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Archive pour la catégorie 'Genres'

L’Inconnu du 3ème étage (Stranger on the third floor) – de Boris Ingster – 1940

Posté : 3 septembre, 2011 @ 9:01 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, INGSTER Boris | Pas de commentaires »

L'Inconnu du 3ème étage

Le scénario est d’une connerie pas possible, mais c’est un pur plaisir de cinéma que cette modeste production RKO, considérée comme le tout premier vrai film noir américain (ce qui est très discutable, évidemment : on peut considérer que Furie, tourné par Lang quatre ans plus tôt, est un film noir avant l’heure, et il y en a d’autres). En une heure seulement, mais particulièrement dense, le réalisateur Boris Ingster nous libre une belle leçon de cinéma, basée sur les ombres, le montage et les cadrages.

L’histoire en elle-même n’a finalement que peu d’intérêt, et surprend par l’immensité des ficelles utilisées, et l’énormité des hasards auxquels les scénaristes ont recours pour faire avancer l’intrigue. Nous avons donc un journaliste (John McGuire, convaincant mais terne), qui est le principal témoin d’un procès pour meurtre. Son témoignage suffit à faire condamner à mort l’accusé, qui clame pourtant son innocence (Elisha Cook Jr, qui en fait des tonnes, mais qui sera l’inoubliable petite frappe du Faucon maltais, l’année suivante). La fiancée du détective (Margaret Tallichet, jolie mais un peu agaçante), convaincue de l’innocence du condamné, finit par instiller le doute dans l’esprit de son amoureux. Ce dernier vit dans un appartement minable, et finit par se convaincre que son voisin a également été assassiné…

On n’en dira pas plus pour ne pas dévoiler la fin, même si l’issue du film ne fait guère de doutes, pas plus qu’elle ne surprend. Pourtant, il y a un suspense presque insoutenable, tout au long du film : Ingster, par la grâce d’une mise en scène parfois proche de l’expressionnisme allemand de la grande époque (notamment une scène de cauchemar tournée avec deux francs six sous, mais où les ombres et les cadrages pallient avantageusement le manque de moyens et de décors), nous glisse dans la tête de son héros, aux prises à une peur grandissante.

Et puis il y a le personnage énigmatique et inquiétant de Peter Lorre, dont le visage et les yeux globuleux hantent littéralement le film : même si sa présence à l’écran reste bien moindre que celle du couple principal, c’est bien lui qui marque les esprits et s’impose comme la figure centrale du film. Dans une scène centrale, surtout, particulièrement marquante : McGuire et Lorre se dissimulent l’un à l’autre dans le couloir sombre d’un immeuble plongé dans la nuit ; ils s’épient, se surprennent, puis se poursuivent dans une succession de plans brefs et impressionnants. L’avant-dernière séquence, aussi, dont on ne dira rien ici, se regarde en apnée tant le suspense y est réussi.

Il y aura de nombreux films noirs plus aboutis dans les années à venir, mais L’Inconnu du 3ème étage est une œuvre fondatrice, historiquement très importante. C’est aussi, et surtout, un film jouissif, tendu et impressionnant.

Prime Cut / Carnage (Prime Cut) – de Michael Ritchie – 1972

Posté : 30 août, 2011 @ 8:50 dans * Polars US (1960-1979), 1970-1979, RITCHIE Michael | 1 commentaire »

Prime Cut

Voilà une bien heureuse surprise, sortie du début des années 70. Passée le cap des coiffures et des costumes, décidément très datés, ce qui frappe dans ce film qui ne ressemble à pas grand-chose d’autre, c’est à quel point il a bien franchi l’épreuve du temps. Ce qui est très loin d’être le cas de la majorité des films sortis à cette époque : même les grands classiques (French Connection ou Dirty Harry, pour ne citer que ceux-là) sont très inscrits dans leur époque. Prime Cut étonne, et séduit, par la brutalité de son propos, associée à l’élégant classicisme de sa mise en scène. Réalisateur un peu tombé dans l’oubli, Michael Ritchie avait pourtant fait des débuts prometteurs, notamment en dirigeant Robert Redford dans deux films très réussis : La Descente infernale et Votez McKay.

