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Archive pour la catégorie 'DE NIRO Robert'

The Irishman (id.) – de Martin Scorsese – 2019

Posté : 1 décembre, 2019 @ 8:00 dans * Films de gangsters, 2010-2019, DE NIRO Robert, PACINO Al, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

The Irishman

Le voilà donc, le film le plus attendu de l’année… De la décennie ? Quel plaisir, en tout cas, de voir se reformer le duo Scorsese/De Niro. J’ai beau avoir assommer mes enfants avec ça, avec l’importance que revêtaient ces retrouvailles pour tout cinéphile… La dernière fois que ces deux là ont bossé ensemble, c’était dix ans avant leur naissance. Autant dire qu’en tant qu’acteur vivant, De Niro ne représente pas grand-chose pour eux. En tant que monument du cinéma, en tant que légende… mais en tant qu’acteur vivant ?

Dans quoi ont-ils eu l’occasion de le voir au cinéma ? Lui ou Pacino, d’ailleurs. Depuis cette fameuse année 1995 (celle de Casino, donc, mais aussi celle de Heat), ces deux monstres sacrés ont largement mangé leur pain noir, au point d’en faire une sacrée indigestion. De Niro n’a pas fait que des nanars ces dernières décennies, mais aucun chef d’œuvre incontestable non plus. La période bénie de Taxi Driver, Le Parrain 2, Il était une fois en Amérique, Les Affranchis ou Raging Bull semblaient appartenir pour de bon au passé, trop souvent perdu qu’il était entre polars sans souffle et comédies potaches. Pas mieux pour Pacino, lui qui pouvait se vanter d’un quasi-sans faute de ses spectaculaires débuts jusqu’au nouveau millénaire…

The Irishman, maintenant, est-il à la hauteur de l’attente ? Une chose est sûre : après ce film, De Niro et Pacino ne peuvent décemment plus continuer à gâcher leur talent. Oui, le film est formidable. Et oui, tous les deux livrent leur meilleure prestation d’acteur depuis des années.

Dans le rôle de Hoffa, personnage gargantuesque taillé pour lui, Pacino est extraordinaire. Dans celui de Frank Sheeran, le personnage central du film, homme de main de la mafia connu d’abord pour « repeindre des maisons » (du sang de ses victimes), on retrouve le De Niro des grandes années, qu’on pensait avoir perdu pour de bon : intense, débarrassé de ses tics. Superbe.

Comme souvent dans ses collaborations avec Scorsese, c’est De Niro qui a suggéré cette histoire au cinéaste. Ce film, il le sentait, était fait pour eux. Evidemment, aurait-on envie d’ajouter. Il y a, tout au long des 3h30 qui filent sans qu’on y prenne garde, une évidence qui saute au visage. Scorsese se défend d’avoir fait un film dans la lignée des Affranchis, c’est pourtant totalement ça : The Irishman est une sorte de prolongement de son chef d’œuvre, trente ans plus tard. Avec le même milieu, la même ampleur, la même virtuosité, le même mélange de banalités et d’extrême violence, les mêmes acteurs bien sûr (De Niro, mais aussi Joe Pesci, sorti de sa retraite)…

Dans les deux films, Scorsese nous plonge littéralement au cœur du monde des gangsters de la deuxième moitié du 20e siècle, avec un récit qui s’étale sur plusieurs décennies, du point de vue d’un protagoniste qui a survécu à tout et se retrouve seul au bout de la route. La grande différence entre les deux films, ce n’est pas tant la construction qui, ici, semble vagabonder au fil des souvenirs d’un Sheeran en fin de vie, plutôt que de suivre un fil chronologique. C’est plutôt, justement, les trente ans qui séparent les deux films.

The Irishman s’ouvre par un long travelling dans les couloirs d’une maison de retraite, avec la caméra qui s’avance comme à pas feutrés, pour s’arrêter sur le visage d’un très vieil homme : De Niro. Ce n’est plus un homme qui a tourné le dos aux siens, comme l’était Henry Hill dans Les Affranchis, mais un vieillard qui a survécu à tous ceux qui étaient son univers, et qui n’a pas su garder ceux qui auraient dû compter vraiment.

