au minimum, dans une sorte d’épure magnifique entièrement au service des paysages, superbement filmés.

Un jeune couple et un alpiniste chevronné tentent une ascension périlleuse, sur un sommet où la femme de ce dernier a trouvé la mort quelques années plus tard, sans que son corps soit jamais retrouvé. Un accident survient, les deux hommes sont blessés, le trio coincé en attendant d’hypothétiques secours. Deux heures quinze de lutte pour la survie, deux heures quinze de plans impressionnants où la montagne se transforme en monstre refusant de lâcher ses proies, deux heures quinze de peur, d’espoirs et d’émotions.

L’histoire se limite au strict minimum, mais toute l’humanité des personnages transparaît au fil des épreuves. Avec intensité et trouble : Leni Riefenstahl, jeune épouse que l’on sent s’éloigner d’un mari trop fragile, attirée par leur guide plus sûr de lui, plus dominant. On aurait sans doute tort d’y deviner un sous-texte politique annonciateur…

Une séquence, surtout, reste profondément impressionnante : celle dans l’enfer de glace d’où les sauveteurs retirent les corps de jeunes alpinistes emportés par une avalanche, à la lumière des torches. On aurait presque envie de dire que c’est glaçant, si on n’avait pas peur des mauvais jeux de mots, encore.

Sommet du genre, définitivement, qui met aussi en scène un authentique héros allemand de l’aviation, Ernst Udet, et que co-réalise Pabst, déjà grand réalisateur (il a signé L’Amour de Jeanne Ney deux ans plus tôt), pour des scènes en studio plus anecdotiques.

Le Fantôme de l’Opéra (The Phantom of the Opera) – de Rupert Julian – 1925

Posté : 11 mars, 2021 @ 8:00 dans 1920-1929, FANTASTIQUE/SF, FILMS MUETS, JULIAN Rupert, POLARS/NOIRS | Pas de commentaires »

Le Fantôme de l'Opéra 1925

L’effroi qui vous prend, même quand on s’y attend, quand Lon Chaney se retourne et retire son masque… La spectaculaire beauté de cette cape roue (impressionnante utilisation des couleurs) qui domine le couple maudit sur les toits de l’opéra… Une impressionnante course poursuite dans la nuit parisienne…

Cette version du Fantôme de l’Opéra reste inégalée, pleine de grands moments de cinéma, d’une force qui n’a pas pris une ride en presque cent ans. Cent ans : c’est quasiment l’âge de cette adaptation de l’œuvre de Leroux, la plus célèbre de toutes. Et après en avoir vu un paquet, c’est incroyable de voir à quel point celle-ci garde toute sa puissance formelle et narrative.

Il y a le rythme, fou. Et la générosité d’un scénario qui laisse la part du roi au suspense, au mouvement, aux chausse-trapes et aux rebondissements les plus dingues. Il y a aussi cette gourmandise de l’image, ces ombres portées impressionnantes, l’omniprésence de l’opéra lui-même, non pas comme un personnage, mais comme un décor absolu qui s’élève dans le ciel autant qu’il s’enfonce dans les abymes, dévoilant d’innombrables recoins et pièces secrètes.

Les acteurs ont bien une tendance à l’emphase et à la grandiloquence (le « ballet » effrayé des danseuses dans les sous-sols de l’opéra fait un peu sourire). Mais cette emphase s’inscrit aussi parfaitement dans cette mise en scène toute tournée vers le spectaculaire théâtral.

Ce lustre qui s’écrase sur les spectateurs, les héros coincés dans un sous-sol inondé (digne d’un Indiana Jones), le « fantôme » qui s’approche de sa proie, invisible sous l’eau… Tout ici est tourné vers l’émotion, et le plaisir du spectateur. Du grand cinéma, populaire et enthousiasmant, qui continue cent ans après à procurer un plaisir sadique, immense.

