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Archive pour la catégorie 'Genres'

La Chanson de mon cœur (Song o’ my heart) – de Frank Borzage – 1930

Posté : 5 mars, 2019 @ 8:00 dans * Pre-code, 1930-1939, BORZAGE Frank, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

La Chanson de mon cœur

En ce tout début du parlant, Frank Borzage est décidément l’homme de la situation, à la Fox, de toutes les situations. Il est le mieux placé pour diriger la star Will Rogers dans son premier film parlant (They had to see Paris, sa précédente réalisation), et le mieux placé pour signer ce qui est avant tout un écrin pour le ténor irlandais John McCormack, véritable star de la scène autour duquel le film est entièrement construit.

Il existe deux versions du film : une version parlante sortie sur les écrans américains, et une version muette pour le marché international, version qui reprend toutefois toutes les parties chantées. Et elles sont nombreuses. Quelle version privilégier ? Je me lance, je me mouille et je tranche : les deux ! Il y a un charme certain qui se dégage de la version muette, qui met en valeur les performances vocales de la vedette. La version parlante vaut surtout pour les chamailleries continuelles de J. Farrel MacDonald et J.M. Kerrigan, deux acteurs irremplaçables pour tout film se déroulant en Irlande à cette époque.

John Ford n’aurait pas renié le décor du film, ce petit village irlandais où il fait bon vivre, aux chaumières charmantes entourées de grands décors bucoliques (quelques scènes ont été tournées en Irlande, mais la plus grande partie a été filmée en studio), et où MacDonald et Kerrigan, qu’il a lui-même dirigés à plusieurs reprises, passent leur temps à se titiller, tout en servant de fil conducteur à l’histoire.

On imagine cependant assez mal Ford signer un film contenant autant de passages chantés : chaque incident de la vie pousse le personnage de Sean, chanteur retiré de la scène depuis un chagrin d’amour, à s’exprimer en musique. C’est parfois un peu longuet (en particulier le retour sur scène, qui donne lieu à un long passage de plusieurs chansons), parfois très beau aussi. J’ai ainsi un petit faible pour l’histoire de la princesse que Sean chante à un groupe d’enfants réunis autour de lui dans un cadre très bucolique. Et surtout pour cette chanson d’amour qui ravive les souvenirs de Mary, son ancien amour.

Mary… Sans doute le plus beau personnage du film : une femme que sa tante avait forcée à épouser un riche parti plutôt que Sean, l’homme qu’elle aimait vraiment, et qui se retrouve des années plus tard mise à la porte avec ses enfants. C’est l’ultime rôle d’Alice Joyce, vedette des premiers temps du cinéma (très populaire dès le tout début des années 1910), et dont la beauté de quadragénaire trouble toujours. Notons que sa fille est interprétée par Maureen O’Sullivan, dans l’un de ses tout premiers rôles, deux ans avant la Jane de Tarzan, l’homme singe.

Il y a quelques beaux très beaux dans ce film, basés surtout sur cette ancienne histoire d’amour qui pèse sur l’histoire et distille une mélancolie tenace, et un vrai sentiment de gâchis. Mais on sent Borzage contraint par la nécessité de placer une bonne dizaine de chansons dans son récit, des chansons pleines de petits moments très émouvants, mais qui interdisent cette grande vague d’émotion à laquelle on s’attend dans tout film de Borzage…

Bad Girl (id.) – de Frank Borzage – 1931

Posté : 4 mars, 2019 @ 8:00 dans * Pre-code, 1930-1939, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Bad Girl

Il peut sembler mineur, ce Borzage. Mais c’est le genre d’œuvres mineurs dont je me contenterais bien jusqu’à la fin des temps… Très joli film, qui raconte les débuts dans la vie d’un tout jeune couple très mignon, mais qui n’arrive pas à se parler avec sincérité, tant l’un comme l’autre ont peur de mal faire : touchant James Dunn, incapable de dire « je t’aime » à sa femme ; craquante Sally Eilers, incapable de faire confiance à son homme…

Ça commence déjà de la plus belle des manières. Lasse des hommes qui, tous autant qu’ils sont, ne pensent qu’à la draguer, la jolie Sally est intriguée par ce drôle de bonhomme, ronchon, qui ne la regarde même pas. Tellement intriguée qu’elle se met en tête d’attirer son regard. Drôle de coup de foudre, qui conduit les deux jeunes gens, bien décidés à rester célibataire, dans la cage d’escalier de la demoiselle, où ils croisent une mère célibataire, une femme qui vient d’enterrer sa mère, un homme que sa femme attend systématiquement avec de grands cris… Autant de raisons de ne pas s’engager dans une histoire d’amour…

