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Archive pour la catégorie 'Genres'

Traquenard (Trapped) – de Richard Fleischer – 1949

Posté : 8 septembre, 2010 @ 5:33 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, FLEISCHER Richard | Pas de commentaires »

Traquenard

Dans la vague des polars noirs hyper réalistes qui s’est développée dans les années 40, sans doute influencée par le roman noir, ce Traquenard atteint des sommets. Des sommets dans le côté « cinéma-vérité », d’abord : le film commence d’ailleurs réellement sous la forme d’un documentaire, consacré au Trésor Américain, avec voix off de circonstance et images tournées dans les bâtiments du Trésor (comme le T-Men d’Anthony Mann, tourné un an plus tôt). On comprend bien que ce long prologue pour le moins inattendu est un compromis accordé à l’administration américaine en échange d’un « soutien logistique ». M’est avis qu’il a dû y avoir des arrangements financiers, derrière tout ça… Qu’importe, d’ailleurs, ce prologue contribue à créer un climat de vérité assez bluffant.

Ecrit par Earl Fenton, scénariste d’autres polars de Fleischer (Sacré Printemps, et surtout L’Enigme du Chicago Express), mais aussi de 20 000 lieues sous les mers, Traquenard est une histoire de faux monnayeurs riche en rebondissements : la police relâche un détenu en le chargeant d’infiltrer un gang de faux-monnayeurs qu’il connaît bien. Le détenu accepte le marché, mais ne tarde pas à fausser compagnie au policier qui l’escorte.

Cette scène où le prisonnier, interprété par un Lloyd Bridges à contre-emploi (le papa de Jeff était plutôt un habitué des rôles de gentils garçons propres sur eux, à cette époque), échappe à son gardien, est l’une des plus marquantes du film : c’est une scène de bagarre à poings nus d’une rare brutalité, et inhabituellement longue. Comme souvent chez Fleischer, les coups échangés « font vrai » : quand on cogne, ça fait mal. Cette scène est d’autant plus marquante qu’elle se déroule dans une chambre d’hôtel plongée dans le noir, simplement éclairée par la lumière venant de la salle de bain d’à côté.

D’autres séquences tout aussi brutales et impressionnantes émaillent le film. Comme cette séquence dans la planque des faux monnayeurs, où Barbara Payton, « la » femme du film, est excellente : son regard affolé dans un plan très fugitif est inoubliable. La belle trouve ici le rôle le plus marquant d’une filmographie qui aurait dû être prestigieuse, mais qui a rapidement tourné court, après que Tom Neal (l’acteur de Détour) et Franchot Tone (l’inoubliable tueur des Mains qui tuent) se sont étripés pour elle. Suite à une terrible bagarre, Tone s’est même retrouvé 18 heures dans le coma. Les journaux se sont rués sur cette histoire, et la carrière de Barbara Payton ne s’en est jamais remise. L’actrice passera ensuite par la drogue, l’alcool et la prostitution avant de mourir à 40 ans.

Dans Traquenard, elle est magnifique. Elle a le charisme d’une grande star hollywoodienne, mais c’est aussi une excellente actrice, qui donne beaucoup de force et de relief à son personnage. Les autres comédiens sont également excellent, en particulier John Hoyt, lui aussi à contre-emploi : alors que l’aspect juvénile de Lloyd Bridges le destine plutôt aux jeunes premiers, le visage émacié et anguleux de Hoyt fait de lui un personnage naturellement inquiétant. Il est pourtant le flic sans peur et sans reproche du film…

Petit polar sympa et efficace, Traquenard est aussi un véritable exercice de style de Fleischer, en plein dans sa période noire, qui joue avec les ombres et les éclairages d’une manière époustouflante. Son style déjà parfaitement au point marque ce film fauché, mais très inventif. Et diablement efficace.

Tueur à gages (This Gun for hire) – de Frank Tuttle – 1942

Posté : 29 août, 2010 @ 4:39 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, DE CARLO Yvonne, LAKE Veronica, TUTTLE Frank | Pas de commentaires »

Tueur à gages (This Gun for hire) - de Frank Tuttle - 1942 dans * Films noirs (1935-1959) tueur-a-gages

Il y a un petit détail, dans ce film, qui me remplit de bonheur, allez savoir pourquoi. Une petite scène où Veronica Lake découvre le vrai visage de son employeur, le gros Laird Cregar, lorsque ce dernier lui offre un bonbon à la menthe. C’est tout. Il n’y a rien de plus dans cette scène : juste la proposition de Cregar, puis le regard de Lake qui s’illumine… C’est naïf et daté évidemment : on n’imagine pas le méchant se trahir par un bonbon à la menthe, aujourd’hui. Eh bien c’est dommage ! Parce que cette naïveté faisait le charme de ces films noirs des années 40, qui, même s’ils étaient produits à la chaîne, gardent une fraîcheur incomparable. C’est un détail minime, infime, mais qui, allez savoir pourquoi, vraiment, m’a tiré un sourire de bien-être aussi large que la chevelure de Veronica Lake est blonde…

Il y a pourtant bien d’autres choses à dire sur cette excellente adaptation d’un (excellent) roman de Graham Greene. Dire, par exemple, que le personnage du tueur a très largement inspiré celui d’Alain Delon dans Le Samouraï : le début du film de Melville est un copier-coller de celui de Tuttle. On découvre ici le tueur (Ladd), seul dans un petit meublé, menant une vie sans joie et sans d’autre compagnie que celle d’un chat de gouttière (un oiseau en cage pour Delon). Le début de Tueur à gages est plus percutant encore, peut-être, marqué par un accès de violence du personnage de Ladd, qui frappe une femme de chambre sans retenue parce que cette dernière  avait donné un coup de pied au chat. En quelques images seulement, Tuttle introduit le personnage principal, dont on a déjà compris qu’il était un tueur à gages, coupé de la vie en société, violent et ému par les chats (et les enfants, comme on le verra dans la scène suivante), seuls êtres encore innocents à ses yeux. Bref, pas un rigolard.

