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Archive pour le 16 février, 2015

Les Forbans de la nuit (Night and the City) – de Jules Dassin – 1950

Posté : 16 février, 2015 @ 5:10 dans * Films noirs (1935-1959), 1950-1959, DASSIN Jules, TIERNEY Gene | 1 commentaire »

Les Forbans de la nuit

Un petit escroc qui rêve de grandeur multiplie les combines pour arriver au sommet, et finit par s’enfermer dans une spirale dont l’issue ne fait guère de doute… Merveille de mise en scène, intelligence du scénario, atmosphère glaçante, décors inquiétants, acteurs au sommet… C’est un pur chef d’œuvre que signe Jules Dassin, l’un des sommets du film noir. L’un des plus sombres aussi, dont l’atmosphère est d’une violence assez rare.

Richard Widmark trouve l’un des rôles de sa vie, celui d’un minable trop obnubilé par ses fantasmes de grandeur pour réaliser que le bonheur est à portée de main, qu’il est aimé par une femme trop belle, trop douce, et trop tout pour lui : Gene Tierney, en retrait, mais dont la triste beauté irradie le film d’un mal-être abyssal. Widmark fait de son Harry Fabian un être aussi agaçant qu’attachant, un loser tantôt magnifique, tantôt pathétique, l’un de ces personnages  dont on sait qu’il ne nous quittera jamais vraiment.

Il n’y a peut-être pas le moindre plan anodin dans Les Forbans de la nuit. Dassin, menacé par la Chasse aux sorcières aux Etats-Unis, a été envoyé à Londres pour tourner le film en décor réel. Un exil sans doute forcé, mais qui sert le film : Dassin nous offre une virée nocturne dans un Londres à peu près inconnu, celui des magouilles et de la violence. Celui des êtres seuls malgré la foule.

De bout en bout, le cinéaste compose ses plans en jouant sur les ombres, sur les cadres dans le cadre, qui semblent souligner cette solitude à laquelle les personnages sont condamnés : merveilleux plan montrant Gene Tierney et l’imposant Googie Withers, deux amoureux éconduits chacun à leur manière, dialoguer, tous deux enfermés dans leur propre univers.

La longue chasse à l’homme finale résonne également d’une manière particulière, comme si Dassin y avait mis sa propre rage d’homme acculé par le système américain de McCarthy. Alors que chaque individu qu’il rencontre devient une menace, c’est la ville elle-même qui semble hostile à Harry Fabian / Richard Widmark.

Le film est aussi un modèle de construction, articulé autour d’un improbable et interminable combat de lutte qui marque à la fois le sommet attendu et le début de la chute pour Fabian. C’est aussi dans cette séquence que l’on trouve l’un des moments les plus inattendus et les plus beaux du film : les retrouvailles tardives et déchirantes d’un vieux lutteur mourant et de son fils, organisateur de combat et gangster, qui voue à son père un amour et une admiration sans bornes.

C’est aussi la très grande force du film : en une scène seulement parfois, Dassin donne au moindre de ses personnages une existence authentique, et une profondeur rare. Les Forbans de la nuit est une merveille à tous points de vue, un film d’une grande intelligence et un immense bonheur de cinéma…

Queen and Country (id.) – de John Boorman – 2014

Posté : 16 février, 2015 @ 5:04 dans 2010-2019, BOORMAN John | Pas de commentaires »

Queen and country

On avait perdu de vue ce bon vieux Boorman, cinéaste souvent passionnant qui s’est fait une réputation de spécialiste de la violence (Délivrance, Excalibur…), et que l’on retrouve dans sa veine autobiographique et intime. Vingt-sept ans après Hope and Glory, où il évoquait sous le couvert de la fiction ses souvenirs d’enfant dans l’Angleterre de la seconde guerre mondiale, Boorman retrouve son alter ego Bill Rohan, devenu un jeune homme de 19 ans.

C’est l’âge de l’éveil à la vie, des premiers émois sexuels, l’âge où les destins se jouent… Boorman se raconte en jeune homme insouciant et un peu inconséquent, qui rêve du grand amour, de cet amour inaccessible qui prend la forme d’une nuque sublime dans une salle de concert. Il raconte le choc de cette insouciance avec les réalités du monde, lorsque le jeune homme est appelé sous les drapeaux, pour servir durant deux ans dans une caserne où il doit former des jeunes hommes comme lui, moins instruits, et sur le point de partir pour la Corée.