The Irishman marque les retrouvailles d’un cinéaste de 75 ans avec des acteurs qui l’accompagnent depuis quarante ans (Harvey Keitel, aussi), ou qu’il dirige pour la première fois (Al Pacino) et qui, tous, ont le même âge. Ce n’est pas un détail : c’est le sujet même du film. La vieillesse, le temps qui passe et ce qu’on en fait… Et c’est bouleversant, sans que l’on soit vraiment capable de dire pourquoi. Est-ce parce que Scorsese est, tout simplement, un cinéaste immense ? Ou juste parce que son film a des allures de testament ? Que Scorsese et De Niro refassent un film ensemble ou pas n’y changera rien : celui-ci, ultime film de mafia, 45 ans après Mean Streets, marque la fin d’une époque.

C’est un film sombre, violent et fascinant, qui raconte, parfois en creux, l’histoire des Etats-Unis de l’après-guerre. Inspiré des mémoires de cet homme de main qui affirma avoir tué Jimmy Hoffa, le célèbre et tout puissant patron du syndicat des camionneurs (dont le corps n’a jamais été retrouvé), dont la mort annoncée hante tout le film, comme celle des différents personnages que croise Sheeran, et dont on apprend par des arrêts sur image qu’ils auront pour la plupart des morts violentes…

Le film évoque aussi la Baie des Cochons, l’assassinat de Kennedy, le scandale du Watergate… Tout un pan de l’histoire américaine tellement fascinante, et qui renvoie à toute une tradition du cinéma américain. Est-ce un clin d’œil délibéré ? Il est assez savoureux en tout cas d’entendre Joe Pesci évoquer le nom d’un « inverti roux du nom de Ferry », personnage trouble lié à l’assassinat de Kennedy qu’il a lui-même interprété dans le JFK d’Oliver Stone. Une simple évocation qui éveille en tout cas tout un imaginaire complotiste que Scorsese se contente de placer en arrière-plan, restant constamment concentré sur le point de vue de Sheeran, simple homme de main.

Quant au fameux rajeunissement numérique des acteurs, qui a rendu le film possible, il n’est troublant que dans la première partie, et surtout parce que les mouvements des acteurs sont, eux, bien des mouvements d’hommes de 75 ans, pas de quadragénaires. Mais les trucages n’enlèvent rien au jeu des acteurs, à la puissance de leurs silences. Le film a beau être bavard, comme souvent chez Scorsese, ce sont ces silences qui marquent le plus : ces silences évocateurs où on sent que quelque chose bascule, et que rien ne sera plus comme avant. Du grand Scorsese, du grand cinéma.

Ronin (id.) – de John Frankenheimer – 1998

Posté : 17 décembre, 2018 @ 8:00 dans 1990-1999, ACTION US (1980-…), DE NIRO Robert, FRANKENHEIMER John | Pas de commentaires »

Ronin

OK, John Frankenheimer a eu des jours meilleurs. Le vieux briscard, dont l’heure de gloire remonte quand même à vingt bonnes années, a à peu près perdu toute ambition en cette fin de carrière (il devait mourir quatre ans plus tard), et se contente ici d’un thriller d’action explosif qui recycle tout ce qui marche à l’époque. OK.

N’empêche, il y a derrière Ronin un authentique savoir-faire, et une efficacité qui force le respect. Si, si. Sans crier au génie, cette longue course poursuite sur les routes de France, entre Paris et la Provence, procure un plaisir bien réel, et très simple : tout repose sur le mouvement, sur la poursuite, sur la course en avant. Un pur film d’action, donc.

Dès les premières images, le parti-pris de Frankenheimer est clair : c’est en France qu’il pose ses caméras, c’est de la France qu’il va mettre en valeur à peu près tous les stéréotypes. A Paris, on a donc droit à de belles images de pavés humides, à des ruelles pleines de charmes, à des quidams portant bérets, et à des gens qui font la gueule. Dans le Sud, un soleil éclatant, des marchés colorés et des joueurs de pétanque.

