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Archive pour la catégorie 'Genres'

La Tête d’un homme – de Julien Duvivier – 1933

Posté : 20 mai, 2019 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1930-1939, DUVIVIER Julien, Maigret | Pas de commentaires »

La Tête d'un homme

« Et la nuit m’envahit… Tout est brumeux, tout est gris… » C’est Julien Duvivier lui-même qui a écrit les paroles de cette complainte envoûtante, que chante Damia, et qui scande cette adaptation d’un Maigret, créant d’emblée une atmosphère digne de celle de Simenon.

Ce n’est pas la moindre qualité de cette adaptation merveilleuse, qui surclasse encore les deux premiers Maigret au cinéma, sortis l’année précédente (La Nuit du carrefour et Le Chien jaune). Chez Duvivier, comme chez Simenon, l’intrigue elle-même est un prétexte pour saisir la réalité de personnages hantés par leurs démons. Pas de faux suspense d’ailleurs ici : Duvivier l’évacue rapidement en exposant tous les éléments de l’intrigue, ou presque, dès la première séquence.

Film d’atmosphère, film de personnages, La Tête d’un homme bénéficie de la présence d’Harry Baur, qui livre une superbe incarnation de Maigret, personnage décidément bien servi au cinéma. C’est aussi l’œuvre d’un grand cinéaste qui signe un pur film de mise en scène. De la scène du « cambriolage » à la séquence finale où la folie du personnage d’Inkijinoff éclate, le film regorge d’images d’une grande force visuelle.

Une scène, qui semble plus anodine, souligne bien l’ambition esthétique de Duvivier : celle du policier filmé en plan fixe sur un changeant, ses interlocuteurs et les décor en fond se succédant. Procédé rarement utilisé, qui donne une grande fluidité à ce passage qui aurait si facilement pu être conventionnel.

La Tête d’un homme, c’est aussi un grand film sur la violence de la société, violence physique et morale, avec des visions crues de la prostitution, du sexe et de la folie des hommes. De la solitude aussi, omniprésente. Celle de Radek bien sûr (Inkijinoff), mais aussi celle de ce couple sans amour, et celle du faux coupable, méchant tout désigné avec ses mains immenses, rejeté par tous, même par ses parents. Un grand film cruel.

La Vérité sur Bébé Donge – d’Henri Decoin – 1952

Posté : 18 mai, 2019 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1950-1959, DECOIN Henri, GABIN Jean | Pas de commentaires »

La Vérité sur Bébé Donge

Le ton, la construction, les personnages, les dialogues, l’interprétation… Le film est d’une modernité hallucinante, et suffit à démontrer à quel point le jugement des jeunes loups de la Nouvelle Vague était excessif, voire absurde, sur leurs aînés. Certes, Henri Decoin n’a pas fait que des chefs d’œuvre, mais celui-ci en est un. Et Gabin, qui a parfois eu une tendance à la facilité, est ici magnifique, tout en retenue, en pudeur et en douleur. Raide dingue de Danielle Darrieux, et on le comprend, qui souffle le chaud (brûlant) et le froid (glacial).

C’est un film d’une étonnante modernité, dont le personnage principal est un homme d’un autre temps, figure du mâle dominant à l’ancienne, qui ne voit pas le mal de coucher à gauche et à droite ou de gifler sa femme. Faut bien que ça rentre dans sa caboche… Un type d’un autre temps, donc, marié à une femme également d’un autre temps, sans doute trop en avance dans cette société patriarcale implacable. Une jeune femme romantique et libre, détruite par cet homme (et cette société) psychologiquement si brutal.

D’une puissance folle sur le fond, La Vérité sur Bébé Donge est aussi un film magnifique dans sa forme, avec ses flash-backs audacieux, ce refus de la grandiloquence, cette caméra qui sait être virtuose (passant d’un personnage à l’autre, d’une conversation à l’autre, avec une extraordinaire fluidité lors d’une belle scène de réception), ces dialogues dits par des acteurs qui annoncent très paradoxalement ceux de la Nouvelle Vague dans leur manière de scander les mots.

