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Archive pour la catégorie '* Polars/noirs France'

Les Papillons noirs – mini-série de Olivier Abbou et Bruno Merle – 2022

Posté : 3 décembre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 2020-2029, ABBOU Olivier, MERLE Bruno, TÉLÉVISION | Pas de commentaires »

Les Papillons noirs

Voilà une mini-série française qui tient toutes ses promesses, et dont l’ambition et la complexité, révélées d’emblée par un générique mystérieux et fascinant, sont parfaitement tenus. Il y a deux niveaux de narration, dans Les Papillons noirs. D’abord, la relation entre un jeune écrivain en panne d’inspiration et le vieil homme qui l’embauche pour qu’il écrive ses souvenirs. Ensuite, ces souvenirs eux-mêmes : l’histoire d’un couple qui a semé la mort à travers la France, pendant des années…

La série joue admirablement sur le rapport entre le passé et le présent, entre la fiction et la réalité. Avec toujours cette frontière si ténue : ce jeu un peu sadique autour de la perception. Le fait que le fil conducteur est l’écriture d’un livre que tout le monde pense être une fiction n’est pas anodin. Le vieil homme (Niels Arestrup, troublant) est le voisin que tout le monde rêverait d’avoir. Le jeune écrivain (Nicolas Duvauchelle, d’une intensité folle) est pour tous ce génie de la littérature dont l’inspiration est un trésor…

Nicolas Duvauchelle est un choix parfait, parce qu’il incarne à la fois la force brute et une vraie fragilité, toujours borderline. Il est le vrai cœur de l’histoire, y compris dans les longs flash-backs dont les horreurs baignées de soleil pèsent sur son propre destin. Les Papillons noirs, c’est avant tout sa descente à lui dans une réalité d’une noirceur insondable, et d’une intimité inattendue.

On n’en dira pas plus, pour ne pas déflorer les nombreuses surprises que réserve la série. Si la tension connaît quelques passages plus creux, le scénario machiavélique relance constamment la machine, pour réussir à surprendre épisode après épisode, emportant tout dans une spirale fascinante et lugubre. Bien plus qu’un simple thriller hyper efficace (ce qu’il est), Les Papillons noirs est un trip addictif et dérangeant dans des abîmes de noirceur.

L’Innocent – de Louis Garrel – 2022

Posté : 27 novembre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 2020-2029, GARREL Louis | Pas de commentaires »

L'Innocent

Un petit vent de folie douce souffle sur cette comédie douce-amère, qui flirte allégrement avec le cartoonesque. Une scène illustre bien la manière dont Louis Garrel, devant et derrière la caméra, fait surgir le grotesque sans avoir l’air d’y toucher : son personnage (Abel, comme dans tous les films qu’il réalise lui-même) s’engueule avec sa meilleure amie (Noémie Merlant), et c’est dans un champ détrempé que ça se passe, les chaussures des deux amis s’alourdissant pas après pas de la terre qui colle aux semelles.

Le moment n’est pas drôle en soi : il y a même une vraie tension entre les deux personnages, qu’une tragédie commune relie et sépare en même temps. Mais ce détail absurde des deux amis qui s’enfoncent dans le champs (pourquoi dans les champs?) libère quelque chose chez le spectateur, comme si Louis Garrel nous autorisait à se moquer tendrement de ces personnages, tellement inspirés par sa propre histoire personnelle.

Abel, donc, est un jeune adulte un peu paumé, qui ne sait surtout plus quoi faire avec sa mère, pétillante sexagénaire qui a un cœur grand comme ça, et qui a développé une étrange habitude depuis qu’elle donne des cours de théâtre dans les prisons : elle y tombe amoureuse. Et là, ça a l’air bien sérieux avec ce braqueur repenti (« c’est fini tout ça ») qui s’apprête à retrouver la liberté pour mener une vie rangée, honnête, sans entourloupe…

Sauf qu’Abel n’y croit pas une seconde. D’abord, comment fait-il pour payer à sa mère une boutique en plein centre ville ? Alors il le suit, il l’espionne. Et c’est à un véritable jeu d’équilibriste que se livre Louis Garrel, devant et derrière la caméra, avec ce film original et très séduisant. Moins pour l’histoire que pour le ton, sorte d’équilibre impossible et pourtant tenu entre tragédie et burlesque, entre vérité et excès…

Il y a du Woody Allen dans cet équilibre-là, dans cet humour décalé, et dans cette manière de placer la notion de jeu et de théâtre au cœur de tout. Louis Garrel, chouette auteur : une révélation pour moi. Louis Garrel, grand directeur d’acteurs aussi. Bon… de grands acteurs, c’est vrai, mais son mérite n’en est pas moins grand : encore fallait-il aller chercher Anouck Grinberg, qui fait son grand retour après une panouille dans Les Volets verts. Quant à Roshdy Zemm, après Les Enfants des autres et avant son propre film Les Miens, c’est décidément son année….