On pourrait en vouloir à Frankenheimer d’avoir une vision si stéréotypée de la France, lui qui y a tourné un French Connection 2 nettement plus intéressant (au moins, le point de vue était clairement celui d’un Américain). Mais les images sont belles, le rythme impeccable, et Jean Réno est très à l’aise au côté d’un De Niro impeccable.

On lui pardonne moins en revanche son hommage tout pourri au Samouraï, dont il ne garde qu’une vague idée (le titre, une citation qui ouvre le film), mais dont il ne sait jamais quoi faire. L’esprit de Melville ne plane jamais sur Ronin, qui flirte plutôt, ouvertement et efficacement, du côté de Heat, bruit et fureur compris.

Raging Bull (id.) – de Martin Scorsese – 1980

Posté : 25 novembre, 2018 @ 8:00 dans 1980-1989, DE NIRO Robert, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

Raging Bull

Martin Scorsese ne voulait pas réaliser Raging Bull. Il avouait ne rien comprendre à la boxe, et ne pas aimer ce personnage autodestructeur qu’était Jake La Motta. Pourtant, ce film voulu par DeNiro a sans doute sauvé la carrière, et la vie, de Scorsese, empêtré dans la drogue et la dépression. Et puis, bien sûr, Raging Bull est devenu l’un des chefs d’œuvre du cinéaste, et l’un des plus grands films de boxe.

Scorsese ne s’est pas contenté de céder aux désirs de De Niro, il s’est approprié le sujet et a inventé une nouvelle manière de filmer la boxe. Des nouvelles manières, d’ailleurs : chaque combat a sa propre signature visuelle, mais toujours au plus près des corps, des visages, stylisé jusqu’à frôler l’abstraction. Jamais pourtant des combats de boxe n’avaient été aussi percutants, sentant la sueur et le sang.

Chaque combat est vu comme une étape dans le parcours de La Motta, petit gars plein d’ambition et de morgue, qui ira jusqu’au sommet grâce à une foi inextinguible en lui-même, et qui descendra très bas à cause d’une paranoïa cultivée très tôt. Avec un point de rupture filmé avec force symbolique : la correction infligée par Sugar Ray Robinson, qui provoque son déclin, et que Scorsese filme comme s’il filmait la Passion du Christ, la corde du ring d’où goutte son sang évoquant la couronne d’épine… ou les barbelés en temps de guerre, c’est selon.

Sans bêtes jeux de mots, Raging Bull est un film coup de poing qui garde toute sa puissance de frappe aujourd’hui, définitivement à part à la fois dans la longue série des biopics comme dans celle des films de boxe. Un film à part aussi pour De Niro, dont la métamorphose physique dans le film (il a pris plus de trente kilos pour les dernières scènes) a souvent été mise en avant, au détriment de l’intensité de son jeu. Habité et immense, l’Oscar qu’il a décroché pour ce rôle à Oscar est, pour le coup, totalement mérité.

Il fallait un acteur de sa trempe pour rendre supportable, voire touchant (par moments), ce personnage névrosé possédé par une violence à fleur de peau, qui bat sa femme et domine son frère. Ses face-à-face avec Joe Pesci sont édifiants, brutaux, et émouvants. Raging Bull, c’est aussi, et surtout, une histoire de famille.

Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter) – de Michael Cimino – 1978

Posté : 27 octobre, 2017 @ 8:00 dans 1970-1979, CIMINO Michael, DE NIRO Robert | Pas de commentaires »

Voyage au bout de l'enfer

Classique absolu. On a beau l’avoir vu et revu, connaître à peu près chaque scène par cœur, on ressort toujours totalement bouleversé par cet immense chef d’œuvre, peut-être le plus fort des films consacrés au VietNam, et à la guerre en général.