Gabin est formidable parce qu’il ose jouer un homme qui ressemble à tous ses personnages de l’époque, mais qui au fond est odieux. Et Danielle Darrieux est sublime parce qu’elle sait être pleine de vie, puis livide, comme morte. Avec cette adaptation de Simenon, Decoin prouve une bonne fois pour toute que les jeunes loups des Cahiers ont un peu vite sacrifié tout un pan du cinéma français, qui recèle quelques perles brutes.

La Courtisane (Susan Lenox (her fall and rise)) – de Robert Z. Leonard – 1931

Posté : 4 mai, 2019 @ 8:00 dans * Pre-code, 1930-1939, LEONARD Robert Z. | Pas de commentaires »

La Courtisane

Greta Garbo et Clark Gable, deux immenses stars, deux monstres sacrés symboles de deux âges d’or d’Hollywood, que la MGM réunit pour l’unique fois de leur carrière. Sur le papier, ça fait rêver. A l’écran, ça ne fait pas vraiment des étincelles. Comme les deux personnages qui passent une grande partie du film à passer l’un à côté de l’autre, les deux stars, si glamours soient-elles, échouent à former l’un de ces couples mythiques qui font la grandeur d’Hollywood.

A quoi est-ce dû ? A l’incompatibilité de jeu entre ces deux monuments, représentant chacun une époque bien différente de l’autre ? Ou plutôt à la mise en scène tantôt très inspirée tantôt un peu lâche, pas aidée par un montage trop serré qui ne rend pas hommage à l’ampleur de la destinée humaine qui se joue. Comment résumer en moins d’une heure vingt des mois, voire des années de drame ? A l’impossible, nul n’est tenu, en tout cas par Leonard, cinéaste inégal.

Inégal, il l’est ici aussi, avec une seconde moitié trop relâchée pour être vraiment émouvante, et une premier parsemée de moments absolument magnifiques. Les premières minutes notamment, font partie de ce que Robert Z. Leonard a fait de plus beau, de plus audacieux, et de plus fort : la naissance et la jeunesse du personnage de Garbo, résumé par un enchaînement d’ombres portées sur un grand mur vide. Du grand art, pour une séance superbe qui se termine par l’ombre du profil très reconnaissable de la Divine.

Promise à un mariage dont elle ne veut pas (avec Alan Hale), la jeune s’enfuit et se réfugie chez Clark Gable, qui la prend sous son aile avant de tomber amoureux. Mais le destin s’en mêle, et sépare les deux amants, qui s’enfoncent l’un et l’autre très profondément dans une spirale d’incompréhension et de rancœurs. Un peu trop d’ailleurs : Garbo passe son temps à tenter de reconquérir ce crétin de Gable trop fier, trop aveugle, trop con pour faire simple, pour simplement essayer de l’écouter.

Garbo est superbe dans ce film, tourné la même année que Mata-Hari ou le très beau L’Inspiratrice. Parfaite, et toute en nuances, face à un Clark Gable très charismatique mais qui pour le coup, en manque singulièrement (de nuances).

L’Homme sauvage (The Stalking Moon) – de Robert Mulligan – 1968

Posté : 2 mai, 2019 @ 8:00 dans 1960-1969, MULLIGAN Robert, WESTERNS | Pas de commentaires »

L'Homme sauvage

Robert Mulligan retrouve Gregory Peck, son Atticus Finch de To kill a mockinbird, pour un western d’une sécheresse percutante. Poussiéreux, rude, extrêmement peu bavard, le film bénéficie aussi d’une musique minimale qui sait disparaître durant de longs moments. De la même manière, la violence est, la plupart du temps, hors champs, et Mulligan s’attache à filmer le temps long, l’attente, pour mieux cerner la vérité de ses personnages et la tension, extrême.

