Play it again, Sam

tout le cinéma que j’aime

Archive pour la catégorie 'POLARS/NOIRS'

Backtrace (id.) – de Brian A. Miller – 2018

Posté : 6 septembre, 2019 @ 8:00 dans * Thrillers US (1980-…), 2010-2019, ACTION US (1980-…), MILLER Brian A., STALLONE Sylvester | Pas de commentaires »

Backtrace

Il y a quand même des signes qui inquiètent les fans de ce bon vieux Stallone. Ce qui ressemble de plus en plus à une incapacité à se renouveler : depuis Expendables et un bref sursaut d’ambition au milieu des années 2010, il n’y a quand même plus guère que Rocky et Rambo qui lui permettent de garder son rang. Et ce n’est pas ce Backtrace qui va changer le constat…

On peut se poser la question comme on se la posait pour les deux récentes (et miteuses) suites d’Evasion (la première – argh – et la seconde – bof) : mais qu’est-il donc allé faire dans cette galère, Stallone ? Pourquoi s’est-il impliqué dans ce projet qui sent d’emblée l’accident artistique… Encore que « impliqué » paraît un grand mot, tant l’acteur semble s’ennuyer dans les quelques scènes qui lui sont offertes. Comment pourrait-il en être autrement, franchement, devant la caméra d’un réalisateur dont les seuls titres de gloire sont d’avoir dirigé Bruce Willis dans une série de direct-to-DVD à la triste renommée…

Il y a bien quelques jolies images de ciels dans les plans de coupe, mais à part ça, pas grand-chose à se mettre sous la dent dans ce thriller au scénario poussif qui évoque les téléfilms qu’on tournait à la chaîne jusque dans les années 90. Soit un homme amnésique, emprisonné depuis sept ans après une fusillade sanglante, que de mystérieux compagnons aident à retrouver la mémoire pour mettre la main sur le magot.

Le gars est interprété par Matthew Modine, qu’on avait perdu de vue depuis bien longtemps, et que ce rôle ne va pas aider à revenir au premier plan. Stallone, lui, est certes le sauveur, le héros, le superflic qui finit par dézinguer à lui seul l’armée de méchants, mais il se contente d’un rôle de second plan dans cette histoire, où il semble par moments être étrangement mal à l’aise, sans savoir quoi dire ni quoi faire de son corps.

Le film lorgne du côté de Heat (pour les scènes d’action) et Usual Suspects (pour un rebondissement-incroyable-que-personne-n’avait-vu-venir). Ce qui pose quelques problèmes.

D’abord, les scènes de fusillades font certes beaucoup de bruit, mais le style syncopé de Brian Miller est, surprise, loin de la virtuosité et de l’élégance de Michael Mann. Quant au fameux rebondissement « à la Usual Suspects », révélé par une séquence au montage honteusement pompé sur le film de Singer, eh bien il se révèle tout pourri, loin du twist renversant et total de keyser Söze, faisant même du film une sorte de chronique familiale pantouflarde certes inattendue.

Bref, on regrette quand même amèrement de ne pas avoir prévu un pack de bière. On s’ennuie gentiment. On attend avec encore plus d’impatience la fin du film que la sortie du cinquième Rambo. Et on se contente des quelques plans de coupe qui, oui, représentent de bien jolis ciels.

L’Idéaliste (The Rainmaker) – de Francis Ford Coppola – 1997

Posté : 5 septembre, 2019 @ 8:00 dans * Thrillers US (1980-…), 1990-1999, COPPOLA Francis Ford | Pas de commentaires »

L'Idéaliste

Film de commande, adaptation par un grand auteur déchu d’un petit maître du polar juridique, simple « film de prétoire »… Tout ça est vrai, sans doute. Dans la filmographie grandiose de Coppola, The Rainmaker fait figure de petite chose anecdotique, ne serait-ce que par ses ambitions modestes.

Sauf que cette petite chose modeste et anecdotique pour Coppola aura tout d’un sommet pour des tas d’autres réalisateurs honorables. L’Idéaliste est même la meilleure adaptation d’un roman de John Grisham, et l’un des meilleurs films de prétoire de cette décennie qui en compte beaucoup.