De la guerre, on voit les horreurs bien sûr, dans une série de scènes parmi les plus traumatisantes du cinéma tout court. Mais ces images d’horreur, qui impriment la rétine et l’esprit jusqu’à la nausée, ne représentent qu’une petite partie du film : la séquence centrale d’un film-fleuve à la construction particulièrement audacieuse, la plus courte.

The Deer Hunter (le titre original, autrement plus beau, mystérieux et poétique que sa « traduction » française passe-partout), sorti la même année que Le Merdier de Ted Post, est l’un des premiers films américains qui traite de la guerre du VietNam, trois ans seulement après la fin officielle du conflit. Cette précision a son importance, quand on voit l’extraordinaire lucidité de Cimino, cinéaste encore débutant (ce n’est que son deuxième film, après le modeste Le Canardeur – encore un titre français crétin), qui dit mieux que personne avant ou après lui les traumatismes de la guerre.

C’est l’âge d’or du Nouvel Hollywood, donc le bide de son film suivant (La Porte du Paradis) sonnera le glas. Une époque où la frontière n’existe pas entre cinéma d’auteur et blockbuster. La preuve: les gros succès populaires d’alors sont devenus les grands classiques d’aujourd’hui. Cimino, pourtant, ne rend strictement rien à ce que pourraient être les attentes du public.

Son film de guerre, il le commence par de longues scènes de la vie quotidienne, par un mariage arrosé, par une partie de chasse en montagne… Il faut plus d’une heure pour que les personnages arrivent au VietNam. En cela, notamment, The Deer Hunter prend le contre-pied de tous les codes du film de guerre : contrairement à la plupart des films du genre, on ne découvre pas les personnages sur le front, mais dans leur élément, dans leur vie, avec leurs amis, leurs habitudes, leurs fêlures aussi.

Et Cimino n’en fait pas des êtres exceptionnels, mais des Américains comme tant d’autres : trois ouvriers de la sidérurgie en Pennsylvanie, qui vivent leurs derniers jours avant de s’envoler pour le VietNam, cette perspective dont ils parlent à peine, mais qui plane constamment sur tout ce microcosme, comme la fin annoncée d’une certaine innocence.

Les scènes dans le bar, le mariage, la chasse… Tout sonne exceptionnellement juste dans cette première partie dont la force incroyable repose en grande partie sur les non-dits, sur les malaises, les maladresses, les agacements. Cimino filme merveilleusement bien les grandes réunions comme les moments plus intimes. Il est aussi un immense cinéaste des sentiments, qui donne une vérité rare à ses personnages.

Et à tous ses personnages, pas uniquement Robert DeNiro, Christopher Walken et John Savage, tous trois très grands dans les rôles principaux. John Cazale, dont c’est le tout dernier rôle, est formidable dans le rôle du pote lourdingue et un peu barré. George Dzundza est bouleversant dans celui du bon gros attachant. Meryl Streep explose littéralement dans un rôle pourtant tout en retrait… Le moindre second rôle existe avec toutes ses complexités, jusqu’à cette « jeune femme au regard triste » qui n’apparaît que dans une poignée de plans et n’a pas le moindre dialogue, mais réussit à être émouvante.

Il y a la plongée dans l’horreur aussi, aussi tardive que brutale, et la fameuse séquence de la roulette russe dans la prison vietcong. La violence, autant physique que psychologique, qui ne laisse personne indemne. Et puis le retour difficile, voire impossible. Et tous les souvenirs que l’on trimbale déjà se mélangent : les scènes de fête, le cerf dans la montagne, les flots de sang, le regard perdu de Nick, la jambe broyée de Steven… Personne n’en parle, tout le monde y pense.

Cimino a réussi un film de trois heures que l’on pourrait aisément couper en trois parties (avant, pendant, après), mais dont la puissance ne faiblit jamais, jusqu’à une conclusion bouleversante. Dans ce petit groupe d’amis qui se retrouvent enfin autour de la table, certains sont allés au VietNam, d’autres pas. Certains sont marqués physiquement, d’autres semblent inchangés. Mais tous y ont perdu une grande partie d’eux-mêmes. Cimino, lucide et cynique, filme une « famille » sacrifiée sur l’air de « God bless America ».