Celui-ci est son deuxième film, et peut-être le plus mémorable. Le plus traumatisant, même : appelé à la rescousse par un ponte de Chicago pour aller collecter les 500 000 dollars que doit le propriétaire d’un abattoir du Kansas, un vieux de la vieille au passé chargé (Lee Marvin, sobre et parfait) découvre que le salaud qu’il doit retrouver (Gene Hackman, pas sobre, et pas parfait), outre ses activités de trafiquant de drogue, vend des jeunes filles qu’il élève comme des bêtes dans un « orphelinat ». D’une simple collecte de fond, sa mission se transforme alors en Croisade, d’autant plus qu’il embarque avec lui l’une des jeunes filles (Sissy Spacek, toute jeune et charmante), qu’il n’est aidé dans sa tâche que par un porte-flingue vieillissant et trois jeunes gars plein de bonne volonté mais très inexpérimentés (l’un d’eux tient même à présenter Lee Marvin à sa môman, dans une scène inattendue et croquignolesque).

Le film est parsemé de séquences très violentes, mais c’est surtout la violence du ton qui marque les esprits : Ritchie nous montre une région de l’Amérique très profonde où les intrus sont transformés en saucisse (si, si…), où une fête foraine se fait sous le regard de gardes armés prêts à tuer devant le regard impassible des badauds, où un tir au dindon peut se transformer en chasse à l’homme sans que le shérif du coin ne lève un sourcil, où une moissonneuse batteuse devient le plus terrible des engins de mort….

Cette dernière scène évoque avant l’heure la plus réussie des scènes de Canicule, le film plutôt pas mal qu’Yves Boisset tournera dix ans plus tard avec le même Lee Marvin, qu’il fera également courir dans un champs de blé…

Dérangeant et révoltant, le film de Ritchie révèle aussi un vrai talent de cinéaste : ses grands champs de blé, baignées par les couleurs sombres d’un orage qui gronde, sont d’une beauté saisissante. Ce sont des images intemporelles, d’un film à découvrir (dans une belle édition DVD signée Carlotta, qui vient juste de sortir), et d’un cinéaste à réévaluer d’urgence.

Les 39 marches (The 39 steps) – d’Alfred Hitchcock – 1935

Posté : 29 août, 2011 @ 8:45 dans * Espionnage, * Polars européens, 1930-1939, HITCHCOCK Alfred | Pas de commentaires »

Les 39 marches

En deux films, Hitchcock assoit définitivement son style, et sa réputation : L’Homme qui en savait trop (première version), et surtout ces 39 marches, chef d’œuvre qui lui a ouvert les portes d’Hollywood. Dans cette adaptation d’un roman de Buchnan, tout l’univers hitchcockien est déjà là, très maîtrisé : son thème de prédilection du faux coupable bien sûr, mais aussi son goût pour les grands espaces, pour les trains, pour les intrigues d’espionnage, ou encore pour les couples mal assortis qui se nouent dans l’adversité.

Le film évoque évidemment La Mort aux trousses, chef d’œuvre absolu qu’il tournera près d’un quart de siècle plus tard. Les points communs entre les deux films sont nombreux : la rencontre dans un train, l’importance de monuments historiques (le mont Rushmore dans La Mort…, le Forth Bridge d’Edinbourgh dans Les 39 marches), ou encore le poignard planté dans le dos d’une victime qui meurt dans les bras du héros, Cary Grant là, Robert Donat ici.