Bien sûr, les voilà mariés. Et la jeune épouse se retrouve bientôt enceinte, sans oser l’avouer à son mari, dont elle est persuadée qu’il ne veut pas d’enfants, lui-même ayant la certitude que sa femme n’aime pas les bébés. Quiproquos, mésentente… Ces deux couillons passent l’un à côté de l’autre durant toute la grossesse. Lui, totalement dévoué au bonheur de sa femme. Elle, qu’on bafferait bien si elle n’était pas si mignonne, tant elle se montre injuste avec son grand couillon qui se dévoue corps et âme pour elle sans qu’elle s’en rende compte.

Mais ils sont beaux, ces deux là, pleins d’attentions l’un pour l’autre. Et Borzage sait mieux que quiconque filmer les petits gestes de tendresse, les moments de bonheur comme les petites crises qui couvent. Cette bienveillance extrême qui irrigue tout son cinéma donne d’improbables moments absolument irrésistibles, à l’image de ce match de boxe dans lequel s’engage le pauvre mari pour gagner quelques dollars.

Littéralement massacré sur le ring, il finit par souffler à l’oreille de son adversaire que sa femme est enceinte et qu’il a besoin de rester debout jusqu’à la fin du match. Les deux adversaires commencent alors à s’étreindre en se frappant mollement pour donner le change, se racontant à l’oreille leurs états d’âmes de père ou de futur père. Totalement irrésistible.

Les Quatre Fils de Katie Elder (The Sons of Katie Elder) – de Henry Hathaway – 1965

Posté : 27 février, 2019 @ 8:00 dans 1960-1969, HATHAWAY Henry, WAYNE John, WESTERNS | Pas de commentaires »

Les quatre fils de Katie Elder

Sept ans après Rio Bravo, John Wayne et Dean Martin se retrouvent devant la caméra d’un autre spécialiste du western. Certes, Hathaway n’est pas tout à fait Hawks. Sûr, ces Fils de Katie Elder sont loin des aventures presque solitaires de John T. Chance. Mais quand même. Hathaway, c’est toujours bien. Et quand il y a le Duke dans les parages…

Et effectivement, il apporte ce petit quelque chose qui fait la différence, le Duke. Dès son apparition, silhouette lointaine qui surplombe discrètement une assemblée autour d’une tombe fraîche, il y a l’aura du gars qui plane littéralement sur le film. Il n’est alors qu’une petite silhouette à peine perceptible. Mais sa dégaine, ses vêtements même, les mêmes d’un western à l’autre, et cette impression qu’il dégage d’avoir tout vu, tout vécu, transforment d’emblée l’esprit de ces retrouvailles entre frères.

Quatre frères, donc (Wayne, Martin, Earl Holiman et Michael Anderson Jr), qui se retrouvent des années à l’occasion de l’enterrement de leur mère, apprenant par la même occasion que leur père a été abattu quelques mois plus tôt. Voilà donc une histoire de vengeance parfaitement dans la tradition. Sauf que non. Très vite, un ton singulier s’impose au film, une sorte de refus bienveillant de la violence.

En retrouvant la ville de leur enfance, ces aventuriers réalisent à quel point leur mère était appréciée, à quel point elle a toujours fait bonne figure, faisant le bien autour d’elle et clamant à qui voulait l’entendre que ses fils étaient de braves petits qui lui envoyaient régulièrement de quoi vivre confortablement. Il n’en est rien bien sûr : en découvrant la bonté de Katie Elder, cette figure omniprésente dont on ne verra pourtant que le cercueil, ses quatre fils comprennent peu à peu à quel point ils se sont dévoyés.

Joli western, sensible et pudique, habité de bout en bout par la présence d’un simple fauteuil à bascule, symbole de la mère disparu autant que des vraies valeurs défendues par le film. Hathaway ne signe pas pour autant une simple méditation familiale. Il peut ainsi compter sur la présence forcément décalée de George Kennedy et de Dennis Hopper, en méchants pas caricaturaux. Et entre la bagarre bien virile (et amusante) entre frères, et le guet-apens violent et spectaculaire sur le pont, le film possède son comptant de scènes d’action particulièrement réussies. Jusqu’à l’explosion finale, impressionnante et radicale.