Gregory Peck est un éclaireur de l’armée qui décide de retourner à la vie civile après quinze ans de service. Et qui accepte d’escorter sur sa route une jeune femme qui vient d’être libérée après avoir été enlevée par les Indiens dix ans plus tôt. Et avec elle son jeune fils, dont on devine bien vite (plus que le pauvre Peck) qu’il est le fils de cet Indien quasi-mythique dont le seul nom suffit à faire souffler un vent glacial sur n’importe quelle communauté.

C’est l’une des belles idées du film : faire du méchant un homme seul, dangereux, et invisible la plupart du temps. Un homme dont les massacres sont rapportés avec une telle terreur qu’il acquiert une dimension quasi démoniaque. Le film perd d’ailleurs un peu de sa force dès que cet Indien, Salvaje, pointe (tardivement) le bout de sa tunique.

Là où le film est le plus efficace, c’est justement dans la longue attente, à la fois sur le chemin puis dans la maison prise d’assaut. Comment combattre un ennemi qu’on ne voit pas ? Mulligan sait tirer le meilleur de ce postulat, en particulier lors de l’ultime « face à face » (les guillemets sont de rigueur, puisqu’on n’en voit qu’une, de face : celle d’un Peck mutique), étouffant suspense de près de vingt minutes.

Autre promesse (à peu près) tenue : la place de l’enfant, ce gamin dont on sent qu’il cherche sa place, entre la vie sauvage et meurtrière de son père, et l’avenir plus rangé et plus « civilisé » qui l’attend avec sa mère (jouée par Eva Marie-Saint, très bien en jeune femme réapprenant péniblement la vie en société, si restreinte soit cette société). Mulligan n’en rajoute pas sur le sujet, peut-être pas assez d’ailleurs. Mais au détour d’un geste troublant, d’une course stoppée dans son élan, il réussit à faire ressentir les hésitations de ce gamin coincé entre deux civilisations.

Ce sujet aurait sans doute pu, ou dû, être plus central. Mais à la psychologie des personnages, Mulligan privilégie la tension et le suspense. Avec une efficacité énorme, un vrai sens du paysage, et un Peck impeccable dans le genre « je sais que je fais une connerie, mais je la fais quand même ».

Le Réfractaire (Billy the Kid) – de David Miller (et Frank Borzage) – 1941

Posté : 30 avril, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, BORZAGE Frank, MILLER David, WESTERNS | Pas de commentaires »

Le Réfractaire

OK, le film n’est pas signé par Borzage, qui en a laissé les rênes en cours de route à David Miller, lui-même ayant d’autres obligations sur le feu. N’empêche : c’est lui qui est à l’origine du projet, lui qui a commencé le tournage, et ça a déjà son importance : ce Billy the Kid marque les retrouvailles (certes avortées) de Borzage avec le genre de ses débuts.

Il y a plusieurs éléments qui laissent penser que Borzage peut revendiquer au moins une partie de la paternité de ce film. Le choix de Robert Taylor (décidément très bon acteur) pour commencer, et surtout les liens d’amitié quasi-fraternels qui l’unissent au personnage de Brian Donlevy, excellent dans un rôle nettement plus tendre et complexe que ceux auxquels le western l’a souvent cantonné.

Une scène est particulièrement étonnante, se moquant ouvertement des conventions du genre : la première rencontre entre Taylor et Donlevy. Le premier a été embauché par un riche propriétaire (très méchant, Gene Lockhart) pour effrayer le bétail d’un autre riche propriétaire (très gentil, Ian Hunter). Lors d’une attaque de nuit, les deux hommes sont sur le point de s’entre-tuer lorsqu’ils se reconnaissent… Et alors que c’est un bordel pas possible autour d’eux, ces deux amis d’enfance oublient qu’ils sont dans deux camps opposés et se boivent un café, conscients que leur amitié prime, et que tout ça n’est qu’un boulot…

Cette séquence formidable donne le ton. Le film privilégie les rapports humains à l’action pure. D’ailleurs, les deux morts majeures se déroulent hors écran. Hors champs aussi : l’annonce de l’une de ces morts, dont on ressent pourtant toute la force avec cette image poignante des ombres s’arrêtant de danser derrière une fenêtre.