Cela tient, un peu, à l’intrigue riche en tension et en émotion. Cela tient aussi, et surtout, à l’élégance, la simplicité et l’intelligence d’une mise en scène classique et précise, à cette manière qu’a Coppola de filmer la vérité de ses personnages, de glisser une pointe d’humour dans une scène tendue, de contrebalancer un moment tragique par une pirouette inattendue. Bref, à son talent pour faire apparaître la vie, la vraie, de personnages ou de scènes qui peuvent sembler familiers. La vie avec ses aberrations, ses surprises, ses déceptions… On sent que c’est ce thème qui a attiré Coppola : cette envie de confronter des personnages qui n’y sont pas préparés aux accidents de la vie.

Et quel casting pour porter cette histoire : Matt Damon, parfait en jeune « puceau du barreau » qui connaîtra le plus grand dépucelage de l’histoire du droit en défendant la famille d’un jeune homme mourant de la leucémie contre le puissant assureur qui n’a pas voulu payer l’opération qui pouvait lui sauver la vie ; Mickey Rourke en avocat tripatouilleur ; Jon Voight en ténor sans scrupule ; Danny De Vito en caution humoristique (mais pas que)… Ajoutez Claire Danes en femme battue, Virginia Madsen en témoin dépressive, Roy Sheider en big boss hautain et détestable, et même Teresa Wright (oui, celle de L’Ombre d’un doute d’Hitchcock) en vieille femme digne…

Le film compte bien des personnages. Pas un n’est sacrifié. Pas même ce père paumé (joué par Red West) qui semble condamné à ne faire que de la figuration, éclusant son alcool en arrière-plan, mais dont on comprend peu à peu qu’il n’est pas l’abruti qu’on croit et que c’est sa douleur qu’il dissimule dans l’alcool. Sans un mot, ou presque, et en une poignée de scènes seulement, il habite le film de sa présence digne et douloureuse.

Mineur, L’Idéaliste ? Peu-être, mais des films mineurs comme ça, je veux en voir tous les jours.

Volte/Face (Face/Off) – de John Woo – 1997

Posté : 29 août, 2019 @ 8:00 dans 1990-1999, ACTION US (1980-…), FANTASTIQUE/SF, POLARS/NOIRS, WOO John | Pas de commentaires »

Volte Face

C’est l’époque où : a) Nicolas Cage était un champion du box office ; b) John Travolta était redevenu l’acteur que tout le monde s’arrachait ; c) John Woo était la nouvelle coqueluche d’Hollywood, où il amenait un ton encore inédit venu tout droit de Hong Kong. Une autre époque, donc : aujourd’hui, Woo est retourné d’où il venait, Travolta tourne ce qu’il peut, et Cage tourne douze films pendant qu’on peine à en regarder un seul…

Après deux coups d’essais en demi-teinte (le Van-Dammien Chasse à l’homme et le déjà travoltien Broken Arrow), John Woo atteignait même une sorte de seconde apogée (après celle de la fin des années 80) avec ce thriller d’action fantastique et son film suivant, le très beau Mission Impossible 2. Volte/Face a pourtant tout du projet casse-gueule, avec son scénario hautement improbable…

D’un côté, le super-flic Sean Archer (Travolta). De l’autre, le super-méchant Castor Troy (Cage). Le second a tué le fils du premier. Le premier traque le second sans répit depuis des années. Il finit d’ailleurs par l’arrêter, le laissant à demi-mort. Pour déjouer l’attentat que Castor préparait, Sean accepte de se faire greffer son visage le temps d’une opération ultra-secrète d’infiltration. Sauf que pendant l’opération, Castor se réveille, pique le visage de Sean, et massacre tous ceux qui étaient au courant de ce changement d’identité.

