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Archive pour septembre, 2013

Héros à vendre (Heroes for sale) – de William A. Wellman – 1933

Posté : 30 septembre, 2013 @ 1:13 dans 1930-1939, BOND Ward, WELLMAN William A., YOUNG Loretta | Pas de commentaires »

Héros à vendre (Heroes for sale) – de William A. Wellman – 1933 dans 1930-1939 heros-a-vendre

Cette curiosité tournée alors que la Grande Dépression n’en finissait plus de plonger des Américains dans la misère est à la fois une merveille de mise en scène, et l’un des films les plus forts consacrés à cette période guère glorieuse pour les Etats-Unis. En à peine plus d’une heure, le grand Wellman aborde des thèmes aussi forts que le sort des vétérans de la Grande Guerre, la chasse aux « rouges », la misère galopante et la folie du capitalisme jusqu’au boutiste.

Wellman ne signe pas un documentaire sur l’Amérique. Son film est une vraie fiction, le destin d’un homme profondément courageux et honnête, symbole des symboles de l’Amérique, victime d’une société qui, dans la crise (que ce soit la guerre ou la dépression) perd ses repères. Dans le rôle central, Richard Barthelmess est parfait. Son physique solide, et son regard déterminé, traversent les épreuves avec une dignité qui colle parfaitement au film.

Les vingt premières minutes, dans les tranchées françaises, sont parmi les plus beaux moments consacrés à la première guerre mondiale. Lui-même vétéran de la mythique escadrille Lafayette, Wellman sait ce qu’est la réalité du champ de bataille, et cela se sent dans sa manière de filmer les combats, et ces hommes forcés d’affronter la violence. Devant sa caméra, l’acte d’héroïsme qui sert de base au film ressemble surtout à un immense gâchis humain. Il n’exalte pas le héros, pas plus qu’il ne condamne ou ne juge le lâche… On sent chez Wellman une compréhension, et même un amour sincère pour ces types que les circonstances ont menés sur le champ de bataille, quel qu’y soit leur comportement.

Après ces vingt premières minutes exceptionnelles, Wellman semble vouloir brasser trop de thèmes : les traumatismes des vétérans, les addictions à la drogue des blessés de guerre, la non-reconnaissance de la société américaine… Lorsqu’il met en scène un personnage de communiste caricatural et franchement ridicule, le sentiment de trop plein n’est pas loin. Mais ce n’est qu’une fausse piste. Le film, à travers le destin de ce vétéran trop attentif au destin de ses semblables, se recentre alors sur les dérives de l’Amérique. Wellman signe un grand film politique qui, quinze ans plus tard, l’aurait sans doute conduit devant la commission McCarthy : une ode à l’entraide, et une critique d’une grande force de ce capitalisme qui dévore les plus pauvres et enrichit les plus riches.

Trois ans avant Chaplin et ses Temps modernes, Wellman évoque déjà le sort des petits ouvriers victimes de la déshumanisation du travail. Avec moins d’humour, certes, mais avec la même tendresse, et la même honnêteté. Et le même cynisme du destin : dans les deux films, le héros est condamné à la prison parce qu’il est considéré, à tort, comme le meneur d’une manifestation.

Plus curieux, et plus dérangeant : son Amérique en crise, avec les comportements inhumains des dirigeants, donne le sentiment que le monde est au bord de la rupture. Une phrase d’un immigré allemand (« si j’étais au pouvoir, je tuerais tous les pauvres et les inutiles »), et la vision des sans-abris que l’on amasse sans ménagement dans un wagon sans fenêtre, évoquent des heures encore plus sombres que Wellman ne peut pas encore imaginer.

Héros à vendre est un chef d’œuvre cruel, émouvant, mais aussi curieusement dénué de tout pessimisme, qui irradie aussi de la présence (et de l’absence, dans la dernière partie) de Loretta Young, sublime comme toujours, qui donne une profondeur, et une vie tout simplement, à un personnage loin d’être le plus intéressant du film.

Il y a des idées de mise en scène absolument géniales dans Héros à vendre. Barthelmess qui retrouve son pote soldat sur le bateau qui les ramène aux Etats-Unis, qui lui serra la main et réalise que cette main tient la médaille qui lui était destinée à lui. En un échange de regard, tout est dit entre ces deux hommes : la honte et la culpabilité de l’un, et la compréhension de l’autre, suffisamment courageux pour affronter son destin, qui semble déjà écrit.

