Lions, Love (… and Lies) – d’Agnès Varda – 1969

Avec Uncle Yunco et Black Panthers, deux remarquables courts métrages documentaires, Lions, Love (… and Lies) peut être vu comme le dernier volet d’un triptyque aussi hétéroclite que passionnant sur l’Amérique de cette période si porteuse de changements. Un triptyque à l’image de son cinéma : aussi libre que maîtrisé, et qui a tout du collage génial.
Après le court métrage, le long. Et après le documentaire, la fiction. Encore que la frontière entre les deux est, comme souvent chez Varda, particulièrement floue. Il y a bien un semblant de scénario : une réalisatrice new-yorkaise branchée débarque à Hollywood où elle veut tourner un film avec une actrice en vogue, qui vit avec ses deux compagnons dans une maison où tout est factice, perchée dans les collines.
Mais comme le dit l’actrice elle-même, jouée par Viva, révélation du cinéma underground d’Andy Warhol, elle pensait avoir un scénario à lire et des dialogues à apprendre par cœur, et s’est retrouvée comme toujours à devoir inventer son texte, à la fois elle-même et son personnage. De la même manière, la réalisatrice new-yorkaise est incarnée par Shirley Clarke, une cinéaste new-yorkaise d’avant-garde qui tient son propre rôle.
Le film est constamment tiraillé entre la fiction et la réalité. C’est même tout son sujet : la vision d’une Française fascinée par le Hollywood classique, mais qui a elle-même inspiré une Nouvelle Vague qui en est le reflet opposé ; un chant d’amour pour le cinéma hollywoodien, qui capte aussi une époque où l’industrie rêve de se réinventer.
Varda assume ce flou entre fiction et réalité, jusqu’à effacer toute frontière. Elle et sa caméra apparaissent dans un miroir, la réalisatrice est interpellée par ses comédiens en plein tournage d’une scène, et finit même par entrer dans le champs lorsque Shirley lui dit son incapacité à jouer la scène qu’on lui a écrite…
Au-delà d’Hollywood, c’est l’Amérique et ses bouleversements que capte Varda, tragiquement aidée par l’histoire : sur la télévision omniprésente dans la maison, on suit comme en direct l’assassinat de Robert Kennedy, survenu alors que le tournage venait de commencer, mais aussi l’attentat contre Andy Warhol, dont Viva fut donc l’égérie.
Varda filme cette Amérique de 1968, le théâtre contemporain, la liberté sexuelle, le tiraillement d’Hollywood entre un monde d’illusion et la recherche d’authenticité… La télévision diffuse aussi Horizons perdus de Capra, dont le Shangri-la est comme une métaphore d’Hollywood, et peut-être de toute l’Amérique.
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