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Archive pour la catégorie '* Films noirs (1935-1959)'

Le Démon des armes (Gun Crazy) – de Joseph H. Lewis – 1949

Posté : 15 juin, 2022 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, LEWIS Joseph H. | Pas de commentaires »

Le Démon des armes

Il a plutôt un bon fond, Bart, depuis qu’il est tout petit. Mais allez savoir pourquoi, il a toujours eu un penchant très appuyé pour les armes. Les lance-pierres quand il était gosse, puis la carabine que lui a offerte sa sœur, et puis les pistolets, qu’il ne pouvait s’offrir, et qu’il a fini par voler dans la vitrine d’un armurier. C’est la scène d’ouverture, d’une beauté et d’une puissance assez exceptionnelles.

Mais quand même, il a toujours un bon fond, Bart. Après la maison de correction, après l’armée, il retrouve ses amis d’enfance avec l’envie de s’installer, et de mener une vie normale et rangée. Mais il y a toujours cette passion des armes. Alors quand il rencontre la belle Annie Laurie, tireuse d’élite dans un cirque, c’est le coup de foudre, la rencontre de deux doubles qui s’attirent et qui ne tardent pas à prendre la route ensemble.

La belle ne le cache pas : « je ne suis pas bonne, je ne l’ai jamais été ». Mais lui s’en moque, et il se laisse entraîner dans une virée sans retour. Entre eux, c’est de la dynamite. Une passion dévorante et explosive. Littéralement. « We go together, Annie. I don’t know why. Maybe like guns and ammunition go together. »

Comme Phil Karlson, Joseph H. Lewis est un maître de la série B noire, brillant, mais que la postérité n’a pas élevé au niveau qu’il mérite. Gun Crazy est l’un de ses très, très grands films. La seule séquence d’ouverture suffit à confirmer définitivement le sens visuel du gars, la puissance de son style, complètement au service de la narration, de l’immersion du spectateur.

Lewis ralentit le rythme ou l’accélère en fonction des émotions, de l’excitation ou de la peur de ses personnages principaux, précurseurs de Bonnie et Clyde. Particulièrement de Bart, à qui John Dall (le cynique et morbide interprète de La Corde) apporte un mélange d’assurance, de fragilité et de fièvre. C’est son point de vue à lui que privilégie Lewis, faisant du personnage de Peggy Cummings, superbe, à la fois un symbole de la pureté de la jeunesse et de danger.

La séquence du braquage meurtrier est particulièrement réussie, parce que la caméra ne s’attarde que sur ce que Bart voit vraiment. La peur, le danger, la vitesse, l’excitation, mais pas la mort, qu’il ne découvre ou dont il n’accepte vraiment l’idée que bien plus tard, lorsqu’il a le temps de se poser des questions sur lui-même.

Tout est beau dans ce film serré et implacable, comme une spirale infernale ou comme un rêve éveillé qui conduit, comme il se doit, dans une sorte d’entre-deux baigné de brume, conclusion presque surnaturelle qui rapproche ce film noir du conte. Morbide et romantique.

L’Intrus (Intruder in the dust) – de Clarence Brown – 1949

Posté : 7 juin, 2022 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, BROWN Clarence | Pas de commentaires »

L'Intrus

Formidable brûlot antiraciste que signe Clarence Brown, avec cette adaptation très réussie de Faulkner, tournée entièrement en décors réels, sur les lieux mêmes qui ont inspiré l’écrivain. L’Intrus est un grand film, et c’est dans les détails que ça se joue, plus que dans l’histoire elle-même, suspense assez convenu autour d’un noir accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis, et promis à un lynchage dans les règles par une foule très remontée.

Le coup de la masse hargneuse prête à tous les débordements, on nous l’a déjà fait souvent, de Furie à L’Etrange incident. L’Intrus s’inscrit dans cette (prestigieuse) lignée, avec une dimension raciale qui est tout sauf anecdotique. Clarence Brown filme la ségrégation et les difficiles rapports entre blancs et noirs avec une grande sensibilité, captant la frontière invisible qui freine les meilleures volontés.