Pas d’apitoiement ici. Malgré les tragédies qui frappent Barthelmess (et il y a de quoi déprimer tout un régiment), le personnage garde toute sa foi en l’Amérique. Ce qui s’applique sans doute à Wellman lui-même : un cinéaste fier d’être américain, mais parfaitement conscient des horreurs dont son pays peut être capable.

• Le film figure dans le volume 3 de la collection Forbidden Hollywood, coffret DVD en zone 1entièrement consacré à Wellman, avec commentaire audio d’un historien du cinéma, John Gallagher (mais sans sous-titres).

Les Rapaces (Greed) – de Erich Von Stroheim – 1924

Posté : 27 septembre, 2013 @ 1:29 dans 1920-1929, FILMS MUETS, VON STROHEIM Erich | Pas de commentaires »

Les Rapaces (Greed) – de Erich Von Stroheim – 1924 dans 1920-1929 les-rapaces

Deux hommes et une seule femme, ou un triangle amoureux qui se transforme en véritable tragédie grecque. D’un argument qui ressemble à celui de 135 000 autres films, Erich Von Stroheim tire l’un des monuments les plus incontournables du 7ème Art. Prince de la démesure, dont l’œuvre est parsemée de personnages malades, Stroheim bâtit en grande partie sa légende d’artiste total et maudit avec ce chef d’œuvre totalement déraisonnable et absolument génial.

Le premier montage proposé par Stroheim à une poignée de décideurs (d’après la légende, seules douze personnes auraient vu cette version, devenue le graal des cinéphiles) durait plus de huit heures : 42 bobines que le cinéaste a accepté de réduire à 24 bobines. Pas suffisant pour le nouveau grand patron de la MGM Louis B. Mayer et son producteur exécutif Irving Thalberg, qui ont renvoyé une nouvelle fois Stroheim dans sa salle de montage, ce dernier en sortant avec un film en deux parties de 8 et 7 bobines. Las, toujours pas satisfaits, Thalberg fait remonter le film par d’autres. Les Rapaces sort dans une version de 10 bobines, et fait un flop.

La version que l’on connaît est donc une version largement tronquée, et que Stroheim ne reconnaissait pas. Pire, il ne se remettra jamais vraiment de cette mutilation, d’autant plus que la plupart de ses films à venir subiront un sort comparable. Je ne connaissais jusqu’à présent que la version reconstituée de 4 heures, avec de nombreuses séquences résumées par des cartons et des photogrammes en l’absence des scènes originales (version dont je reparle ici très vite, promis).

Celle que je viens de découvrir est la version de 2 heures 10, celle que la MGM a sorti en 1924. Très incomplète, donc, et loin de la vision de Stroheim. Les coupes, d’ailleurs, se font surtout sentir dans la première partie, où l’évolution du personnage est si rapide qu’on a du mal à y croire totalement. Reste qu’il s’agit là de la version officielle du film, la seule dont la fluidité n’est pas freinée par d’innombrables photogrammes et cartons explicatifs. Et puis, comme c’est le cas pour les films de Welles, un film de Stroheim, même réduit à la hache, reste un grand moment de cinéma. Et ce Greed tout particulièrement, immense fresque intimiste tournée entièrement en décors naturels (y compris dans la terrible vallée de la mort, pour la fameuse scène finale).

Le film raconte la trajectoire d’une sorte de géant blond foncièrement bon et doux, mais capable de terribles excès de violence. Simple mineur, il finit par exercer le métier de dentiste sans en avoir les diplômes, et par épouser la timide petite amie de son meilleur ami, qui lui pardonne bien volontiers. Tout va pour le mieux, jusqu’à ce que l’épouse gagne 5000 dollars à une loterie. Cet argent va réveiller les pulsions les plus terribles de nos trois personnages, et déclencher les pires tragédies.

Stroheim dédie le film à sa mère, et le « cadeau » peut sembler bien étrange : l’humanité telle qu’elle est représentée dans ce chef d’œuvre à faire froid dans le dos est absolument irrécupérable, prête à toutes les saloperies pour l’amour de l’or. Toutes les idioties aussi, puisque les personnages sont prêts à aller jusqu’au bout, et jusqu’à la mort, plutôt que d’abandonner ce trésor.