Pessimiste et mortifère ? Il ose pourtant quelques petits signes, une caresse maladroite, un sourire douloureux, des regards qui se croisent… Et s’il y arrivaient quand même…

Frankenstein (Mary Shelley’s Frankenstein) – de Kenneth Branagh – 1994

Posté : 19 avril, 2017 @ 8:00 dans 1990-1999, BRANAGH Kenneth, DE NIRO Robert, FANTASTIQUE/SF | Pas de commentaires »

Frankenstein Branagh

Au début des années 90, Francis Coppola a entrepris un dépoussiérage des grands mythes de la littérature fantastique, d’abord avec son magnifique Dracula, puis en produisant un nouveau Frankenstein confié au Shakespearien Kenneth Branagh. Et dont j’avais gardé un bon souvenir.

Comme quoi… A le revoir, je comprends mieux pourquoi une grande partie de la publicité du film avait été basée sur le fait que, grâce à Branagh, tout le monde saurait désormais que “Frankenstein” n’est pas le monstre, mais le scientifique qui l’a créé. Oui, parce que non seulement la créature (jouée par un De Niro plutôt sobre si on oublie le maquillage) passe au second plan, mais tout le film tourne autour de ce Dr Frankenstein que Branagh interprète lui-même.

Et le film tourne littéralement autour de lui, avec d’interminables et très pompeux mouvements de caméras qui semblent littéralement faire l’amour avec l’acteur-réalisateur, les trois quarts du temps à moitié à poil. Ce Frankenstein a été mal titré : il aurait dû s’appeler Kenneth Branagh’s Frankenstein. Ou même mieux : Great Kenneth Branagh’s Frankenstein. Ou pour faire court : Great Kenneth Branagh.

Le film n’est pas juste mauvais, c’est une véritable aberration, l’œuvre d’un jeune cinéaste qui a enchaîné les succès et les signes de reconnaissance jusque là, et qui se vautre littéralement dans une sorte d’auto-admiration risible et désagréable. Cela dit, il l’est vraiment (mauvais) : Branagh semble incapable de donner un rythme ou une fluidité à son récit, accumule les décors impressionnants sans savoir comment les filmer, et réussit l’exploit de rendre la moindre de ses tirades ridicule. Une catastrophe !

Taxi Driver (id.) – de Martin Scorsese – 1976

Posté : 17 septembre, 2016 @ 8:00 dans 1970-1979, DE NIRO Robert, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

Taxi Driver

« You’re talking to me ? » De Niro mimant un dialogue devant son miroir… Cette scène n’est pas juste la plus célèbre de Taxi Driver, l’une de celles que les cinéphiles se répètent en boucle depuis quarante ans. Elle illustre parfaitement le destin de Travis Bickle, vétéran du VietNam incapable de trouver sa place dans la société, paumé confronté à la solitude qui s’invente une destinée hors du commun.

Jamais peut-être un film n’a aussi bien souligné la solitude d’un homme dans la ville. New York, bien sûr, filmée comme une étuve nocturne où se croisent tout ce que l’humanité fait de plus tordu, dépravé, minable. Des pervers, des proxénètes (Harvey Keitel), des putes de 12 ans (Jodie Foster) des maris qui ne pensent qu’à tuer leur femme (Scorsese lui-même, visiblement sous l’influence d’une substance non autorisée dans une apparition hallucinante)… et Travis / De Niro en témoin écœuré de cette meute déshumanisée.

Il est formidable, De Niro, d’une sobriété qui paraît aujourd’hui bien étonnante. Intense et superbe anti-héros, jeune homme abîmé par son époque, sans repère ni horizon. Un homme capable de belles déclarations romantiques, mais qui emmène l’élue de son cœur (Cybil Sheperd) dans un cinéma porno. Parce que c’est là le seul univers qu’il connaisse vraiment. Un homme dont la folie grandissante et un coup du sort fera de lui un authentique héros à l’Américaine. Pas réintégré dans la société, mais enfin en paix, malgré tout.