On pourrait dire aussi que le film est historique. Pas parce qu’on y trouve le carton « introducing Alan Ladd » : l’acteur est déjà apparu dans de nombreux films depuis une dizaine d’années, et notamment celui d’un journaliste dans Citizen Kane. Mais parce qu’il marque la première rencontre de Ladd avec Veronica Lake, avec qui il tournera sept films (dont les chef d’œuvre La Clé de Verre et Le Dahlia Bleu). Et quelle rencontre : dans un train de nuit, où la belle surprend le dur en flagrant délit de chapardage. Dès le premier regard, l’alchimie est présente, totale : ces deux-là sont faits pour jouer les couples de cinéma. Elle, sublime mélange de force et de fragilité, que l’on sent capable de toutes les audaces, mais qui semble en même temps totalement inadaptée à la violence qui l’entoure. Lui, bloc de virilité absolue, au regard à la fois dur et étrangement enfantin.

Ils sont faits l’un pour l’autre, c’est une évidence. Et elle sera d’ailleurs l’ange qui lui permettra, sinon de se racheter (aussi charismatique soit-il, Raven, le personnage de Ladd est tout de même un tueur impitoyable, qui n’hésite pas à tuer des femmes innocentes de sang froid, ou de jeunes policiers qui cherchent à l’arrêter), au moins de connaître un état fugace d’apaisement (ah ! ce sourire d’Alan Ladd ! ne cherchez pas, il ne dure qu’une demi-seconde, et il n’y en a pas d’autres dans le film). Un baiser de Veronica Lake, même sur la joue, c’est peut-être bien une raison suffisante d’avoir vécu…

Le « couple » Veronica Lake/Alan Ladd (couple de rêve, mais le « vrai » couple du film est celui incarné par Veronica et le sympathique Robert Preston, qui jouera le pote de Ladd qui tourne mal dans l’excellent Smith le Taciturne) vampe littéralement le film, mais on pourrait dire aussi énormément de bien du travail réalisé par Frank Tuttle, qui réussi à instaurer un vrai climat dans son film, grâce à de nombreuses séquences mémorables : la scène d’ouverture, donc, mais aussi celle, moins spectaculaire mais tout aussi tendue de la première rencontre entre Alan Ladd et Laird Cregar. Ou encore la séquence où Ladd se cache dans une cabine téléphonique (mouais, là, franchement, pas bien malin…). Troublante aussi, cette scène où le tueur est sur le point d’abattre la belle… A vrai dire, on pourrait presque toutes les citer, jusqu’à cette formidable course-poursuite finale.

Tuttle signe là son chef d’œuvre sans aucun doute : il ne retrouvera jamais un tel état de grâce, et ne signera plus de films aussi mémorables. Curieuse coïncidence : en 1935, Tuttle avait réalisé une adaptation de La Clé de Verre, de Dashiell Hammett. Sept ans plus tard, juste après le tournage de Tueur à gages, c’est dans une nouvelle adaptation du roman que Veronika Lake et Alan Ladd allaient déjà se retrouver, cette fois devant la caméra de Stuart Heisler. Mais ça, ça fera l’objet d’une autre chronique.

Le Voyage de la peur (The Hitch-Hiker) – de Ida Lupino – 1953

Posté : 29 août, 2010 @ 3:16 dans * Films noirs (1935-1959), 1950-1959, LUPINO Ida | Pas de commentaires »

Le Voyage de la peur

Soixante-dix minutes, pas une de plus : Ida Lupino, pour son unique incursion dans le film noir (derrière la caméra en tout cas, parce que devant, la belle est une habituée, de Une Femme dangereuse à La Femme aux cigarettes en passant par High Sierra), signe un film dépouillé, et tranchant comme une lame de rasoir. Aussi tranchant que le visage hallucinant du méchant interprété par un William Talman inoubliable, sorte d’incarnation du mal absolu, visage cauchemardesque orné d’un œil paralysé qui ne se ferme jamais… Un « détail » apparemment authentique (en tout cas d’après ce grand malade passionnant qu’est Stéphane Bourgoin, qui évoque le film dans un bonus du DVD édité chez Bach Films ; le film est en tout cas inspiré d’une histoire vraie, qui s’est déroulée au tout début des années 50), mais qui se révèle très cinématographique : il donne surtout lieu à une scène mémorables de nuit, durant laquelle les deux héros (Frank Lovejoy et surtout Edmond O’Brien, formidable) sont incapables de savoir si leur bourreau dort ou les observe… Une idée géniale formidablement utilisée.

L’histoire est très simple : deux hommes en virée prennent un inconnu en stop. Leur passager se révèle vite être un tueur en série que toutes les polices recherchent, et qui assassine froidement les automobilistes qui ont le malheur de s’arrêter… Ce contexte est exposé en quelques plans de nuit extraordinaires, au début du film, sans aucun dialogue et avec la caméra fixée sur les pieds du tueur. Une entrée en matière nerveuse et percutante, soulignée par la musique de Leith Stevens, compositeur surtout connu pour sa partition écrite pour The James Dean Story, le film de Robert Altman). Le film ne se pose un peu que lorsque le visage du tueur apparaît enfin, vision d’horreur sortant de l’ombre à l’arrière de la voiture des deux héros. Ce qui suit est un long huis-clos étouffant, dans des paysages de désert pourtant immenses.