Le film est d’une puissance incroyable, et porte constamment la marque du cinéaste, fasciné par la naissance de la violence, par la mesquinerie, et par les corps abîmés… jusqu’à mettre en scène le mariage des deux héros devant une fenêtre par laquelle on aperçoit un cortège funèbre, avec un enfant infirme suivant un corbillard. Toute la vision de l’humanité de Stroheim est présente dans cette courte scène aussi brillante qu’effrayante.

Le choix des acteurs est aussi un coup de génie : Zasu Pitts, actrice jusque là plus habituée aux rôles de gentille fofolle, est formidable dans le rôle de Trina, cette femme si douce déformée par l’avarice. Jean Hersholt, le pote Marcus, est lui aussi excellent, aussi juste dans l’expression de l’amitié virile que dans la frustration ou la haine froide.

Il y a surtout Gibson Gowland, acteur incroyable aperçu dans Naissance d’une Nation de Griffith, ou dans Blind Husbands de Stroheim, mais qui trouve ici le rôle de sa vie. L’un des rôles les plus marquants de toute l’histoire du cinéma à vrai dire : sorte d’ogre capable de tous les excès, que ce soit dans la tendresse ou dans l’hyper violence. Un type capable de tuer pour protéger un moineau, comme la toute première séquence nous le présente.

Même réduit de six heures par rapport à sa première version (ben oui, quand même), Les Rapaces reste un monument incontournable, l’un des films les plus forts de l’histoire. La méticulosité de Stroheim, sa volonté absolue de se frotter le plus intimement à la réalité… Ce jusqu’au boutisme qui a coûté sa carrière à Stroheim explique l’exceptionnelle réussite de ces Rapaces.

• Le film sort dans sa version de 125 minutes dans un coffret DVD édité par Bach Films, qui a beaucoup fait parler sur Internet, notamment à cause du prix élevé (30 euros) pour un film qui n’a connu aucun semblant de restauration pour cette édition. Sans être exceptionnelle, la qualité de l’image reste très acceptable, et permet de découvrir ce chef d’œuvre dans des conditions plutôt bonnes. Le film est accompagné d’une bande musicale composée pour l’occasion, et interprétée par les Panama Hammer Jammers, qui agace un peu au début mais finit par séduire sur la durée. Un CD audio de la bande originale fait d’ailleurs partie du coffret, ainsi qu’un second DVD comprenant une petite demi-heure des scènes perdues et plusieurs documentaires sur le réalisateur et sur son film. L’historienne du cinéma Agnès Michaux présente également le film, le remettant dans le contexte de sa production.

La Femme la plus riche du monde (The Richest Girl in the world) – de William A. Seiter – 1934

Posté : 26 septembre, 2013 @ 12:24 dans 1930-1939, SEITER William A. | Pas de commentaires »

La Femme la plus riche du monde (The Richest Girl in the world) – de William A. Seiter – 1934 dans 1930-1939 la-femme-la-plus-riche-du-monde

Une femme richissime (la plus riche du monde, oui) se fait passer pour sa secrétaire pour être sûre que les hommes qui tentent de la séduire ne s’intéressent pas qu’à son argent, tandis que la secrétaire qui se fait passer pour elle fait mine d’encourager leurs avances. Le résultat est désespérant, jusqu’à sa rencontre avec le jeune Joel McCrea…

L’idée au cœur du film n’est pas tout à fait nouvelle, et sera déclinée à de nombreuses reprises. Joel McCrea lui-même revisitera ce changement d’identité avec bonheur dans les formidables Voyages de Sullivan. Elle donne en tout cas lieu à de beaux dialogues dans cette comédie romantique un rien insolente.

Le film commence plutôt mollement. La mise en scène de William A. Seiter, l’interprétation de Miriam Hopkins, le scénario lui-même… Tout paraît un peu fade au cours des premières minutes, comme si rien ne fonctionnait vraiment dans cette belle mécanique hollywoodienne. On serait même agacé par le manque de dynamisme, par les silences entre les répliques…

Mais la première bobine passée, le rythme s’installe vraiment, les personnages gagnent en profondeur sans que l’on sache vraiment pourquoi. Ce qui séduit surtout, c’est le bel équilibre que le réalisateur trouve entre les cinq personnages principaux : la riche héritière, son percepteur, sa secrétaire avec qui elle échange son identité, le mari de celle-ci, et le jeune homme qui devra choisir entre celle qu’il croit richissime et celle qu’au fond il aime vraiment…

Chacun de ces personnages parvient à exister, avec une mention spéciale pour la secrétaire (Fay Wray, la « fiancée » de King Kong) qui semble se délecter du petit jeu de séduction auquel elle se livre pour sa patronne, et son mari, un brave type contraint d’observer la femme de sa vie s’amuser avec d’autres hommes… pour la bonne cause.

