Play it again, Sam

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Archive pour avril, 2017

La Femme aux maléfices (Born to be bad) – de Nicholas Ray – 1950

Posté : 30 avril, 2017 @ 8:00 dans * Films noirs (1935-1959), 1950-1959, RAY Nicholas, RYAN Robert | Pas de commentaires »

La Femme aux maléfices

On la voit venir de loin, la Joan Fontaine, avec son air de sainte-nitouche et son petit sourire de chacal. Une authentique femme fatale dont on imagine dès sa première apparition qu’elle va semer le malheur sur son passage. Hélas, c’est bien là la plus grande faiblesse du film : sans doute Joan Fontaine a-t-elle été choisie (par Howard Hughues, qui venait de prendre le contrôle de la RKO) parce qu’elle est l’image même de la douceur et de la bonté. Mais alors, pourquoi avoir rendu d’emblée si évidentes les intentions de la fausse douce ?

L’actrice est irréprochable, apportant un heureux mélange de passion et de machiavélisme à un personnage pas si simple que cela. Mais le film aurait sans doute gagné à laisser planer le mystère plus longtemps sur la présence de cette louve dans la bergerie. C’est d’autant plus dommage que le pur film noir qui nous ai promis réserve bien des surprises, en jouant constamment sur la nuance des sentiments, et sans tomber dans le noir profond.

Nicholas Ray, encore jeune dans le métier (c’est son cinquième film, il n’a pas encore 40 ans), sait mettre en avant ces petits détails qui révèlent les failles des personnages et de leurs sentiments. La séquence où Joan Fontaine instille la suspicion dans le couple formé par Joan Leslie et Zacharie Scott est en cela formidable, parce que rien n’y est surjoué ou lourdement asséné.

Le cinéaste peut, c’est vrai, compter sur un casting exceptionnel, avec aussi Mel Ferrer, et surtout Robert Ryan, dont je continue à me demander s’il sait mieux que personne choisir les bons films, ou si c’est sa simple présence qui donne aux films dans lesquels il joue cette dimension si particulière. Encore une fois, il fait mieux que donner une épaisseur à son personnage d’amant éconduit : il crée une sorte de lien intangible entre tous les personnages de ce drame. Si le film est une réussite, c’est au moins en partie grâce à lui.

Nemesis / Sam was here (id.) – de Christophe Deroo – 2016

Posté : 29 avril, 2017 @ 8:00 dans 2010-2019, DEROO Christophe, FANTASTIQUE/SF | Pas de commentaires »

Nemesis

Christophe Deroo, réalisateur français qui signe son premier long métrage avec cette petite production franco-américaine, a dû beaucoup regarder les films de John Carpenter. Dire que l’auteur de Prince des Ténèbres et L’Antre de la folie fait planer son ombre sur cette habile série B est un euphémisme. Deroo n’est d’ailleurs pas le premier héritier plus ou moins revendiqué du maître. Mais il est loin d’être le plus maladroit.

Le réalisateur le reconnaît lui-même (dans l’intéressant making-of) : le sujet de son film lui a été quasi-imposé par le budget minuscule dont il disposait. Jugez plutôt : un acteur seul à l’écran durant la quasi-totalité du film (et à peu près inconnu en plus, Rusty Joiner), le désert californien, et pour seul effet spécial une discrète lueur rouge dans le ciel. Bref, un film dont le coût se limite à peu près à la location de la caméra. Idéal pour se faire la main.

Et l’histoire ? Le prolongement d’un court métrage que Christophe Deroo avait tourné, et dont il souhaitait faire le point de départ d’une série dans la lignée de La Quatrième Dimension. Un représentant de commerce sillonne le Sud désertique de la Californie, et ne croise que des maisons qui semblent avoir été évacuées dans l’urgence. Unique signe de vie : une radio qui évoque les agissements d’un mystérieux tueur dans la région.