Donat, d’ailleurs, est sans doute le premier vrai héros hitchcockien : il a l’humour et l’assurance d’un « monsieur tout le monde » un peu hors normes, dont Cary Grant sera l’interprète idéal de la période américaine. Les 39 marches est bien plus qu’un brouillon de La Mort aux trousses : c’est l’un des sommets de la période anglaise d’Hitchcock, l’un de ses films les plus maîtrisés. Moins léger que Une Femme disparaît, mieux interprété que Jeune et innocent, mieux construit que L’Homme qui en savait trop, le film est mené à un rythme frénétique, sans le moindre temps mort : c’est une course à travers le pays (comme La Mort aux trousses), qui commence à Londres et se termine au fin fonds de l’Ecosse, ou le personnage de Robert Donat espère trouver les personnes qui sauront l’innocenter : un soir, à Londres, il a rencontré une mystérieuse jeune femme qui se disait poursuivie par des espions, et qui a trouvé refuge chez lui. Au petit matin, il l’avait retrouvée poignardée. Lui-même poursuivi par un réseau d’espions, les « 39 marches », et par la police qui voit en lui le coupable désigné, son visage en première page de tous les journaux, il part sur la piste du seul indice dont il dispose, qui le conduit en Ecosse.

Hitchcock filme magnifiquement la sublime lande écossaise, comme il filme avec amour la campagne anglaise dans nombre de ses films. Mais on lui sent beaucoup moins d’empathie pour les Ecossais que pour les Anglais pur souche : le portrait qu’il dresse de la vie dans la campagne écossaise est plutôt morbide. Mais la scène est belle et d’une grande efficacité, comme toutes les scènes dans la lande, ou encore la rencontre-évasion sur le pont de Forth, particulièrement virtuose.

C’est aussi là qu’on rencontre l’une des blondes hitchcockiennes les plus marquantes de la période anglaise : Madeleine Carroll, jolie comme c’est pas possible. Enchaînée malgré elle à Robert Donat, elle fera tout son possible pour le faire arrêter, avant de réaliser, tardivement, qu’il est réellement innocent. Le couple que ces deux-là forment est formidable.Les séquences londoniennes, qui ouvrent et referment le film, sont curieusement plus statiques, et moins vivantes, que le cœur écossais de l’intrigue, ébouriffante démonstration de maîtrise cinématographique…

La Prisonnière espagnole (The Spanish Prisoner) – de David Mamet – 1997

Posté : 28 août, 2011 @ 9:27 dans * Thrillers US (1980-…), 1990-1999, MAMET David | Pas de commentaires »

La Prisonnière espagnole (The Spanish Prisoner) - de David Mamet - 1997 dans * Thrillers US (1980-…) la-prisonniere-espagnole

Grand auteur de théâtre (Glengarry ou American Buffalo), grand scénariste (on lui doit Le Verdict de Lumet, Les Incorruptibles ou encore Hannibal), David Mamet est donc également un grand cinéaste. Ces films précédents (Engrenages, surtout), l’avaient déjà laissé pressentir, mais ils étaient avant tout des films de scénariste. Ici, Mamet se révèle un cinéaste accompli, et son film est d’une élégance folle.

Côté scénario, on retrouve son goût pour les faux-semblants, les fausses pistes et les intrigues à tiroirs et à rebondissements. Il va même très loin dans ce thème, puisqu’il lui faut à peu près une minute douze pour créer une atmosphère de doute absolu. Qui dit la vérité ? Qui ment ? A cette dernière question, le spectateur, victime consentante de ce cauchemar éveillé, aurait bien tendance à répondre « tout le monde ». Car très vite, on sent que le mensonge est partout, que les apparences sont plus que jamais trompeuses.

Ça ne facilite pas la tâche du spectateur, qui tente désespérément de relier les fils plus ou moins lâches de cette intrigante intrigue. Mais c’est dans cette complexité, dans cette conscience que l’on a de se faire avoir par le scénariste-réalisateur, que le principal plaisir du film réside. Là et dans l’ambiance feutrée qui baigne sur tout le film, et qui en fait une œuvre unique.

La séquence d’ouverture est éblouissante : en quelques minutes, Mamet présente tous ses personnages, et met en place un climat de défiance et de faux-semblants dans un décor totalement inattendu, celui d’un village de vacances idyllique des Carraïbes. Il introduit aussi la formule secrète et mystérieuse inventée par le héros (Campbell Scott, parfait en monsieur tout le monde dont la vie devient un véritable cauchemar), formule dont on ne saura strictement rien si ce n’est qu’elle tient dans un cahier rouge précieusement gardé dans un coffre. C’est l’exemple-type du « macguffin » cher à Hitchcock : un objet quelconque qui n’a d’autre intérêt que de faire avancer l’intrigue (le plutonium des Enchaînés en est le meilleur exemple).