C’est une pure comédie romantique, où les sujets graves ne sont qu’effleurés : Joel McCrea ne sera pas mis face à ses choix, et tout finira bien, forcément. On en sort en tout cas avec un large sourire sur les lèvres.

• Aucun bonus sur le DVD à petit prix des Editions Montparnasse, dans la fameuse collection bleue consacrée à la RKO.

Wallace et Gromit, le mystère du lapin-garou (Wallace & Gromit : The Curse of the Were-Rabbit) – de Nick Park – 2005

Posté : 26 septembre, 2013 @ 12:20 dans 2000-2009, DESSINS ANIMÉS, PARK Nick | Pas de commentaires »

Wallace et Gromit, le mystère du lapin-garou (Wallace & Gromit : The Curse of the Were-Rabbit) - de Nick Park - 2005 dans 2000-2009 wallace-et-gromit

Pour leur premier long métrage, les plus british des héros en pâte à modeler s’offrent une parodie réjouissante du cinéma d’épouvante de l’âge d’or. Tout ce qui nous a fait adorer Wallace et Gromit dans les courts métrages est bien là : un humour anglais irrésistible, un sens du rythme et du clin d’œil qui fait mouche, et plusieurs niveaux de lecture qui permettent aux  gamins et aux « grands » d’y prendre un plaisir immense, chacun à leur manière.

Mais il y a aussi un vrai parti-pris ici : comme le titre l’indique, le film est une manière pour Nick Park de citer tous les grands classiques du film d’horreur qu’il a vus, revus et complètement assimilés.

Il y a les clins d’œil évidents : la scène du gratte-ciel de King Kong, l’affrontement entre le chasseur et le monstre de la Belle et la Bête (version Disney), mais aussi des scènes de foule qui sortent directement de L’Homme invisible et de Frankenstein

Le film fait gentiment peur, et est surtout très drôle, avec une inventivité de chaque plan. L’animation, « à l’ancienne », est d’une fluidité parfaite. La mise en scène, elle, donne un rythme fou à cette improbable remake potager de Docteur Jekyll et Mister Hyde, ou de la légende du loup-garou…

Three strangers (id.) – de Jean Negulesco – 1946

Posté : 23 septembre, 2013 @ 7:32 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, NEGULESCO Jean | Pas de commentaires »

Three strangers (id.) – de Jean Negulesco - 1946 dans * Films noirs (1935-1959) three-strangers

Jean Negulesco avait connu un grand succès avec Le Masque de Dimitrios, curieux polar qui reposait en partie sur l’étrange alchimie du couple formé par Peter Lorre et Sydney Greenstreet. Après ce succès, le cinéaste a dirigé le tandem dans deux autres films, moins fameux : Les Conspirateurs et ce Three Strangers, dont le scénario est signé John Huston… lui-même qui avait été le premier à associer l’imposant Greenstreet et son double opposé Lorre, c’était dans Le Faucon maltais évidemment.

Cette fois encore, curieux hasard : c’est une histoire de statuette qui réunit les deux acteurs. En l’occurrence, la statut d’une divinité chinoise, autour de laquelle les trois étrangers du titre se retrouvent le soir du Nouvel An Chinois (à Londres, en 1938) pour un curieux pacte.

Très curieux film, qui commence par cette rencontre pas vraiment impromptue (deux mecs suivent une jeune femme dans la rue en pensant pouvoir passer une bonne soirée, sans doute pas consacrée au macramé) entre trois étrangers qui ne prient l’idôle qu’ils ont face à eux que dans l’espoir de gagner une grosse somme au jeu…

Cette introduction est déjà bien surprenante, mais la suite l’est encore plus. Les trois étrangers ne vont plus se croiser jusqu’à la toute dernière partie. Entre-temps, c’est leur histoire à chacun que l’on va suivre, sans que l’on sache vraiment où le film nous mène. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le chemin est tortueux.