Ida Lupino, star d’Hollywood depuis 1940, rêvait d’indépendance, et a fondé sa propre société de production avec son compagnon Collier Young, avec l’objectif de remettre le réalisateur au cœur du processus de création cinématographique. C’est au sein de cette société qu’elle a réalisé tous ses films, débarrassée des contraintes imposées par les studios. Le Voyage de la Peur est sans doute le moins engagé de ses films (c’est sa seule incursion dans le cinéma de genre, la réalisatrice optant généralement pour des thèmes sociaux à contre-courant). C’est aussi le seul de ses films sans personnage féminin à l’écran (même si la présence des épouses des deux héros est importante dans leur comportement et leurs choix), Lupino s’étant fait une spécialité des personnages de femmes blessées.

A part dans sa filmographie, le film est pourtant représentatif de son approche sans concession du cinéma, et de sa recherche de la liberté artistique. Dur et violent, ce métrage est certes court, mais il est éprouvant : la menace est toujours palpable sur la tête des deux « héros », personnages de messieurs tout le monde, hommes mariés vaguement tentés de s’encanailler, mais retenus par des valeurs matrimoniales assez rares dans le cinéma de genre. Ces deux hommes tranquilles ne sont pas des héros quand le film commence, et ils ne le sont pas plus lorsqu’il se termine.

La fin, aussi, est formidable. Après une petite chute de tension au début du dernier tiers, la conclusion du film est une nouvelle fois loin des conventions habituelles du genre. Tournée dans une nuit profonde, où on devine parfois l’action plus qu’on ne la voit, cette conclusion révèle en quelques plans seulement une fêlure profonde chez tous les personnages, et même une humanité inattendue chez ce méchant qui semblait jusqu’alors dénué de tout sentiment.

2012 (id.) – de Roland Emmerich – 2009

Posté : 28 août, 2010 @ 4:34 dans 2000-2009, EMMERICH Roland, FANTASTIQUE/SF | Pas de commentaires »

2012

Je ne pensais pas écrire ça un jour, mais Roland Emmerich a du génie. Si, si, le réalisateur des piteux Godzilla et 10 000, celui-là-même qui se laissait aller joyeusement à un patriotisme va-t-en-guerre un peu nauséabond dans Independance Day et The Patriot… Eh bien je le clame haut et fort : son 2012 est un petit chef d’œuvre. Evidemment, c’est con, c’est énorme, on n’y croit pas une seconde et tout et tout… Mais une fois qu’on a glissé sur ces détails, il faut bien se rendre à l’évidence : ce film hallucinant qui enchaîne quasiment sans temps mort les séquences de destructions massives est filmé avec une inventivité, une fraîcheur, et surtout une efficacité tout simplement exceptionnelles.

Avec Le Jour d’après, déjà, Emmerich avait signé un excellent film catastrophe. Avec 2012, il reprend strictement la même histoire, qui peut se résumer très vite : les éléments se déchaînent, et provoquent la fin du monde et la mort de 99,99% de l’humanité. Et qu’importe si on assiste aux effets spectaculaires du réchauffement climatique ou à la réalisation d’une prophétie maya, le résultat est le même : tout pête, tout s’effondre, tout disparaît, et tout le monde meurt, ou presque. Parce qu’il faut quand même des personnages, là-dedans, et ceux de 2012 sont particulièrement réussis, parce que Emmerich, qui semblait jusqu’à présent condamné à accumuler tristement les clichés les plus éculés du film catastrophe, sans le moindre recul, joue ici avec les mêmes clichés, en les détournant et en s’en moquant joyeusement.

« Joyeusement », c’est d’ailleurs paradoxalement l’impression qui se dégage de ce film qui pulvérise pourtant le record du nombre de morts violentes à l’écran. Et cette impression s’explique (pardon pour cette digression) dans le making of passionnant qui accompagne le DVD : on y voit un Roland Emmerich totalement détendu et visiblement heureux comme un enfant gérer les moindres détails de dizaines de séquences dont chacune paraît être d’une complexité insurmontable. Emmerich est dans son élément dans cette énorme machine qu’il a écrite, et qu’il réalise avec une évidence qui force le respect. Le réalisateur ne tombe pourtant jamais dans la facilité : il enchaîne les séquences compliquées (avec des centaines de figurants, des mouvements dans tous les sens et dans tous les coins de l’écran, et des explosions partout) avec une inventivité intarissable, et une volonté assumée de faire toujours plus spectaculaire. On pourrait en avoir la nausée, mais non : on vit le film avec une jubilation rare, et sans reprendre son souffle (nouveau record mondial d’apnée : deux heures et demi sans respirer !).