L’Amour de Jeanne Ney (Die Liebe der Jeanne Ney) – de Georg Wilhelm Pabst – 1927

Posté : 26 février, 2021 @ 8:00 dans 1920-1929, FILMS MUETS, PABST Georg Wilhelm | Pas de commentaires »

L'Amour de Jeanne Ney

Les troubles en Crimée après la Révolution russe. Un jeune Bolchevik amoureux de la fille d’un émissaire français qui meurt à cause de lui. Un traître prêt à tout pour l’argent. Un exil à Paris. Une romance qui se poursuit malgré tout. Un vol de diamant. Un meurtre…

L’Amour de Jeanne Ney est basé sur un scénario pour le moins généreux, qui nous fait voyager à travers les continents, et dans les milieux les plus différents, des tavernes de débauche en Crimée aux grands salons parisiens, en passant par une banlieue baignée de pluie ou un hôtel miteux de Montmartre… Trop généreux peut-être : on finit même par se demander pourquoi la Révolution russe était si importante dans cette histoire…

Mais ça, c’est si on veut creuser un peu. Parce que surtout, ce sixième film de Pabst procure un plaisir immense, surprenant constamment par son audace, par la puissance des émotions qui s’en dégagent, et par la maîtrise du cinéaste, et la modernité du style. Un film merveilleux, impressionnant, porté par la superbe Edith Jehanne, actrice au visage inoubliable, lui aussi d’une étonnante modernité, personnage puissant ballotté par l’histoire en marche.

Dès la première scène dans cette Crimée entre deux eaux, Pabst donne une vie incroyable à son film. Dans ce bouge où soldats et jeunes femmes se livrent à une véritable orgie, il renforce le côté décadent par des plans désaxés où la caméra semble ne jamais devoir se fixer. C’est aussi ce qui marque dans ce film : la mobilité de la caméra, et la fluidité totale de ses mouvements, et des enchaînements de scène.

Ce qui frappe aussi, c’est l’importance que Pabst accorde aux corps. Aux mains surtout : celles généreuses et passionnées de Jeanne, celles épouvantées d’Andreas (Uno Henning), celles avides de l’oncle (Adolf Edgar Licho), celles fuyantes du vil Khalibiev (Fritz Rasp), ou celles douces et pleines de frustrations de Brigitte Helm, dont les grands yeux servent parfaitement la cécité de son personnage.

C’est beau, ample, plein de suspense et de rebondissements. Pabst fera peut-être plus profond, plus audacieux. Mais ce film est une merveille passionnante, romanesque et généreuse. Et moi, me voilà définitivement sous le charme d’Edith Jehanne…

Hallelujah (id.) – de King Vidor – 1929

Posté : 20 février, 2021 @ 8:00 dans 1920-1929, VIDOR King | Pas de commentaires »

Hallelujah

Le chemin de la rédemption peut être long, l’histoire de Zeke le prouve (j’y reviens dans quelques lignes). Celui du cinéma parlant est en revanche immédiat pour King Vidor, grand cinéaste du muet qui s’approprie totalement les techniques du son dès 1929. Et il ne cherche pas la facilité, avec un drame ample et musical, tourné exclusivement (semble-t-il) en décors naturels, et avec des tas de comédiens et figurants.

OK, il triche : Hallelujah est considéré comme le tout premier film de l’histoire entièrement postsynchronisé. Mais qu’importe, puisque la démarche porte ses fruits : jamais cette postsynchronisation ne remet en cause le naturel et la fluidité de la mise en scène.

Hallelujah flirte constamment avec le mauvais goût. Ses acteurs (tous afro-américains, c’est une quasi-première pour un film hollywoodien) sont pour certains particulièrement emphatiques, visiblement amateurs ou marqués par le langage muet ou théâtral. Comme le titre l’annonce, la notion religieuse et rédemptrice est très présente. On découvre cette famille de noirs dans leur champ de coton, heureux de travailler sous le soleil… Bref, tout ça sent la caricature datée à plein nez.

Pourtant, King Vidor signe un film passionnant, certes pas entièrement tenu, mais riche, généreux, enthousiasmant, et plein de moments extraordinaires.

Zeke, donc, l’aîné d’une famille de noirs du Sud profond, bon gars, toujours la chanson aux lèvres, mais qui dilapide les cent dollars que sa famille a mis six mois de travail à réunir à cause d’une jeune femme belle et vénéneuse. Quand il comprend qu’il s’est fait avoir par la belle et son mac, il perd la tête, sort son arme, tire un peu à l’aveugle, et tue son propre frère… Ravagé, il devient prêcheur. La belle le suit, semble se racheter, mais le chemin de la rédemption est VRAIMENT très long.

Dans les mains d’un tâcheron, le film aurait viré au prêchi-prêcha musical écœurant. Vidor a ce talent pour tirer du gigantisme (il y a là un nombre incroyable de figurants, dans quasiment toutes les scènes) une humanité et une intimité folles.