C’est cette réconciliation difficile entre des citoyens aux histoires si différentes que met en scène le film, dans cette petite ville, dont les vrais habitants font de la figuration. Ce qui, le sachant, donne une dimension troublante aux scènes de foule, les regards semblant confirmer l’impossibilité du dialogue entre blancs et noirs. C’est dans ces regards que se trouve la force du film, dans ces visages captés par les phares d’une voiture à travers des portes entrebâillées, dans une phrase que ne prononce pas le faux coupable pour se disculper.

Ce faux coupable, c’est Juano Hernandez, acteur découvert chez Oscar Micheaux, et que l’on retrouvera peu après en partenaire de John Garfield dans l’excellent Trafic en haute mer (d’après To have and have not d’Hemingway, que Faulkner avait adapté une première fois pour Hawks, sous le titre Le Port de l’angoisse). Sa présence, taiseuse et un peu raide, a une force assez impressionnante.

Pas de grande star à l’affiche, mais une distribution parfaite, de Charles Kemper en meneur de foule à Porter Hall en patriarche fatigué, en passant par David Brian en avocat qui se demande pourquoi il n’arrive pas à communiquer avec le noir qu’il doit défendre. Et puis le trio de choc, qui aura seul le courage d’affronter la foule : un gamin (Claude Jarman Jr, le fils de John Wayne et Maureen O’Hara dans Rio Grande), un employé noir dépassé par les événements (Elzie Emanuel) et une vieille dame très digne (Elizabeth Patterson). Les voir tous les trois déterrer un cadavre en pleine nuit, effrayés par les bruits environnants, est un grand moment de cinéma.

L’Oncle Harry (The Strange Affair of Uncle Harry) – de Robert Siodmak – 1945

Posté : 21 février, 2022 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, SIODMAK Robert | Pas de commentaires »

L'Oncle Harry

Entre Les Mains qui tuent et Les Tueurs, cet Oncle Harry n’est pas le film noir le plus connu de Siodmak, loin s’en faut. Pas le plus grand non plus, soyons franc : si réussi soit-il, si tendu soit-il, il n’a pas la puissance et la force visuelle des grands chefs d’œuvre américains du réalisateur. Mais quand même, si on occulte une fin probablement imposée, et qui semble même rajoutée in extremis pour calmer les ardeurs du code Hays sans soucis de cohérence, ce noir atypique est loin d’être anodin.

Les censeurs moralistes auraient d’ailleurs eu bien des raisons de pousser des cris devant cette histoire d’un vieux garçon issu d’une vieille famille, vivant dans une vieille maison, dans une vieille ville, entouré de ses deux sœurs et d’une bonne, dans une atmosphère étouffante. Ils auraient pu s’étrangler devant les rapports quasi-incestueux qu’entretient la plus jeune des sœurs avec ce grand frère qu’elle refuse de voir quitter le nid familial. Ou devant l’irruption de cette jeune femme trop libre qui revendique le droit de recevoir un homme dans sa chambre d’hôtel, à n’importe quelle heure…

Cette jeune femme, c’est Ella Raines, révélation des Mains qui tuent, et véritable rayon de soleil dans une vie bien terne : celle de « l’oncle Harry », héritier désargenté d’une vieille famille autrefois puissante, à qui il ne reste qu’une grande maison d’un autre temps, un nom, et les vestiges de traditions familiales. George Sanders est formidable dans ce rôle taillé pour lui, avec cette suavité, cette douce ironie et ce regard un peu triste qui le caractérisent. Un homme entre deux âges enfermé dans une relation castratrice avec la plus jeune de ses sœurs (Geraldine Fitzgerald), assez glaçante.

Siodmak a un talent fou pour filmer le sentiment d’enfermement. Sans jamais en faire trop, sans verser dans le sensationnalisme, juste par petites touches, il crée une atmosphère étouffante, pathétique et même menaçante, dont Sanders est une sorte de victime consentante, et qu’Ella Raines vient dynamiter. La manière dont cette dernière tient tête à la petite sœur Ellie, avec une insolente liberté, est réjouissante. La manière dont le personnage de Geraldine Fitzgerald encaisse est tout aussi remarquable, d’ailleurs.