La mode est au film post-apocalyptique ? Emmerich invente un nouveau genre, qu’il semble être le seul à pouvoir aborder : le film apocalyptique. Peu importe ce qui se passe avant ou après la fin du monde, ce qui l’intéresse, c’est ce qui se passe pendant. Et le réalisateur-scénariste ne manque vraiment pas d’imagination pour multiplier les rebondissements et les visions spectaculaires.
On ne dira pas grand-chose des comédiens, qui n’ont définitivement pas la vedette dans cet immense spectacle démesuré. Ils sont pourtant tous excellents, à commencer par John Cusack, souvent habitué à des rôles plus intellectuels, qui joue ici un écrivain en manque d’inspiration, un monsieur tout le monde prêt à tout pour sauver son ex-femme et ses enfants de la mort. On trouve aussi dans le désordre un président des Etats-Unis (noir, forcément, joué par Danny Glover), un grand scientifique aveuglé par le pouvoir, un milliardaire russe sans état d’âme, un doux-dingue qui attend avec impatience la beauté de sa propre fin (Woody Harrelson, totalement déjanté)…

Il y a aussi un sous-texte politique assez inattendu de la part du réalisateur de Universal Soldier (ben oui, c’était lui aussi…). Dans Le Jour d’après, il surprenait déjà avec une séquence d’immigration clandestine des Etats-Unis vers le Mexique pour le moins politiquement incorrect. Dans 2012, il va plus loin encore en montrant une méthode de sélection particulièrement cynique, et la manière dont les Américains sacrifient sans regret des populations entières (le scientifique américain est sauvé, mais l’Indien qui a pressenti la catastrophe le premier est sacrifié sans hésitation). Le film n’insiste jamais sur ces aspects, et reste continuellement un pur spectacle, mais n’empêche, ces scènes sont bien là, et suffisamment explicites.

On peut trouver ce jugement trop dithyrambique, mais un tel pur plaisir de cinéma est suffisamment rare pour être souligné. Emmerich me donnait jusque là une impression nauséabonde. Je dois bien reconnaître qu’il m’est d’un coup devenu très sympathique, et que j’attends avec une grande impatience une éventuelle troisième fin du monde. D’ici là, j’attends avec curiosité (je n’irais pas jusqu’à « confiance », tout de même, restons raisonnable) son prochain film, Anonymous, un drame elizabéthain dans lequel on découvrira que William Shakespeare n’était pas l’auteur de ses pièces… Un changement de cap pour le moins surprenant. Mais après ça, vivement le retour au gigantisme…

Strange Days (id.) – de Kathryn Bigelow – 1995

Posté : 26 août, 2010 @ 5:00 dans 1990-1999, BIGELOW Kathryn, FANTASTIQUE/SF | Pas de commentaires »

Strange Days (id.) - de Kathryn Bigelow - 1995 dans 1990-1999 strange-days

J’avais gardé un meilleur souvenir de ce film de S.F. signé Kathryn Bigelow, et écrit par son ex, James Cameron. La réalisatrice n’a rien à se reprocher d’ailleurs : sa caméra est toujours aussi virtuose, et la belle insuffle un souffle et un rythme parfait, réinventant même avec beaucoup d’efficacité l’utilisation de la caméra subjective, notamment lors d’une longue séquence d’ouverture mémorable. Cette séquence est doublement réussie : d’abord parce qu’elle nous met littéralement à la place d’un petit truand en plein casse dont l’issue lui/nous sera fatal ; ensuite parce qu’elle pose les bases visuelles des nombreuses séquences similaires à venir.

Le style « coup de poing » de Bigelow ne vampe jamais ni l’histoire, ni les personnages. Au contraire : la caméra est toujours au service de l’intrigue et de l’intensité dramatique. En cela, Strange Days est une grande réussite. Le contexte du film (la veille de l’an 2000) est également joliment illustré, la réalisatrice nous montrant par petites touches discrètes la violence et l’insécurité galopantes dans les villes. Jamais elle n’appuie le trait de ce qui est pourtant le sujet principal du film : le mal-être et la tentation que l’on a de trouver refuge dans « autre chose ».
Les acteurs non plus n’ont rien à se reprocher, et surtout pas Ralph Fiennes, comédien aussi intense en nazi impitoyable (La Liste de Schindler) qu’en monsieur tout le monde dépassé par les événements (Quizz Show) ou en diplomate ravagé par la mort de sa femme (The Constent Gardener) ; en ancien flic devenu une loque limite junkie, Fiennes est formidable. Ni la trop rare Angela Basset, personnage apparemment un peu en retrait, mais d’une grande richesse : à la fois dure et féminine, fragile et déterminée, forte et amoureuse… Et quel coup de pied !

Hélas, trois fois hélas, il y a le scénario qui est certes bourré de qualités, et d’une grande richesse thématique. Mais qui est aussi bourré de clichés et de codes mille fois rabâchés, et souvent bien mieux. Il ne faut pas attendre longtemps avant de douter de la dévotion de Tom Sizemore pour son « pote » ; les flics pourris ne sont guère mieux servis (même s’ils sont incarnés par de bons acteurs : Vincent d’Onofrio et William Fichtner) ; pas plus que le grand méchant du film, joué par un Michael Wincott qui fait… du Michael Wincott, avec toujours autant de charisme et un air aussi méchant…

Ces clichés parfois hénormeux gâchent un peu le plaisir, mais Strange Days est bel et bien un film de Kathryn Bigelow : profondément divertissant, et bien plus complexe qu’il n’y paraît…

Dick Tracy contre Cueball (Dick Tracy vs Cueball) – de Gordon Douglas – 1946

Posté : 24 août, 2010 @ 1:58 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, DOUGLAS Gordon | Pas de commentaires »

Dick Tracy contre Cueball (Dick Tracy vs Cueball) - de Gordon Douglas - 1946 dans * Films noirs (1935-1959) dick-tracy-contre-cueball

Les quatre films de série B que la RKO consacre au personnage créé par Chester Gould entre 1945 et 1947 ne sont pas des œuvres impérissables, loin de là. Mais s’il faut n’en voir qu’un seul, alors que ce soit celui-là. Dick Tracy vs Cueball est le deuxième de la série (après Dick Tracy, détective), et le dernier interprété par Morgan Conway, qui remplaçait celui qui était considéré alors comme l’incarnation vivante de Dick Tracy à l’écran : Ralph Byrd. Byrd avait déjà joué le policier dans plusieurs serials à la fin des années 30, s’apprêtait à reprendre son rôle dans les deux films suivants, et interpréterait encore le détective dans une série télévisée au tout début des années 1950. Pourquoi lui ? Mystère : Byrd m’a toujours paru totalement antipathique, au contraire de Morgan Conway, acteur certes limité, mais bénéficiant d’un certain charisme, et apportant une petite aura de danger à ce flic très populaire.