Méphisto – de Henri Debain et Georges Vinter – 1931

Posté : 13 novembre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1930-1939, DEBAIN Henri, GABIN Jean, VINTER Georges | Pas de commentaires »

Méphisto

Le film invisible, celui que les vrais amoureux de Gabin rêvaient de voir depuis des décennies : ce film dont on savait vaguement qu’il existait une copie conservée dans une cinémathèque (celle de Toulouse), mais qui n’était jamais sortie de sa boîte. Et voilà que les indispensables magiciens de Lobster Films se sont lancés dans une restauration du film, qui permet aujourd’hui de découvrir enfin ce film mystérieux, dans tous les sens du terme.

Verdict final, pour commencer : Méphisto n’est pas un chef d’œuvre. Très influencé par le Fantômas de Louis Feuillade, il reste encore très marqué par l’esprit de ces serials des premiers temps, avec un méchant au look iconique (chapeau profondément enfoncé, grand manteau, large écharpe dissimulant le visage), un super-enquêteur sur sa piste (Gabin en personne), des fausses-pistes, des rebondissements et des cliffhangers qui clôturent les différentes parties (le film est divisé en quatre chapitres).

Mais aussi : un rythme qui semble déjà approximatif en ce début des années 30. Le début, surtout, est assez poussif, avec un jeu d’acteur qui semble bien maladroit. Même Gabin paraît un peu emprunté. Il faut dire à sa décharge qu’il n’a que peu d’expérience de l’écran : il n’a alors à son actif qu’un unique long métrage, Chacun sa chance. Il est encore connu avant tout pour sa carrière au music-hall, où il se livre à des numéros très influencés par Maurice Chevalier.

En pleine enquête, on le voit donc monter sur scène (littéralement) le temps d’une chanson qui a tout d’un tube pour l’époque : « J’aime les grosses femmes »… Tout un programme ! Curieusement, c’est en montant sur scène dans un boui-boui marseillais que son personnage gagne en épaisseur, et que Gabin semble gagner en confiance. Son jeu s’affirme, sa présence s’impose. Ce n’est pas encore le grand Gabin, mais c’est un Gabin en construction, et c’est passionnant.

Comme il est passionnant de le voir dominer les débats dans ce qui est son premier rôle de flic (il faudra attendre près de vingt-cinq ans pour le revoir endosser l’imper du policier, ce sera pour Razzia sur la chnouf), véritable héros quasi-omniprésent à l’écran. Il lui manque encore un peu d’épaisseur, c’est vrai. Mais à sa décharge, le scénario est assez improbable, avec un « génie du crime » dont on se demande bien ce qu’il cherche vraiment, et qui passe quand même tout le film à rater à peu près tout ce qu’il essaye…

Mais il y a quelques belles idées (le « résumé » des épisodes précédents qui utilise la voix populaire autour des journaux du jour), de beaux moments de suspense (la scène du train, ou celle de la cave, fort joliment réalisées et très tendues), une belle manière de filmer les ruelles de Marseille, ou les extérieurs parisiens. Une fraîcheur aussi, et une générosité dans l’action et les rebondissements. Et le plaisir, immense, de découvrir cette curiosité. Enfin.

L’Etrange Monsieur Victor – de Jean Grémillon – 1938

Posté : 31 octobre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1930-1939, GRÉMILLON Jean | Pas de commentaires »

L'Etrange monsieur Victor

Un bourgeois bien installé et aimé de tous cache une double-vie au service de la pègre. Ce thème souvent repris par la suite (pour Le Bienfaiteur notamment, avec le même Raimu) vaut à Jean Grémillon l’une de ses grandes réussites. Le cinéaste est alors au sommet de son art : ce long métrage est tourné entre Gueule d’amour, immense succès, et Remorques, immense chef d’œuvre. L’Etrange Monsieur Victor semble plus anecdotique sur le papier. Mais la réussite est tout aussi frappante.