L’influence d’Hitchcock est d’ailleurs omniprésente dans La Prisonnière espagnole, l’un des plus bel hommage au cinéma hitchcockien. La composition des plans (le tunnel de Central Park par exemple), l’utilisation du fondu-enchaîné, le thème du faux coupable, ou encore la séquence du carrousel (une citation de L’Inconnu du Nord-Express)… Les clins d’œil au maître du suspense sont partout, mais n’étouffent pas le film, comme cela avait été le cas pour une poignée d’hommages hitchcockiens signés Brian De Palma.

Parce que la patte de David Mamet est également évidente, tout comme le plaisir qu’il prend à perdre le spectateur, à l’emmener exactement là où il veut, et à surprendre continuellement… Plaisir communicatif : c’est avec un large sourire que, sadique, on assiste au cauchemar de Campbell Scott, scientifique qui se laisse persuader que son patron (Ben Gazzara) essaye de l’entuber, qui finit par douter de son nouvel ami, un riche homme d’affaires rencontré par hasard (Steve Martin, formidable dans un rôle à contre-emploi), et qui trouve refuge auprès de sa secrétaire, secrètement amoureuse de lui (Rebecca Pidgeon, la femme de David Mamet).

Un bémol, quand même : la fin est franchement bâclée, et laisse un goût d’inachevé sur ce film brillant, élégant et constamment inventif.

Solo pour une blonde (The Girl Hunters) – de Roy Rowland – 1963

Posté : 26 août, 2011 @ 8:58 dans * Polars US (1960-1979), 1960-1969, ROWLAND Roy | Pas de commentaires »

Solo pour une blonde

Curieuse idée que de confier le rôle de Mike Hammer, l’un des grands « privés » du polar hard-boiled américain, à son créateur : le romancier Mickey Spillane. C’est ce qu’on retient d’abord de cette série noire qui ressemble à beaucoup d’autres, mais c’est aussi le principal défaut du film. Spillane a sans doute une légitimité, au moins intellectuelle, à interpréter son propre héros, mais il n’a pas le charisme nécessaire pour le rôle, malgré sa stature physique assez impressionnante, et un sourire carnassier qui convainc de loin en loin.

Egalement scénariste du film, Spillane va jusqu’au bout de l’identification entre son personnage et lui-même (ce n’est pas un hasard si le film s’ouvre avec la mention « Mickey Spillane is Mike Hammer » et se referme sur « Mike Hammer is Mickey Spillane ») : il présente son détective comme une épave sortant la tête de l’eau après des années d’alcoolisme et de dérives, alors que lui-même sort d’une longue période d’inactivité noyée dans l’alcool lorsqu’il revient avec ce film, et une poignée de romans sortis au même moment.

Mais l’intrigue est complexe à l’excès, et Spillane scénariste ne fait rien pour aider le spectateur à s’y retrouver. Pour être honnête, il ne fait rien non plus pour se mettre en valeur : Hammer entre en scène alors qu’il est inconscient dans le caniveau, et se prend deux belles raclées dans les cinq premières minutes du film. Au fond du trou depuis la disparition de celle qu’il aime, visiblement des années auparavant, il reprend du service lorsqu’un homme sur le point de mourir lui affirme qu’elle est encore vivante, et a besoin de son aide.

Le film raconte sa quête pour dénouer le vrai du faux, et c’est bien difficile de trouver son chemin dans cet univers de suspicion et de violence, où les meilleurs amis du monde sont prêts à s’entretuer, où une veuve est une proie sexuelle facile, et où le premier New Yorkais interrogée est justement le voisin de l’homme que Hammer recherche.