Les Enquêtes de l’inspecteur Wallander : le guerrier solitaire (Wallander : Sidetracked) – de Philip Martin – 2008

Posté : 25 février, 2019 @ 8:00 dans * Polars européens, 2000-2009, MARTIN Philip, TÉLÉVISION | Pas de commentaires »

Les Enquêtes de l'inspecteur Wallander le guerrier solitaire

Ça m’a pris comme ça, après avoir lu l’excellent roman de Mankell : l’envie de voir si ce téléfilm était fidèle à l’œuvre originelle. Alors ? Oui et non. Et nous voilà bien avancés…

On reprend donc l’intrigue imaginée par le romancier suédois, ces meurtres successifs commis à coups de petite hachette, sans liens apparents entre les victimes. La scène d’ouverture aussi : le héros Kurt Wallander qui insiste impuissant au suicide d’une très jeune fille qui s’immole par le jeu dans un vaste champ de colza. Et on n’hésite pas à prendre d’importantes libertés avec la conclusion. C’est pas dramatique, mais c’est dommage.

Peu importe, en fait. Visuellement, c’est propre et assez terne, loin en tout cas du pouvoir d’évocation de Mankell. Bref, ce n’est pas déshonorant, pas plus que ça ne rend vraiment hommage au roman. Mais il y a Kenneth Branagh, lourdement fatigué, qui est la raison d’être de ce téléfilm, premier épisode d’une série qui durera quatre saisons (au rythme de trois épisodes par an), et au cours de laquelle Branagh excellera.

La tristesse et la douleur lui vont parfaitement bien. Tant mieux : c’est lui, avec son pas fatigué, sa carcasse qu’il semble avoir un mal fou à bouger, son regard douloureux, sa sensibilité à fleur de peau, qui donne le ton et le rythme du film. Sa première raison d’être, oui.

On Secret Service (id.) – de Walter Edwards (et Thomas H. Ince) – 1912

Posté : 24 février, 2019 @ 8:00 dans 1895-1919, BORZAGE Frank, COURTS MÉTRAGES, EDWARDS Walter, INCE Thomas H., WESTERNS | Pas de commentaires »

On secret service

En pleine cure de Borzage (une cure bien agréable, qui doit guérir bien des maladies nerveuses), ce court métrage fait figure de curiosité : il est considéré comme le tout premier film auquel ait participé le jeune Frank Borzage. Pas encore derrière la caméra, mais devant : ce serait le premier rôle qui lui aurait été confié.

La plupart des filmographies le confirment, Hervé Dumont l’évoque comme une possibilité dans sa biographie, mais je me demande encore quel rôle il tient. Peut-être trop jeune, peut-être trop discret, peut-être méconnaissable derrière une moustache ou chapeau ? Je suis en tout cas incapable de dire quel rôle joue le futur cinéaste, dans ce western typique des productions de Thomas H. Ince. Ince à qui certains attribuent la réalisation, même s’il semble qu’elle soit plutôt assumée par Walter Edwards, qui tient par ailleurs l’un des deux rôles principaux.

Deux rôles principaux qui ne manquent d’ailleurs pas d’intérêt : deux agents secrets travaillant l’un pour les Nordistes, l’autre pour les Sudistes, qui se font tous deux passer pour des officiers du camp opposé pour espionner, voler des informations capitales, et répandre de fausses nouvelles. Deux frères ennemis en quelque sorte, qui se retrouvent d’ailleurs autour de la sœur de l’un d’eux.

Le film tient ses promesses avec un rythme impeccable et une caméra dynamique (notamment lors de scènes de batailles courtes mais intenses). Surtout, le final est très réussi, mélange de suspense et de drame mené à 100 à l’heure (le drame se noue en quelques secondes), et assez virtuose.

Notons aussi la présence de Francis Ford, le grand frère de John, qui campe un Abraham Lincoln tellement convaincant qu’il retrouvera le rôle une quinzaine de fois dans les années qui suivent.

Secrets (id.) – de Frank Borzage – 1933

Posté : 23 février, 2019 @ 8:00 dans * Pre-code, 1930-1939, BORZAGE Frank, PICKFORD Mary, WESTERNS | Pas de commentaires »

Secrets 1933

Et me voilà euphorique et au bord des larmes… Pas parce que Secrets est le dernier film de Mary Pickford : j’ai eu 86 ans pour m’en remettre. Mais parce que la fiancée de l’Amérique a terminé sa carrière sur l’un de ses plus beaux films, sans aucun doute le plus riche et le plus dense.