Il y a Raimu, d’abord, acteur extraordinaire qui sait être dans le même mouvement léger et drôle, et taciturne et inquiétant. La manière dont il utilise ses accents de comédie tout en laissant apparaître la noirceur de son regard est impressionnante. En particulier dans la dernière partie du film, où on attend vainement la rédemption qui semble évidente depuis longtemps. Mais on est chez Grémillon, cinéaste peu porté sur les sentiments faciles.

Il est donc question de culpabilité : cet homme qui cache habilement sa double-vie, et qui laisse un innocent condamné pour meurtre à sa place. Un homme totalement conscient de sa lâcheté, et prêt à tout pour se racheter. Enfin non, pas vraiment tout. Le faux coupable, c’est Pierre Blanchar, acteur toujours juste, mais pas toujours intense. C’est particulièrement frappant lors d’une scène clé, lorsque son personnage, échappé du bagne et réfugié chez Raimu, réalise qu’il est tombé amoureux de la femme de celui-ci, jouée par Madeleine Renaud. Elle laisse transparaître son trouble. Lui reste distant et dépassionné. Hélas.

Seul bémol, vraiment. Le film marque surtout pour la manière dont Grémillon filme le microcosme de ce petit quartier de Toulon : les scènes de rue grouillantes de vie, les sons du quartier résonnant dans l’appartement trop calme, l’ambiance des petits bistrots interlopes, les dialogues entre deux gamins… C’est dans ces petits détails, dans la vie que le cinéaste parvient à capter dans la moindre séquence, que repose la richesse du film.

Crime et châtiment – de Pierre Chenal – 1935

Posté : 25 octobre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1930-1939, CHENAL Pierre | Pas de commentaires »

Crime et châtiment Chenal

Ce n’est pas tout à fait la première adaptation du roman de Dostoïevski : un premier film avait été tourné dès 1910. Et cette même année 1935, un autre cinéaste important signe une autre version, Josef Von Sternberg, pour un film que lui-même reniera plus ou moins. En revanche, ce pourrait bien être la meilleure.

Contrairement au film que tournera Georges Lampin vingt ans plus tard (avec Jean Gabin reprenant le rôle d’Harry Baur… une habitude après Jean Valjean et Maigret), Pierre Chenal ne transpose pas l’intrigue dans une France contemporaine, mais reste fidèle au décor du roman: les quartiers pauvres de Saint-Petersbourg, où les étudiants et les anciens nobles tentent tant bien que mal de survivre à la misère la plus extrême.

Les toutes premières scènes laissent craindre une adaptation très sage, comme si Chenal était paralysée par l’ampleur du roman original. Mais très vite, sa mise en scène devient plus trouble, plus intense, au fur et à mesure que le personnage central, l’étudiant, est rongé par la culpabilité : il a assassiné une odieuse prêteuse sur gage pour lui voler son argent. Et plus grave : la seule de cette dernière, parce qu’elle l’a surpris.

Le film de Chenal respecte l’esprit de Dostoïevsk. La rudesse de son trait d’abord : la misère est profonde, et le crime de l’étudiant est sauvage et glaçant. Mais aussi un refus de porter un jugement définitif. Les personnages, tous autant qu’ils sont, sont des paumés. Y compris les parents de la jeune Sonia, qui poussent leur fille à se prostituer parce qu’ils n’ont pas d’autres moyens de survivre.

Et c’est un moment déchirant lorsque Sonia, jouée par la douce Madeleine Ozeray, rentre après s’y être résolue pour la première fois, et que sa mère se jette à genoux à son chevet… Ou lorsque le père, épave alcoolisée et totalement passif, se confesse au jeune étudiant sur son lit de mort.

Pierre Blanchar en fait un rien trop dans le rôle principal, mais il tient tout de même le film à bout de bras. Parce qu’il est de toutes les scènes, ou presque. Parce que la mise en scène, le rythme du film et son ton sont totalement calés sur son état d’esprit. De plus en plus troublé, avec des plans de plus en plus complexes, aux lignes de force qui s’enchevêtrent.

Face à lui, Harry Baur, toujours parfait, en super juge d’instruction qui devine tout mais ne parvient pas à trouver la preuve. Un pur rôle de héros au fond, et pourtant un personnage difficilement aimable. Peut-être parce que son sens du devoir ne se soucie pas ou si peu de l’humanité des protagonistes, de leur misère et de leurs doutes. C’est dans les petites gens, dans les personnages que la vie n’a pas épargné, que cette humanité se ressent. Le regard que Chenal leur porte est magnifique.