Prenons la grande scène de prêche, tournant du film. Tout le génie de Vidor est là. Dans sa manière de filmer Zeke, psalmodiant son prêche qui se transforme en chant (ça m’a fait penser à la narration du Chant de la fidèle Chun-Yang). Dans sa manière de créer une sorte de cocon par le mouvement de la foule elle-même. Dans sa manière enfin d’isoler les acteurs du drame par une série de plans de coupes isolés dans la foule.

L’image de Daniel L. Haynes (l’interprète de Zeke), visage hagard traversant la foule des fidèles bras levés pour suivre Nina Mae McKinney (Chick), l’incarnation de la tentation, est d’une force incroyable. Comme cette course poursuite dans les marécages, d’une puissance visuelle qui reste impressionnante. Le chemin de la rédemption est long, fort, et beau.

La Fille de Négofol (Kentucky Pride) – de John Ford – 1925

Posté : 6 février, 2021 @ 8:00 dans 1920-1929, FILMS MUETS, FORD John | Pas de commentaires »

Kentucky Pride

Un an avant le très beau Shamrock Handicap, John Ford s’intéressait déjà au monde des courses avec cette curiosité aussi improbable que charmante. Il y a déjà une particularité mise en avant dès le nom des acteurs (ceux des chevaux, d’abord) dans le générique : le film est raconté à la première personne… par un cheval, nommée Virginia’s Future, la fille du champion Négofol, donc. Et on n’échappe à la voix off que parce qu’on est en 1925, et que le cinéma est toujours muet.

Un procédé douteux sur le papier, qui annonce avec vingt-cinq d’avance un certain Francis pas franchement glorieux, à ceci prêt que John Ford n’est pas Arthur Lubin, et que son Kentucky Pride est certes une étape mineure dans sa filmographie, y compris à cette époque (Le Cheval de fer l’année précédente, Trois sublimes canailles l’année suivante), mais fort sympathique, et jalonnée de très jolis moments.

Côté émotion, Ford filme une scène de retrouvailles entre un père et sa fille absolument magnifique, d’une simplicité et d’une pudeur extrêmes : la petite approche doucement et cache les yeux de son père, devant le regard humide du brave J. Farrel MacDonald. Côté humour : MacDonald, indispensable Irlandais fordien, toujours excellent et irrésistible, qu’il fasse les cent pas avec ses deux comparses dans une sorte de chorégraphie millimétrée, ou qu’il se transforme en policier très approximatif.

Côté suspense : deux séquences de courses hippiques parfaitement filmées, réservant leur lot de ressors dramatiques. La première, surtout, dont l’issue inattendue provoque la chute (au figuré) du premier propriétaire du cheval, joué par Henry B. Walthall. Et, plus tard, une rencontre fortuite entre son dernier et son cheval, qu’il croise sans le reconnaître au cœur d’une ville grouillante de vie. Moment aussi improbable que superbe.

Dans cette scène, plus que dans beaucoup d’autres où le procédé touche à sa limite avec un anthropomorphisme trop naïf, Ford tire le meilleur de son parti-pris narratif, rendant intenses et très émouvants les efforts désespérés du cheval pour être reconnus par ses anciens maîtres. Petit film, oui, mais que Ford réalise avec une belle conviction.

Entr’acte – de René Clair – 1924

Posté : 20 janvier, 2021 @ 8:00 dans 1920-1929, CLAIR René, COURTS MÉTRAGES, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Entr'acte

Une danseuse à barbe, un canon qui se place seul, des hommes et des femmes en grands habits qui courent après un corbillard, un tir aux pigeons sur les toits de Paris, un mort qui sort de son cercueil pour faire disparaître les personnages les uns après les autres…

Les spectateurs de 1924 ont découvert René Clair avec ce court métrage tourné après Paris qui dort, mais sorti avant. Vraie curiosité, premier film à avoir été projeté dans le cadre d’un ballet, Relâche, spectacle dadaïste co-écrit par Francis Picabia, également scénariste de ce court métrage surréaliste.

Clair jour avec le pouvoir de l’image avec, déjà, une vraie maîtrise, utilisation des surimpressions, des plans renversés, des ralentis, et le montage comme l’art de confronter des images sans liens et de leur donner, si ce n’est un sens, au moins un effet.

Dans ce Paris où toutes les situations semblent sorties ou dérivées d’une fête foraine, Erik Satie (le compositeur) et Picabia bondissent (littéralement) autour d’un canon, Marcel Duchamp et Man Ray jouent aux échecs. Clair, lui, joue avec les images, avec une belle liberté.

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