1h20, 50 ans d’une vie bien remplie, et l’occasion pour son réalisateur Frank Borzage (terminer sur un Borzage, quand même…) de passer de la comédie de mœurs victorienne au western, de la comédie débridée au drame le plus noir. Une sorte de condensée de cinéma, en quelque sorte, l’œuvre d’un cinéaste aussi à l’aise avec les techniques héritées du cinéma muet qu’avec le son.

Ça commence dans une grande famille de la Nouvelle Angleterre : un important armateur (C. Aubrey Smith) qui a décidé de marier sa fille à un beau parti, chiant comme la lune. Mais la belle (Mary Pickford) est tombée sous le charme du comptable de la famille (Leslie Howard), jeune homme droit et un rien excentrique, qui s’enfuit bientôt avec celle qu’il aime. Direction la Californie, voyage plein de charmes et de dangers que Borzage résume à une succession de plans aussi courts que percutants, montage ébouriffant à la puissance dramatique immense.

Secrets est plein de ces formidables ellipses qui balayent en quelques secondes une nuit, une année, une décennie, voire plus. Avec quelques fulgurances particulièrement marquantes : un simple plan très sombre sur les bottes d’hommes se balançant à un arbre, une série de berceaux d’enfants, un pommier replanté qui fleurit, la flamme d’une bougie qu’on éteint… Des plans magnifiques et évocateurs qui en disent tellement sur le poids du temps qui passe.

Ces ellipses sont comme des accélérations soudaines dans un récit qui sait aussi prendre son temps, quel que soit le ton : léger et drôle dans la première partie, celle de la rencontre et de la fuite des deux amoureux ; noir et intense lors de l’attaque des bandits, d’une violence particulièrement percutante et marquante.

Chacune de ces étapes de vie s’imprègnent durablement dans l’esprit du spectateur, comme autant de secrets partagés par les deux héros, que l’on suit jusqu’au soir de leur vie, désireux de se retourner vers ces cinquante ans si plein de moments forts, comme nous de replonger déjà dans ce film si beau, si complet, et si plein de vie.

En signant le remake de son propre film, tourné en 1924, Borzage choisit le camp de l’optimisme, et de la vie. L’amour plus fort que tout… Borzage, quoi…

Ils voulaient voir Paris (They had to see Paris) – de Frank Borzage – 1929

Posté : 21 février, 2019 @ 8:00 dans * Pre-code, 1920-1929, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Ils voulaient voir Paris

Déjà une star, Will Rogers a remporté un véritable triomphe avec cette comédie, son premier film parlant. Et le fait que Will Rogers soit l’interprète principal du film, et qu’il découvre la technique du parlant, ne sont pas des faits anecdotiques, tant ils dictent littéralement le rythme et le ton du film.

Certes, Rogers a choisi Borzage pour ses adieux au muet, ce qui en dit aussi beaucoup sur l’aura qu’avait alors le réalisateur de Seventh Hour. Mais They had to see Paris est avant tout un film de Will Rogers. C’est lui qui décide du rythme, avec de longs silences et des temps morts censés mettre en valeur ses mimiques, ses répliques, et sa nature d’homme rural.

Son personnage de plouc venu d’Oklahoma ressemble à s’y méprendre à tous ceux qu’il tournera jusqu’à la fin (précipitée par un tragique accident d’avion) de sa carrière, notamment ses rôles les plus connus chez John Ford (Judge Priest, Doctor Bull et Steamboat round the bend). Ce rôle-là, le garagiste simple et honnête Pike Peters, il le retrouvera d’ailleurs en 1932 dans Down to Earth, suite signée David Butler. Film d’autant plus personnel pour Rogers que la ville dont vient la famille Peters n’est autre que Claremore, la ville où l’acteur vivait.

Dans They had to see Paris, la femme de Pike Peters, grisée par la nouvelle fortune familiale, décide d’emmener ses enfants et son mari à Paris, pour qu’ils s’élèvent dans la société et profitent d’une vie culturelle riche. En fait de culture, la petite famille va passer beaucoup de temps dans les clubs de Pigalle, les enfants vont fréquenter un gigolo chasseur de dot pour l’une, une « danseuse » pour l’un, la maman va se la péter avec des gens du monde aux grandes manières, et le bon papa va voir sa jolie famille partir en quenouille…

« I’ve become pretty useless since I’ve been rich », résumera-t-il dans une séquence assez réjouissante où il découvre qu’il dispose désormais d’un valet pour l’aider à s’habiller. Sa manière de tenter de prononcer le prénom de ce valet, Frann… ssouah, est elle aussi assez drôle, tout comme ses tentatives discutables d’échanger quelques mots en français.