De la réalité de la guerre, Bill n’en verra pas grand-chose. En tout cas pas avant qu’il ait lui-même expérimenté la désillusion, la rage et les poids de la responsabilité. Dans Queen and Country, John Boorman aborde un thème mille fois évoqué au cinéma : celui du passage à l’âge adulte. Mais il le fait avec une fraîcheur et une sensibilité qui ne peuvent qu’être la signature d’un jeune cinéaste.

Pourtant, Boorman a 81 ans. Nostalgique, il l’est sans doute, mais à la manière d’un homme plein de vie, heureux de renouer avec sa jeunesse. Son film évoque les grands événements qui ont marqué ces années-là : des souvenirs de cinéphile souvent (la sortie de Rashomon, l’évocation de Casablanca…), mais aussi l’angoisse de la guerre froide, le sacre d’Elisabeth II…

Avec ce beau film, léger et profond, Boorman réussit à confronter un regard d’enfant et celui d’un homme en devenir : celui de Bill, qui quitte son cocon familial en dehors du monde (physiquement : un improbable îlot au milieu de la Tamise, sans téléphone, où la télévision fait son arrivée, premier lien concret avec le vrai monde), pour se confronter à des hommes abimés par la vie.

C’est l’évolution de ce regard que raconte le film, en particulier avec le personnage de l’officier incarné par un David Thewlis méconnaissable et hallucinant dans le rôle d’un homme que guette la folie. D’abord grotesque et presque comique, puis pathétique et déchirant. L’adolescent insouciant à peine sorti de l’enfance est devenu un jeune homme conscient de ce qui l’entoure.

Une belle leçon de vie, et un vrai bonheur de cinéma, profond et réjouissant à la fois. De quoi espérer que, malgré son âge et ses déclarations, Boorman se plonge de nouveau dans ses souvenirs et retrouve une nouvelle fois Bill Rohan…

Le Doulos – de Jean-Pierre Meville – 1962

Posté : 16 février, 2015 @ 4:59 dans * Polars/noirs France, 1960-1969, MELVILLE Jean-Pierre | 2 commentaires »

Le Doulos

« Salut les hommes, et tant pis si je me trompe. » Cela sonne presque comme du Audiard, mais c’est à Melville qu’on doit cette réplique mythique, et c’est Serge Reggiani, raide et mutique, qui la prononce en entrant dans la cellule où va se nouer définitivement son destin, sans qu’il le réalise lui-même avant qu’il soit trop tard.

Le Doulos porte déjà en germe tout ce qui fera la grandeur des grandes œuvres noires et de plus en plus dépouillées du cinéaste, du Deuxième Souffle à Un Flic. Plus il abordera le polar (ou le film de gangster), plus il approchera l’épure, jusqu’à frôler l’abstraction, avec des personnages de plus fermés et silencieux. Et toujours avec cet extraordinaire sens de la mise en scène, et du mouvement dans le cadre.

Il y a déjà tout cela dans Le Doulos : une manière unique de filmer des décors dont on est bien incapable de dire s’ils sont naturels ou de studios ; une tension de chaque instant qui naît des silences ou des non-dits derrière des dialogues viriles ; un sens de l’honneur et une amitié virile où les femmes n’ont pas leur place…

Mais Le Doulos n’a pas encore la simplicité des grands films à venir. Il repose sur des procédés qu’il banira à peu près systématiquement à l’avenir, basant notamment son récit sur des faux semblants, et un mensonge par ommission qui pèse sur la perception que l’on a du personnage du « doulos » (a.k.a. la balance) joué par Jean-Paul Belmondo, dans la période la plus passionnante de sa carrière.

Très originale aussi, la manière dont le point de vue central passe de Serge Reggianni, braqueur fraichement sorti de prison et bien décidé à se venger, à Belmondo, impassible et intense. Une construction qui donne au Doulos une dimension unique dans l’œuvre melvilienne. Bien plus qu’une ébauche : une passionnante étape dans l’élaboration de son style unique.

La Casaque verte (The Whip) – de Maurice Tourneur – 1917

Posté : 16 février, 2015 @ 4:52 dans 1895-1919, FILMS MUETS, TOURNEUR Maurice | Pas de commentaires »

La Casaque verte

Difficile de donner un avis tranché sur cette Casaque verte, après avoir découvert la version du film figurant dans le coffret consacré à la période muette de Tourneur (chez Bach Films). Pas tant parce que la qualité de l’image est pour le moins approximative que parce qu’il s’agit là d’une version visiblement énormément tronquée.