Entre la vie et la mort – de Giordano Gederlini – 2022

Posté : 20 octobre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 2020-2029, GEDERLINI Giordano | 28 commentaires »

Entre la vie et la mort

Un jeune homme se suicide en se jetant sous les roues d’une rame de métro. Le chauffeur n’a que le temps d’apercevoir le visage du malheureux : celui de son propre fils, qu’il n’a plus revu depuis des années. Beau point de départ pour un polar âpre et très ancré dans le réel, qui ne manque ni de bonnes intentions, ni de bons moments. L’une des belles idées aussi, est d’avoir fait du personnage principal, le conducteur rongé par la culpabilité et le besoin de comprendre, un immigré : un Italien solitaire, ayant fuit en France on ne sait quel passé.

Sans doute le film aurait-il d’ailleurs gagné en laissant planer le mystère des origines. La peinture de cet homme seul et déraciné, vivant dans un appartement sans charme dans un immeuble sans charme, luttant seul pour se rendre justice, était suffisamment forte pour se suffire à elle-même. Toute la première partie, assez opaque dans le fond mais remarquablement intense, est d’ailleurs très réussie, et passionnante. Et l’acteur espagnol Antonio De La Torre apporte ce qu’il faut de mystère et de rage ravalée à ce personnage d’écorché.

Parallèlement sa quête de vengeance, le réalisateur filme le travail de la police : une flique sur la corde (Marina Vacth) surveillée par son supérieur qui est aussi son père (Olivier Gourmet), plaçant définitivement le thème de la paternité au cœur du film. Un peu superflu pour le coup, surtout que cette relation père-fille là, si intense soit-elle, a un petit côté déjà-vu, et n’apporte pas grand-chose.

Dans sa dernière partie, le réalisateur chilien Giordano Gederlini verse aussi un peu dans les facilités qu’il avait soigneusement évitées jusque là, faisant de son polar très noir un revenge movie assez classique dans le fond. Toujours avec cette patte hyper-réaliste et très noire qui donne tout de même un liant à ce film qui esquisse trop de pistes pour être totalement convainquant.

Contre-enquête – de Franck Mancuso – 2007

Posté : 17 octobre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 2000-2009, MANCUSO Franck | Pas de commentaires »

Contre-enquête Dujardin

On s’attend toujours à être secoué par un film évoquant la mort d’un enfant. En guise se secousses, on se contente de légers frémissements dans ce premier polar réalisé par Franck Mancuso. Surtout connu pour être le scénariste de 36 quai des Orfèvres, le film d’Olivier Marshall, Mancuso est clairement plus à l’aise pour imaginer une histoire dense et tortueuse que pour la mettre en scène.

Réalisé par un cinéaste plus chevronné, Contre-enquête aurait pu être un excellent film. Sur le papier, il a tout ce qu’il faut pour cela : l’histoire de ce flic ravagé par la mort de sa fille est plutôt bien écrite, privilégie l’introspection à l’action, et réserve un retournement final que, franchement, on ne voit pas arriver. C’est même assez passionnant de voir ce père détruit entretenir une liaison épistolaire avec l’homme qui a été condamné et emprisonné pour le meurtre de sa fille, et qui finit par se convaincre de son innocence.

Et puis il y a Jean Dujardin, pour qui ce film constitue une nouvelle étape charnière, juste après le premier OSS 117. Même s’il était déjà apparu dans un polar très noir et réussi (Le Convoyeur), c’est la première fois qu’il porte sur ses épaules un film aussi sombre, avec un personnage aussi troublé. Et il se révèle, déjà, d’une grande intensité et d’une grande justesse. L’acteur habité d’Un balcon sur la mer ou Möbius est déjà là.

Mais ça ne suffit pas, hélas. D’abord parce que tous les acteurs ne sont pas de la trempe de Jean Dujardin. Laurent Lucas est troublant en meurtrier présumé, Aurélien Recoing parfait en flic empathique. Mais beaucoup de seconds rôles sont pour le moins approximatif (mon dieu, la plaidoirie de l’avocat!), et surtout, Mancuso se révèle incapable de filmer convenablement un dialogue lambda.