Toujours sur le fil, flirtant avec art avec le grotesque et le grand-guignol, Woo signe là l’un de ses plus beaux films. On y retrouve son thème de prédilection, celui des frères ennemis, ou des doubles opposés comme les deux facettes d’une même pièce, thème déjà au cœur de The Killer et qui sera encore celui de Mission Impossible 2. Mais ce thème atteint ici un autre niveau, parce qu’il devient concret et tangible. Le superflic devient effectivement le superméchant, et réciproquement. Et confrontés à leurs fêlures ou à leurs quotidiens respectifs, les deux hommes sont soumis aux mêmes troubles.

Ce trouble est particulièrement présent dans les (nombreuses) séquences tournant autour de miroir, intimes ou spectaculaires, mais toujours parlantes. Woo en fait des tonnes bien sûr, multipliant les ralentis et les effets soulignant le moindre mouvement. Mais on ne va pas reprocher à Bergman de filmer des visages en gros plan, non ? Et s’il en fait des tonnes, et pas uniquement dans les nombreux gunfights, c’est toujours avec un style cohérent et imparable et, oui, une authentique poésie visuelle du mouvement.

Nicolas Cage et John Travolta, jamais aussi bien que quand ils peuvent en faire trop, sont au top. Et le film, plus de vingt ans après, n’a rien perdu de sa force. Ne serait-il pas devenu un classique ?

Parasite (Gisaengchung) – de Bong Joon-ho – 2019

Posté : 19 juillet, 2019 @ 8:00 dans * Polars asiatiques, 2010-2019, BONG Joon-ho | Pas de commentaires »

Parasite

Chez Bong Joon-ho, le rire est souvent proche du cri d’effroi. C’était le cas dans The Host ou dans Memories of Murder. Ca l’est tout autant dans ce Parasite, superbe Palme d’Or, qui procure à la fois un extraordinaire plaisir, et un profond malaise. Le genre de films dont on sort emballé et assommé, les deux. Et certainement pas indifférent.

Un an après Une affaire de famille, Cannes confirme en tout cas son goût pour les familles en marge. Ici : le père, la mère, la fille et le fils, qui vivent ensemble dans une certaine harmonie, mais dans des conditions très modestes, dans un entresol où l’unique fenêtre donne sur un coin où les soûlards viennent pisser leur alcool.

Le fils se fait embaucher comme professeur d’anglais particulier par une riche famille (qui elle vit dans une superbe maison d’architecture tout en hauteur, surplombant la ville) en falsifiant un diplôme. Puis s’arrange pour que sa sœur (qu’il présente comme une vague connaissance) soit à son tour embauchée comme art thérapeute. Qui elle-même fait virer le chauffeur de la famille pour que son père soit embauché à sa place. Celui-là réservant le même sort à la fidèle gouvernante pour que sa femme prenne sa place…

Lorsque la famille se retrouve seul dans cette superbe maison, profitant d’un voyage de leurs patrons, se saoulant dans le salon si confortable, on sent bien que tout ça finir très mal, et le suspense est difficilement soutenable, tant Bong Joon-ho sait jouer avec la tension. Parasite est un vrai film de genre : un thriller, ou un film noir aux rouages infernaux. Et ce qui est très fort, c’est qu’il n’y a là pas l’ombre d’un méchant, pas même un personnage antipathique.

C’est l’une des raisons pour lesquelles Parasite est si supérieur à Burning : Bong Joon-ho signe un grand film sur la lutte des classes, sans la facilité de la condescendance. Les riches patrons ont leurs failles, leurs côtés malades ou ridicules : cette obsession de la propreté, ce mal-être dissimulé derrière une apparence si lisse. Mais ils sont aussi bons et attentifs aux autres. Quant aux arnaqueurs, ils affichent une candeur qui fait passer toutes les cruautés.

Il y a pourtant un immense sentiment d’injustice qui se dégage de ce film. Une injustice de fait, qui n’est basée sur aucun mérite trop évident : les « héros » sont pauvres, mais on ne les voit jamais traverser la rue, comme dirait l’autre. La seule solution qu’ils trouvent pour sortir de leur entre-sol, c’est l’arnaque, quitte à marcher sur la tête de ceux dont ils veulent la place. « Bien sûr qu’il a retrouvé une place » assure le père en évoquant le sort du pauvre chauffeur.