On est loin du film que Warren Beatty réalisera en 1990, et qui réussira le miracle de donner une vraie forme cinématographique à la bande de Gould. Mais ce Dick Tracy vs Cueball est sans aucun doute le meilleur des quatre films (je ne me prononcerai pas sur les serials, que je n’ai encore jamais vus). Gordon Douglas, qui connaîtra son heure de gloire dans les années 60 en réalisant une série de polars avec Frank Sinatra (dont le fameux Tony Rome est dangereux), parvient même par moments à installer une belle atmosphère, et notamment autour du Dripping Dagger, bar louche tenu par une vieille femme peu recommandable mais haute en couleurs (Esther Howard). Deux (courts) passages semblent même sortir tout droit du crayon de Gould : l’apparition de Cueball au tout début du film, avec ce fondu enchaîné entre le dessin du générique et le visage de l’acteur Dick Wessel ; et un geste très fugace de « Vitamine » (Ian Keith, qu’on avait vu en Saladin dans Les Croisades de De Mille, et en Moray dans le Mary Stuart de Ford) qui avale ses incontournables pilules en cassant son poignet d’un mouvement très « cartoonesque ».

Pour le reste, le film ne fait pas toujours dans la dentelle, et la mise en scène manque parfois cruellement d’imagination. Mais ce métrage qui n’excède pas une heure a l’avantage de la concision et de la rapidité.

The Devil and Daniel Webster / Tout l’argent de la Terre (The Devil and Daniel Webster / All that money can buy) – de William Dieterle – 1941

Posté : 24 août, 2010 @ 1:14 dans 1940-1949, DIETERLE William, FANTASTIQUE/SF | Pas de commentaires »

The Devil and Daniel Webster / Tout l'argent de la Terre (The Devil and Daniel Webster / All that money can buy) - de William Dieterle - 1941 dans 1940-1949 the-devil-and-daniel-webster

C’est étonnant de voir à quel point le mythe de Faust a inspiré le meilleur aux plus grands cinéastes : le Faust de Murnau, La Main du Diable de Tourneur (Maurice), Le Portrait de Dorian Gray d’Albert Lewin… Autant de chef-d’œuvre absolus auxquels il faut désormais ajouter ce film longtemps « maudit » de William Dieterle, que l’éditeur Carlotta (dont je ne louerais jamais assez les mérites) permet enfin de découvrir dans de bonnes conditions : depuis les années 40, il n’existait plus de copie complète de The Devil and Daniel Webster, que les producteurs avaient décidé de charcuter consciencieusement après son échec sans appel lors de sa sortie. On ne faisait pas vraiment de sentiment, à l’époque des Studios… Longtemps jugé irrécupérable, la version complète du film serait sans doute restée perdue à jamais pour le grand public, sans le DVD et la volonté de quelques éditeurs cinéphiles.

Et la perte aurait été immense : le film est une pure merveille, dont les images sont comme autant de tableaux magnifiquement composés, qui illustrent parfaitement toutes les étapes de ce film étonnamment riche. Aucune fausse note dans l’inspiration de Dieterle, qui réussit aussi bien les nombreuses séquences bucoliques (de jolies scènes qui montrent à quel point il est bon, mais difficile, de travailler la terre) que cette lente plongée du héros vers la folie, et même les scènes finales du procès avec un jury de damnés. Ces scènes étaient franchement casse-gueules, et menaçaient à la moindre maladresse de tomber dans le grand-guignol ; mais non, en tenant tout du long la note juste, Dieterle réussit de grands moments de cinéma. Sur un plan purement esthétique, The Devil… n’a rien à envier au film de Murnau (d’autant plus que la construction dramatique est un modèle de cinéma, avec une montée du suspense particulièrement efficace). Sur le fond non plus.

L’histoire en elle-même n’a rien de révolutionnaire. Dans la Nouvelle Angleterre de 1840, un brave fermier, Jabez Stone, peine à faire vivre convenablement sa femme et sa mère. Il accepte alors de vendre son âme au Diable (interprété avec jubilation par un Walter Huston décidément capable de tout jouer) en échange de sept années de chance et de fortune. Mais plus il s’enrichit, plus son cœur se durcit… jusqu’au point de non retour.

Pourtant, le film de William Dieterle ne ressemble à aucun autre. Le cinéaste y mêle avec bonheur deux thèmes très forts et a priori sans rapport l’un avec l’autre : le mythe de Faust et une valorisation de l’Amérique rurale et des grandes valeurs sur lesquelles le pays s’est construit. The Devil… c’est la rencontre entre Goethe et le Capra de Monsieur Smith au Sénat. Rencontre improbable, mais qui apparaît comme une évidence devant la caméra de Dieterle. Le réalisateur dresse un parallèle audacieux, mais d’une sincérité qui pousse au respect, entre la damnation et la trahison de ces valeurs américaines.