Mancuso peine à donner du rythme à son film. Dans la première partie surtout, où tout semble faux, pas dans le ton. C’est bien dommage, parce que quelques belles images nocturnes, ou quelques plans sur le visage hanté de Dujardin laissent imaginer ce qu’aurait pu être le film entre les mains d’un cinéaste plus doué : autre chose que ce petit polar prenant et souvent plaisant, mais aussi maladroit et très frustrant.

Les Mois d’avril sont meurtriers – de Laurent Heynemann – 1987

Posté : 6 octobre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1980-1989, HEYNEMANN Laurent | Pas de commentaires »

Les Mois d'avril sont meurtriers

Vu il y a bien longtemps, ce polar m’avait laissé une forte impression, qui se confirme largement à la revoyure. Les Mois d’avril sont meurtriers, adapté d’un roman de Robin Cook, est moins un film policier classique que le portrait assez envoûtant d’un homme qui surnage : un flic, joué par un Jean-Pierre Marielle impérial, qui tente de surmonter la mort de sa fille grâce à son boulot.

Il est grand, Marielle, dégageant une émotion immense en ne l’affichant jamais : digne, presque monolithique, y compris dans sa manière de parler à sa fille disparue dans une voix off qui rythme le film. Un homme dont les fantômes font partie intégrante de sa vie, et qu’il n’affronte qu’à distance : sa femme internée dans un asile et à qui il se contente de rendre des visites muettes, et sa fille dont il ne fleurit la tombe que par l’intermédiaire du gardien du cimetière.

C’est un polar, avec meurtres sordides et recherche de meurtrier, mais ce n’est clairement pas ça qui intéresse Heynemman et son coscénariste Bertrand Tavernier, dont il fut longtemps l’assistant avant de passer derrière la caméra. Le film, à vrai dire, se concentre largement sur le face à face étonnant et fascinant entre le flic et le suspect dont il se persuade bientôt qu’il est l’assassin, joué par un très suave Jean-Pierre Bisson.

Etonnant duo, formé par un suspect qui semble sortir de sa torpeur grâce à ce flic qui le harcèle, et par le policier qui lui s’enferme peu à peu dans des tourments internes qu’il cherche à maintenir à distance. Et auxquels Heynemman donne une forme fascinante : les grands décors vides dans lesquels Marielle se retrouve souvent seul, entouré de vastes surfaces monochromes et de formes géométriques sans aspérités.

Ce décor rend palpable la douleur et la profonde solitude que n’affiche pas le flic Marielle. Il fait des Mois d’avril sont meurtriers un polar qui ne ressemble à aucun autres, dérangeant et fascinant, et passionnant.

Le Bienfaiteur – de Henri Decoin – 1942

Posté : 5 octobre, 2022 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1940-1949, DECOIN Henri | Pas de commentaires »

Le Bienfaiteur

Dans une petite ville de province, un riche notable distille le bien où qu’il aille, avec son sens de la justice, son courage, son ouverture d’esprit et sa générosité. D’où vient-il ? D’où vient sa fortune ? Nul ne le sait, nul ne se pose vraiment la question, et ce n’est pas moi qui vais le dévoiler, au risque de gâcher un beau rebondissement qui arrive sans qu’on s’y attende au premier tiers du film, lors d’une séquence de braquage que rien n’annonçait.

Voilà à peu près tout ce qu’on peut dire de ce petit bijou méconnu d’Henri Decoin sans gâcher le plaisir de la surprise. Qui est immense. Decoin alors en plein succès, qui retrouve son acteur des Inconnus dans la Maison, chef d’œuvre autrement plus connu : Raimu, une nouvelle fois magnifique dans le rôle de cet homme au grand cœur et au passé mystérieux.

Drôle, touchant, fort et émouvant, il est bouleversant dans cette séquence charnière où, allant au bout d’un courage qui lui échappait jusqu’alors, il lance un « Je vous aime » à cette femme que les commérages des autres notables lui ont rendu accessible. Et ce n’est pas tous les jours que l’on voit Raimu flirter à l’écran. Retrouvant pour l’occasion une innocence presque enfantine, il est magnifique.

A partir du premier rebondissement, le film n’hésite pas entre différents genres, il les embrasse tous avec le même bonheur : comédie de mœurs, film noir, peinture d’une petite bourgeoisie provinciale, suspense… Decoin trouve un équilibre qu’on peut qualifier de parfait, y compris dans sa manière de donner du corps aux personnages secondaires sans s’y attarder.