C’est à un festival Will Rogers qu’on assiste dans cette déambulation pleine de clichés sur les Français, d’autant plus rigolos que les Américains, et Rogers lui-même, ne sont pas épargnés. Fort sympathique, donc, mais aussi fort mineur dans la filmo de Borzage. Surtout que cette bluette arrive immédiatement après quelques-uns des plus beaux films de l’histoire.

Notre héros (Lazybones) – de Frank Borzage – 1925

Posté : 20 février, 2019 @ 8:00 dans 1920-1929, BORZAGE Frank, FILMS MUETS, WESTERNS | Pas de commentaires »

Lazybones

Lazybones, c’est le surnom donné au plus grand flemmard d’une petite ville de l’Ouest. Un jeune homme qui passe ses journées affaler contre une clôture qu’il doit réparer, ou sur un arbre au bord de la rivière. C’est là qu’il sauve de la noyade une jeune désespérée terrorisée à l’idée d’annoncer à sa mère tyrannique qu’elle a eu un enfant durant ses années d’absence dans la ville où elle étudiait. Lazybones lui propose alors de recueillir le bébé… le temps que la maman arrange le coup avec sa famille.

Lazybones, c’est Buck Jones, dans un rôle proche de celui qu’il tenait dans le Just Pals de John Ford, loin de ses rôles habituels d’aventurier dynamique. Curieux hasard : Just Pals comme Lazybones marquent les débuts de leurs réalisateurs respectifs à la prestigieuse Fox, en 1920 pour Ford, cinq ans plus tard pour Borzage. L’univers de Lazybones, cette Amérique rurale profonde, semble d’ailleurs plutôt fait pour un Ford justement.

Mais Borzage se l’approprie totalement. Avec l’histoire de cet homme si paresseux, dont la personnalité ne se révèle vraiment que face aux coups du sort, Borzage signe un film plein et fort, entre humour, tendresse et drame. Et quel que soit le ton adopté, il ose systématiquement aller au bout de ses émotions.

Dans l’humour d’abord, avec cette première image d’une toile d’araignée immense qui s’est formée entre le pied de Steve (Buck Jones) et la clôture, contre laquelle il a adopté sa position de prédilection : affalé comme un sac. Le drame ensuite, avec le destin terrible de cette jeune femme forcée d’abandonner son enfant par une mère tyrannique… Zasu Pitts, dans ce beau rôle tragique, est bouleversante.

Comme souvent chez Borzage, il y a aussi la Grande Guerre qui vient bousculer l’équilibre des choses, même si le conflit se limite à l’écran à une courte séquence pleine d’une dérision inattendue. Au retour du héros, plus rien n’est vraiment pareil, le temps a passé, les sentiments ont changé…

La fin est profondément casse-gueule, Borzage flirtant avec l’indéfendable (non, tomber amoureux de son enfant, même adoptif, ce n’est pas défendable). Cette fin prend d’ailleurs de grandes libertés avec la pièce originale, qui allait plus loin encore. Elle souligne aussi avec beaucoup de sensibilité la solitude de son héros, et le gâchis de plusieurs vies sacrifiées.

Entre l’amertume et l’optimisme, ce beau film trouve un équilibre fragile. Jusqu’à la toute dernière image…

Peaky Blinders (id.) – saison 3 – créée par Steven Knight – 2016

Posté : 18 février, 2019 @ 8:00 dans * Films de gangsters, * Polars européens, 2010-2019, KNIGHT Steven, MIELANTS Tim, TÉLÉVISION | Pas de commentaires »

Peaky Blinders saison 3

Sauvé de la mort in extremis par les hommes de Churchill, Thomas Shelby est désormais redevable envers l’homme fort d’Angleterre. Y compris le jour de son mariage tant attendu avec la belle Grace, la femme qu’il aime, l’unique personne capable de contenir sa rage. Mais la violence appelle la violence, et la tragédie guerre. Lorsqu’elle arrive, c’est tout un fragile équilibre qui explose.

