Le Bonheur – d’Agnès Varda – 1965
Les premières minutes font un peu peur et séduisent en même temps. Avec ces images d’un bonheur familial saisi dans ce qu’il a de plus cliché, on frôlerait même une imagerie à la Petite Maison dans la prairie, à un détail près. Ce détail, c’est la vision d’Agnès Varda, grande cinéaste qui tire une légèreté et une beauté profonde de ces images flirtant avec le rococo, toutes en flous et en couleurs criardes.
On se dit alors que le film entier sera une mise en image de ce bonheur familial, d’autant plus touchant qu’il est incarné par une véritable famille : Jean-Claude Drouot (en pleine gloire Thierry la fronde), sa femme Claire et leurs enfants, que l’on suit lors d’un dimanche de pique-nique dans la forêt. Les images d’un bonheur si simple et pur qu’il se pourrait même que ce soit au fond une captation de la véritable famille Drouot.
Mais non, quand le pique nique touche à sa fin, la famille quitte la forêt à bord d’une voiture qui nous ramène à la réalité. Ou plutôt à la fiction : la vraie famille incarne une famille de cinéma. Et Drouot est un jeune homme plein de vie, fait pour l’amour et le bonheur, qui aime profondément sa femme et sa famille… et tombe amoureux d’une autre.
Pas de cynisme, ni de jugement moral apparent de la part de Varda, et pas de mensonge ou de dissimulation de la part du personnage. Pourquoi se priver d’un bonheur supplémentaire ? Pourquoi ne pas vivre un second amour, qui ne réduit en rien la force du premier ? Une philosophie qui a fait bondir plus d’un puriste en 1964, qui n’ont retenu que l’égoïsme viscéral de cet homme tellement fait pour le bonheur qu’il en oublie que tout le monde n’a pas cette capacité.
Mais avec ce film, brillant sur la forme, formidablement inventif, Agnès Varda compte sur l’intelligence du spectateur. Et en faisant de Jean-Claude Drouot le personnage central de son drame, c’est en fait le point de vue et la sensibilité des femmes qu’elle souligne, diablement maligne, jouant avec l’insouciance apparemment générale. Son film bouscule et bouleverse, aussi parce qu’il refuse toute facilité, confrontant ses personnages à la vie et ses accidents.
Comme souvent dans son cinéma, c’est la vie dans ce qu’elle a de plus inattendu qu’elle capte. Et c’est, une nouvelle fois, magnifique et dérangeant à la fois, libre et enthousiasmant. Agnès Varda ne juge pas, ce n’est en tout cas pas son propos. Mais la violence du contraste entre la beauté presque surréaliste des scènes bucoliques et le drame, et la séquence finale qui répond à celle qui introduisait le film comme en occultant le drame, bouscule, pour le moins. Entre la beauté et le malaise, il n’y a vraiment pas loin.