Naïfs, candides, grotesques… Les personnages portent souvent à rire, et on rit effectivement souvent. Mais la gravité n’est jamais bien loin, et Bong Joon-ho multiplie les petits signes, de plus en plus prégnants, pour souligner ce sentiment sourd d’humiliation quotidienne. Rien de bien méchant, non, mais un malaise qui ne cesse d’augmenter. Fidèle du cinéaste depuis Memories of Murder, Song Kang-ho confirme une fois de plus qu’il est incontournable. Grand acteur, pour grand film.

La Maison de la peur / Sherlock Holmes et la maison de la peur (House of Fear) – de Roy William Neill – 1945

Posté : 17 juillet, 2019 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, NEILL Roy William, Sherlock Holmes | Pas de commentaires »

La Maison de la peur

Dans la très longue série des Sherlock Holmes interprétée par Basil Rathbone et Nigel Bruce, celui-ci est une chouette réussite, un hommage original et savoureux aux films d’épouvante de la première heure (The Cat and the Canary en tête), et aux traditionnelles maisons hantées.

La Maison de la peur est aussi construit comme un clin d’œil aux fameux 10 petits nègres, dont il reprend la dramaturgie, dès la séquence d’ouverture particulièrement réussie, toute en voix off : une belle manière d’introduire en même temps le décor, les personnages, le mystère, et Holmes lui-même.

Le détective et son fidèle compagnon Watson arrivent donc dans une grande demeure où se réunissent les sept membres d’un club de vieux camarades, qui meurent mystérieusement les uns après les autres, le criminel ne laissant que des cadavres méconnaissables… et des pépins d’orange.

Le film a les défauts et les qualités de cette longue série : un rythme impeccable et une intrigue resserrée, le flegme réjouissant de Rathbnone, et le cabotinage de Nigel Bruce qui peut être agaçant mais se révèle ici très pertinent, parce qu’il est un contrepoint parfait à une atmosphère plutôt angoissante.

Il y a là quelques séquences inhabituelles de pure trouille, que Roy William Neill (réalisateur attitré de la saga) confronte à une pointe d’humour avec bonheur : en particulier lors de cette séquence nocturne très flippante durant laquelle Watson tente de garder bonne figure, où lorsqu’il se met à parler à une chouette…

Dixième des quatorze films de la série, et clairement l’une des meilleures réussites.

Sur les quais (On the waterfront) – d’Elia Kazan – 1954

Posté : 16 juillet, 2019 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1950-1959, KAZAN Elia | Pas de commentaires »

Sur les quais

« It was you Charley… » Magnifique face-à-face entre deux frères, d’une intensité folle. Magnifique regard d’amour aussi, de ce grand frère qui reconnaît ses erreurs en silence, et accepte sans le dire le destin qui l’attend. C’est là que Brando lance son fameux « I coulda been a containder, I coulda been someone », et c’est déchirant.

Cette scène mythique garde toute sa force, toute son intensité. C’est que Kazan y filme ses acteurs au plus près, la caméra presque collée aux visages de Brando et Steiger. Brando, immense. Steiger, exceptionnel comme il peut l’être quand il canalise son envie d’en faire trop. Et Kazan, chantre de l’actor studio, sait canaliser les monstres qu’il dirige.

C’est le cas de Brando bien sûr, de Steiger, et de Lee J. Cobb, gueule indispensable du cinéma de cette époque, au jeu souvent gourmand, parfois outrancier, absolument parfait en tout cas ici, en président d’un syndicat des dockers qui ressemble plus à une mafia qu’à une association de défense des droits des travailleurs. Il y a Karl Malden aussi, très grand en prêtre des bas-fonds. Et une nouvelle venue, Eva Marie-Saint, d’une beauté fragile renversante, absolument bouleversante dans sa manière de faire sienne les douleurs de ce monde d’hommes.