Spillane se contrefiche du réalisme des situations : ce qui l’intéresse visiblement, c’est l’atmosphère. Et il faut rendre justice à Roy Rowland, cinéaste honnête et souvent inspiré, qui fait partie des oubliés de l’histoire du cinéma. Sa réalisation, dans un beau noir et blanc, est constamment inventive et d’une rugosité qui colle parfaitement à la violence des situations. Il tient la note juste jusqu’au dernier plan, qui laisse planer sur tout le film un parfum de cynisme sadique qui évoque le sourire carnassier de Ralph Meeker, l’inoubliable interprète de Hammer dans En quatrième vitesse¸ adaptation plus mémorable de l’œuvre de Spillane.

Les Schtroumpfs (The Smurfs) – de Raja Gosnell – 2011

Posté : 25 août, 2011 @ 9:32 dans 2010-2019, FANTASTIQUE/SF, GOSNELL Raja | Pas de commentaires »

Les Schtroumpfs (The Smurfs) - de Raja Gosnell - 2011 dans 2010-2019 les-schtroumpfs

C’est bien pour faire plaisir à mon fils aîné que je me suis préparé, de bonne grâce, à entendre l’insupportable « la, la, la schtroumps la la » pendant plus d’une heure et demi. D’autant plus que la formule images de synthèses et plongée des petites créatures dans le New York d’aujourd’hui me laissait pour le moins perplexe. Mais il faut bien reconnaître que c’est de la belle ouvrage. Vite vu, vite oublié, certes (pour moi, en tout cas, mon fils est toujours occupé à recréer l’univers des Schtroumpfs alors que j’écris ces lignes), mais extrêmement sympathique.

C’est drôle, hyper rythmé, et sans la moindre once de méchanceté. Des bons sentiments à tous les étages, des gags très efficaces, et des effets spéciaux bluffants… On est dans du bon cinéma familial, et ne comptez pas sur moi pour chipoter en regrettant que le film cède aux sirènes du capitalisme (la Schtroumpfette qui se pâme devant le rayon lingerie de poupées).

Il vaut mieux saluer la prestation de Hank Azaria, qui n’aura sans doute plus jamais l’occasion de jouer un rôle avec un tel excès jubilatoire : en Gargamel, il donne une petite pointe de folie à ce film bien sympathique.

• Voir aussi Les Schtroumpfs 2.

Memories of Murder (Salinui Chueok) – de Bong Joon-ho – 2003

Posté : 19 août, 2011 @ 9:02 dans * Polars asiatiques, 2000-2009, BONG Joon-ho | Pas de commentaires »

Memories of Murder (Salinui Chueok) – de Bong Joon-ho – 2003 dans * Polars asiatiques memories-of-murder

C’est un peu le Zodiac sud-coréen. Tourné avant le film de David Fincher, ce petit bijou du futur réalisateur de The Host est lui aussi inspiré d’une enquête bien réelle, restée irrésolue : celle concernant le premier tueur en série de l’histoire de Corée du Sud. C’était au milieu des années 80 : une dizaine de jeunes femmes avaient été assassinées dans une région rurale du pays, et l’assassin n’avait jamais été démasqué…

D’une beauté formelle saisissante, le film ne cherche pas à sublimer la situation. Bong Joon-ho filme une société qui n’a pas encore tout à fait franchi le pas de la démocratie : l’histoire commence en 1986, année au cours de laquelle une révolte étudiante a été réprimée dans le sang. L’image que le film donne de la police locale n’est d’ailleurs guère réjouissante. Visiblement enfermés dans des méthodes en place depuis des décennies, ces policiers d’une intelligence très limitée n’hésitent pas, quand l’enquête patine, à faire appel à la torture, voire à créer de faux indices. Pour remplacer une empreinte de chaussure effacée par un tracteur sur une scène de crime qui n’a pas été sécurisée, le flic n’hésite pas à créer une nouvelle empreinte avec la chaussure du suspect du moment…