Le film prend des libertés énormes avec la vérité historique. Billy le Kid n’est d’ailleurs utilisé que pour ce que véhicule ce nom légendaire. L’âge souvent décrié de Robert Taylor (il a 30 ans) n’a ainsi aucune importance. Seule compte la formidable complicité mise à mal entre le Kid et son ami de toujours, baptisé Jim Sherwood dans le film, mais évidemment très inspiré de Pat Garrett.

Pour autant, Billy the Kid n’est ni une bluette, ni un film contemplatif, mais un beau western admirablement tendu, au rythme impeccable malgré des chevauchées filmées sur des transparences discutables. La mise en scène y est pour beaucoup, qui met superbement en valeur les paysages de Monument Valley notamment, avec une approche très différente de celle de Ford.

Cet aspect-là laisse penser que David Miller a lui aussi su mettre sa patte sur le film, lui qui saura si bien filmer l’Ouest plus très sauvage mais somptueux dans son chef d’œuvre, Seuls sont les indomptés. Il y a d’ailleurs quelques points communs entre le « réfractaire » joué par Taylor et le cow-boy perdu dans le 20e siècle que jouera Kirk Douglas.

Dumbo (id.) – de Tim Burton – 2019

Posté : 29 avril, 2019 @ 8:00 dans 2010-2019, BURTON Tim, FANTASTIQUE/SF | Pas de commentaires »

Dumbo 2019

Soyons honnête : je n’attendais pas grand-chose de ce Burton, cinéaste qui (à l’exception de Sweeney Todd, il y a déjà 12 ans) ne m’a plus enthousiasmé depuis une vingtaine d’années. Pire, l’annonce de ce projet de Dumbo en prises de vue réelles avait tout du signal définitif de la démission du gars. Entre ses grosses productions acidulées à la Charlie et la chocolaterie, et des projets plus personnels dans lesquels il semblait ronronner sans trop y croire, ce projet semblait un nouveau pas en avant pour rentrer dans le rang.

La surprise n’en est que plus belle : Dumbo est un très beau film. Et la preuve que Burton peut se glisser dans l’univers de Disney en remplissant le cahier des charges, tout en signant une œuvre personnelle, grinçante et émouvante. Dumbo 2019 est une adaptation respectueuse du dessin animé de 1941. Il est aussi l’héritier digne d’Edward aux mains d’argent, monstre de foire en quête d’une famille, et en proie aux regards pas toujours bienveillants.

Visuellement, c’est somptueux : un mélange de grand spectacle et d’intime aux couleurs joliment rétros. Et le scénario est particulièrement malin et efficace, reprenant les grandes lignes du dessin animé en en retirant consciencieusement tous les éléments trop purement cartoonesques (à l’exception de l’éléphanteau capable de voler, bien sûr), sans pour autant les effacer : la locomotive Casey Jr et la souris Timothée font d’amusantes apparitions, tout comme les cigognes qui se posent sur le wagon de Mme Jumbo au moment de l’accouchement.

Mais pas d’animaux qui parlent ici (même s’ils semblent comprendre parfaitement ce qu’on leur dit) : les humains retrouvent le premier rôle, alors qu’ils se limitaient souvent à des silhouettes dans le classique de Disney. Et ce qu’en fait Burton est, d’emblée, bouleversant : ce retour de la guerre (on est en 1919) d’un artiste de cirque, dont les enfants découvrent sur le quai de la gare qu’il a perdu un bras. Le film n’est commencé que depuis quelques minutes à peine, ces retrouvailles déclenchent les premières larmes, il y en aura bien d’autres.

D’un schéma très disneyen (la lutte du petit contre le gros), Burton fait un film très personnel (les déboires d’un être différent, la quête de la cellule familiale). Son Dumbo a beau être numérique, il dégage cette innocence et cette pureté menacée des grands personnages du cinéma burtonien. Les personnages échappent d’ailleurs tous aux stéréotypes auxquels ils semblent pourtant d’emblée destinés.