Kazan s’inspire d’articles de presse qui racontent les méfaits d’un « syndicat » tout puissant sur les docks de New York. Mais son inspiration, il la trouve plutôt du côté de l’Italie et du néo-réalisme. Dans sa manière de filmer la ville, dans l’errance de Brando, dans la représentation de la misère et du travail aussi, Kazan s’inscrit dans la droite lignée du Voleur de bicyclette, ce chef d’œuvre dont il retrouve la puissance visuelle et émotionnelle.

Sur les quais est un film fort et bouleversant. C’est aussi un film qui dérange et qui bouscule. Kazan s’y livre sans doute beaucoup. Lui qui, deux ans plus tôt, s’est résolu à donner les noms de onze communistes en pleine Chasse aux Sorcières, raconte le destin d’un homme qui se résout à témoigner devant un tribunal, qui évoque furieusement celui du MacCarthysme. Le parallèle qu’on ne peut pas ne pas faire est particulièrement ambigu, comme si Kazan tentait de se justifier, d’une manière plutôt discutable.

Mais Sur les quais, malgré une musique par moments trop envahissante (de Leonard Bernstein), reste un grand film visuellement magnifique, qui prend aux tripes et au cœur.

L’Etang tragique (Swamp Water) – de Jean Renoir – 1941

Posté : 11 juillet, 2019 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, BOND Ward, CARRADINE John, RENOIR Jean | Pas de commentaires »

L'Etang tragique

Il y a des réalisateurs français qui ont su s’adapter aussi bien, voire mieux que les Américains eux-même, au cinéma américain. Jean Renoir est de ceux-là, qui réussit dès son premier film en exil un grand film hollywoodien, maîtrisant d’emblée les codes, le langage, et l’atmosphère de son éphémère terre d’accueil.

L’Etang tragique n’est sans doute pas au niveau de La Bête humaine, ou de La Grande Illusion. Il n’empêche : c’est une vraie réussite, à la fois personnelle dans la manière qu’à Renoir de filmer l’homme dans son environnement, et très américain dans son utilisation des décors, dans le rythme qu’il donne au film, ou dans sa manière de filmer quelques-unes des gueules les plus passionnantes du cinéma américain de l’époque.

Walter Brennan, Walter Huston, Ward Bond, John Carradine, Eugene Pallette, Guinn Williams… Le casting du film ressemble à une liste quasi-complète des meilleurs seconds rôles hollywoodiens (tous bien servis qui plus est). S’ajoutent Anne Baxter en charmante sauvageonne, et Dana Andrews, décidément très grand, absolument formidable dans son rôle de jeune homme à peine entré dans l’âge adulte confronté pour la première fois à l’hostilité du monde.

Surtout, Renoir séduit dans sa manière d’utiliser ses incroyables décors naturels : les marais de Georgie, infestés d’alligators, de serpents et de moustiques. Ces marais hostiles tellement américains, Renoir les filme comme personne avant lui, et comme presque personne après lui : Nicholas Ray dans les Everglades peut-être (La Forêt interdite), ou Bertrand Tavernier, encore un Français, en Louisiane (Dans la brume électrique). A la rigueur Raoul Walsh dans les Everglades aussi (Les Aventures du Capitaine Wyatt).

Renoir, lui, associe assez génialement des images tournées en décors réels et d’autres filmées en studio. Sans doute moins réaliste visuellement que le Ray, son film réussit pourtant sans peine à faire ressentir le danger, la moiteur, et l’immensité désolée de ce décor hors du commun, ne serait-ce qu’à travers le visage suant de Walter Brennan, banni de la société qui vit là, seul, depuis des années, condamné à fuir les hommes qui l’ont condamné à mort.

Beau film noir, à la fois classique par son intrigue, tirée par les cheveux par son dénouement, mais puissant et passionnant du début à la fin. Aux Etats-Unis comme en France, Renoir filme les passions humaines, les soubresauts d’une micro-société. Avec ces décors-là, et avec ces acteurs-là, c’est du pur plaisir.