En route, on croise donc une épouse bafouée prête à tout pour garder son mari, un avocat ruiné qui cherche à épouser une riche veuve dont le mari lui parle en esprit, un alcoolique mêlé malgré lui à une affaire de meurtre, un faux major et vrai escroc, une course de chevaux qui passionne toute l’Angleterre…

C’est curieux, et inégal : il y a beaucoup de longueurs, des digressions pas toujours passionnantes, et tous les personnages n’ont pas la même force. Mais il y a aussi quelques moments assez formidables. Les séquences de bar, notamment, sont particulièrement réussies, baignées de l’atmosphère des pubs anglais.

C’est lorsque Negulesco parvient à insuffler une vraie vie à ces (très beaux) décors que le film prend vraiment de l’ampleur. Il y a ainsi un beau passage, avec Peter Lorre et ses « complices » planqués dans les soubassements d’un pont, décor qui semble soudain sorti d’un film de Lang.

La fin, aussi, est très réussie. Tous les drames auxquels on a assisté jusqu’à présent convergent enfin vers un climax parfaitement tendu. Un final qui rappelle aussi Le Faucon maltais : on retrouve les mêmes obsessions, la même soif de l’or, qui tournent autour de cette statuette, et qui mènent au bord de la folie. Ceux qui s’en sortent sont ceux qui savent garder la tête froide…

Angoisse (Experiment Perilous) – de Jacques Tourneur – 1944

Posté : 22 septembre, 2013 @ 9:13 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, TOURNEUR Jacques | Pas de commentaires »

Angoisse (Experiment Perilous) – de Jacques Tourneur – 1944 dans * Films noirs (1935-1959) angoisse

Moins connu que ses trois grands classiques du film d’épouvante que sont La Féline, L’Homme léopard, et Vaudou, Angoisse est pourtant l’une des œuvres les plus fascinantes de Tourneur fils, une sorte de lien parfait entre le film d’angoisse et le film noir, autre genre auquel il a donné l’une des plus grandes réussites (Out of the past).

Ni vraiment film d’épouvante, ni vraiment film noir, Angoisse s’inscrit dans une lignée de films qui rencontrent un franc succès au milieu des années 40 : comme le Laura d’Otto Preminger, tourné la même année, le narrateur (ici George Brent, dans le rôle d’un médecin psychanalyste) est fasciné par une femme au cœur d’un mystère qu’il tente de résoudre. Comme dans Le Secret derrière la porte de Fritz Lang (1948), la folie est là, cachée derrière une apparence de normalité, instillant une angoisse sourde au quotidien…

Cette folie est au cœur du film, sans que l’on sache vraiment d’où elle vient. C’est tout le sel de ce film : Tourneur installe une atmosphère dérangeante tout en nous laissant dans l’ombre jusqu’à la dernière partie, et en laissant planer le doute. La jeune et belle Allida est-elle folle, comme son riche mari l’explique au docteur Bailey (Brent) ? Ou la réalité est-elle plus complexe, plus inquiétante ?

La démarche de Tourneur est très loin de celle de ses précédents films d’angoisse, exercices de style d’où émergeaient de purs moments de terreur. Ici, la peur est plus insidieuse, plus discrète, mais tout aussi forte et dérangeante. Elle s’installe par de petites touches discrètes, par de petits détails sans incidences que Tourneur filme sans en avoir l’air. Des rails qui font mine de s’effondrer sous un train lors d’un violent orage, une silhouette qui apparaît dans une rue déserte par une nuit neigeuse, le rideau d’un box de restaurant qui s’agite…

Dans une mise en scène élégante et romanesque, qui évoque les grands films hollywoodiens en costumes (l’histoire se passe en 1903), ces petits détails créent le malaise et soulignent le sentiment d’insécurité. L’interprétation totalement décalée d’Heddy Lamar, tranchant avec le jeu beaucoup plus direct et convenu des autres comédiens, fait également merveille, avec le même effet : renforcer le malaise.

A première vue, tout semble normal dans ce beau film. Mais Tourneur sème des tas de petits signes qui nous réaliser que rien n’est vraiment évident, et que tout peut arriver. A l’image de ce final spectaculaire, qui tranche brutalement avec l’angoisse sourde du film, plongeant littéralement George Brent au cœur de l’explosion d’un immeuble. Les trucages sont simples, mais l’effet est bluffant.