Vous pensez avoir saisi l’origine de l’angoisse ? Vous avez sans doute tort… Nemesis multiplie les fausses pistes, et plonge lentement (enfin, lentement… en à peine plus d’une heure dix) son « héros » et le spectateur dans un cauchemar éveillé de plus en plus opaque et étouffant. Angoisse renforcée par la musique, rare mais marquante, signée par un groupe électro baptisée… Christine. En hommage au film de Carpenter ? Le son entêtant et le logo du groupe ne laisse planer aucun doute.

Le film ne révolutionne certes pas le genre. Mais Deroo, comme Carpenter avant lui d’ailleurs, a le bon goût d’assumer pleinement sa volonté de faire un film de genre, sans chercher autre chose que l’efficacité, avec modestie, et une certaine élégance. Ce n’est pas si courant. A suivre…

* DVD chez Condor Entertainment, accompagné d’un petit making of dans lequel le réalisateur évoque avec lucidité et intelligence cette première expérience du long métrage.

Nevada (id.) – d’Edward Killy – 1944

Posté : 28 avril, 2017 @ 8:00 dans 1940-1949, KILLY Edward, MITCHUM Robert, WESTERNS | Pas de commentaires »

Nevada

On n’est clairement pas dans les sommets du western avec cette production RKO fauchée, et très loin des fulgurances esthétiques auxquelles le petit studio est souvent associé. En 60 minutes à peine, Edward Killy boucle sans génie mais avec un sens du rythme affirmé une histoire pleine de rebondissements signée Zane Grey, véritable marque des débuts du western.

Cette histoire-là a d’ailleurs déjà eu deux adaptations sur grand écran auparavant, l’une en 1927 et l’autre en 1935. L’intrigue est, il est vrai, plutôt habile : un aventurier est accusé de meurtre après qu’on a retrouvé sur lui une importante somme d’argent (qu’il a gagnée au jeu), correspondant à celle dérobée sur le corps de sa victime présumée. Il découvre un complot monté pour récupérer des terres riches en argent à des propriétaires infortunés.

Edward Killy affiche une désinvolture désarmante. La première scène donne le ton, avec ce cow-boy qui gratte sa guitare sur son cheval, en gardant un troupeau de vache, guitare qui disparaît comme par enchantement d’un plan à l’autre… C’est aussi le genre de film où un chapeau peut voler à la verticale à la suite d’un coup de feu, et où les fusillades, même à quelques mètres de distance, ne touchent personne.

Seule vraie bonne raison de voir le film : « Bob » Mitchum (c’est ainsi qu’il apparaît au générique), dans son premier grand rôle, qui remplace l’habituel acteur fétiche de Killy, Tim Holt, parti sous les drapeaux. Ce n’est pas encore le Mitchum de Out of the Past, certes. Mais à sa décharge, il n’a pas grand-chose à jouer avec ce personnage sans consistance. Et il tient plutôt bien sa place, celle d’un héros droit, courageux et sans ombre.

* DVD dans la collection Westerns de Légende de Sidonis/Calysta, avec une présentation très bienveillante par Patrick Brion, et un documentaire sur Robert Mitchum déjà présent dans d’autres titres de la collection.

Carrefour – de Kurt Bernhardt – 1938

Posté : 27 avril, 2017 @ 8:00 dans * Polars/noirs France, 1930-1939, BERNHARDT Kurt | Pas de commentaires »

Carrefour

Bernhardt entre directement dans le vif du sujet avec ce film formidable qui plante d’emblée le décor : nous sommes quelques années après la Grande Guerre, et le personnage principal est un riche industriel, vétéran des tranchés où il a été sérieusement blessé. Mais est-il vraiment celui qu’il prétend être ? Mieux : est-il vraiment celui qu’il croit être ?