Ce flic, interprété par l’excellent Song Kang-ho (qui sera le fils un peu attardé de The Host), n’est pourtant pas un mauvais gars. Sa volonté d’arrêter le tueur est évidente, et il y fait preuve d’une ténacité à toute épreuve. Bong Joon-ho ne juge personne, si ce n’est ce vieux système qui vivait ses dernières heures, et qui donne lieu à une enquête terrible d’absurdité. Les flics du coin doivent faire avec les moyens du bord, avec leur inexpérience dans ce genre d’affaires, avec des méthodes totalement inadaptées… Absurde, aussi, le recours quasi systématique à la violence dans les interrogatoires : battu sauvagement par l’un des flics, un suspect fait ensuite une pause déjeuner avec ses tortionnaires, devant une émission de télévision.

Grand prix largement mérité au festival du film policier de Cognac, Memories of murder est aussi un vrai polar, et un thriller parsemé de séquences franchement terrifiantes, comme cette longue scène de nuit, dans laquelle une femme seule marche sous la pluie, près d’un immense champ de maïs. Un grand moment d’angoisse.

Au fur et à mesure que le film avance, que le temps passe, et que les victimes se suivent, un sentiment de détresse s’ajoute à l’absurdité. Le flic un peu idiot de la campagne, comme l’inspecteur de la ville, posé et réfléchi, cèdent tous les deux à l’obsession qui, ils le pressentent, ne les quittera plus jusqu’à leur dernier souffle. L’ultime plan du film, silencieux, sur le regard de Song Kang-ho, est un terrible cri de détresse…

Fleur sans tâche (The Wicked Darling) – de Tod Browning – 1919

Posté : 18 août, 2011 @ 3:21 dans * Films de gangsters, 1895-1919, BROWNING Tod, FILMS MUETS | Pas de commentaires »

Fleur sans tâche

The Wicked Darling est entré dans l’histoire du cinéma pour être la première collaboration de Tod Browning avec celui qui allait être son acteur de prédilection jusqu’à la mort de celui-ci : Lon Chaney. Chaney n’y est pas encore « l’homme aux mille visages » : dans le rôle de Stoop Conners, un petit malfrat qui règne sur un quartier mal famé d’une ville quelconque, il apparaît à visage découvert, ce qui ne sera pas si courant à l’avenir.

Le film est par ailleurs très représentatif de ce que Tod Browning faisait à l’époque. Dès les premières images, on est en terrain connu : le cinéaste filme comme il aime le faire des rues fréquentées par les laissés-pour-compte, les ivrognes et les voleurs. D’un réalisme cru, ces images n’ont rien de romantique ou d’édulcoré : Browning connaît bien ces lieux inaccueillants et ces habitants en marge, et il ne les diabolise pas plus qu’il ne les rend sympathiques.

Le réalisateur a visiblement beaucoup moins de recul avec la bourgeoisie, qu’il filme sans empathie, comme un monde déshumanisé par les conventions et l’hypocrisie ambiante. Trait d’union entre ces deux mondes, Kent Mortimer (Wellington Playter, un nom impossible, pour un acteur qui trouve là son rôle le plus marquant) est un homme du grand monde, qui perd tout en même temps que sa fortune : « l’amour » de sa fiancée, sa grande maison, et toutes ses connaissances. Se retrouvant dans les bas-fonds (avec une bonne grâce apparente qui force le respect), il est séduit par une jeune femme (Priscilla Dean, l’actrice fétiche de Browning, à l’époque) qui tombe amoureuse de lui, mais ne peut se résoudre à lui avouer son passé de voleuse.

