Les Sœurs Munakata (Munakata Kyōdai) – de Yasujiro Ozu – 1950
Dès les premières images, il y a quelque chose d’un peu différent dans ce Ozu de l’après-guerre, l’un des premiers de sa très grande période, qui commence l’année précédente avec Printemps tardif, pour se poursuivre jusqu’à son tout dernier film, Le Goût du Saké. Et ce quelque chose d’un peu différent tient en une question : où donc sont les poteaux téléphoniques, les fils aériens ?
Il y en aura bien quelques-uns, plus tard dans le film, ainsi que des trains, et tous ces éléments si incontournables dans l’œuvre d’Ozu. Mais dans les premières images, point. Au contraire, c’est un Japon comme épargné par le temps, par la modernité et par la guerre encore très récente qui nous apparaît, comme le symbole d’une paix que les personnages, le cinéaste, et même les spectateurs essaient de retenir.
C’est le cas du personnage joué par Chishu Ryu, acteur précieux, qui n’a ici que quelques scènes, tout en tenant un rôle central. Il est le père des deux sœurs du titre, dont l’aînée apprend qu’il est touché par une maladie qui le condamne à court terme. Mais lui, plutôt que renoncer aux vices auxquels il doit sa maladie, mais aussi ses plaisirs, préfère s’y réfugier, refusant de tourner le dos à ces plaisirs.
Le film n’est pas pour autant passéiste. Nostalgique, oui : le passé et le souvenir sont omniprésents, pour le meilleur et pour le pire. Pour le pire d’abord, avec le poids de la guerre dont personne ne parle jamais vraiment, mais que l’on sent constamment à travers l’homme qu’a épousé la fille aînée de Chishu Ryu, jouée par la grande Kinuyo Tanaka. Une femme attachée aux valeurs ancestrales, qui a préféré épouser cet homme rendu aigri par la guerre et sa difficulté de trouver du travail, plutôt qu’attendre celui qu’elle aimait vraiment.
Le film repose en grande partie sur les différences qui opposent cette grande sœur trop sage, et sa cadette (Hideko Takamine, une habituée du cinéma de Naruse) plus moderne et plus exubérante, peu désireuse de se marier, elle, mais qui comprend que son aînée et celui qu’elle a aimé autrefois sont toujours profondément amoureux l’un de l’autre.
L’opposition entre la tradition et la modernité, thème si cher à Ozu, prend une forme inattendue ici, avec ces deux sœurs qui se chamaillent sur la question de savoir laquelle des deux est dans le vrai. « La vérité est ce que l’on est au fond de soi », résume avec sagesse le décidément très grand Chishu Ryu, dans une scène d’une étrange beauté, où le père et sa fille cadette tentent de dialoguer avec des oiseaux sur le perron de la maison traditionnelle.
Il y a beaucoup de moments comme celui-ci, comme hors du temps. Des images de pure quiétude, d’une douce nostalgie finalement très proche des grands films à venir d’Ozu. Mais il y a aussi de brutales ruptures de ton, qui amènent le film, dans sa seconde moitié, dans une noirceur assez inhabituelle chez Ozu, plus radicale encore que dans Une femme dans le vent, le cinéaste abordant frontalement le thème des violences conjugales dans une scène glaçante.
Mais il y a surtout de la vie, et une tendresse extrême qui entoure ce duo de sœur, si différentes et pourtant si proches. Le film est l’un des plus sombres d’Ozu. Paradoxalement, c’est aussi l’un de ses plus apaisés dans ce qu’il montre du Japon de l’après-guerre.

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