Plus que le fil conducteur (la « mission » de Travis), c’est la déambulation sans fin de De Niro qui fascine, la caméra de Scorsese transformant les rencontres nocturnes de son chauffeur de taxi en trip glauque et halluciné dans une ville rongée par le vice, la misère et la solitude. Un chef d’oeuvre transcendé par Scorsese, mais qui vient pourtant d’un autre talent : celui du scénariste Paul Schrader, qui a tiré cette « histoire » de ces propres années de galère et de solitude dans une New York cruelle pour les solitaires.

C’est aussi la dernière musique originale de Bernard Herrmann, mort fin 1975 avant la sortie du film. Le compositeur attitré avait commencé sa carrière 35 ans plus tôt en signant le score de Citizen Kane. Avec Taxi Driver, il clôt de la plus belle des manières son impressionnante filmographie, avec une musique jazzy portée par des sax fascinants.

Les Affranchis (Goodfellas) – de Martin Scorsese – 1990

Posté : 8 juillet, 2016 @ 8:00 dans * Films de gangsters, 1990-1999, DE NIRO Robert, SCORSESE Martin | Pas de commentaires »

Les Affranchis

« Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être gangster… » En une phrase culte, prononcée sur l’image arrêtée de son visage en gros plan, Ray Liotta rentre dans la légende. Acteur de second plan, vaguement remarqué dans Jusqu’au bout du rêve et quelques autres films, Liotta dévore l’écran dès cette séquence d’ouverture hallucinante, d’une violence et d’une brutalité sauvages.

Sa carrière par la suite n’atteindra jamais de tels sommets, mais Ray Liotta est un acteur formidable. Robert De Niro est magnifique, Joe Pesci est littéralement monstrueux… Mais c’est bien Liotta qui porte sur ses épaules ce monument indépassable de Scorsese, le sommet peut-être de sa filmographie, le film dans lequel le style du cinéaste atteint son apothéose, sa forme la plus parfaite et la plus radicale.

Il est de toutes les scènes, ou presque, Liotta, incarnant avec la même puissance la jeunesse superbe et « héroïque » et l’âge mur de la déchéance de Henry Hill, personnage réel dont l’histoire a inspiré le roman de Nicholas Pileggi : le destin entre gloire et amertume d’un mafieux devenu témoin sous protection.

De cette histoire vraie, Scorsese a tiré une sorte d’opéra filmé. Du cinéma total où tout est rythme et émotion. La bande son hallucinante, le montage explosif, les longs mouvements de caméra, la voix off inoubliable (celle de Liotta)… Tout atteint la perfection dans ce film : cet inouï plan-séquence présentant les « gueules » des mafieux, cette longue série de meurtres qui semble tous participer du même mouvement, les scènes consacrées aux horribles épouses trop maquillées et trop exubérantes…

Au cœur du film, il y a ce sentiment d’appartenance qui rend ces personnages curieusement attachants. Il y a aussi, et surtout, cette atmosphère d’une rare violence parfois latente, parfois explosive. La prestation de Joe Pesci contribue évidemment à rendre cette violence si inoubliable, lui qui emprunte le couteau de cuisine de sa mère (jouée par celle de Scorsese) pour achever l’une de ses victimes ; lui qui dessoude un jeune serveur qui l’a envoyé chier.

On le sent près à exploser à n’importe quel moment. D’où l’inoubliable et étouffante séquence de « Je te fais rire ? Je te fais rire comment ?… » face à un Ray Liotta ahuri. De Niro, lui, apporte sa stature comme un contrepoint presque sage, force pas si tranquille. Un grand trio d’acteurs en état de grâce. Un immense chef d’œuvre.