Le film met en évidence la mesquinerie d’une petite ville où le ragot est une religion, et l’absurdité d’une vieille famille enfermée dans des principes d’un autre temps. Dommage, quand même, qu’il se termine sur cette fin dont je ne dirais rien : une mention dans le générique demande expressément au spectateur de ne pas la dévoiler. Alors…

J’aurai ta peau (I, the jury) – de Harry Essex – 1953

Posté : 14 février, 2022 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1950-1959, ESSEX Harry | Pas de commentaires »

J'aurai ta peau

Deux ans avant le formidable Kiss me deadly d’Aldrich, c’est Harry Essex qui, le premier, a porté à l’écran les aventures du détective privé Mike Hammer. Son film est d’ailleurs adapté du tout premier roman de la série. Et ne comptez pas sur moi pour résumer l’histoire, d’une complexité assez abyssale. Disons juste que Hammer enquête sur la mort d’un de ses amis, qui lui a sauvé la vie pendant la guerre. Que les cadavres pleuvent à chaque rebondissement. Et qu’il y a beaucoup de rebondissements.

On aurait envie de l’aimer ce film, parce qu’il y a là à peu près tout ce qu’on attend d’un film noir. Un détective hard-boiled, quelques fusillades, une violence brute, une certaine atmosphère aussi, et quelques seconds rôles plutôt très convaincants, à commencer par le pote flic de Hammer, joué par l’excellent Preston Foster. On remarquera aussi la présence dans un petit rôle d’un ersatz de Sydney Greenstreet et du vrai Elisha Cook Jr… Parce que Essex lorgne assez clairement du côté du Faucon maltais, qui mettait en scène un autre privé célèbre (Sam Spade), une intrigue à tiroirs à peu près aussi complexe, et une femme fatale bien gratinée.

Il y a aussi quelques très beaux moments, que l’on doit à la puissance formelle des images. Grâce soit une nouvelle fois rendue à John Alton, immense directeur de la photo, qui nous gratifie de jeux d’ombres vertigineux lors de la séquence la plus mémorable du film : une bagarre hyper percutante dans une cage d’escalier tout en grilles, en lignes de force et en vides vertigineux. Une belle scène de bar aussi, une manière de filmer les rues la nuit et d’installer le sentiment de danger. Visuellement, le film est une grande réussite.

Mais il y a un mais, et il est de taille. Et il s’appelle Biff Elliot, acteur débutant dont c’est le premier (et dernier) rôle majeur, et qui se révèle assez dramatique en Mike Hammer, qu’il transforme en gamin attardé et totalement hystérique, parlant et bougeant trop vite, gueulant ses répliques comme un gosse capricieux. Dans le film d’Aldrich, Ralph Meeker donne à Mike Hammer toute sa dimension dangereuse, son penchant pour une violence sèche et expéditive. Ici, on a droit à une véritable erreur de casting qui plombe le film, tant l’interprétation est à côté de la plaque, faisant d’un noir prometteur un quasi-nanar désagréable.

Chronique mondaine (After Office Hours) – de Norman Z. McLeod – 1935

Posté : 8 janvier, 2022 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1930-1939, McLEOD Norman Z. | Pas de commentaires »

Chronique mondaine

Quand le rédacteur en chef très cynique d’un grand journal américain réalise que la jeune journaliste qu’il vient de renvoyer peut lui ouvrir les portes d’un potentiel scandale mondain de premier plan, cela donne une comédie de mœurs charmante, portée par Constance Bennett et Clark Gable, couple de cinéma dont l’alchimie est immédiatement parfaite.

Et quand la comédie de mœurs se transforme à mi-film en une comédie policière, à l’occasion d’une séquence qui, elle, n’a rien d’une comédie, eh bien cela n’enlève rien au plaisir, grand, que l’on prend devant ce nouveau témoin de la grandeur de la machine hollywoodienne. Chronique mondaine est un pur film de studio, confié à un réalisateur touche-à-tout et talentueux, et dans lequel on retrouve tout le savoir-faire de Hollywood.

