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L’Aurore (Sunrise) – de F.W. Murnau – 1927

Classé dans : 1920-1929,FILMS MUETS,MURNAU Friedrich W. — 13 août, 2010 @ 17:48

L'Aurore (Sunrise) - de F.W. Murnau - 1927 dans 1920-1929 laurore

Il avait sans doute raison, François Truffaut, lorsqu’il disait de L’Aurore que c’était le plus beau film du monde… Il aurait aussi pu ajouter que Murnau est le plus grand réalisateur du monde. Si Griffith a inventé le langage cinématographique, Murnau a inventé la poésie cinématographique. En Allemagne, il avait déjà réalisé des monuments : Nosferatu, Tartuffe, Faust et surtout Le Dernier des Hommes. Mais pour ses premiers pas à Hollywood, où on lui a fait un pont d’or pour qu’il vienne travailler, il signe un film au-delà de tous les superlatifs.

L’histoire est assez simple : un homme, tenté par les charmes d’une séductrice, pense à tuer sa fiancée, avant d’avoir des regrets et de vouloir la reconquérir. Mais il y a dans L’Aurore une richesse infinie qui permet de l’aimer toujours plus à chaque nouvelle vision. Impossible, aussi, de classer le film dans une catégorie précise : film noir, histoire d’amour, suspense, comédie, drame… le film aborde tous ces genre, dans des ruptures de ton parfois brutales, qui représentent parfaitement l’état d’esprit du jeune héros, interprété par l’un des acteurs fétiches de John Ford, George O’Brien : le désir, la pulsion de mort, le regret, la tendresse, le bonheur, la culpabilité…

Les premières séquences évoquent ce qui sera appelé une dizaine d’années plus tard « le film noir ». On en retrouve toutes les caractéristiques : la petite ville de province un peu paumée, le jeune héros naïf, fasciné par la vamp venue de la ville et dont l’extrême liberté l’attire, et la douce fiancée prête à mourir pour son amour. Même visuellement, tous les codes du genre sont déjà là : les ombres menaçantes, les paysages de marais baignés dans la brume, le héros manipulé qui marche lourdement vers son destin (O’Brien avait les pieds lestés de plombs pour lui donner cette démarche inoubliable lorsqu’il pense tuer l’innocente Janet Gaynor)… Toute cette première séquence, oppressante et visuellement époustouflante, cite avant l’heure les grands films noirs qui seront tournés quinze ans plus tard, de La Griffe du Passé à Pêché mortel en passant même par La Nuit du Chasseur. Murnau serait-il le vrai inventeur du film noir ?

Mais si le cinéaste pose les bases d’un pur thriller, c’est pour mieux s’en détacher. Et il le fait par une longue séquence d’une beauté à couper le souffle, un long mouvement ininterrompu qui part du cœur des marais pour se terminer au cœur de la ville, une course en avant désespérée et silencieuse (et pas seulement parce qu’on est dans un film muet) au cours de laquelle l’homme, pétri de remord et d’amour cherchera avec l’ardeur du désespoir à trouver le regard de la femme dont il se rend enfin compte qu’elle vaut mieux que toutes les séductrices trop fardées de la ville. Dans cette course, la civilisation qu’ils vont devoir affronter pour se retrouver apparaît comme par miracle, par le biais d’un tramway qui serpente dans les bois, apparition surréaliste qui conduit les deux jeunes gens dans l’effervescence de la ville, décor oppressant et plein de dangers, qui finira par rapprocher le couple qui se retrouvera dans une étreinte  magnifique qui les coupera de leur environnement (sensation renforcée par une technique de surimpression restée célèbre). Seuls au monde, les deux amoureux font enfin la paix sur les bancs d’une église…

Car le film est, comme ça, moraliste et bourré de bons sentiments. Les femmes fardées de la ville représentent le pêché, alors que la simplicité de la vie à la campagne est érigée en modèle. Naïf, peut-être, mais beau à pleurer.

Et encore, on n’en est alors qu’à la moitié de l’histoire. Là où les autres cinéastes auraient trouvé une conclusion parfaite à un film déjà riche en rebondissements, Murnau rebondit encore. Ce qui l’intéresse, toujours, c’est de montrer à l’image ce qui se passe dans la tête de ses deux héros. Heureux ils sont, heureux le spectateur doit être : les séquences qui suivent sont un grand tourbillon festif. Et ce n’est pas tout encore, car pêché il y a eu, et châtiment il doit y avoir…

Trop pour un seul film ? Non, car l’inspiration de Murnau n’est jamais prise en défaut. Constamment inventif, il ne tombe jamais dans la surenchère gratuite. Chacun de ses plans est sublime, mais le moindre détail a un sens. En 1927, alors que le muet vivait ses dernières heures, Murnau signait le film ultime, une œuvre qui résume à elle seule tout ce que le cinéma a de plus beau.

• Une édition collector indispensable a été éditée chez Carlotta, dont on ne dira jamais assez de bien.  Cette très belle édition contient notamment un documentaire qui recrée, grâce au scénario et à de nombreuses photo, croquis et documents de tournage, Four Devils, le film que Murnau a tourné après L’Aurore et qui est réputé perdu. Le film est l’un des plus grands fantasmes des cinéphiles, qui rêvent de le voir réapparaître un jour…

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