Les enfants de ce rescapé de guerre (Colin Farrell) sont loin de la caricatures de gamins têtes à claques qui peuplent le cinéma. La trapéziste hautaine (Eva Green), le petit patron de cirque ambitieux (Danny De Vito), le banquier glacial (Alan Arkin) dévoilent tous une humanité qu’on ne leur aurait pas prêté au premier abord. Et puis il y a ce grand méchant incarné par Michael Keaton, qui retrouve Burton (et De Vito – Le Pingouin) 27 ans après Batman le défi).

Il est réjouissant, Keaton, incarnation d’une industrie du spectacle cynique et inhumaine, que Burton oppose aux petits artisans du spectacle. Comme s’il voulait glisser en passant qu’il n’était pas dupe de sa propre situation. Paradoxalement, c’est en se mettant au service d’un studio énorme qui ne fonctionne plus que sur des logiques mercantiles systématiques (notamment l’adaptation live de ses films d’animation) que Burton retrouve son âme.

King Kong (id.) – de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack – 1933

Posté : 27 avril, 2019 @ 8:00 dans 1930-1939, COOPER Merian C., FANTASTIQUE/SF, SCHOEDSACK Ernest B. | Pas de commentaires »

King Kong

Classique d’entre les classiques. On a tout dit de ce monument du film de monstre, maintes fois copié, jamais égalé. On a dit que c’était un chef d’œuvre, et on a eu raison. On a dit que la tension y était parfois insoutenable, et on encore eu raison. On a dit que les effets spéciaux n’avaient pas pris une ride, et… bon, faut reconnaître qu’on s’est un peu trop laissé emporter par son enthousiasme, pour le coup.

L’animation image par image a, avouons-le, pris un petit coup de vieux. Les mouvements saccadés du roi Kong, les drôles de mouvement de ses poils, les transparences approximatifs… Je ne veux pas verser dans la polémique (ou peut-être que si, en fait), mais Peter Jackson a fait nettement mieux dans son remake. Côté effets spéciaux. Avec les CGI et toutes les technologies les plus modernes à son service. Bref, son Kong est plus fluide, plus chiadé, plus vrai. Reste une question en suspens : et alors ?

Parce que même si les effets spéciaux ont vieilli, même si on sait reconnaître les trucages au premier coup d’œil, ce King Kong originel reste un chef d’œuvre, d’une efficacité absolument imparable. Un film tellement bien fichu, au rythme tellement imparable, que même après une poignée de visions, on continue à s’interroger sur ce qui se trouve derrière ce fichu mur de Skull Island, on continue à pester contre cette Ann Darrow qui reste obstinément appuyée contre ce bastingage…

Ann Darrow : le rôle de toute une vie pour Fay Wray, déjà très bien dans La Chasse du Comte Zaroff (même période, même réalisateur, mêmes décors, même réussie), qui accède ici au statut infini de scream queen définitive, actrice capable de faire exister un personnage en passant une bonne partie du film à hurler. La première d’une longue série, jamais dépassée comme on dit.

Bien sûr, l’animation de Kong et des autres bestioles de cette île pas franchement paradisiaque continue à impressionner (on est en 1933, quand même). Mais ce qui marque surtout dans ce film, c’est de voir comment ces trucages sont insérés dans le récit. Contrairement à des tas de séries B (C, voire Z) à suivre, les scènes de monstres ne coupent jamais la narration, mais s’inscrivent dans l’action, avec une fluidité remarquable.

Même réussite impressionnante dans les séquences d’exposition à New York, dans les scènes sur le bateau, ou bien sûr dans l’impressionnante conclusion au sommet de l’Empire State Building, scène mythique où le spectaculaire et le tragique sont intimement liés. La réussite du film tient aussi à ce curieux mélange des émotions qu’inspire Kong, entre peur et tristesse. Mine de rien, Cooper et Schoedsack signent une peinture au vitriol de l’humanité toute entière.