Les Liens du sang – de Jacques Maillot – 2008

Posté : 9 juillet, 2019 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 2000-2009, MAILLOT Jacques | Pas de commentaires »

Les Liens du sang

Lyon, 1979. Un frère flic, un autre qui sort de prison, des rapports compliqués… Une histoire vieille comme le polar, vieille comme le cinéma, vieille comme la fiction en fait, dont Jacques Maillot tire un polar à l’ancienne. L’intrigue se déroule dans la France de Giscard ? Le film aurait pu être tourné dans cette France-là, tant l’esthétique renvoie à cette période.

Ce qui surprend d’ailleurs dès les premières séquences, c’est la froideur des images, et le faux rythme qui lui aussi renvoie clairement aux polars des années 70. Déroutant, même : il faut quelques minutes pour entrer dans l’histoire, pour trouver sa place dans cette intrigue d’un autre temps, si ouvertement daté. Surtout que Jacques Maillot semble tout faire pour éviter un rythme trop facile, terminant chaque scène par un fondu noir qui s’apparente à une pause. A moins que, plus simplement, il ne sache pas enchaîner des scènes…

Il faut du temps pour y rentrer, donc, mais ça vient. Peu à peu, il y a une vérité inattendue qui se dégage de cette histoire (inspirée d’une histoire vraie, mais ce n’est pas la question), et de ces rapports si ambigus entre les deux frères, qui n’arrivent jamais à se parler vraiment en se regardant dans les yeux.

Guillaume Canet est d’une justesse parfaite, formidable en petit frère au regard un peu paumé. François Cluzet paraît moins juste, plus caricatural. Pourtant, ce qui semblait être une forme de cabotinage révèle au fil du film le mal-être d’un homme pas bien dans sa peau, pas à l’aise avec ses sentiments. Et c’est beau, finalement.

Et le film l’est aussi dans sa manière de confronter des hommes et des femmes à la brutale réalité. Qu’ils soient flics ou truands, tous sont ramenés d’une manière ou d’une autre à leur simple situation de mortels, souvent dans des brusques accès de violence froide, particulièrement percutants.

Inégal, mais intense, le film aura droit à un remake américain : Blood Ties, réalisé par Guillaume Canet lui-même.

Elle – de Paul Verhoeven – 2016

Posté : 22 juin, 2019 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 2010-2019, VERHOEVEN Paul | Pas de commentaires »

Elle

Verhoeven a retrouvé une fraîcheur et une liberté renouvelées depuis qu’il a quitté Hollywood. Qu’importe si cet exil d’exilé n’est pas voulu, qu’importe s’il tourne ici parce qu’il n’arrive plus à financer ses films là-bas : que ce soit aux Pays-Bas avec l’épique Black Book, ou en France avec ce Elle, Paul Verhoeven renoue avec ses thèmes de prédilection, et signe des films qui portent clairement sa marque, tout en renouvelant son cinéma.

Peut-être est-ce la langue française, ou les décors si familiers, ou les acteurs tellement français… Elle semble marquer une sorte de nouveau départ pour le cinéaste : un cinéma peut-être plus ouvertement ancré dans la réalité, débarrassé des fards hollywoodiens, ou d’une technique trop léchée. Un cinéma épidermique qui va bien aux obsessions de Verhoeven.

Parce que de ce côté-là, rien n’a changé. Verhoeven reste fasciné par le mariage du sexe et de la violence, et par un rapport trouble au désir et à la mort. C’est le cœur même du film, avec cette femme bourgeoise victime d’un viol, qui a de bonnes raisons de ne pas en parler à la police, et qui finira par entretenir une étrange relation avec son violeur.

Sur le papier, on n’est pas si loin de Basic Instinct au fond. Mais Isabelle Huppert est à peu près l’inverse de Sharon Stone. Tout aussi troublante, tout aussi mystérieuse. Mais l’apparente froideur (qui cache de véritables braises) d’Huppert change tout. Verhoeven a dit qu’aucune actrice américaine n’aurait accepté de jouer ce rôle. Mais à vrai dire, aucune actrice américaine, et aucune autre actrice tout court, n’aurait apporté ce qu’Huppert apporte.