Le film rappelle que les cinéastes d’origine européenne ont souvent été les plus Américains des réalisateurs américains. Comme Fritz Lang, Robert Siodmak, Michael Curtiz ou Billy Wilder, William Dieterle a fuit la montée du nazisme dans les années 30. Et comme eux, il s’est souvent approprié les genres hollywoodiens, brandissant avec une foi inébranlable les grandes valeurs américaines. Souvent avec un discours critique, mais avec une sincérité qu’on ne peut pas remettre en question. Pour Dieterle, l’Amérique représentait l’ouverture et la vertu, contrepoint absolu à la montée de la haine et de l’intolérance dans cette Europe qu’il a fui… Humaniste engagé, le cinéaste n’allait pas tarder à connaître un cruel retour de bâton : il sera l’une des principales victimes de la Chasse aux Sorcières, son engagement étant jugé suspect.

Mais cet humanisme fait toute la force du film, notamment par le personnage de Daniel Webster, grand homme politique qui n’hésite pas à sacrifier ses ambitions personnelles pour défendre ce en quoi il croit. Simple hasard, ou clin d’œil volontaire ? Daniel Webster est interprété par Edward Arnold, un habitué des comédies humanistes de Capra. Le choix des acteurs fait aussi partie de la grande réussite du film. Et là non plus, pas la moindre fausse note : autour du méconnu James Craig dans le rôle de Jabez Stone, et de la craquante Anne Shirley dans celui de sa douce épouse, on retrouve quelques visages familiers du cinéma américain de cette époque : Arnold et Huston, donc, mais aussi Simone Simon (La Féline, bien sûr), et surtout deux acteurs « fordiens » inoubliables : Jane Darwell (la Ma Joad des Raisins de la Colère) et John Qualen (second rôle incontournable des films de Ford pendant plus de trente ans, de Arrowsmith aux Cheyennes), génial dans le rôle de l’usurier.

Ces seconds rôles contribuent eux aussi à faire de The Devil and Daniel Webster un moment rare de cinéma. Du pur bonheur à recommander sans la moindre retenue…

• Fidèle à son habitude, Carlotta présente le film dans une très belle édition, qui ne propose que des bonus passionnants, notamment un épisode de la série anthologique Screen Directors Playhouse qui, au milieu des années 50, proposait à d’importants réalisateurs hollywoodiens, de réaliser un court métrage d’une trentaine de minutes. L’éditeur avait déjà proposé deux épisodes signés Allan Dwan dans le très beau coffret réunissant sept de ses films (dont je reparlerai immanquablement dans ces colonnes), sorti il y a quelques mois. L’épisode signé Dieterle n’est certes pas un moment inoubliable de l’histoire de la télévision, mais on le découvre tout de même avec une vraie curiosité.

Victime du Destin (The Lawless Breed) – de Raoul Walsh – 1953

Posté : 23 août, 2010 @ 1:38 dans 1950-1959, WALSH Raoul, WESTERNS | Pas de commentaires »

Victime du destin

La lecture du formidable roman de James Carlos Blake, L’Homme aux pistolets, m’a donné envie de revoir ce western du grand Walsh, lui aussi inspiré de la vie de John Wesley Hardin, l’un de ces grands hors-la-loi qui ont fait la mythologie de l’Ouest américain. La comparaison est un peu déroutante… Le roman (écrit en 2002) est un portrait tout en nuances de Hardin, qui multiplie les points de vue, et laisse délibérément des zones d’ombre. C’est aussi une peinture particulièrement réaliste de l’Amérique de la deuxième moitié du XIXème siècle, cadre de vie hors norme pour une vie hors du commun.

Le film, prétendument adapté de l’autobiographie écrite par Hardin lors de son long séjour en prison, n’a quant à lui qu’un très lointain rapport avec la réalité. Le hors-la-loi est devenu un jeune homme (interprété par Rock Hudson, qui porte pour la première fois un film important sur ses épaules) qui n’aspire qu’à vivre une existence tranquille dans une ferme, mais qu’un concours de circonstances transforme en ennemi public. Comme il le clame à longueur de film, « je n’ai jamais tiré sur quiconque n’avait pas essayé de me tuer d’abord ». Une « victime du destin », quoi, pour reprendre le titre français.

Toute la première partie, qui retrace la longue « carrière » de hors-la-loi de Hardin, prend énormément de liberté avec la vérité historique, ne reprenant que quelques éléments véridiques (la cohabitation difficile avec un père pasteur qui désapprouve le goût du jeune Wes pour le jeu), parfois en les sortant de leur contexte (comme la séquence, plutôt rare dans un western, des courses de chevaux). L’emprisonnement de Hardin (qui représente pourtant près de la moitié de sa vie !) est même totalement éclipsé : on ne verra pas une image de l’intérieur de la prison, et pas un mot ne sera dit sur les conditions dans lesquelles il a purgé sa longue peine. Quant à la partie finale, dans laquelle il retrouve sa femme et son jeune fils dans la ferme, elle est en opposition totale avec l’existence réelle du hors-la-loi.

En fait, Walsh et ses scénaristes (Bernard Gordon et William Alland, le producteur de L’Etrange créature du Lac Noir) n’ont retenu de John Wesley Hardin que le mythe qu’il représente, et l’aura qu’il dégageait, et faisait de lui la cible idéale des jeunes « gunfighters » en quête de gloire (comme Gregory Peck dans le magnifique film d’Henry King, La Cible humaine). En fait, Walsh est moins intéressé par le long chemin criminel de son héros que par la rencontre entre ce personnage vieillissant et assagi, et son fils aussi bouillant que lui au même âge. C’est, et de loin, la partie la plus passionnante du film : cette magnifique séquence au cours de laquelle Hardin arrive chez lui, et voit pour la première fois son fils, désormais un jeune homme, vous noue la gorge à tous les coups. Rock Hudson la joue avec un mélange d’intensité et de retenue assez remarquable. Je pense qu’on a tendance à sous-évaluer les qualités de cet acteur, qui a signé quelques prestations remarquables, chez Walsh notamment, et surtout dans les films de Sirk, dont il n’allait pas tarder à devenir le comédien fétiche.