Il faut dire qu’il est bien aidé, entre Pierre Larquey, Charles Granval et René Bergeron en notables, Héléna Manson en domestique, Suzy Prim en sainte, et surtout Jacques Baumer en flic parisien, digne précurseur de Columbo. Le genre de seconds rôles qui font la grandeur de ce cinéma français des années 40. Et comme on n’imagine pas un film de cette époque sans musique gouailleuse, Lucienne Delyle apparaît le temps d’une chanson, envoûtant interlude. Et me voilà conquis pour de bon.

As Bestas (id.) – de Rodrigo Sorogoyen – 2022

Posté : 25 septembre, 2022 @ 8:00 dans * Polars européens, * Polars/noirs France, 2020-2029, SOROGOYEN Rodrigo | Pas de commentaires »

As bestas

Voilà un grand film qui vous assomme littéralement. Quelle claque que ce film qui commence comme une chronique rurale sous tension, pour tendre vers le thriller le plus noir, puis vers le portrait sensible d’une richesse et d’une vérité folles. L’histoire se déroule en Galice, région rurale de l’Espagne, où un couple de Français s’est installé il y a déjà un bon moment pour donner un nouveau sens à leur vie.

La toute première scène nous happe littéralement, sans qu’on comprenne vraiment ce qui s’y dit, ni qui sont les personnages. Il est question du fils d’un homme du village, qu’on ne verra pas, et dont il ne sera plus jamais question. Mais entre les hommes attablés dans le petit bar miteux, le ton d’abord bon enfant se fait vite, mais imperceptiblement, plus tendu. L’un des hommes surtout, Xan, dégage une autorité naturelle. Une froideur aussi, cinglante, dont on sent qu’elle peut éclater en violence pure à tout moment.

Et soudain, cette violence, verbale, se dirige vers un autre personnage que l’on n’avait pas encore remarqué : « le Français », qui s’en allait discrètement et que Xan abreuve de sa hargne sans qu’on l’ait vraiment vu venir… Que se passe-t-il entre ces deux hommes, qui vivent à quelques mètres seulement l’un de l’autre ? Le film révèle ses mystères au compte-goutte, mais on sent d’emblée qu’il y a une animosité énorme entre eux.

Rodrigo Sorogoyen adopte le point de vue de ces deux Français, incarnés par Marina Foïs et Denis Ménochet, exceptionnels tous les deux. Il filme le sentiment d’oppression qui grandit chez eux, la peur qui finit par s’installer, le regard qu’ils portent sur ces voisins devenus une véritable menace pour eux. Ce point de vue est important, parce que c’est celui que le spectateur adopte comme une évidence.

Mais il instille à petits traits une vérité plus nuancée que celle que l’on pressentait. Et le trouble ne cesse de grandir, comme lors de ce face à face de la dernière chance, où les certitudes du Français Antoine semblent vaciller, parce que pour la première fois, il comprend un peu mieux celui qui lui bouffe la vie. Si le film est aussi fort, c’est aussi pour ça : pour ce refus du manichéisme, même lorsque l’irréparable est commis.

Xan, incarné par l’Espagnol Luis Zahera, est ainsi un personnage d’une complexité et d’une vérité extraordinaires. Et la perception qu’on en a évolue en cours de route, nous confrontant à nos propres certitudes autoproclamées. Le personnage de la fille du couple (Marie Colomb) incarne parfaitement cette difficulté à se mettre réellement à la place de ceux qu’on a face à nous, même quand ils nous sont propres.

Chronique d’un mode de vie qui tend à disparaître, thriller tendu, As bestas est aussi une belle histoire d’amour entre deux acteurs qu’on savait excellents, mais qu’on n’avait peut-être jamais vu aussi intenses. Denis Ménochet, dont la puissance physique contraste avec le regard troublé. Et Marina Foïs, dont l’apparente passivité initiale cache une détermination et une sensibilité mêlées. Deux grands personnages, pour deux grands acteurs.

Et puis il y a la manière dont le cinéaste filme son décor, ces grandes vallées de la Galice qui tranchent avec tous les stéréotypes sur l’Espagne. Une nature belle et spectaculaire, mais où la vie est rude, et où beaucoup rêvent d’une vie plus facile. Dans ce décor là, le choix de vie d’un couple venu d’ailleurs passe mal. Et les questions que cela pose pèsent sur le film sans que Sorogoyen n’apporte de réponse facile. Le film, en tout cas, trotte dans la tête des jours après l’avoir vu…

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