Car le monsieur, interprété par un Charles Vanel absolument génial, est sorti amnésique de ses années de guerre. Et ce qu’il sait de son propre passé, il le sait parce qu’on lui a raconté. Quand le film commence, on le découvre en proie à un maître chanteur persuadé qu’il est en fait un ancien gangster…

Suit ce qu’on est plus habitué à trouver à la fin des films : une longue et passionnante séquence de procès, où tous les personnages du drame sont introduits les uns après les autres, modèle assez génial de construction cinématographique. Et ce n’est que le début d’un drame particulièrement prenant qui trouve son équilibre parfait entre film noir et portrait intime d’un homme qui doute de sa propre identité.

Vanel est formidable, donc, aussi bien dans ses scènes dialoguées que dans ce regard à travers lequel il fait passer des émotions et des tourments abyssaux. Et puis il y a ces acteurs de complément qui faisaient toute la richesse du cinéma français de l’entre-guerre, à commencer par Jules Berry, inoubliable en salaud gesticulant, et Suzy Prim, touchante en femme de la nuit pleurant son ancien amant.

Mais la plus belle scène, c’est peut-être ce face-à-face tout en non dit entre Charles Vanel et celle dont il se demande si elle est sa mère (jouée par Marcelle Géniat). Un moment magique, de pure émotion, magnifiée par les acteurs et par une mise en scène au cordeau. Et c’est déchirant.

La Corde de sable (Rope of Sand) – de William Dieterle – 1949

Posté : 26 avril, 2017 @ 8:00 dans 1940-1949, DIETERLE William, LANCASTER Burt | Pas de commentaires »

La Corde de sable

Paul Henreid, Claude Rains, Peter Lorre, l’Afrique, l’amour, l’aventure… On jurerait que le producteur Hal B. Wallis a voulu renouer avec le succès de son Casablanca. Et on ne serait pas surpris outre-mesure d’apprendre que le rôle tenu finalement par Burt Lancaster avait d’abord été proposé à Bogart…

D’ailleurs, cette parenté évidente semble à peu près la seule raison qui explique la présence de Peter Lorre, étrange et fugitive apparition qui semble n’être que là que pour clarifier le passé du personnage joué par Lancaster, avant un flash-back tout aussi explicite qui répétera la même chose en images, confirmant ainsi que ce second rôle ne sert pas à grand-chose.

Et pourtant on le guette, Lorre, comme une figure familière et pleine de mystère à la fois. Ses trop rares apparitions finissent même par donner une couleur originale à ce film d’aventures par ailleurs pas exempt de défauts, s’imposant au final comme une sorte de chœur antique bienveillant.

Les défauts tiennent essentiellement aux personnages d’ailleurs, pas complètement convaincants, pas suffisamment mystérieux. Lancaster est parfait en pur anti-héros de film noir, jeune homme obstiné et plein de rage. Henreid, lui, surjoue un tantinet le caractère odieux de son personnage, tandis que Rains déroule son interprétation suave et machiavélique.

Mais même sans surprise, ces acteurs restent réjouissants. Ajoutez les apparitions de gueules comme Sam Jaffe ou Mike Mazurki, de bien belles images nocturnes, une impressionnantes bagarres en pleine tempête de sable, et quelques dialogues épatants (« L’argent aurait-il perdu toute sa valeur ? » s’étonne Claude Rains lorsque l’ami Burt propose de lui rendre les diamants pour sauver sa belle Corinne Calvet)… La Corde de sable est un divertissement qui n’arrive certes pas à la cheville de Casablanca, mais qui se déguste avec un vrai plaisir.

La Chevauchée sauvage (Bite the bullet) – de Richard Brooks – 1970

Posté : 25 avril, 2017 @ 8:00 dans 1970-1979, BROOKS Richard, WESTERNS | Pas de commentaires »

La Chevauchée sauvage

Dans Les Professionnels, Brooks mettait déjà en scène des personnages d’un autre-temps, pionniers rattrapés par la société. Dans La Chevauchée sauvage, dernier de ses trois westerns (après La Dernière Chasse, aussi), Brooks fait de ce décalage le cœur de son film, et va plus loin encore : les « héros » vieillissants n’ont sans doute connu que les dernières minutes du temps des pionniers, et ne font partie ni de cette période héroïque, ni de l’Amérique moderne qui s’installe.