Au scénario, quand même, Herman Mankiewicz, quelques années avant Citizen Kane. Le film n’a évidemment pas la force ni l’ampleur du chef d’œuvre de Welles, mais il faut reconnaître une vraie générosité dans ce scénario là, un vrai sens de l’intrigue et de la construction, et surtout une vivacité dans les dialogues, qui en fait tout le prix.

C’est particulièrement vrai dans les réparties moqueuses et pleines de passion que s’envoient Bennett et Gable, que tout oppose évidemment, mais réunis par l’amour évidemment. Elle un peu naïve mais pas tant que ça, lui menteur professionnel mais honnête jusque dans ses mensonges

Des potins à scandale aux faits divers en passant par la chronique mondaine, le film de McLeod plonge avec bienveillance dans les aspects les moins bienveillants du journalisme, avec une légèreté qui emporte vite l’adhésion. La seconde partie, est tout aussi enthousiasmante avec son crime et son faux suspense, parsemé de vrais moments de comédie, et porté par des seconds rôles joyeusement décalés (la mère, le photographe).

Au cœur de ce film enlevé et euphorisant, une scène surprend, et marque les esprits : celle du meurtre, forcément centrale, et dont toute l’action se déroule hors-champs, les protagonistes s’étant décalés jusqu’à sortir du champs fixe d’une caméra qui ne fixe plus, durant de longs instants, qu’un décor vide, simplement habité par les bruits du drame. Moment d’autant plus fort qu’il est inattendu.

Je dois tuer (Suddenly) – de Lewis Allen – 1954

Posté : 1 janvier, 2022 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1950-1959, ALLEN Lewis | Pas de commentaires »

Je dois tuer

Excellent petit noir qui prend la forme d’un huis-clos : un petit groupe disparate est enfermé dans une maison par trois gangsters décidés à tuer le président des Etats-Unis, attendu dans la gare voisine quelques heures plus tard. Un retraité, une jeune veuve, un enfant, un shérif, un réparateur télé… et face à eux, un Frank Sinatra intense et flippant en tueur illuminé dont le regard brille lorsqu’il évoque (à répétition) les 27 hommes qu’il a tué pendant la guerre, et qui lui ont valu la Silver Star.

La réussite de Suddenly repose notamment sur la confrontation du tueur interprété par Sinatra et du shérif joué par Sterling Hayden, deux hommes que tout différencie. Au flot de parole ininterrompu du premier, Hayden, impérial, oppose une morgue silencieuse. Deux intensités différentes, mais également fortes pour ce huis-clos dont la tension ne baisse jamais. Et même si le film dure à peine 80 minutes, et qu’il en faut dix pour que l’action se mette en place, cela reste remarquable.

D’autant plus qu’au pur plaisir du film de genre, Suddenly ajoute quelques idées assez passionnantes, et ouvertes à la discussion. Les personnages s’opposent ainsi tous autour de la question du devoir patriotique. Doit-on se sacrifier pour son pays, voire pour son président ? La question est posée mine de rien, sans volonté d’asséner quoi que ce soit. Même chose pour le rôle des armes, dont le shérif Hayden se fait un ardent défenseur, apparaissant d’ailleurs comme un homme un rien borné et guère sympathique dans les premières scènes.

Lewis Allen ne verse toutefois jamais dans le film à thèse. Suddenly est avant tout un suspense ramassé, dégraissé, presque épuré. Le film est vif et va à l’essentiel, avec une belle efficacité. Tourné neuf ans avant Dallas, il résonne aujourd’hui assez cruellement, lorsque Sinatra (l’acteur est un proche de Kennedy dans la vie) évoque son projet d’assassiner le président et de disparaître dans la nature, ce qui n’a jamais été fait. Lewis Allen n’y est pour rien pour le coup, mais l’Histoire à venir donne alors un sacré poids au film…