Le film tout entier semble ne se diriger que vers la scène suivant ce retour : le premier face à face entre l’homme et son fils, la sensation qu’a l’ancien hors-la-loi de se revoir lui-même (avec un effet de surimpression très réussi, sur le visage affolé de Hudson), et cette certitude, alors, que son fils va suivre le même chemin que lui, faire les mêmes erreurs que lui… Certitude qui le pousse à agir envers son fils comme l’avait fait son propre père avec lui. Cette séquence est sans doute la plus importante du film, et elle est parfaitement maîtrisée. Bien sûr, on peut penser que l’histoire aurait eu plus d’impact sans l’incroyable happy-end purement hollywoodien, mais qu’importe : Walsh a signé un western certes mineur dans sa carrière, mais original et passionnant.

Narc (id.) – de Joe Carnahan – 2002

Posté : 20 août, 2010 @ 12:46 dans * Thrillers US (1980-…), 2000-2009, CARNAHAN Joe | Pas de commentaires »

Narc

Avec L’Agence tous risques, Joe Carnahan a signé l’un des blockbusters les plus attendus de 2010. Pour ceux qui ont découvert le réalisateur en 2002 avec son deuxième film, c’était loin d’être une évidence : l’image que Carnahan a laissé auprès des admirateurs de Narc n’a pas grand-chose à voir avec le show culte des années 80. Plus sombre que Narc, tu meurs, et on imaginait plus facilement le réalisateur adapter les œuvres de James Ellroy que porter sur grand écran les aventures de Hannibal, Futé, Looping et Barracuda… Un grand écart assez impressionnant qui permettra peut-être à certains de découvrir les premiers films de Carnahan, et surtout Narc, devenu au fil des ans un petit film culte.

Narc est une perle noire comme on en voit que deux ou trois par décennie. Glauque, violent, et sans illusion, le film évoque les grands films noirs des années 40, la crudité et l’âpre réalisme en plus. Bref, on est loin de Starsky et Hutch, et Carnahan nous propose une plongée (en apnée) dans le quotidien de flics qui ne vivent que pour leur boulot, incapables de faire face à une vie « normale ». Lorsque le film commence, le héros, joué (avec une intensité inattendue chez lui) par Jason Patric (le beauf bouffi de Speed 2) se reconstruit auprès de sa femme et de leur enfant, quelques mois après une intervention qui a mal tourné, et au cours de laquelle il a causé la mort d’un bébé. Rien ne le pousse vraiment à accepter la mission qu’on lui propose : enquêter sur le meurtre d’un flic en duo avec l’ancien partenaire de la victime. Rien ne l’oblige à redescendre dans la rue et de renouer avec la violence et la mort. Mais il a ça dans la peau : être flic, c’est plus qu’un boulot, c’est une mission.

Et bien sûr, la descente aux enfers est totale. Plus profonde encore que ce qu’on redoute dès les premières minutes de l’enquête. Jason Patric n’est pas un héros hollywoodien, et son jugement est faillible. Celui du spectateur aussi, d’ailleurs, qui se laisse surprendre par l’immense claque finale, que je ne raconterai pas ici.

L’autre flic du film, c’est Ray Liotta, qui retrouve enfin un rôle à la hauteur de son immense talent, douze ans après Les Affranchis. Avec son visage buriné, ses yeux hallucinés, et sa moue rageuse, Liotta dévore la pellicule, évoquant, l’ironie mordante en moins, mais avec la même détermination à toute épreuve, le Popeye Doyle de French Connection. Friedkin lui-même ne tarit d’ailleurs pas d’éloges sur Narc, dont il affirme qu’il serait même supérieur à son propre film (dans un bonus de l’édition DVD). Je n’irais peut-être pas jusqu’à lui donner raison, mais le film de Carnahan n’a pas à rougir de la comparaison.

Impitoyable (Unforgiven) – de Clint Eastwood – 1992

Posté : 14 août, 2010 @ 2:03 dans 1990-1999, EASTWOOD Clint (acteur), EASTWOOD Clint (réal.), WESTERNS | Pas de commentaires »

Impitoyable (Unforgiven) - de Clint Eastwood - 1992 dans 1990-1999 impitoyable

En cette bonne année 1992, cela faisait chaud au cœur de voir enfin les Oscars récompenser un grand film. Ce n’est pas si courant, l’Académie ayant recours au mauvais goût plus souvent qu’à son tour (pas besoin de chercher loin : cette même année, la statuette du meilleur acteur a échappé à Clint au profit d’Al Pacino pour Le Temps d’un week-end, qui n’est ni son meilleur film, ni sa meilleure prestation… mais il joue un aveugle, ce qui est le genre de trucs qui plaît bien aux votants). Bref, un grand film, signé par un cinéaste majeur enfin reconnu comme tel par son propre pays (Josey Wales, Honkytonk Man, Bronco Billy, Breezy, Chasseur blanc, cœur noir, Bird, les signes ne manquaient pas, pourtant, pour indiquer qu’Eastwood était un grand réalisateur dès les années 70)…

Mais oublions les Oscars, et replongeons-nous dans ce western crépusculaire dont on nous a dit et redit qu’il mettait un point final à la longue tradition du western. A vrai dire, le succès du film a surtout donné des idées à de nombreux cinéastes, et le genre, certes moribond depuis plusieurs décennies, a connu un nouveau souffle parfois enthousiasmant tout au long des années 90. Ce qui est vrai, c’est que Impitoyable est totalement dépouillé des ornements et du romantisme qui marquent le western depuis le temps du muet. Plus encore que John Ford avec L’Homme qui tua Liberty Valance, Eastwood démonte les mythes de l’Ouest sauvage un à un, avec une sorte de force tranquille impressionnante, et sans jamais forcer le trait.