On est alors au début du 20e siècle, et ces aventuriers, joués par Gene Hackman ou James Coburn, semblent vivre dans une espèce d’entre-deux indéfini. Des cow-boys anachroniques contraints de profiter d’une grande course à cheval à travers le pays pour vivre leur envie de grands espaces et de libertés. Dans cette course médiatisée (« couverte » par un journaliste qui suit les concurrents à moto), on retrouve un panel de personnages typiques du western, en un peu différent.

Le brave Mexicain est empêché par une rage de dent, le jeune pistolero impulsif n’est pas la brute attendue, l’ancienne prostituée est bien celle par qui le drame arrive, et le Old Timer (Ben Johnson, excellent) n’a pas plus de passé que d’avenir. Son rêve n’est pas de faire enfin fortune, mais juste de devenir quelqu’un. « Don’t even know your name », lancera, trop tard, le personnage de Gene Hackman.

La Chevauchée sauvage est une réussite mineure dans la filmographie de Richard Brooks. Mais cette grosse production, impressionnante et ambitieuse, est pleine de rebondissements et passionnante.

Double détente (Red Heat) – de Walter Hill – 1988

Posté : 24 avril, 2017 @ 8:00 dans 1980-1989, ACTION US (1980-…), HILL Walter | Pas de commentaires »

Double détente

Ça commence plutôt très bien, avec un Schwarzenegger en flic russe raide comme la statue de Lénine, qui file des mandales qui font vraiment mal, avant d’arracher la jambe (artificielle) d’un invalide, dans un geste joyeusement amoral (avant un revirement qui remet la morale à l’endroit, quand même).

Cinéaste brut et d’une virilité à l’ancienne, Walter Hill s’y connaît en matière d’action. Les morceaux de bravoure de Red Heat restent ainsi d’une efficacité radicale, presque trente ans après. En particulier cette belle poursuite à pied dans les rues de Moscou, et cet affrontement entre deux bus à Chicago, filmé comme un duel de western (genre dont Hill n’est jamais très loin).

Le rapport au western n’est pas anodin dans ce film post-guerre froide, qui raconte la cohabitation forcée entre un flic soviétique et un flic américain (James Belushi) aux méthodes radicalement différentes. Mais si le flic ricain est celui qui s’apparente le plus, a priori, à un cow-boy, c’est bien Schwarzenegger que Hill filme comme un héros de western, multipliant les clins d’œil à Clint Eastwood jusque dans ses expressions, et dans l’apparition d’un Magnum 44 (vous savez, the most powerful handgun in the world).

Red Heat est un pur film d’action des années 80, d’une certaine manière. Mais c’est aussi l’un des rares films du genre et de la période à ne pas tomber dans un manichéisme trop facile. L’année même où Stallone tourne un Rambo 3 qui enfonce le clou anti-soviétique de Rocky 4 (pas sa plus grande période, certes), l’autre monsieur muscle du cinéma américain joue les pionniers de la réconciliation, incarnant un pur produit du régime soviétique, humain et positif.