American Bluff (American Hustle) – de David O. Russell – 2013

Posté : 15 mars, 2016 @ 8:00 dans * Films de gangsters, * Thrillers US (1980-…), 2010-2019, DE NIRO Robert, RUSSELL David O. | Pas de commentaires »

American Bluff

David O. Russell est un cinéaste sous influences. Celles d’American Bluff sont évidentes, Les Affranchis et Ocean’s Eleven en tête. Deux références qui imposent leur marque, leur ton, leur rythme à ce film dont on s’attend d’emblée à ce qu’il aille très loin dans le noir.

Si la construction et le décor évoquent furieusement le chef d’œuvre de Scorsese, et malgré l’apparition lors d’une unique scène d’un Robert De Niro glaçant en figure de la mafia, American Bluff est curieusement dénué de toute violence physique. On sent pourtant la menace constante, mais jamais les gangsters ne lèvent le doigt sur qui que ce soit, à l’exception d’une virée punitive en voiture qu’on a du mal à prendre au sérieux.

Finalement, la seule explosion de violence vient de celui des personnages principaux qui est censé représenter la loi. J’ai nommé Bradley Cooper, acteur généralement pas bien passionnant, mais ici assez épatant en agent du FBI plus ambitieux que talentueux, jeune loup un rien ridicule que Cooper interprète avec une certaine autodérision, mais aussi avec une belle retenue.

Christian Bale est lui carrément génial en arnaqueur embarqué malgré lui dans une histoire trop ambitieuse et trop dangereuse pour lui. A la fois magnifique et pathétique. Sa première apparition laissait pourtant craindre le pire, la caméra dévoilant sa bedaine énorme et son crâne dégarni lors d’une longue séquence d’ouverture sur le thème « regarde jusqu’où je vais pour ce rôle, si j’ai pas un Oscar avec ça bah merde. » Un rien complaisant.

David O. Russell n’est pas tout à fait à la hauteur d’un Soderbergh pour instaurer une ambiance. Et surtout pas au niveau d’un Scorsese dont il se contente souvent de singer le style. Mais il est un formidable directeur d’acteurs, qui pousse ses interprètes très loins sans jamais les laisser tomber dans le cabotinage. Jeremy Renner réussit ainsi à être aussi expensif que touchant. Amy Adams est elle aussi parfaite en arnaqueuse très sûre d’elle qui bouleverse lorsque son armure se fissure. Quant à Jennifer Lawrence, elle est magnifique en paumée alcoolique et un rien idiote.

Finalement, American Bluff, film d’atmosphère au scénario particulièrement retors, est avant tout un grand film d’acteurs.

* DVD chez Metropolitan, avec en bonus une vingtaine de minutes de scènes coupées, et un making of promotionnel assez anodin.

Jackie Brown (id.) – de Quentin Tarantino – 1997

Posté : 9 décembre, 2015 @ 2:00 dans * Thrillers US (1980-…), 1990-1999, DE NIRO Robert, TARANTINO Quentin | Pas de commentaires »

Jacky Brown

Entre Pulp Fiction et Jackie Brown, il y a plus d’un lien. D’un film à l’autre, Tarantino garde son goût pour les personnages barrés et verbeux, pour les dialogues interminables et quasi-absurdes, ou encore pour les chansons oubliées du folklore américain. Mais la reconnaissance immense obtenue avec son précédent film semble avoir libéré le cinéaste, qui s’aventure pour la première fois vers une narration à peu près classique.

Pour Jackie Brown, Tarantino garde un principe de chapitrage,qui rappelle qu’il s’agit de l’adaptation d’un roman (celui d’Elmore Leonard, co-producteur du film). Mais contrairement à Pulp Fiction, le film est d’une remarquable linéarité, à une exception près : la scène cruciale de l’échange, répétée à trois reprises avec des points de vue différents. Un procédé particulièrement efficace, mais finalement assez classique.

Mais, surprise, c’est lorsqu’il révèle une vraie sensibilité (honnêtement, pas flagrante dans ses deux premiers films) que Tarantino est ici le plus passionnant. Des revenants marqués par leur passé, le cinéaste en avait déjà filmé auparavant. Mais cette fois, il utilise le statut de Pam Grier et Robert Forster pour faire de leurs personnages des êtres moins marqués par leur passé que par leur avenir, et par la difficulté de se voir offrir une nouvelle chance.