Le regard de ce Kong n’est-t-il pas plus humain que toutes les poses du réalisateur-vedette qui jamais ne se remet en question ? Toutes ses victimes en font-elles vraiment un monstre, lui qui, finalement, n’a rien demandé à personne ? King Kong est aussi un film sur la différence et le respect de l’autre. Un chef d’œuvre, oui, mais un chef d’œuvre riche et complet.

Le Dernier des Mohicans (The Last of the Mohicans) – de Michael Mann – 1992

Posté : 26 avril, 2019 @ 8:00 dans 1990-1999, MANN Michael, WESTERNS | Pas de commentaires »

Le Dernier des Mohicans

Avec ce film, Michael Mann est entré pour de bon dans la cour des grands. Non pas qu’il ne fut pas déjà, d’ailleurs : son précédent film, Le Sixième Sens, posait déjà brillamment les bases de son œuvre majeure. Mais il y a dans cette nouvelle adaptation du roman de James Fenimore Cooper une toute autre dimension, et le succès spectaculaire de cette grande fresque, western de la guerre d’indépendance, lui ouvre clairement les portes de ses chefs d’oeuvre à venir, à commencer par Heat.

On retrouve dans Le Dernier des Mohicans la même ampleur, la même sécheresse dans l’action, le même sens du mouvement, du rythme et du cadre, le même souffle romantique aussi. Chronique de la fin d’un monde, le film est d’une puissance incroyable, à la fois lyrique et très ancré dans la réalité.

Les premières images sont trompeuses : plans larges sur une nature inviolée et majestueuse, dans laquelle on découvre les trois derniers Indiens Mohicans chassant, en parfaite harmonie avec leur environnement. Comme si rien n’avait changé depuis des générations. Mais c’est bien un monde qui s’effondre que filme Mann : une terre où la guerre entre Français et Anglais vient bouleverser la paix symbolisée par cette belle amitié entre les colons et nos trois Mohicans.

Avec ce film, Mann démontre définitivement qu’il est doué pour mêler la grande et la petite histoire, la démesure et l’intime. Une scène est particulièrement marquante : après avoir sauvé les filles d’un officier anglais, les Mohicans arrivent en vue du fort où ils pensent être à l’abri, et découvrent au loin les lumières d’une canonnade. Images d’une beauté saisissante et glaçante, qui précèdent le chaos.

Au cœur de la violence, Daniel Day Lewis est d’une intensité folle. Le choix de lui faire jouer un Indien (alors que tous les autres le sont par d’authentiques Native Americans) pouvait sembler discutable. Il l’est effectivement pendant 10 secondes avant que l’on se rende à l’évidence : il est formidable, physique comme jamais. Le couple qu’il forme avec Madeleine Stowe est la pierre angulaire du film. Il fonctionne merveilleusement.

Le Dernier des Mohicans est haletant, bouleversant, impressionnant, et simplement beau. Sept décennies après le beau film de Maurice Tourneur, et après une demi-douzaine d’autres adaptations (celle avec Randolph Scott en 1936, notamment, dont le scénario signé Philip Dunn inspire directement Michael Mann), le roman de Cooper est décidément bien traité au cinéma.

Docteur Cyclope (Doctor Cyclops) – d’Ernest B. Schoedsack – 1940

Posté : 23 avril, 2019 @ 8:00 dans 1940-1949, FANTASTIQUE/SF, SCHOEDSACK Ernest B. | Pas de commentaires »

Docteur Cyclope

Sept ans après Les Chasses du Comte Zaroff et King Kong, Schoedsack signe une autre réussite, certes relativement mineure mais indéniable, sorte de lien improbable entre ses deux grands classiques, entre le fantastique et l’épouvante, entre le film de monstres et le film de savants fous.

Le « cyclope » du titre est de fait un savant visiblement franchement dérangé (Albert Dekker, toujours inquiétant), qui mène de mystérieuses expériences au cœur de la jungle amazonienne, et que rejoint bientôt un petit groupe de scientifiques : un savant quasiment aveugle, qui prend bientôt les allures d’un géant pour ses nouveaux compagnons, transformés en êtres miniatures.