Les deux flics se retrouvent confrontés aux mêmes aberrations bureaucratiques (une critique pas bien fine de l’administration des deux pays), mais les différences ne sont pas gommées pour autant, comme le laisse entendre Schwarzie lorsqu’il lance un « Capitalism » accablé en regardant une pub à la télé. C’est même tout le sel de ce film, qui donne l’un de ces dialogues dont la filmo de Schwarzenegger est parsemée :

« En Chine, après la Révolution, ils ont réuni tous les drogués sur la place publique, et ils les ont abattus d’une balle dans la nuque.
- Ouais, ici nos dirigeants ne seront jamais d’accord.
- Abattez les d’abord. »

Witness (id.) – de Peter Weir – 1985

Posté : 23 avril, 2017 @ 8:00 dans * Thrillers US (1980-…), 1980-1989, FORD Harrison | Pas de commentaires »

Witness

C’est un film d’une grande délicatesse que réussit Peter Weir, avec ce faux polar qui s’intéresse à une communauté rarement évoquée au cinéma : les Amish, et leur mode de vie qui semble ne pas avoir changé depuis le 19e siècle. Weir évite soigneusement tous les clichés qui lui tendaient les bras avec cette communauté à l’imagerie si pittoresque, qui attire d’ailleurs des touristes plus caricaturaux que les Amish eux-mêmes.

Mieux : le cinéaste évite de tomber dans un angélisme béat. Le mode de vie des Amish, l’importance du travail manuel, la force de la communauté… Cette vie si anachronique éveille une douce nostalgie, l’envie d’une existence différente, plus simple, plus pure, plus honnête. Un vrai chant d’amour pour cette culture en dehors du temps. Mais en même temps, Weir n’atténue rien des limites de ces choix : de cette volonté de ne rien savoir des autres, de cette méfiance vis-à-vis de l’étranger…

Mais c’est dans les scènes quotidiennes que Witness est le plus beau. Dans cette magnifique séquence de travail collectif autour de la construction d’une grange notamment, d’une beauté à couper le souffle. Ou lorsque le flic échoué là redécouvre le travail du bois. Oui, parce qu’il y a un flic, que joue avec beaucoup de nuances et de sensibilité Harrison Ford, symbole de ce monde extérieur plein de violence.

On sent bien que Weir ne s’intéresse pas vraiment à son intrigue policière, et à ses flics ripoux (parmi lesquels Danny Glover) très caricaturaux. Toutes les séquences intermédiaires urbaines, rapidement expédiées, sont d’ailleurs, et de loin, les plus faibles du film. Le réalisateur ne leur accorde visiblement aucune importance, et il a bien raison : cette intrigue n’est qu’une manière de justifier l’irruption de ce flic honnête dans le quotidien des Amish.

Et l’histoire d’amour avec l’une d’entre eux, jouée par Kelly McGillis, terriblement émouvante dans un rôle quasiment muet. Entre Harrison Ford et elle, il y a d’évidence une attirance folle, un amour qui ne demande qu’à exploser (et qui le fait lors d’une courte scène sublime dans le crépuscule), mais aussi un fossé infranchissable. Deux univers radicalement différents qui se découvrent mais savent qu’ils sont incompatibles. Et c’est magnifique.

La Huitième Femme de Barbe Bleue (Bluebeard’s Eighth Wife) – d’Ernst Lubitsch – 1938

Posté : 22 avril, 2017 @ 8:00 dans 1930-1939, COOPER Gary, LUBITSCH Ernst | Pas de commentaires »

La Huitième Femme de Barbe Bleue

D’accord, Bluebeard’s Eight Wife n’a pas l’élégance inouïe de L’Eventail de Lady Windermere ou de The Shop around the corner. D’accord, tout n’est pas d’une immense finesse dans ce vaudeville conjugal. Mais franchement, vous n’avez pas ri en voyant Claudette Colbert se gaver d’oignons pour gâcher le baiser que lui réclame son mari Gary Cooper ?

Ce n’est certes pas un Lubitsch majeur, mais le film est drôle et enlevé, et se révèle une évocation pleine d’ironie mordante de l’engagement amoureux. « Vous croyez VRAIMENT au mariage ! » lance la jeune femme lorsqu’elle découvre que son richissime prétendant a déjà été marié 7 fois, avec autant de divorces à la clé (« 6 seulement, l’une d’elles est morte », corrige-t-il, avant de préciser : « de mort naturelle »).

