
Comme Le Bled, que Renoir tournera juste après, Le Tournoi dans la cité est écrit par Henri Dupuy-Mazuel, l’auteur du Miracle des Loups. Et comme pour Le Bled, l’auteur voulait Raymond Bernard derrière la caméra. C’est finalement Jean Renoir qui s’y colle, et ce n’est pas un choix évident sur le papier, tant ce grand film en costumes, avec ses grands décors et ses dizaines de figurants, semble éloigné de son univers.
Mais voilà : ses premiers films, personnels et parfois expérimentaux, ont tous été de cuisants échecs commerciaux. Alors Renoir, qui a définitivement pris goût pour le cinéma, a décidé d’accepter des commandes. C’était déjà le cas de la comédie Tire-au-flanc, ça l’est aussi de ce Tournoi dans la cité, produit à l’occasion du 2000e anniversaire de la cité de Carcassonne.
Donc, pas le Renoir le plus personnel de tous les Renoir, c’est certain. Et les premières minutes laissent craindre une grosse production bien plombante, « film d’art » très appliqué, reconstitution de la France du XVIe siècle à travers la visite du très jeune Charles et de sa mère Catherine de Médicis à Carcassonne. Une reconstitution très soignée, beaucoup de personnages introduits en quelques minutes, et beaucoup trop de cartons explicatifs… Non, pas le début de film le plus emballant de toute l’histoire du début de films.
Les premières séquences peinent vraiment à convaincre, parce que Renoir se montre très peu à l’aise dans les scènes d’exposition, presque empesé. On craint le pire, parce que le sous-texte – la crainte d’une guerre ravivée entre Catholiques et Protestants, ne procure pas le frisson escompté. Mais quand le drame central se met en place, Renoir se montre enfin inspiré, et même, par moments en tout cas, percutant.
Le drame, c’est l’opposition de deux hommes pour l’amour d’une femme. D’un côté, le fiancé légitime d’Isabelle, cette belle protégée de la reine mère. De l’autre, un noble protestant, séducteur flamboyant et sale type fourbe et cruel, que l’on découvre provoquant en duel le frère d’Isabelle, qu’il trucide avec un sourire sadique avant d’essuyer le sang de sa lame sur la chevelure d’une jeune femme transie d’amour pour lui.
Ce sale type est joué par Aldo Nadi, qui fut champion d’escrime (jusqu’à décrocher l’or aux JO de 1920), et qui s’avère très convainquant en salaud cynique. Glaçant, même, dans toute la partie centrale, basée sur la haine entre les deux prétendants, et ponctuée d’accès de violence particulièrement frappants.
La dernière partie, consacrée au tournoi lui-même,est plus en demi-teinte. Elle est trop longue, comme si Renoir voulait profiter des gros moyens qui lui sont offerts, et les rentabiliser en les filmant sous tous les angles. Trop longue, donc, mais aussi pleine de (belles) surprises : dans quel autre film le spectateur est-il ainsi privé du duel que l’on attend depuis les premières minutes du film ? Et où un méchant si glaçant que celui-ci trouve-t-il une telle humanité grâce au regard (digne et bouleversant) de sa mère ?