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Le Poirier sauvage (Ahlat Ağacı) – de Nuri Bilge Ceylan – 2018

Classé dans : 2010-2019,CEYLAN Nuri Bilge — 10 octobre, 2018 @ 8:00

Le Poirier sauvage

Après le sublime Winter Sleep, on l’attendait avec impatience, le nouveau Nuri Bilge Ceylan. Parce qu’au fil du temps, le réalisateur turc s’est imposé comme l’un des plus intenses du moment. Le Poirier sauvage, boudé à Cannes, est pourtant à la hauteur des attentes, et vient clore une sorte de triptyque très informel entamé avec Il était une fois en Anatolie, grandes fresques désenchantées qui, à travers le parcours de personnages déphasés, donnent à voir une Turquie en pleine déliquescence sociale et morale.

Le Poirier sauvage est plus âpre, moins immédiatement séduisant que les deux films précédents. Mais il a cette beauté fulgurante qui marque le cinéma de Ceylan, un cinéma qui sait prendre son temps, et réussit mieux qu’aucun autre à capter la vie de contrées souvent reculées en décalage avec le mouvement des villes, et la beauté perdue de paysages qui n’intéressent plus personnes.

Après l’hôtelier-artiste de Winter Sleep, bien installé, c’est un tout jeune homme sans le sous qui aspire à être écrivain, qui est au cœur du Poirier sauvage. Une sorte de double inversé en quelque sorte, qui partage la même arrogance, le même côté amoral, la même vision biaisée de la société aussi.

De retour dans son village après avoir décroché son diplôme, Sinan est dans une sorte d’entre-deux. Un entre-deux qui est aussi celui de la Turquie, éternel sujet de Bilge Ceylan, cinéaste très ancré dans la réalité et l’actualité de son pays, sans en avoir l’air. Ici, il n’est à peu près question que de ça : ce qui attend les « vrais » Turcs, cette majorité silencieuse oubliée des grands médias, cette Turquie de l’intérieur, loin d’Istanbul et de sa modernité.

Cinéaste politique et cinéaste classique, Nuri Bilge Ceylan signe une grande fresque intime sur son pays, filmée avec un mélange d’assurance et de modestie étonnant. Le Poirier sauvage n’a pas la beauté immédiatement séduisante de Winter Sleep. Plus aride à première vue, le film séduit sur la durée, avec son classicisme, et sa construction quasi circulaire.

C’est l’impression que donne le film : celle d’une circularité du mouvement. Sinan marche. Beaucoup. Et il rencontre des gens. Beaucoup. Avec qui il a des conversations. Longues. Et édifiantes. Et tendues, souvent : ce jeune homme arrogant et pas facile à aimer a des idées très arrêtées sur à peu près tout, et une manière très brusque de les confronter à celles des autres. Il s’affronte ainsi à un imam, à un écrivain qui, lui, a réussi, à une jeune femme qui abandonne la liberté qui la caractérisait, à un homme politique, à un chef d’entreprise…

Le film semble n’être qu’une suite de rencontres qui sont autant de longs dialogues animés. Mais toutes ces rencontres forment une sorte de spirale qui creuse inlassablement les mêmes sillons. Et c’est toute la géographie de la petite ville et de ses alentours qui semble devenir incroyablement familière, au fur et à mesure que l’on plonge dans les espoirs et les doutes de Sinan.

Plus que tout peut-être, le film parle des rapports entre un jeune homme et son père, homme brillant que le jeu a coupé de la vie et de sa famille, et que tout le monde méprise non pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il a abandonné. Cet homme dont le ricanement de hyène souligne la conscience qu’il a du regard que tout le monde pose sur lui. C’est l’histoire d’un cheminement. Non pas vers une réussite sociale hypothétique, mais vers une meilleure connaissance de soit.

Le Poirier sauvage : ce beau titre est comme un phare, qui finira par sortir du cynisme et de l’impasse ce jeune homme que l’on voyait hilare écoutant les mésaventures d’un comparse étudiant. Un ami qui, comme lui, voulait devenir enseignant, mais qui avait fini par devenir policier anti-émeute, « cassant » des manifestants avec une brutalité assumée et une jubilation feinte. Elle n’est pas en très bonne santé, cette Turquie qui fait le cinéma de Nuri Bilge Ceylan. Mais lui en tire de grands films.

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