Piège double (The Crooked Web) – de Nathan Hertz Juran – 1955

Posté : 28 décembre, 2021 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1950-1959, JURAN Nathan | Pas de commentaires »

Piège double

Le patron d’un petit bistro américain n’attend qu’une occasion pour épouser sa jolie serveuse. Un jour, le frère de cette dernière débarque, avec un projet alléchant : il compte s’envoler pour l’Allemagne où, lorsqu’il faisait partie de l’armée d’occupation dix ans plus tôt, il a planqué un magot en or dans un cimetière…

Voilà une intrigue pleine de promesses pour ce noir qui commence comme beaucoup d’autres, et semble se diriger vers un film à la Berlin Express. Pour la plongée dans les ruines d’une Allemagne qui commence à se reconstruire, on repassera : la toile de fond est très anecdotique, contrairement au chef d’œuvre de Jacques Tourneur. Plus fauché sans doute, tourné en studio, The Crooked Web n’a clairement pas de côté immersif.

Côté intrigue, la grande surprise intervient… environ cinq minutes après le début du film. Le « héros » joué par Frank Lovejoy n’est pas un brave type, mais un criminel qui a froidement abattu des policiers militaires dix ans plus tôt. Sa fiancée (Mari Blanchard) est une fliquette infiltrée pour le faire tomber. Tout comme le frangin (Richard Denning), qui bien sûr n’est pas un frangin mais un amant. L’idée de cette mascarade étant d’amener le brave restaurateur à retourner en Allemagne, où il ne sera plus à l’abri de la loi.

Un court flash-back dévoile le crime en question. On le sait donc, sans l’ombre d’un doute : le personnage de Frank Lovejoy mérite d’être puni. Et c’est plutôt bien de le montrer, parce qu’il l’interprète comme un type plutôt sympathique la plupart du temps, même si on le sent prêt à toutes les duplicités. Mais surtout un type autour duquel se met en place une énorme machination, dans laquelle quasiment tous les autres personnages sont impliqués.

Le « happy end » attendu a d’ailleurs un arrière-goût bien amer, tant le piège dans lequel Lovejoy tombe paraît machiavélique, plein de mensonges et de manipulations au sentiment. C’est moche, franchement. Moche et sans grand suspense. La mécanique est parfaite, mais elle ne connaît que de minuscules accrocs, sans conséquence. Reste donc une dynamique parfaitement huilée, trop sans doute, réalisée sans passion mais avec une efficacité indéniable.

Les Tueurs (The Killers) – de Robert Siodmak – 1946

Posté : 22 décembre, 2021 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, LANCASTER Burt, SIODMAK Robert | Pas de commentaires »

Les Tueurs

Il y a des classiques, comme ça, dont il est absolument impossible de se lasser. Les Tueurs en fait partie. On peut penser en avoir fait le tour, le connaître par cœur, et même claironner que Siodmak a fait mieux. Tiens : Criss Cross par exemple, n’est-il pas un film encore plus immense ? Et voilà qu’on le revoit, et qu’on est littéralement happé par l’atmosphère en quelques images et quelques notes de musique puissantes et envoûtantes, signées Miklós Rózsa.

La nuit, dans une petite ville américaine. Une rue sombre, deux hommes qui se dirigent vers un diner quasi-désert, que l’on croit tout droit sorti d’une toile de Hopper. Les deux s’installent au bar, et engagent un étrange dialogue avec le patron. On sent bien qu’ils ne sont pas là pour la réputation des « special » : ils ont la gueule de William Conrad et Charles McGraw. Ils ne tardent pas à dévoiler le but de leur visite : trouver et buter « le Suédois », simple contrat pour eux.