Et qu’importe si la toute dernière scène n’est pas à la hauteur : Angoisse est un film qui porte parfaitement son titre français.

• Encore une merveille à découvrir en DVD dans la collection bleue RKO des éditions Montparnasse, avec une présentation par Serge Bromberg.

L’Autre (In name only) – de John Cromwell – 1939

Posté : 21 septembre, 2013 @ 10:48 dans 1930-1939, CROMWELL John | Pas de commentaires »

L’Autre (In name only) – de John Cromwell – 1939 dans 1930-1939 lautre

Cary Grant est absolument magnifique dans ce triangle amoureux d’une cruauté assez rare : ballotté entre son amour pour une jeune et belle veuve (Carole Lombard, un véritable poème cette actrice !), et une épouse froide et machiavélique, ce riche héritier semble constamment au bord de la rupture. Le rôle évoque celui que Grant tiendra dans Soupçons, peu après. Mais à l’ambiguïté d’Hitchcock, Cromwell préfère une étude de caractère au moins aussi cruelle. Ici, aucun doute sur la véritable personnalité des personnages, mais les rapports entre eux n’en sont pas moins forts.

Rarement on aura vu à l’écran un personnage aussi ignoble que celui de l’épouse, que Cromwell confie à sa propre femme à la ville (belle déclaration d’amour !), Kay Francis, absolument glaçante. D’autant plus ignoble qu’il s’agit là d’une cruauté purement psychologique. Le héros est la victime d’une grande manipulatrice dénuée de tout sentiment, qui sait non seulement se faire aimer de tous, mais aussi le faire passer lui pour un salaud, y compris aux yeux de ses vieux parents.

Pas de bol, Cary Grant attire aussi l’intérêt de la « meilleure amie » de sa femme, une peste à baffer absolument odieuse ; il passe aux yeux de tous pour un fainéant, un queutard et un salaud ; il a pour médecin de famille et vague confident un type qui n’est que l’oreille de ses parents… Rien d’étonnant à ce qu’il fuie les mondanités et se réfugie chaque soir dans un petit restau populaire, loin des lieux fréquentés par ses proches et des fastes plein d’hypocrisie de sa riche famille.

Autant dire que l’apparition de la pure Carole Lombard, jolie jeune femme que l’on découvre luttant maladroitement avec une canne à pêche au bord d’une rivière, est la promesse d’une vie nouvelle pour lui. Et on le comprend : fraîche et compréhensive, même d’une fillette adorable, elle est l’innocence même du cinéma hollywoodien. Une actrice magnifique, aussi, qui fait rire, émeut et bouleverse en étant toujours merveilleusement juste.

Grant aussi est exceptionnel, magnifique dans un rôle pas si facile : celui d’une victime entre deux femmes fortes à leur manière. L’acteur, qui n’hésite jamais à en faire beaucoup dans la comédie comme dans la gravité, a rarement été aussi fin que dans ce film très émouvant, qui alterne les moments d’euphorie et ceux de désespoir avec un rythme parfait.

• Le DVD du film fait partie de la collection bleue RKO des Editions Montparnasse, à petit prix mais sans aucun bonus.

Rose de minuit (Midnight Mary) – de William A. Wellman – 1933

Posté : 20 septembre, 2013 @ 10:35 dans 1930-1939, WELLMAN William A., YOUNG Loretta | Pas de commentaires »

Rose de minuit (Midnight Mary) – de William A. Wellman – 1933 dans 1930-1939 rose-de-minuit

Tourné quelques mois seulement après Frisco Jenny, ce Midnight Mary a visiblement pour objectif de capitaliser sur le succès du film de Wellman, en reprenant le même cinéaste, et un thème similaire. Comme Jenny, Mary est une jeune femme qui n’aspire qu’à mener une vie décente et honnête, mais qui est née du mauvais côté.

Orpheline très jeune, elle semble marquée par le destin, qui contrarie perpétuellement ses velléités à rentrer dans le rang, la renvoyant constamment auprès d’une bande de gangsters qui se considèrent comme sa véritable famille, et avec lesquels, malgré tous ses efforts, elle ne parvient pas à couper le cordon.