Touchante et odieuse, froide et incandescante, fragile et forte à la fois, elle malmène et séduit son entourage en semant le trouble. Et pourtant, elle exerce une véritable fascination : sur son ex-mari (Charles Berling), sur son voisin (Laurent Laffitte), sur sa meilleure amie (Anne Consigny)… et sur le spectateur surtout, constamment pris à contre-pied, bousculé, dérangé, et finalement emporté par cette femme au passé si lourd.

Verhoeven, jeune cinéaste français de 77 ans ? L’expérience lui a sans doute plu, puisqu’il a enchaîné avec Benedetta, pour lequel il offre le rôle principal à Virgine Effira, actrice emballante qui se contente d’un petit (et beau) rôle dans Elle. Vivement.

The Intruder (id. / I hate your guts) – de Roger Corman – 1962

Posté : 17 juin, 2019 @ 8:00 dans 1960-1969, CORMAN Roger, POLARS/NOIRS | Pas de commentaires »

The Intruder

Début des années 1960. La loi dite de l’intégration impose un quota d’élèves noirs dans les établissements scolaires. Y compris à Caxton, petite ville rurale du Sud ségrégationniste, où l’arrivée d’un mystérieux jeune homme va révéler des haines qui ne demandaient qu’à exploser.

C’est une curiosité, restée inédite en salles chez nous jusqu’en 2018. C’est pourtant, peut-être (il m’en reste beaucoup à voir), le chef d’œuvre de Roger Corman, celui en tout cas dont il s’est toujours dit le plus fier, le seul aussi à avoir perdu de l’argent lors de sa sortie. Presque un fait d’armes en soit, pour ce Guy Roux du système hollywoodien.

Réputé pour ses tournages à l’économie, Corman reste d’ailleurs fidèle à sa règle. The Intruder est en grande partie tourné en décors réels, avec des figurants du cru (qui ne savaient pas exactement ce que serait le ton du film), parfois à l’arrache, au cœur de ce Sud du Sud où le sujet même du film reste très brûlant à l’époque du tournage.

Ce contexte, ces décors, ces gueules aussi, et cette caméra qui semble faire partie de la foule mais dont on sent qu’elle est prête à être évacuée au moindre problème… Tout cela donne au film une sorte d’urgence, une fièvre, et pour tout dire une force qu’on n’attendait pas vraiment dans un film de Corman. Mais The Intruder possède bel et bien une puissance hors du commun. Un courage indéniable aussi, si on remet la production dans son contexte.

Ce jeune homme par qui les troubles arrivent, c’est William Shatner, qui a déjà fait pas mal de choses au théâtre et à la télévision, mais qui tient ici son premier premier rôle d’envergure (quatre ans avant Star Trek). L’acteur n’est pas transcendant habituellement, mais il est parfait ici, en symbole dégueulasse de la haine et du populisme, qui manipule les habitants de cette petite ville avec un double langage et une gueule d’ange, qui révèlent ce qu’il y a de pire chez beaucoup. Mais aussi ce qu’il y a de meilleur chez certains.

Outre le courage indéniable d’aborder un tel sujet, Corman marque des points en évitant tout manichéisme trop facile, et en confrontant le spectateur à ses propres préjugés. Il y a le personnage du journaliste bien sûr, très beau, que l’on voit prendre conscience du Mal que représente la ségrégation, système qui lui a pourtant toujours semblé naturel.

Mais le plus inattendu, c’est celui du voisin de chambre, Griffin, le représentant joué par Leo Gordon. Un type mal dégrossi, lourdingue et un peu vulgaire, que l’on a vite faite de cataloguer en quelques minutes à peine. A tort, comme on finira par le découvrir : il est l’âme du film, la claque qu’on prend dans la gueule, celui qui, lorsqu’on prend plaisir à voir Shatner se noyer, nous fait prendre de la hauteur. Un grand personnage, pour un grand film.

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