Comme un fascinant fil rouge, le « Red Right Hand » de Nick Cave rythme une nouvelle fois cette ébouriffante troisième saison, tantôt envoûtante, tantôt rageuse, tantôt éthérée. L’utilisation de cette chanson, et d’autres, reste l’une des grandes particularités de la série de Steven Knight, la première sans doute à utiliser le « Lazarus » de David Bowie et le « You want it darker » de Leonard Cohen, deux chansons marquées par la mort.

C’est dire si la mort est omniprésente dans cette saison, qui marque le basculement de la famille Shelby, et la fin d’une époque. La violence est rare, elle n’en est que plus percutant et traumatisante. L’esthétisme fascinant de la série n’enlève strictement rien au poids de cette violence, qui est plus que jamais le sujet du show : la violence et ses conséquences, au cœur de tous les drames qui se nouent.

Dans le rôle de Thomas, le chef de la famille Shelby, Cilian Murphy est d’une intensité rare. Cette troisième saison lui donne la possibilité de donner toute l’étendue de son talent, son personnage passant par à peu près tous les états inimaginables, de la paix intérieure à la douleur la plus vive en passant par la folie, la rage et le cynisme. Un personnage tiraillé par ses démons, dont on ne peut qu’imaginer tout ce qu’il peut encore donner à la série.

Le personnage de son frère Arthur est tout aussi passionnant, homme de main rongé par ses péchés, qui lutte contre ses démons, mais que sa fureur mal renfermée rattrape sans cesse. Comme la tante Polly, femme forte et fière, rattrapée par ses désirs de femme et de mère, en rupture avec la violence dans laquelle s’est enfermée la famille Shelby. Deux personnages magnifiques, portés par deux acteurs particulièrement habités, Helen McCrory et Paul Anderson.

Peaky Blinders dresse une peinture sans concession de l’Angleterre des années 20 avec ses politiciens véreux et ses hommes d’église peu fréquentables. La série de Steven Knight, visuellement magnifique, et totalement addictive, continue son sans-faute. Vivement la suite.

* Voir aussi la saison 1 et la saison 2.

Young America (id.) – de Frank Borzage – 1932

Posté : 17 février, 2019 @ 8:00 dans * Pre-code, 1930-1939, BORZAGE Frank | Pas de commentaires »

Young America

Je mets quiconque au défi de ne pas verser sa petite larme face au parcours de ce gamin de 13 ans rejeté par tous. Lorsque sa tante, qui l’élève dans la misère depuis la mort de sa mère, lance au juge qu’elle ne veut plus s’occuper de ce gosse qui n’a rien de bon en lui, il faudrait être un monstre pour ne pas baisser la garde et se laisser à des torrents d’émotion. D’ailleurs, c’est bien simple : que celui qui a vu ce film sans être ému quitte cette page immédiatement !

C’est encore un film magnifique que signe Borzage. Pourtant, tout était en place pour un film bien lénifiant et bien plombant. Dès la séquence d’ouverture, dans un tribunal pour enfants, on a droit à un déchaînement de bons sentiments, avec ce juge affalé sur son fauteuil, qui déploie des trésors de patience et de bienveillance pour ne pas condamner les gamins qui défilent devant lui à la prison, ou pire : à des institutions spécialisées qui leur enlèveraient toute chance de vivre leur vie.

Mais on est chez Borzage, et Borzage est non seulement un homme qui croit profondément en la force de l’amour et en la bonté de l’homme, mais aussi un cinéaste qui réussit à nous y faire croire aussi. C’est dire si c’est un génie. Et cette fois encore, on fond littéralement devant ce gamin ballotté par la vie et par la malchance, dont toutes les misères sont la conséquence de sa gentillesse : puni à l’école pour avoir aidé son ami, condamné pour avoir voulu aider une vieille dame malade…

Il est magnifique ce personnage (joué par le formidable Tommy Conlon, qui ne retrouvera hélas pas d’autre rôle de cette envergure), dont personne ne voit la beauté profonde si ce n’est la jeune épouse d’un riche pharmacien (Doris Kenyon), tellement désœuvrée qu’elle décide de tout mettre en œuvre pour le sauver malgré les avis contraires de tous, y compris de son mari, interprété par un réjouissant Spencer Tracy.

Ni dans les rapports humains, ni dans l’enchaînement des drames, le film n’est économe. Mais la sensibilité de Borzage transforme ce qui aurait pu être un simple mélo larmoyant en un film plein de vie, d’optimisme, et de bienveillance. Borzage est grand.

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