Les images sont superbes, sans doute les plus belles qu’on ait pu voir dans le cinéma d’Eastwood. Mais elles sont aussi crues et froides, les gros plans mettant cruellement en valeur les rides des acteurs (à commencer par celles de Clint lui-même, dont le visage à lui seul porte toute la violence et la dureté de son passé). La manière dont le personnage de William Munny apparaît, père de famille vieillissant humilié par ses cochons, et incapable de monter à cheval ou d’utiliser son revolver, donne le ton : Eastwood ne se donne pas le beau rôle, pas plus qu’il ne va magnifier les autres personnages ou les situations. Quand Munny est au milieu des cochons, la boue n’a rien de glamour ; quand il tombe de cheval, c’est durement qu’il touche le sol. Plus tard, malade après avoir passé une nuit sous la pluie, c’est sans gloire et sans fierté qu’il rampera jusqu’à la sortie du saloon où Little Bill Daggett (Gene Hackman) se sera consciencieusement évertué à l’humilier.

Daggett est sans doute celui qui s’en sort mieux, dans le lot, même si sa fin n’a rien de glorieuse, et qu’il prend un plaisir visible à se défouler sur des hommes désarmés. Il est toutefois bien mieux traité que English Bob (Richard Harris), légendaire tueur d’Indien flanqué de son biographe officiel, et qui, après être apparu comme un pur héros de l’Ouest, est vite ramené (physiquement) au niveau du sol : battu et humilié, c’est piteusement qu’il quittera la ville. Le personnage de l’écrivain est particulièrement intéressant, car il symbolise mieux que quiconque le mythe de l’Ouest qui s’effondre, alors qu’il découvre que tout ce qu’il a écrit sur Bob est bien loin de la vérité, qui s’avère… moins héroïque. Dans l’Ouest sauvage, les duels à la John Wayne étaient visiblement plus rares que les exécutions dans le dos. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’Eastwood tient ce langage dans ses westerns, mais jamais il ne l’avait fait avec une telle force, et avec autant de dépouillement.

Dans Impitoyable, la violence n’a rien d’esthétique, et la mort ne vient pas facilement. Cette fois, c’est le Kid de Schofield (Jaimz Woolvett) qui en fera les frais. Lui qui s’inventait un passé de tueur sans pitié se rendra compte que tuer n’est ni facile à faire, ni encore moins facile à encaisser. Qu’il faut du temps pour se vider de son sang, et que ceux qu’on est amené à tuer ne sont pas des monstres sans visage humain. L’un au moins des deux cow-boys que Munny et ses comparses doivent exécuter n’est qu’un gamin qui s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Sa mort derrière les rochers est une longue séquence particulièrement traumatisante.

Rien d’héroïque, donc, dans ce film constamment juste. Sans la froide exécution de son ami Ned (Morgan Freeman), Munny ne serait sans doute jamais revenu tuer Daggett. Ce n’est que par soif de vengeance (à moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’une froide colère), et pas porté par un sens de l’honneur qui lui serait personnel, que Munny réapparaît alors, comme revenant des enfers, et qu’il redevient le tueur sans pitié qu’il était dans sa jeunesse. Et sa vengeance est une explosion de violence et de rage qui fait froid dans le dos.

Son ami et biographe Richard Schiekel raconte qu’Eastwood gardait le scénario d’Impitoyable depuis une dizaine d’années, pas seulement parce qu’il attendait d’avoir le bon âge pour le rôle (il a acheté les droits du script écrit par David Webb Peoples, scénariste de Blade Runner, au début des années 80, alors que l’option de Francis Ford Coppola avait posée venait d’expirer), mais aussi parce qu’il savait que le film lui assurerait succès et reconnaissance, si sa carrière venait à tourner en rond. Et au début des années 90, c’est exactement ce qui arrive. Bird et Chasseur blanc, cœur noir, ont été des échecs populaires « logiques », mais les films d’action qu’il a tourné à la même époque n’ont pas non plus rencontré leur public. Pink Cadillac, et c’est un cas unique dans sa filmographie, n’est même pas sorti dans les salles françaises. Quant à La Relève, qu’il tourne juste avant Impitoyable, c’est sans doute son plus mauvais film derrière la caméra.

Considéré comme fini par beaucoup, Eastwood connaît une véritable résurrection grâce à Impitoyable, qui marque le début de la partie la plus passionnante de sa carrière. Désormais, il sera totalement libre de faire ce qu’il veut, et les deux décennies qui suivent seront magnifiques.

• La Warner a édité un DVD collector très recommandable, dans lequel on retrouve un portrait de Clint filmé par Richard Schiekel, un très beau making of, et surtout un épisode de la série télévisée Maverick, datant de 1959, et dans lequel Clint Eastwood (qui s’apprêtait à commencer le tournage d’une autre série de western, Rawhide, dont il tiendra la vedette pendant sept ans) joue le méchant de service. Cet épisode marque sa première collaboration avec James Garner, la star du show, qu’il retrouvera quarante-et-un ans plus tard pour Space Cow-Boys.

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