Oui, parce qu’il est question d’un immense gisement de radium, et d’une découverte scientifique du genre de celles qui transforment les scientifiques en dieux. Mais qu’importe : à part l’usage quasiment inédit du Technicolor dans un genre plus habitué au noir et blanc (avec de beaux effets impressionnants qui font oublier les quelques tâches baveuses), l’unique intérêt du film réside dans la confrontation de ces hommes et femmes hauts de 25 centimètres avec leur ennemi et leur environnement hostile.

C’est la raison d’être du film, et le défi est formidablement relevé : entre transparences et décors géants, Schoedsack surmonte les contraintes insondables de son histoire sans jamais cherche ni la facilité, ni l’effet facile. Les trucages, qui restent impressionnants, sont constamment et entièrement au service du rythme et du récit.

On sent que ce sont les trucages qui se plient aux besoins de la narration, et pas la caméra qui répond aux contraintes des trucages, et ça fait toute la différence. Le film est ainsi d’une fluidité rare. Et même si Docteur Cyclope n’atteint pas les sommets des deux grands chefs d’œuvre de Schoedsack, il a tout d’une petite madeleine gourmande pour ceux qui, comme moi, l’ont découvert jeune, sans le revoir durant quelques décennies. Un petit plaisir pas coupable.

La Brigade du Texas (Posse) – de Kirk Douglas – 1975

Posté : 22 avril, 2019 @ 8:00 dans 1970-1979, DOUGLAS Kirk, DOUGLAS Kirk, WESTERNS | Pas de commentaires »

La Brigade du Texas

Malgré l’échec de Scalawag, Kirk Douglas repasse derrière la caméra pour la seconde fois, et signe ce qui est sans doute son meilleur film depuis Le Reptile, cinq ans plus tôt : un western qui transforme une histoire simple en une passionnante étude de caractères, originale et souvent très surprenante.

L’histoire est tellement simple que le personnage d’homme de loi qu’interprète Douglas lui-même réussit à la résumer en une phrase, après quelques minutes d’action : « Si je ne l’arrête pas, je ne serai pas élu au Sénat ». Tout est dit sur l’intrigue et l’enjeu du film : Douglas, marshall entouré d’une brigade de choc, doit mettre la main sur le chef de gang joué par Bruce Dern, dont l’arrestation fera de lui un vainqueur assuré aux prochaines élections.

Drôle de western, donc, où on se surprend à avoir plus de sympathie pour le braqueur et tueur que pour le justicier, politicard en devenir que Douglas s’attache à ne pas rendre sympathique : il en fait un faux patriarche calculateur, qui fait graver sur une croix le nom d’un de ses hommes avant même la mort de ce dernier, et qu’on devine se désintéresser du sort de ceux qui l’ont accompagnés si longtemps et qu’en bon politicien il évoque régulièrement comme étant « the best posse ».

Kirk Douglas réalisateur filme un Ouest plus si sauvage, rattrapé par une modernité dont on sent bien qu’il n’a pas une grande passion pour elle. Le personnage le plus recommandable est d’ailleurs un journaliste attaché à dénoncer les dérives du tout puissant chemin de fer, symbole de cette modernité en marche. Ce journaliste, unijambiste et manchot, est joué par James Stacy, acteur qui faisait son grand retour sur les écrans, deux ans après un tragique accident qui lui a coûté son bras et sa jambe gauches, et que Douglas filme sans misérabilisme.

Le film oppose en fait deux hommes pas si différents : deux chefs que Douglas prend le temps de filmer avant l’action, dans la réflexion et les préparatifs. Deux chefs qui s’affrontent autour d’une même bande et dont le rapport de force finit par basculer sans qu’on s’en rende vraiment compte. Jusqu’à un retournement de situation aussi inattendu que réjouissant.

Cynique et ironique, Kirk Douglas réussit son coup. De quoi regretter amèrement que le public n’ait pas suivi, condamnant ainsi la carrière de cinéaste qui s’ouvrait à lui. Sa carrière d’acteur, elle, continuait son inexorable déclin.

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