Ce Midnight Mary est toutefois très différent du précédent film de Wellman. Par la construction d’abord : le film commence dans un tribunal, alors qu’un jury se retire pour délibérer sur la culpabilité de la jeune femme dans une affaire de meurtre. Tandis qu’elle attend le verdict, Mary se remémore son passé, depuis sa misérable enfance jusqu’aux faits qui l’ont conduite dans ce tribunal.

Cet enchaînement de flash-backs donne un ton particulier au film. Certains épisodes sont abordés en quelques secondes, d’autres donnent lieu à de longues séquences admirablement construites… mais toutes participent au même mouvement tragique : celui du destin réservé à la jeune femme, amoureuse d’un homme trop bien né pour elle (Franchot Tone, parfait en fils gâté bourré de contradictions), et qui tente désespérément d’échapper au destin que sa naissance lui promet.

C’est Loretta Young, l’une des plus belles actrices oubliées. Ses grands yeux romantiques, son sourire de fillette insouciante, son profil de séductrice fatale, cette innocence et cette sexualité qui émanent d’elle en même temps… Tout ce qui fait qu’un film avec Loretta Young n’est pas un film comme les autres.

Dans ce rôle d’héroïne tragique, elle est constamment dans la note juste, n’en rajoutant jamais dans le mélo. Elle est à l’image du film, émouvant et digne à la fois. Wellman filme, mine de rien, une œuvre sans concession (malgré la fin) et assez osée, où les futurs amants parlent ouvertement de sexe dès leur première rencontre (sans consommer cependant). Un film, surtout, qui aborde sans faux-culterie le thème des origines sociales, et la prédisposition à la misère et au crime selon la naissance.

Ce pre-code est un nouveau bijou, gonflé, intelligent et passionnant, qui porte bien la marque de Wellman. Son style percutant, son talent de directeur d’acteur, son sens du dialogue, atteignent déjà des sommets avec ce magnifique Midnight Mary.

• Le film fait partie du troisième volume de la collection Forbidden Hollywood : un coffret de quatre DVD entièrement consacré aux films pre-code de William Wellman, édité en zone 1. En bonus pour ce film : un étrange court métrage, Goofy Movies, montage d’images muettes dont l’histoire est racontée par une voix off ; un dessin animé de cette année-là (Bosko’s Parlor Pranks), la bande annonce originale de Midnight Mary, et un commentaire audio du film par les historiens du cinéma Jeffrey Vance et Tony Maietta. Hélas, les sous-titres français, disponibles pour le film, sont inexistants pour les bonus.

La Maison dans l’Ombre (On dangerous ground) – de Nicholas Ray – 1951

Posté : 18 septembre, 2013 @ 9:21 dans * Films noirs (1935-1959), 1950-1959, BOND Ward, LUPINO Ida (actrice), RAY Nicholas, RYAN Robert | Pas de commentaires »

La Maison dans l’Ombre (On dangerous ground) – de Nicholas Ray – 1951 dans * Films noirs (1935-1959) la-maison-dans-lombre

La première demi-heure est hallucinante : une plongée dans le quotidien de flics abîmés par les horreurs qu’ils côtoient au quotidien. Trois flics. Deux sont mariés et parviennent à sauvegarder leur jardin secret, mais le troisième ne vit que pour les crimes sur lesquels il enquête. C’est Robert Ryan, simplement immense ici, dans ce qui ressemble fort à la matrice de tous les flics borderline qui feront le cinéma policier US des décennies à venir.

Cette première partie, filmée au plus près de ce flic au bord du gouffre, joue vaguement le jeu du polar traditionnel, en nous refilant un semblant d’enquête criminelle qui, on s’en rend vite compte, n’a strictement aucune importance. Ce qui compte, c’est le regard de Ryan, d’un noir profond, et ce qu’on y lit : un dégoût profond de ce qui l’entoure et de ce qu’il fait au quotidien. Un type à qui il reste à peine la force de s’émouvoir du dort d’une gamine tapinant dans un bar mal fréquenté.

Cette première partie donne le ton immédiatement. Mais Ray, cinéaste d’une modernité étonnante, ne plante le décor d’un polar urbain et poisseux que pour mieux s’en défaire. Son anti-héros, il l’envoie enquêter dans le grand Nord, comme le fera Christopher Nolan avec Al Pacino dans Insomnia, descendant évident de ce On dangerous Ground.