Si Forster est remarquable en vieil ours solitaire, Pam Grier, l’ex reine de la blaxploitation, est sublime, bouleversante en hôtesse de l’air effrayée par son manque de perspective, à 44 ans. Il y a quelque chose de déchirant dans ce portrait sensible d’une femme à la croisée des chemins, qui transforme le piège mortel dans lequel elle se retrouve entraînée, en ultime chance de se construire un avenir.

Jackie Brown est du pur Tarantino, avec tout ce qu’on peut lui reprocher, en particulier des scènes trop longues basées uniquement sur les dialogues « à la Tarantino », un peu vaines et agaçantes. Mais on y retrouve surtout tout ce qui fait la richesse de son cinéma, et le plaisir simple que l’on y prend : son sens du récit, sa capacité à créer de grands moments de cinéma à partir de pas grand-chose (rien que le premier plan, fascinant travelling sur le profil de Pam Grier), et sa manière de prendre son temps pour nous introduire au plus près de ses personnages.

Et le directeur d’acteurs est exceptionnel. Pam Grier trouve là le rôle de sa vie, Robert Forster aussi sans doute. Tous sont formidables : Samuel Jackson en trafiquant parano, Michael Keaton en flic intraitable, Bridget Fonda en droguée téléphage, et surtout Robert De Niro, extraordinaire (et d’une sobriété rare) en ex-taulard taiseux et bas du fond, dont la subite explosion de violence, absurde, terrible et hilarante, est l’un des sommets de ce Tarantino là.

Les Incorruptibles (The Untouchables) – de Brian DePalma – 1987

Posté : 3 novembre, 2015 @ 3:15 dans * Thrillers US (1980-…), 1980-1989, COSTNER Kevin, DE NIRO Robert, DE PALMA Brian | Pas de commentaires »

Les Incorruptibles

Ce n’est à l’évidence pas le plus personnel film de De Palma. Lui qui, une dizaine d’années plus tard, saura s’approprier son autre adaption de série TV culte (Mission Impossible, donc), se met ici totalement au service de la production, en mettant de côté les thèmes habituels de sa filmographie, mais en lui réservant tout de même le meilleur de son savoir-faire.

Ajoutez à cela une très belle reconstitution de ce Chicago de la Prohibition, très appliquée, et vous obtiendrez un grand film de genre. Un peu propret toutefois, et sans les aspérités que l’on aimerait voir, mais réjouissant de bout en bout. Le scénario de David Mamet, remarquablement construit, n’y est pas pour rien. De même que la musique très inspirée (et très présente) de Morricone.

Les acteurs aussi sont formidables. De Niro cabotine à mort, le vétéran Connery et le jeunôt Garcia dévorent l’écran, et Costner a une classe folle dans le rôle qui inaugure sa période glorieuse, avec ce jeu effacé que certains prennent pour de la transparence.

Mais c’est bien quand le cinéaste laisse aller son inspiration visuelle et sa logique cinéphile que le film atteint des sommets. C’est évidemment le cas lors de la fameuse séquence de la gare, hommage appuyé et impressionnant au Cuirassé Potemkine et scène d’anthologie qui justifie à elle seule l’existence du film. Ralenti et tension incroyable, maîtrise parfaite de l’espace : cette séquence rentre dans le panthéon des grandes scènes de gare du cinéma de De Palma (oui, il y a un panthéon pour ça), avec celle de Blow Out, et surtout celle de L’Impasse.

Il y a bien d’autres grands moments : la rencontre avec Sean Connery, l’exécution du cadavre à la frontière canadienne, la mort de Charles Martin Smith, ou le saut de l’ange de Billy Drago. Les Incorruptibles, malgré son aspect par moments trop lisse par rapport à la violence de son sujet, est clairement l’une des grandes réussites du cinéma de genre des années 80.

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