Et même mineur, un Lubitsch est la promesse d’une expérience délicieuse, légère et mordante à la fois. Ici, sur un scénario de Billy Wilder et Charles Brackett, il prend le problème du mariage à l’envers : d’abord le mariage lui-même, puis la difficile séduction, l’incompréhension… Le poids des mariages passés, mais aussi de la fortune, conduit les amoureux à opter pour un engagement financier qui tue dans l’œuf la passion des sentiments. Et voilà les jeunes mariés étrangers sous le même toit, se croisant dans un couloir comme des passants dans la rue.

La situation ne manque pas d’ironie, et on sent bien Lubitsch et ses scénaristes dubitatifs face à l’institution du mariage. Lorsque le couple décide un rapprochement d’un soir, le dialogue est sans équivoque :

« Ni flirt, ni dispute !
- Comme un couple normal.
- J’ai dit pas de dispute. »

Claudette Colbert est étonnante de naturelle, Gary Cooper joue merveilleusement bien l’être un peu supérieur touché dans son orgueil, Edward Everett Horton (dans le rôle du père) ouvre admirablement les portes (une grande qualité chez Lubitsch), David Niven est très bien aussi en jeune premier légèrement dépassé par les événements… Et le rythme est parfait. Un Lubitsch mineur, oui, mais un vrai plaisir tout de même.

Trente minutes de sursis (The Slender Thread) – de Sydney Pollack – 1965

Posté : 21 avril, 2017 @ 8:00 dans 1960-1969, POLLACK Sydney | Pas de commentaires »

Trente minutes de sursis

Souvent évoqué comme son premier long métrage, Propriété interdite a certes établi la réputation du jeune Sydney Pollack. Mais un an plus tôt, le jeune cinéaste (tout juste 30 ans au compteur) signait ce film déjà très maîtrisé, curieusement inspiré d’un fait divers découvert dans un magazine : un étudiant, bénévole dans un centre d’appel d’urgence, a parlé au téléphone pendant une heure à une femme qui venait d’avaler un tube entier de médicaments, tentant de la localiser avant qu’il ne soit trop tard.

Pour son premier film, Pollack n’affiche pas encore le cynisme qui sera le sien quelques années plus tard. Même avec l’histoire d’une femme qui se suicide, il parvient à être positif, soulignant la force de l’entraide et de la compréhension, à travers la relation entre cette femme (Anne Bancroft) et son interlocuteur (Sidney Poitier), qui refuse d’être indifférent à son sort.

Le film est raconté en temps réel, cette heure de discussion étant « allongée » de nombreux flash-backs qui éclairent peu à peu les raisons de se suicide. Ces flash-backs sont assez convenus, histoire plutôt banale d’un drame conjugal, qu’Anne Bancroft rend touchante sans réussir totalement à rendre palpable l’ampleur de son désespoir.

Le plus réussi, c’est le lien qui se crée entre ces deux êtres qui ne se rencontreront jamais, entre le jeune Poitier, étudiant plein de vie et d’insouciance, et cette voix sur laquelle il ne peut pas mettre un visage, mais dont il se soucie comme de son meilleur ami. Là, dans les limites strictes de cette pièce où se joue le drame à distance, Pollack fait preuve d’une vraie maîtrise, et d’un sens de la tension absolument parfait, utilisant aussi bien les changements d’angle que les regards silencieux et lourds de sens des seconds rôles (dont Telly Savalas).

Quand il sort de cette pièce, Pollack se laisse hélas aller à plusieurs tentations : celle d’être trop démonstratif (le film n’aurait-il pas été plus puissant s’il avait gardé le mystère sur cette femme ?), et celle de vouloir à tout prix être dans l’air du temps. La musique de Quincy Jones est très réussie, mais trop présente par moments. Et quelques scènes sont gâchées par un montage trop agressif. Des « erreurs de jeunesse » que Pollack ne renouvellera pas.

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