Il manque des images dans à peu près chaque plan, des morceaux de scène, et même, sans doute, des séquences entières. Dans ces conditions, il est à peu près possible de suivre les grandes lignes de l’intrigue (un bookmaker et un intriguant font tout pour nuire à la romance entre un dandy et la fille d’un propriétaire de chevaux, ainsi que pour empêcher le cheval vedette de ce dernier de gagner une course), mais on se perd dans les détails, et dans la psychologie de personnages qu’on a souvent bien du mal à suivre.

Même chose pour la qualité de l’image, qui ne permet pas d’affirmer que The Whip est un Tourneur grand cru. Les premières scènes, d’ailleurs, laissent planer le doute : la mise en scène a encore quelque chose d’étonnamment statique, qui évoque le cinéma primitif (celui d’avant 1914 en tout cas), avec plans larges, personnages face caméra, et peu de travail sur le montage.

Cette impression persiste durant les séquences d’exposition, mais disparaît dès que Tourneur doit filmer l’action, ou souligner le caractère inquiétant de certains personnages. Là, le cinéaste révèle ce qu’il a de plus grand : un sens incroyable de la composition, et une intelligence rare de la mise en scène.

C’est particulièrement flagrand lors du grand moment de bravoure du film : une course poursuite entre une voiture et un train lancé à toute vitesse, grand moment de cinéma au suspense toujours très efficace, grâce à une utilisation parfaitement maîtrisée du montage alterné et du cadre.

Même en ayant la désagréable impression de passer à côté de ce que fut le film, The Whip recèle comme ça plusieurs moments d’anthologie qui méritent d’être découverts, et qui rappellent que Tourneur, avant de tomber dans un relatif oubli, fut l’un des cinéastes majeurs de cette période.

• Le film figure donc dans le coffret 4 DVD « Hommage à Maurice Tourneur » édité chez Bach Films et regroupant huit longs métrages muets du cinéaste. En bonus : une présentation par Patrick Brion.

Edge of tomorrow (id.) – de Doug Liman – 2014

Posté : 16 février, 2015 @ 4:48 dans 2010-2019, CRUISE Tom, FANTASTIQUE/SF, LIMAN Doug | Pas de commentaires »

Edge of tomorrow

Un mix entre Un Jour sans fin et Starship Troopers ? C’est ce que propose, sans rire, le réalisateur de La Mémoire dans la peau en adaptant le roman graphique du japonais Hiroshi Sakurazaka All you need is kill. Un officier de l’armée américaine se retrouve mêlé à de jeunes recrues chargées de débarquer en France pour affronter des envahisseurs extraterrestres, se fait tuer en quelques minutes, et se réveille le matin même, avec la même journée à revivre, encore et encore…

La comédie d’Harold Ramis reste une référence incontournable dans son genre. Pour l’originalité de son sujet, mais aussi pour la manière dont elle traitait l’interminable recommencement, la répétition sans fin des mêmes événements, sans jamais lasser. On se demandait ainsi ce que pouvait apporter les gros sabots de Liman et les effets spéciaux d’une grosse machine de SF hollywoodienne à ce thème plein de possibilités, mais aussi possiblement casse-gueule.

Pour être honnête, la réponse est « pas grand-chose ». Edge of tomorrow est une réussite grâce au savoir-faire indéniable d’une réalisateur qui, à défaut d’avoir un univers visuel bien marqué, sait tenir une audience en haleine. Grâce surtout à un scénario co-écrit par Christopher McQuarrie qui, depuis Usual Suspects, s’y connaît en matière de faux semblants. Et c’est là que le film est le plus original : lorsqu’il joue avec la perception du spectateur, et des personnages secondaires, présentant des événements comme s’ils étaient inédits alors que le « héros » les a déjà vécus sans doute des dizaines de fois.

Ce héros qui n’en est pas un est aussi l’une des grandes réussites du film. Parce qu’il joue constamment sur l’image d’action-hero et de sauveur du monde que trimbale de plus en plus souvent Tom Cruise. Jamais aussi bon que quand il joue avec sa propre image, la star fait plus qu’habiter le film : il en est le moteur, et la raison d’être.

Il est d’ailleurs de tous les plans, à la fois fidèle à son image et d’une étonnante fraîcheur. C’est sans doute la clé de sa position encore unique dans le cinéma hollywoodien : film après film, et même dans des univers a priori hyper calibrés, Cruise parvient à ajouter une pierre nouvelle. Même dans le seul genre de la science fiction, après les deux chefs d’oeuvre de Spielberg (Minority Report et La Guerre des mondes) et le très réussi Oblivion, cela commence à ressembler à une œuvre.

 

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