Cette seule scène inaugurale est un chef d’œuvre de mise en scène. Un chef d’œuvre d’écriture aussi. Pas surprenant d’ailleurs : c’est la seule partie adaptée de la nouvelle d’Ernest Hemingway, qui elle n’explique pas pourquoi le Suédois doit être abattu, et surtout pas pourquoi il ne fait rien pour échapper à ses tueurs. L’adaptation est fidèle au début, mais si elle restait fidèle jusqu’au bout, le mot fin apparaîtrait au bout de douze minutes…

On aurait à peine le temps de découvrir la gueule lasse de Burt Lancaster, jeune débutant dont c’est le premier film (le genre de débuts qui laisse pantois), et qui apporte d’emblée une intensité folle à son personnage, dont le film va retracer la trajectoire que l’on sait donc tragique, au fil de l’enquête menée par un agent des assurances joué par l’impeccable Edmond O’Brien : une construction en flash-back dans la droite lignée de Citizen Kane, et tout aussi brillante.

Répondre aux questions laissées en suspense par Hemingway était un pari audacieux. Le scénario d’Anthony Veiller (avec la participation de John Huston et Richard Brooks) fait mieux que réussir ce pari. Il fait des Tueurs l’un des modèles du film noir, une spirale infernale et tragique où chaque élément de l’enquête ajoute à l’intensité du film.

La construction du film y est pour beaucoup, avec cette manière d’enrichir peu à peu chaque personnage, tous parfaitement écrits, et interprétés. Albert Dekker, Sam Levene, Jack Lambert… et Ava Gardner bien sûr, en vamp d’anthologie, l’une des garces les plus mémorables du film noir. Le casting est formidable. La direction d’acteurs aussi : tout est dans les détails dans le cinéma de Siodmak. La nonchalance des tueurs au début du film, le flic qui reçoit l’enquêteur sur sa terrasse un pinceau à la main… Des petits décalages, comme ça, qui donnent un réalisme étonnant au film.

Visuellement, c’est une splendeur, avec des scènes de boxe très stylisées, des séquences nocturnes tout en ombres et en hors-champs. Pourtant, c’est bien cette sensation de réalité qui se dégage du film, pure merveille, pur chef d’œuvre.

La Fille sur la balançoire (The Girl in the Red Velvet Swing) – de Richard Fleischer – 1955

Posté : 27 novembre, 2021 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1950-1959, FLEISCHER Richard | Pas de commentaires »

La Fille sur la balançoire

Voilà un film qui vous laisse avec la gorge nouée, et une terrible amertume. Adaptée d’un authentique fait divers, et des minutes de l’un des procès les plus médiatiques du tout début du XXe siècle, cette grosse production en Cinemascope et Technicolor flamboyant est à la fois l’un des sommets de la carrière de Richard Fleischer, et l’un de ses films les plus méconnus.

Après ses enthousiasmants débuts qui ont fait de lui l’un des spécialistes de la série B noire (comme Anthony Mann à la même époque), Fleischer est devenu un habitué des grosses productions avec le succès de 20.000 lieues sous les mers. La Fille sur la balançoire a été tourné juste après. Les moyens à sa disposition sont énormes.

Techniquement, Fleischer bénéficie de tout le savoir de la Fox, avec un producteur et scénariste ambitieux, Charles Brackett (qui venait de signer Boulevard du Crépuscule, et Niagara), qui lui ouvre les portes d’une reconstitution en tout point parfaite : ce New-York du spectacle et de la haute-société, dans les coulisses desquels le film nous plonge.

Facile de se laisser déborder par de tels moyens, et d’en oublier l’essentiel. La mise en scène de Fleischer est certes simple et frontale (vraiment frontale la plupart du temps), privilégiant les plans larges et évitant les gros plans. Mais cette simplicité n’est pas une facilité : c’est un parti-pris qui place constamment les personnages, centraux, dans un environnement d’où toute idée d’intimité semble bannie. Quelques scènes toutefois rompent avec cette frontalité, avec l’utilisation de cadres dans le cadre qui soulignent l’enfermement psychique grandissant de la jeune femme.

Fleischer filme admirablement ce trouble naissant chez ses trois personnages principaux, tous obsédés d’une manière ou d’une autre par ce triangle amoureux. Le choix de Joan Collins, actrice pas franchement enthousiasmante, laisse un peu dubitatif. Mais Farley Granger est glaçant, et Ray Milland est impérial en homme qui échoue à rester raisonnable. Dommage que le rôle de sa femme vieillissante (Frances Fuller) reste à ce point dans l’ombre, à l’exception de deux courtes et très jolies scènes.