C’est leur histoire d’amour à tous deux qui est au cœur de ce beau film plein de suspense. Une histoire contrariée par les anciennes fréquentations de la belle, notamment Lon Chaney, bien décidées à profiter de la situation. Très réussi, le film bénéficie du grand souci du détail de Browning, qui se révèle autant dans les décors que dans les seconds rôles, géniaux. Mention spéciale à Kalla Pasha, brute immense et attachante à la gueule impossible, que l’on reverra dans West of Zanzibar du même Tod Browning, et qui joue ici un inoubliable patron de bar, ancien boxeur et terreur du quartier…

Une femme disparaît (The Lady vanishes) – d’Alfred Hitchcock – 1938

Posté : 17 août, 2011 @ 9:17 dans * Espionnage, * Polars européens, 1930-1939, HITCHCOCK Alfred | 1 commentaire »

Une femme disparaît

Le plan qui ouvre ce sommet de la période anglaise d’Hitchcock est inoubliable : ce long plan surplombe un village perdu dans les Alpes suisses, recouvert par la neige. Lentement, la caméra nous fait découvrir ce lieu isolé, dont le calme est à peine perturbé par une voiture qui circule sans bruit, presque fantomatique, s’approchant peu à peu des habitations, laissant apercevoir quelques personnes immobiles sur le quai de la gare. Totalement immobile, et pour cause : dans ce plan beau et irréel, Hitchcock ne filme qu’une grande maquette, ne faisant aucun effort pour tenter de convaincre le spectateur du contraire.

Toute la période anglaise du maître est marquée par la présence de ces maquettes qu’Hitchcock prenait un plaisir fou et enfantin à filmer. Celle-ci est inoubliable. Pourtant, après ce plan d’ouverture, les maquettes disparaissent pour de bon. Du film et de l’œuvre d’Hitchcock, qui pense alors tourner son ultime film anglais (son départ pour Hollywood, où il doit réaliser un Titanic qui ne se fera finalement pas avec lui, est programmé). Il aura toutefois le temps de tourner un dernier film en Angleterre, La Taverne de la Jamaïque, avec Charles Laughton. Mais le contrôle lui échappera en partie, et Une femme disparaît peut objectivement être considérée comme les véritables adieux d’Hitchcock à son pays natal (jusqu’à Frenzy en tout cas).

Et ces adieux ne pouvaient pas être plus réjouissants. Une femme disparaît est une réussite de tous les instants, l’un des meilleurs « films de train » qui soient, sans doute le meilleur en mode léger. Le ton du film, malgré la menace de conflit mondial qui s’inscrit en filigrane sur cette histoire d’espionnage, est en effet au pur divertissement, ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que le cinéaste prend son travail à la légère, bien au contraire : on assiste à une démonstration exceptionnelle du génie hitchcockien.

En une séquence époustouflante, il dresse le décor : une auberge de Suisse dans laquelle cohabitent malgré eux des voyageurs de toutes les nationalités, et de toutes les catégories sociales. Un seul point commun entre eux : ils attendent un train retardé par la neige, et doivent passer une nuit supplémentaire sur place, durant laquelle on apprendra à mieux les connaître. Il y a cette riche héritière (Margaret Lockwood), oisive et inconséquente, promise à un mariage de raison. Il y a cette vieille dame, Miss Froy, qui rentre en Angleterre après des années d’absence, et avec laquelle elle sympathise (Dame May Whitty). Il y a ce musicien plein de vie, qui noue une relation d’amour-haine avec l’héritière (c’est Michael Redgrave). Il y a cet avocat carriériste qui refuse de s’afficher avec sa maîtresse.

Il y a encore ce tandem d’Anglais totalement hermétiques à la crise mondiale, et qui ne pensent qu’à avoir des nouvelles de leur équipe de crocket préférée… Ce tandem, interprété avec un flegme irrésistible par Basil Radford et Naunton Wayne, est la caution humoristique de ce film. Les deux personnages, pourtant secondaires, ont à ce point marqué le film de leur présence, qu’on les reverra dans les années suivantes dans quelques autres films, notamment dans Train de Nuit pour Munich, autre « film de train » avec Margaret Lockwood (réalisé par Carol Reed).

Cette séquence dans l’auberge ne sert toutefois qu’à présenter les personnages : la partie principale du film commence le lendemain matin, dans le train qui les ramène vers l’Angleterre. Et c’est là que le génie hitchcockien prend toute son ampleur. Loin de se sentir à l’étroit dans le décor d’un train, le cinéaste profite de cette contrainte pour signer un film au mouvement perpétuel : qui va continuellement de l’avant, au même rythme que le train.