Là encore, l’intrigue policière, vite émousse, n’est qu’un prétexte à faire se côtoyer une poignée de solitudes abîmés par la vie. Ryan bien sûr, qui trouve l’un des plus beaux rôles d’une carrière exceptionnelle : il est de toutes les scènes, presque de tous les plans, et sa placidité qui cache (mal) un malaise abyssal, est absolument déchirante.

A ses côtés, Ida Lupino est d’une justesse rare dans le rôle d’une aveugle, évitant constamment la surenchère ou le cabotinage malvenu. Simplement dans le ton. Quant à Ward Bond, en père vengeur, il laisse peu à peu pointer une humanité bouleversante. Nicholas Ray, grand créateur formel, est un immense directeur d’acteurs. Et ses comédiens sont au sommet.

Le dernier quart d’heure se débarrasse totalement de tout semblant d’intrigue policière. Ne reste alors que deux solitudes déchirantes condamnés à tâtonner pour finir par s’effleurer. C’est tout simplement magnifique.

• Indispensable, La Maison dans l’ombre fait partie de la collection bleue RKO des Editions Montparnasse. En bonus, comme la plupart des titres de la collection : une introduction du passionné Serge Bromberg.

Assassin sans visage (Follow me quietly) – de Richard Fleischer – 1948

Posté : 17 septembre, 2013 @ 11:27 dans * Films noirs (1935-1959), 1940-1949, FLEISCHER Richard | Pas de commentaires »

Assassin sans visage (Follow me quietly) – de Richard Fleischer – 1948 dans * Films noirs (1935-1959) assassin-sans-visage

Une heure, pas une minute de plus : c’est ce qu’il faut au jeune Fleischer pour signer la matrice de tous les grands films de serial killer tournés depuis. Don Siegel pour L’Inspecteur Harry, David Fincher pour Seven… Sûr que tous les cinéastes s’étant attelés au genre ont vu et revu cette petite production fauchée de la RKO, et s’en sont inspirés consciemment ou non.

Le film, en tout cas, tranche nettement dans l’abondante production de films noirs de cette décennie. Pas tant par l’histoire (co-écrite par Anthony Mann) que par la mise en scène de Fleischer, d’une modernité stupéfiante.

Le jeune cinéaste sait filmer la routine de ces flics qui enquêtent sur les agissements d’un tueur en série, et dont l’enquête piétine, se résumant la plupart du temps à du porte-à-porte et des défilés de suspects. De la pure routine policière que rien de spectaculaire ne vient rompre. L’obsession grandissante du héros, interprété plutôt bien par William Lundigan (vous ne connaissez pas ?), pose également les bases de ce que seront des dizaines de flics obsessionnels dans les décennies à venir (jusqu’à celui de Zodiac, toujours de Fincher).

Il y a là de magnifiques idées de mise en scène. Le flic, incapable de trouver une nouvelle idée pour démasquer le coupable, qui se fige en réalisant que la pluie, souvent synonyme de nouveau meurtre, est revenue ; la découverte du « placard des horreurs » dans l’appartement du tueur ; le long plan qui dévoile enfin le visage du tueur… Autant d’images marquantes qui donnent un ton unique au film.

Pour être tout à fait honnête, l’idée centrale du film est assez con. Notre héros, dans l’impasse, a une idée de génie : fabriquer un mannequin qui représente le plus fidèlement le tueur, tel qu’on le connaît d’après les indices qu’il laisse derrière lui. Un mannequin dénué de visage, seul détail manquant… Sans trop dévoiler le film, figurez-vous que ça marche.

On ne devrait pas y croire une seconde, mais la présence de ce mannequin est tellement flippante devant la caméra de Fleischer que l’absurdité du procédé est remisée au second plan. Surtout que le cinéaste s’offre une séquence totalement gratuite avec ce mannequin : un « face-à-face » (à peu près) entre lui et le policier, alors que la pluie tombe derrière les fenêtres. Un pur moment d’angoisse, l’images la plus traumatisante de cette perle noire remarquable.

• Diffusé récemment au Cinéma de Minuit de Patrick Brion, le film existe aussi en DVD : dans la collection bleue RKO des Editions Montparnasse. En bonus : une brève introduction par Serge Bromberg.

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