La peinture de cette société privilégiée mais oppressante intéresse visiblement nettement plus Brackett et Fleischer que le fait divers lui-même, avec lequel le scénario prend pas mal de libertés semble-t-il, simplifiant largement les enjeux de ce triangle amoureux : une jeune actrice pure, un architecte entre deux âges dont elle s’éprend, et le jeune millionnaire arrogant constamment prêt à exploser. L’issue du drame ne fait guère de doute, dès les premières minutes, loin d’une vérité historique semble-t-il nettement plus ambivalente. Beau film en tout cas, qui mériterait d’être redécouvert sur un écran très large.

Jenny, femme marquée (Shockproof) – de Douglas Sirk – 1949

Posté : 30 octobre, 2021 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, SIRK Douglas | Pas de commentaires »

Jenny femme marquée

Qu’il soit dans sa période allemande, dans sa première période américaine, ou dans son âge d’or hollywoodien, Douglas Sirk est un cinéaste enthousiasmant. C’est dit. Bien sûr, il y a les mélodrames, sublimes et indispensables. Il y a aussi une poignée de comédies, un western même, et quelques films noirs précieux. Jenny, femme marquée n’est pas un film parfait. La conclusion, sans rien en dévoiler, est quelque peu tirée par les cheveux. Mais quand même, résumons ça en une formule : c’est une merveille.

Le couple au cœur de l’histoire est assez original, mais pas totalement révolutionnaire sur le papier : une jeune femme qui sort de prison, et qui rencontre son officier probatoire. Lui est un homme droit aux principes immuables. Elle est une femme au passé difficile, fidèle à un amant pour qui elle s’est sacrifiée, mais qui l’a attendue pendant toutes ses années derrière les barreaux. Bref, tous les oppose, et forcément, ils vont tomber amoureux.

A se borner à raconter l’histoire, on ne trouverait rien, strictement rien, qui n’aurait déjà été filmé au cinéma. On retrouve ce thème de la chute sociale propre au film noir, l’impossibilité aussi d’avoir une seconde chance après avoir été « marqué » par la justice. De tour à Je suis un évadé, la filiation est aussi longue qu’exceptionnelle. Pourtant, Sirk signe un film aussi fort que singulier, et c’est dans les détails que ça se joue.

La première rencontre entre l’officier, joué par Cornel Wilde, et l’ex-prisonnière, Patricia Knight, est déjà d’une justesse magnifique. La raideur de la justice face au désespoir d’une jeune femme sortie trop brutalement de ses rêves d’enfants, qui réalise que son cauchemar n’a pas de fin, quel que soit le visage qu’il arbore. D’un beau scénario coécrit par Samuel Fueller (qui signe cette même année son premier film de réalisateur, J’ai tué Jesse James), Sirk tire un film d’une vérité rare, qui ne tombe jamais dans les sentiments faciles.

On sent bien que l’histoire d’amour va se développer, mais le chemin est long, et tortueux. Et Sirk évite consciencieusement l’habituel combat entre le bien et le mal, deux notions très hypothétiques et très surévaluées : c’est à mi-chemin que ces deux là vont se rencontrer, une fois qu’elle se sera débarrassée de son mauvais ange, et lui de ses principes désuets. Beau, puissant, et aussi très triste mine de rien, tant les idéaux ou les rêves de jeunesse tiennent la dragée haute à l’amour, même si on y glisse un grand A.

Sirk évoluera sur le sujet, mais sans rien renier de cette vision-là, d’une acuité et d’une beauté déjà renversantes. Et qu’importe la fin, tellement expédiée qu’elle laisse à peine une vague marque de persistante rétinienne. Pas de quoi gommer la force de ce film noir romantique et authentique, qui vous prend aux tripes, avec sincérité et une force que le désespoir lattant n’entame jamais vraiment. Même avant ses très grands films, Sirk signait de grands films. C’est beau.

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