Formellement, c’est un bijou. Quant à l’histoire, elle est cauchemardesque à souhait : après s’être endormie face à la brave Miss Froy, notre oisive héritière se réveille pour entendre l’ensemble des voyageurs affirmer qu’il n’y avait pas de vieille dame avec elle. Presque convaincue elle-même d’avoir rêvé, elle ne reçoit le soutient que de ce musicien qui lui a gâché sa dernière nuit dans l’auberge…

Le suspense, le rythme, l’humour, l’alchimie entre les comédiens… Une femme disparaît est une réussite absolue, l’un de ces nombreux états de grâce que Hitchcock a eu tout au long de sa carrière. Comme Les 39 Marches ou La Mort aux trousses, c’est aussi l’un de ces purs divertissements (malgré la toile de fond où l’angoisse de la guerre est bien présente) vers lesquels Hitchcock a toujours aimé revenir, régulièrement, tout au long de sa carrière.

Pris au piège (Cornered) – d’Edward Dmytryk – 1945

Posté : 11 août, 2011 @ 9:44 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, DMYTRYK Edward | Pas de commentaires »

Pris au piège

Bruce Willis était déjà une star en 1945 ? Incroyable comment Dick Powell, dans l’un de ses rôles les plus sombres et durs, évoque avant l’heure (il n’était même pas né, le Bruce) la future star de Die Hard. La mâchoire serrée, les cernes aux coins des lèvres, l’air de pouvoir encaisser des coups pendant toute une nuit sans rien lâcher, il est impressionnant. Impassible bloc de détermination, il contribue pour beaucoup à l’impression de violence latente qui se dégage de ce film noir à la fois très classique (un dur à cuire recherche l’homme qui a tué sa femme) et à part dans l’histoire du genre : tourné peu après la fin de la guerre, il prend pour cadre un monde fortement marqué par les six ans de conflit.

Cette particularité donne d’ailleurs tout le sel du film ; car l’intrigue en elle-même est franchement tirée par les cheveux. Juste un petit exemple : dans un  petit village français en ruines, le héros est à la recherche de l’assassin, un ancien collabo qui se fait passer pour mort. La maison où il pensait trouver une piste vient tout juste de brûler, détruisant tous les documents qui s’y trouvaient… sauf un petit bout de papier qui contient justement une adresse. Sacré coup de bol… Comme ça, notre héros, vétéran anglais qui a épousé sa femme en France pendant la guerre, et qu’il pensait retrouver à la libération, suit sa piste indice après indice. Une piste qui le conduit, avec une facilité confondante, en France, puis en Suisse, et enfin en Argentine. C’est en Amérique du Sud que le film devient vraiment passionnant. Pas pour l’histoire, mais pour le portrait qu’il donne des exilés, Français pour la plupart, dont beaucoup ont trouvé là-bas un refuge, après des années de collaboration avec les Allemands.

Cette bourgeoisie honteuse (ou pas, d’ailleurs) n’est jamais présentée ouvertement comme ce qu’elle est. Mais la vie de bacchanales que mènent ces exilés n’en est que plus dérangeante : on devine chez ces grands bourgeois des années de connivence avec les Nazis. D’ailleurs, aucun de ces étrangers n’aborde ouvertement le problème de leur nationalité. Français ou Allemands, demande-t-on à l’un d’eux ? « Je suis un gastronome, répond ce dernier. Mon sang est un mélange d’excellents vins européens. » Dmytryk, dont la carrière serait interrompue deux ans plus tard à cause de la Chasse aux sorcières (condamné, exilé, il retrouvera sa place dans les studios en 1951 après avoir accepté de collaborer avec la commission), signe l’un des premiers films qui abordent l’exil des criminels de guerre. Visiblement, il ne se faisait guère d’illusion sur une issue rapide à cette chasse aux nazis…

Cornered n’est pas un film sur un monde qui renaît enfin, mais sur un monde qui restera profondément traumatisé par ces années de guerre, qui ont révélé la part la plus sombre des hommes.

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